La marchande de petits pains pour les canards

Part 3

Chapter 33,676 wordsPublic domain

Mesdames de Saint-Quenain entamèrent carrément l'éloge du prétendant que l'on appelait le «jeune homme». Elles le trouvaient «distingué, intelligent, fort bien de sa personne, jeune encore,» et juraient qu'il «portait la bonté sur sa figure». Armande avouait qu'elle le trouvait bien. Madame Desblouze, pour tout ce qui était de l'homme qui avait choisi sa fille et la voulait épouser pour elle-même, sans fortune, était d'un optimisme éperdu. Lorsque Armande disait sur un ton d'angoisse: «Mais, ce premier mariage?...» sa mère nous stupéfiait par la connaissance qu'elle semblait avoir acquise de la procédure ecclésiastique; elle avait eu trois conférences avec M. l'abbé Dardennois, docteur en droit canon, tout fraîchement revenu de Rome, qui, exprès pour elle, venait d'obtenir une entrevue avec le R. P. Pascalin, «le bras droit de monseigneur» disait-elle; elle se croyait autorisée à compter sur son influence pour l'issue du procès qui allait se plaider incessamment. Nous ne comprenions pas très bien, à l'âge que nous avions, les subtilités d'une affaire d'annulation en cour de Rome, d'un jugement déjà prononcé, au dire du «jeune homme», d'un appel interjeté par l'épouse, etc., etc., et nous les comprenions d'autant moins qu'on en tenait les motifs à demi secrets. Qu'avait-elle fait, l'épouse qui se cramponnait ainsi à son mari récalcitrant? Nous ne devions jamais le savoir. On parlait constamment d'une «erreur»; ce mariage avait été une erreur; c'était une chose établie; et la cause du mari était juste, cela ne faisait doute pour aucune de ces dames ni pour M. l'abbé Dardennois.

Le bonheur de madame Desblouze était touchant jusque pour nous, vauriens. A sa façon de s'exprimer, à son optimisme béat, à son exubérance si peu coutumière, on devinait de quel poids avait été pour elle le grand souci des mères, la terreur de ne pas marier sa fille; et l'on devinait non moins clairement le supplice enduré, pendant quatre semaines de bouderie silencieuse, par ces deux obligées des Saint-Quenain, en conflit tout à coup avec la susceptibilité jalouse et l'amour-propre piqué de leurs bienfaitrices. Car enfin, l'aventure était d'une clarté trop évidente: le «jeune homme» avait été destiné à Radegonde et le sort voulait qu'il eût été séduit par Armande. Le «jeune homme» devait être un bon parti; et, jusqu'au jour où venait d'être révélée la sorte de tare du mariage à dissoudre, ni les Saint-Quenain n'avaient pu dissimuler leur mauvaise humeur, ni les Desblouze leur désolation de la mauvaise humeur des Saint-Quenain; et celles-ci, jugeant soudain le mariage non regrettable pour elles et excellent pour Armande, la détente presque trop rapide affolait de joie les pauvres femmes.

Je me rappelle avoir entendu, ce soir-là, madame Desblouze confier à madame de Saint-Quenain, comme le terme suprême de ses heureux espoirs:

--Et je pourrai me faire opérer à l'automne!...

Il eût fallu être bien cruel pour ne pas former des voeux en faveur du dénouement que souhaitait madame Desblouze. Nous commencions, nous qui ne faisions que nous amuser de toutes choses, à nous laisser prendre de coeur à l'aventure d'Armande. Derrière madame et mademoiselle de Saint-Quenain qui me reconduisaient coucher au Collège, par une assez douce soirée d'hiver, nous marchions, Raoul et moi, scandant le pas, et traduisant notre préoccupation, de la façon la plus rudimentaire et la plus gosse:

--L'épous'ra!

--... pous'ra pas!

--L'épous'ra!

--... pous'ra pas!

*

* *

Le lendemain, qui était le jour de l'An, nous fîmes je ne sais combien de sottises dans le corridor aux vitres de couleur et dans l'escalier conduisant chez mesdames Desblouze. Le vent était à l'indulgence, et il venait chez madame de Saint-Quenain des visites qui la retenaient au salon avec Radegonde.

