La marchande de petits pains pour les canards
Part 2
--Les traiteurs, le long de votre trajet?... Mais ne pouvez-vous faire une enquête dans les gargotes?
--Ce n'est pas les traiteurs qui m'ont pris Baladin.
--Mais on dirait que vous savez qui vous l'a pris...
--Je n'accuse personne... Ah! si j'avais seulement vingt années de moins, et si je n'avais pas eu mes malheurs!...
--Père Loriot, vous savez qui vous a pris Baladin!
Ah! le satané bonhomme, avec sa circonspection et sa servilité, qu'il était donc agaçant aussi! Il détourna la conversation et me parla du barbet qu'il était allé acheter aux Batignolles, pour trois francs; encore le chien avait-il la gale.
Sur le cas de Baladin, il désirait ne pas s'étendre.
Cela, c'était tout de même un peu fort! Être aplati au point de se laisser voler, sans murmurer, son dernier bien, son seul ami, son chien Baladin! Ah! c'est à moi que la moutarde montait au nez. C'est moi qui voulais revoir Baladin! Nous faillîmes nous fâcher. J'offrais au père Loriot de prendre l'affaire en main; je me faisais fort de lui avoir son chien. Et puis, sacré tonnerre! je l'aimais, moi, ce Baladin; et si lui, Loriot, ne tenait pas plus que cela à son chien, c'est qu'il n'était qu'un rien du tout! Je le lui dis à la face. Mais le père Loriot se laissait maltraiter par moi comme par les maçons: qu'il ne fût qu'un rien du tout, il y avait beau temps qu'on l'obligeait à le croire!...
Nous ne parlions plus de Baladin; le barbet se familiarisait; on traitait sa maladie; mais quand le bonhomme regardait cet avorton de roquet galeux, je croyais voir un nuage de poussière ternir ses yeux encore jeunes, et je devinais qu'une douleur muette, un regret ineffaçable, un deuil profond du coeur, minaient à la dérobée le pauvre vieux gardien. Il dépérissait et fondait comme un bonhomme de neige. Tout ce qui lui restait d'innocent et de puéril se fanait. Jamais il n'atteindrait les longs jours qui lui devaient permettre de reprendre ses fascicules d'astronomie! Sans doute, les courants d'air étaient moins vifs sur la lumière de la petite lampe, car l'immeuble avançait, mais les soins du barbet absorbaient les économies du père Loriot, et, pis que cela, je crois qu'il n'avait plus envie de lire...
*
* *
Il disparut, lui aussi, comme Baladin.
Un soir, je vis apparaître, au bout de la rue, un autre vieux dépenaillé, et un autre chien; ils s'arrêtèrent au chantier, à côté de chez moi. Me voilà aussitôt dans la rue. J'interroge le maître compagnon, qui n'avait jamais compris que je pusse avoir du goût pour le père Loriot.
--Eh bien, dit-il, quoi? on n'est pas éternel!
En rentrant chez lui, ce matin, le père Loriot avait piqué son attaque.
Je me tus pour n'avoir pas l'air ridicule, car mes yeux se mouillaient. Et j'avais envie de dire: «Le pauvre vieux!... le pauvre vieux!...»
Le maître compagnon parlait:
--Heureusement que la logeuse a eu le nez de m'avertir à temps sur le chantier; sans quoi, qui c'est qu'aurait été de faction, cette nuit? C'est Bibi!
Et il riait bruyamment d'avoir échappé à une telle corvée. Je voulus tout de même dire un mot du père Loriot:
--Pour moi, le bonhomme s'est rongé du regret de son chien... sans compter que sous ce vol il y a un mystère...
Le maître compagnon haussa une épaule et dit, dédaigneusement, en allant prendre son train des Moulineaux:
--Celui-là qu'a volé le chien au père Loriot... le père Loriot savait bien qui c'est, et son adresse, et tout: seulement, c'est quelqu'un qu'avait sans cesse la menace à la bouche de révéler aux architèques et entrepreneurs que le vieux avait fait de mauvaises affaires...