Nous étions dans l'ombre du corridor, à chaque coup de sonnette, le corps tapi dans une embrasure, le nez seul dépassant le plan de la muraille, lorsque nous reconnûmes la voix de madame de Porcheton qui demandait madame Desblouze, et celle de la bonne qui indiquait le petit escalier. Nos deux têtes s'avancèrent, mues par un même ressort, et nous vîmes un monsieur qui entrait derrière madame de Porcheton et gravissait la première marche de l'escalier; c'était le «jeune homme», le «monsieur», le «type», l'«homme marié», le «bigame», disait cet animal de Raoul.

En un clin d'oeil, nous prîmes connaissance du personnage. Il était grand; c'était un assez bel homme; mais comme il avait les cheveux gris, nous autres, à seize ans, nous le trouvions un peu vieux; il portait une jolie moustache; il avait incontestablement très bon air.

Nous nous mîmes à imaginer l'émotion, là-haut, au second, après le coup de sonnette, quand Armande «le» reconnaîtrait.

Nous attendîmes, l'oreille au guet, que la visite fût terminée. Elle fut courte, étant, comme il convenait, toute de cérémonie. Au premier bruit, nous étions à notre poste d'observation. Une!... deux!... nos têtes se penchèrent, nous croyions que nos yeux nous sortaient de l'orbite. Cette fois nous vîmes le monsieur en pleine lumière, car c'était lui qui ouvrait la porte de la rue; il tenait son chapeau haut de forme à la main, il était vêtu d'une pelisse; il laissa sortir madame de Porcheton, se couvrit et monta lestement les trois marches.

Nous étions disposés à le trouver «très chic».

Pour raconter notre aubaine, Raoul surmonta l'aversion qu'il avait à entrer dans le salon de sa mère pendant les visites. Quand Radegonde fut témoin de notre enthousiasme pour le «jeune homme», elle riposta du bout des lèvres:

--... Le «jeune homme»!... le «jeune homme» d'une quarantaine d'années...

--Ah! dit Raoul, c'est toi qui l'as appelé «le jeune homme», avant la présentation et en nous donnant son âge!

Madame de Saint-Quenain fit publiquement l'éloge du «jeune homme», qu'elle avait aperçu, disait-elle, à une soirée chez madame de Porcheton. Le bruit se répandit rapidement que mademoiselle Desblouze se mariait. Et toutes les fois que quelqu'un annonçait: «Mademoiselle Desblouze se marie», il était rare qu'il ne se trouvât pas là un amateur de jeu de mots, pour ajouter en clignant des yeux: «Mademoiselle Desblouze se marie..., si le mari se démarie!...» Cette phrase remportait partout le succès d'une observation très spirituelle.

*

* *

Je me souviens qu'un dimanche de janvier, au retour d'une promenade de notre «division», et comme nous passions, trois par trois, en longue file, dans la rue Saint-Porchaire, madame Desblouze et sa fille, sortant de l'église et n'osant traverser nos rangs, attendaient que notre flot fût écoulé, pour traverser la rue. Je les saluai, en «piquant mon fard» parce qu'autour de moi toutes les jeunes têtes avaient été attirées, comme par un aimant, vers la beauté d'Armande. Le même phénomène avait dû se produire autour de Raoul. Le Père de la Roquette, notre surveillant, vint immédiatement s'enquérir du motif qui avait pu susciter un double centre de perturbation dans les rangs. Je lui dis que je venais de saluer deux dames qui habitaient chez les Saint-Quenain.

--N'est-ce pas cette jeune fille, dit le Père, qui doit épouser un monsieur dont le mariage?...

Le Père, lui-même, était déjà informé de ce qu'il y avait de particulier dans le projet de mariage Desblouze!

*

* *

A notre sortie suivante, Armande nous parut beaucoup plus jolie que de coutume. Était-ce parce qu'autour de nous une dizaine de nos camarades l'avaient jugée belle? C'est possible, mais je crois qu'il y avait vraiment quelque chose de changé en elle. Elle semblait heureuse. Le «jeune homme» que l'on appelait maintenant par son nom: «monsieur Claudion» ou «monsieur Pierre», venait, nous dit-on, tous les quinze jours rue du Gervis-Vert, bien qu'il dût pour cela faire le voyage de la Rochelle. Radegonde disait, en parlant d'Armande: «Elle a toutes les chances, et par-dessus le marché, elle est sûre d'être aimée pour elle-même!» M. Claudion plaisait à Armande, c'était tellement apparent que nous en étions jaloux, Raoul et moi, sans savoir d'ailleurs aucunement pourquoi. Elle ne parlait plus que de lui; elle ne pouvait plus se contenir. Madame Desblouze, elle, ressuscitait à miracle, et, bien qu'on fût encore dans l'incertitude quant à l'issue du procès, rien n'entamait sa confiance absolue en une conclusion conforme à ses désirs. Elle disait: «Que voulez-vous! dans notre situation, faire un mariage sans aucune anicroche, ce serait trop beau; le bon Dieu ne veut pas nous accorder un sort privilégié; mais, patience! il nous permettra de triompher des obstacles.»

*

* *

Je n'ai aucune mémoire d'une sortie à l'époque du Carnaval ni de la Mi-Carême. Pour les vacances de Pâques, je pris le train et passai la dizaine de jours dans ma famille jusqu'à la dernière minute autorisée, de sorte que je ne sus rien des événements de la rue du Gervis-Vert, bien qu'au Collège je visse Raoul tous les jours; mais nous étions ainsi faits, que cette histoire qui nous intriguait dès que nous avions pénétré chez madame de Saint-Quenain, aussitôt franchie la loge du Frère portier, s'effaçait devant nos innombrables petites préoccupations de collégiens. Ce ne fut guère que dans la première semaine de mai, que nous nous retrouvâmes plongés tout à coup au coeur de l'aventure. Les histoires, comme les chats, sont attachées aux lieux, aux habitations; on les quitte, on les retrouve. Dès que j'apercevais le pignon de la rue du Gervis-Vert, je m'informais avec empressement d'Armande Desblouze.

--J'espère, nous dit ce jour-là madame de Saint-Quenain, que nous allons en avoir fini bientôt avec ce roman...

L'humeur n'était pas très bonne, au rez-de-chaussée. On y sentait une lassitude d'entendre perpétuellement parler mariage, amour, projet d'avenir; de chez les déshéritées du second, tombait sans répit une pluie paradoxale de mots de bonheur. En y faisant de brèves allusions, madame de Saint-Quenain haussait les épaules.

--Madame Desblouze est insensée, disait-elle; tant qu'un homme n'est pas libre de tous liens, une mère n'accepte pas qu'il fasse la cour à sa fille... Que le mariage vienne à manquer ou plutôt que l'autre demeure indissoluble--au point de vue religieux s'entend--la situation d'Armande sera délicate...

Radegonde enchérissait:

--Il lui restera une ressource: épouser un homme divorcé.

--Tu es dure, lui fit observer son frère.

--Ce n'est pas moi, dit Radegonde, qui ai trouvé cette solution, ce sont des parents que madame Desblouze possède à Paris, et qui la lui ont laissé entrevoir.

--Et que dit madame Desblouze de cette solution?

--Madame Desblouze est bien loin de songer à une telle extrémité; madame Desblouze voit tout en rose.

--Est-ce curieux! et chez une femme qui a eu tous les malheurs imaginables!...

Je crois que ce qui confondait le plus mesdames de Saint-Quenain et leur entourage, c'était ce besoin de croire au bonheur, qui avait envahi un beau jour les Desblouze vouées pour tout le monde à l'infortune. Le salut entrevu dans leur geôle, fût-ce par la plus modeste ouverture, elles s'étaient précipitées, quittes à s'écraser à l'étroite issue. M. l'abbé Dardennois, qui avait pris en main la cause de l'annulation, défendait madame Desblouze en toute son attitude, il fallait le reconnaître, et il disait qu'une foi si parfaite ne saurait manquer de trouver sa récompense.

Aussitôt après le déjeuner, nous courûmes au jardin où des lilas et des cytises étaient en fleurs et où il y avait aussi des coucous jaunes et des violettes. Il faisait un temps admirable; nous appelâmes à grands cris Armande qui s'accouda sur la barre d'appui et nous parut avoir une si belle poitrine! Tout en elle avait certainement embelli, avec l'amour et avec l'espoir serein qu'elle cultivait depuis quatre mois à côté de sa mère. Raoul la menaça, si elle ne descendait pas au jardin, de lui jeter la tortue Amalazonte qu'il torturait en la balançant au bout d'une ficelle, comme un encensoir.

Armande et madame Desblouze descendirent. Leur bonheur les rendait moins timorées. Autrefois, quelles sollicitations, quelles invitations en règle ne fallait-il pas pour les décider à mettre le pied au jardin! A présent, elles parlaient aussi avec plus d'assurance et plus d'entrain. Je pensais en les regardant et les écoutant: «Elles sont maintenant comme des femmes ordinaires.» Et ma pensée de collégien contenait l'émerveillement de la métamorphose qui s'accomplit soudain chez ceux qui cessent d'être assujettis par l'indigence. Dans leur ivresse, peut-être allaient-elles un peu loin, les pauvres femmes, ou se pressaient-elles trop, et par là il était possible qu'elles fussent inconsciemment irritantes, mais après avoir été si tristes, si abîmées, si dénuées, et à tel point dépourvues de toute espérance, pouvait-il leur venir à l'idée qu'un événement heureux et d'ailleurs commun, parût désobligeant aux yeux de quelqu'un?

On alla s'asseoir sous la tonnelle, dont le treillage en losange mal garni encore par les pampres naissants, filtrait agréablement les rayons du soleil; quelques oiseaux piaillaient dans un jardin voisin, plus feuillu; un homme bêchant la terre, éternuait à grand bruit; toutes sortes d'insectes bourdonnaient, et on entendait par-dessus les hauts murs, chez les Frères des Écoles chrétiennes, un choeur de voix d'enfants s'exerçant déjà pour la célébration de la Fête-Dieu. C'était une heure exquise; nous restions, et le turbulent Raoul lui-même, sous la tonnelle, avec ces dames, parce que la grâce d'Armande nous charmait.

Notre imagination de seize ans était pleinement d'accord avec son épanouissement, avec ses espérances, avec son bonheur. Tant qu'elle ne parlait pas trop directement de son M. Claudion, nous ne voyions qu'elle, jeune fille, jolie, heureuse et répandant autour d'elle je ne sais quel rayonnement et quel parfum. Nous prêtions l'oreille, comme des enfants, à ce qui se disait, mais il nous semblait que rien n'avait d'importance, sauf la beauté, l'allégresse d'Armande. Et cependant, les choses qui se disaient devaient compter, hélas!

Madame de Saint-Quenain disait à madame Desblouze:

--Eh bien! ma chère amie, puisque je vous vois en si grande confiance dans l'avenir et que vos projets consistent à suivre votre fille à La Rochelle, moi, je vais vous demander de me fixer sur un point. Voilà un grand garçon, dit-elle en désignant son fils, qui va, je l'espère, ne pas trop tarder à entrer à la Faculté de Droit; je devrai le loger chez moi, ce sera un jeune homme, et vous savez que je n'ai à lui donner qu'une pièce vraiment exiguë: quand puis-je compter sur votre appartement?...

Je vois encore la figure sans ombre aucune de madame Desblouze, son sourire ingénu, sa foi en le bonheur prochain, qui l'illuminait. Son ivresse, au sortir de tous ses désastres, était telle, qu'elle en oubliait de témoigner quelque regret des trois petites pièces qu'elle allait quitter, et, ne voulant songer qu'à une chose heureuse, elle ne songeait pour le moment qu'à la joie de pouvoir répondre à madame de Saint-Quenain en comblant le désir exprimé par elle.

Madame de Saint-Quenain dit, en pesant ses mots:

--C'est une chose entendue?

--C'est une chose entendue, répondit madame Desblouze.

Et elle parla avec la même tranquillité heureuse de l'opération qu'elle devait aller se faire faire à la clinique du docteur Dumarais.

--Après cela, dit-elle, de deux choses l'une: ou bien je n'aurai plus jamais besoin d'appartement... ou bien je m'envole passer le temps de ma convalescence auprès de «mes chers enfants...»

Le choeur, chez les Frères des Écoles chrétiennes, entonna le _Tantum ergo_; et, par une habitude commune à nous tous, nous laissions descendre et ondoyer sur nos têtes, en nous taisant respectueusement, ces beaux et lents accords religieux, dans le jardin paisible. Quelque chose de céleste paraissait se mêler à la nature en fleurs et à une minute enchanteresse de pauvres âmes humaines.

Nous entendîmes sonner à la porte d'entrée. Les deux jeunes filles, simultanément, rajustèrent leur coiffure. Presque aussitôt Clarisse parut. Elle marchait très gauchement dans l'allée bordée d'oseille, en introduisant, je ne sais pourquoi, un des coins de son tablier sous sa ceinture. Elle s'arrêta, un instant infinitésimal, parce qu'elle avait aperçu la tortue, puis, en arrivant à la tonnelle, elle tira de sous son tablier devenu triangulaire, un papier bleu: c'était un télégramme pour madame Desblouze. Chacun s'agita pour avoir l'air de s'occuper à autre chose, pendant que madame Desblouze ouvrait avec la difficulté coutumière, en le déchirant, le télégramme; et pendant qu'elle lisait, il n'y eut personne qui ne jetât à la dérobée, sur son visage, un regard vif comme l'éclair.

Elle le relut, et, comme il était déchiré, elle en rajusta les morceaux bout à bout, ce qu'on fait quand on espère qu'un autre sens pourrait résulter d'une disposition des mots différente. Son visage n'avait rien reflété d'extraordinaire. La bonne demeurait là; elle demanda s'il y avait une réponse. Madame Desblouze dit que non. Et tout à coup elle eut l'air empêtré comme un être qui ne se trouve plus dans son élément; le sang se retira de ses joues qui diminuèrent de volume. Madame de Saint-Quenain s'écria: «Mais, qu'y a-t-il, ma bonne amie?» Armande se précipita sur le télégramme, et, elle, en un instant, elle fut par terre. Nous étions bêtes comme tout, Raoul et moi; nous n'avions jamais vu une femme perdre connaissance; au lieu de la secourir, nous restions là, pétrifiés; nous n'osions pas non plus trop toucher à une jeune fille, surtout à celle-ci. Madame de Saint-Quenain nous dit: «Mais relevez-la donc, grands dadais!» Puis, par une contradiction singulière, presque aussitôt elle nous cria: «Allons! allez-vous-en!... allez-vous-en, tous les deux!...» Nous nous en allâmes, pendant que, je le suppose, on dégrafait le corsage d'Armande.

Sur le sens du télégramme, sans en avoir été informés, nous étions fixés: tout espoir d'annulation était perdu, c'était clair.

Clarisse nous dépassa, courant à grandes enjambées vers la maison chercher de l'eau de mélisse.

Nous nous réfugiâmes au salon, un peu penauds, ne sachant que dire. Mais la jeunesse est si déconcertante, que nous jouions, Raoul et moi, à saute-mouton, quand madame de Saint-Quenain entra, la tête haute et disant à sa fille:

--L'ai-je prévu? l'ai-je assez répété? Qu'est-ce que je n'ai cessé de dire sur ce fameux projet de mariage?

Je fis, pour ma part, des efforts pour arrêter ma pensée sur le malheur effroyable, incalculable en ses suites, qui venait de foudroyer les pauvres dames Desblouze. Mais nos seize ans regimbaient contre toute idée de désespoir. Nous ne pouvions pas nous attrister profondément. Nous entendîmes jusqu'au soir, sans protester, les airs quasi victorieux que ne cessa d'entonner madame de Saint-Quenain qui voulait absolument avoir tout prophétisé dès le premier jour, qui, si on l'avait écoutée, etc., etc... Raoul était sans verve du moment que les événements ne tournaient pas contre Radegonde.

Le soir, pourtant, un malaise nous prit à l'idée de rentrer au Collège sans avoir salué nos malheureuses amies. Mais, comme nous montions, Raoul me fit observer:

--Qu'est-ce que nous allons dire, si elles se mettent à pleurer?

Alors nous allâmes, par le jardin, voir. Il faisait doux, elles étaient peut-être à la fenêtre, nous pourrions leur dire adieu sans être obligés de parler.

La soirée était délicieuse, les fenêtres au second étaient ouvertes. Nous ne vîmes personne à la barre d'appui, mais, en écoutant, il nous vint un bruit de sanglots qui nous fit fuir et nous laissa décontenancés et muets jusqu'à la porte du Collège.

*

* *

Par une rouerie du sort, vraiment assez maligne, nous qui oubliions si vite cette aventure, aussitôt loin de la rue du Gervis-Vert, nous fûmes privés de la sortie de juin parce qu'en pleine étude Raoul me lança un billet qu'il venait de recevoir de sa soeur et dans lequel elle s'empressait de l'informer que, malgré l'événement, il pouvait compter occuper dès la fin de juillet le petit appartement des Desblouze. Il y avait «des drames», écrivait-elle; la famille riche, de Paris, qui fournissait quelques subsides aux deux femmes et qui même s'était engagée à constituer à Armande une petite dot de vingt mille francs en cas de mariage, avait réédité, d'une façon même un peu vive, son opinion touchant le divorce et le mariage civil: «ces institutions étant faites pour qu'on en use» et pouvant parfaitement sauver «certaines détresses sans issue». Madame Desblouze, d'accord avec sa fille, avait simplement répondu que, si sa santé le lui permettait, toutes deux, avant l'automne prochain, seraient «établies couturières».

«C'est une bonne réponse, disait Radegonde, et le mot «couturières» doit joliment faire bisquer les parents qui, à Paris, mènent grand train... Mais, comme madame Desblouze et Armande sont résolues à mettre leur projet à exécution, nous ne pouvons pas, nous autres, tolérer dans la maison un établissement commercial: elles quitteront donc dès le mois prochain.»

C'est pour avoir lu ce billet, lentement, effrontément, en traversant d'un bout à l'autre la salle d'étude et en montant le petit escalier conduisant à la chaire du Père de la Roquette, que je fus privé de sortie et de revoir jamais Armande Desblouze. Au mois de juillet, autant que je m'en souvienne, la distribution des prix fut avancée parce que notre Collège devait fermer ses portes en exécution de l'article 7 d'un fameux décret, et, de même que nos esprits de gamins, épris surtout de vacances, demeuraient assez indifférents à cette mesure gouvernementale, ils n'accordèrent pas grande attention à la tragique simplicité de l'acte accompli par madame Desblouze et sa fille.

LA PAIX

A marée basse, ils regagnaient leur villa, par la plage. Dans leurs oreilles, à tous les deux, bruissait l'écho du bacchanal de l'après-midi: rires, mots, jeux de mots, médisances, compliments, caquetages, éclats d'orchestre, cris d'enfants, résultats des courses, flons-flons, refrains ineptes, camions, omnibus d'hôtels, trompes et sirènes d'automobiles. Lui, se plaignait que son tympan continuât à résonner comme une conque marine, et déplorait que l'on vînt l'été, sous le prétexte de se reposer, se mêler à un tintamarre plus assourdissant que celui de Paris.

--Oh!... la paix!... soupira-t-il.

--La paix, dit son amie, on ne la goûte nulle part, sinon le soir, quand tout s'éteint, quand tout s'endort...

--Et quand nous sommes nous-mêmes endormis, avouez-le.

--Non, ne vous moquez pas: il y a chaque soir, quand la mer se retire, ici, un silence et un calme extraordinaires... Attendez, cela va venir.

--Ah!... la paix!... la paix! répéta-t-il.

Le soir tombait. Ils marchaient sur le sable fin, le plus près possible de la mer; lui, afin d'avoir sous le pied un sol dur; elle, afin de courir le risque de mouiller ses bottines. Un flot étalé et sans cesse déroulé à perte de vue, frangeait d'une mousse sensible au vent le bord sinueux du rivage. Au loin, au loin, des groupes de pêcheurs d'équilles avaient l'air d'un cent d'épingles piquées.

Ils marchèrent durant quelque temps sans rien dire; lui, absorbé par la contemplation des minuscules paquets de sable que le bout de sa semelle, à chaque pas, dérobait au sol humide et lançait en avant, selon d'amusantes trajectoires; elle, frôlant l'écume éphémère de la lame, et ne manquant pas de pousser un cri puéril, lorsque le jusant trompeur mouillait soudain jusqu'à la cheville, et, d'ailleurs, détériorait irrémédiablement les délicates chaussures.