MESDAMES DESBLOUZE
Je viens d'apprendre, par un journal local, la mort de mademoiselle Radegonde de Saint-Quenain, à Poitiers, et je me souviens que, lorsque j'étais élève des Pères, je passais mes jours de «sortie» chez madame de Saint-Quenain, rue du Gervis-Vert, en compagnie de Radegonde qui devait être âgée de vingt à vingt-quatre ans quand j'en avais de douze à seize, comme son frère Raoul, mon camarade de classe. Je revois cette maison de la rue du Gervis-Vert, à droite, en venant de la rue d'Orléans, un peu passé la tourelle à pignon... On descendait trois marches, et madame de Saint-Quenain nous recommandait de nous essuyer les pieds; l'entrée, étroite et longue, était obscure, ne prenant jour qu'à l'autre extrémité, sur le jardin, par une porte à vitres de couleurs du plus discordant assemblage. Raoul, aussitôt dans ce couloir, s'adonnait à un grand tapage, autant pour faire enrager sa soeur Radegonde et la voir, par la porte entre-bâillée du salon, les mains sur les oreilles, le «pif» en avant, disait-il, que pour annoncer notre présence aux dames Desblouze qui habitaient le second étage. Les dames Desblouze ne répondaient pas à ce vacarme, car elles étaient d'une discrétion extrême. Alors nous filions au jardin et lancions du sable, des mottes de terre, voire de petits cailloux contre les fenêtres du second, jusqu'à ce que se montrât, sinon madame Desblouze, la mère, du moins sa fille Armande.
Armande apparaissait, derrière la vitre si c'était l'hiver, ou en s'accoudant à la barre d'appui, si la température le permettait; et, invariablement, en même temps que nous recevions son sourire de bon accueil, nous l'entendions, ou bien nous voyions ses lèvres articuler: «Oh! les vilains!... oh! les vilains garçons!...»
*
* *
Les dames Desblouze étaient deux pauvres femmes très malheureuses. Nous savions qu'elles avaient eu leur fortune engloutie dans un désastre financier qui venait de ruiner beaucoup d'honnêtes gens; à la suite de quoi M. Desblouze était mort. De plus, madame Desblouze se trouvait affligée d'une maladie, nous ne savions laquelle, qui nécessitait une opération dont les frais plus que la chose elle-même la terrorisaient. La mère et la fille restaient presque sans ressources; un parent, habitant Paris, dont elles parlaient souvent, avait promis de «faire quelque chose» pour Armande au moment de son mariage; mais Armande, du même âge à peu près que Radegonde, et quoique beaucoup plus jolie qu'elle, ne se mariait toujours pas.
Armande et sa mère ne recevaient pas tout à fait l'hospitalité de madame de Saint-Quenain, mais elles étaient logées chez elle à meilleur compte que nulle part et elles ne se trouvaient ni aussi isolées ni aussi humiliées qu'elles l'eussent été dans un appartement correspondant à leurs ressources, et, comme madame Desblouze se plaisait à le répéter, elles jouissaient de la vue sur le jardin.
Ce jardin se composait d'une bande de terre large comme la maison, ce qui n'était guère, longue trois fois autant, et qu'emprisonnaient de hauts murs; ses allées, en ligne droite, étaient garnies, comme celles de tout jardin qui se respecte, de ces petits galets roulants qui préservent de la boue et exaspèrent le pied des promeneurs; un cordon de buis bordait quelques-unes d'entre elles, d'autres étaient séparées des plates-bandes par des touffes ou «bouillées» d'oseille où se dissimulait une tortue nommée Amalazonte, charme de cet endroit.
Madame Desblouze ne disait-elle pas qu'une de ses «distractions» consistait à suivre, de sa fenêtre, à l'aide d'une lorgnette de théâtre, ancienne et sans emploi, les lents déplacements d'Amalazonte?... Au bout du jardin était une tonnelle avec un banc de bois et une statuette de Notre-Dame de Lourdes dans une niche en fer blanc. Les heures tombaient dans cet enclos du haut de la cloche des Frères des Écoles chrétiennes dont l'Établissement était situé dans le voisinage, et le brusque éclat des récréations, à intervalles réguliers, déchirait la quiétude.
Ce jardin, que nous ne voyions qu'aux jours de congé, nous semblait magnifique et l'asile de la gaieté et du bonheur.
Je me souviens qu'un jour, à peine franchie la porte du collège, dans la vieille rue des Feuillantines, madame de Saint-Quenain nous dit:
--Ce n'est pas moi qui vous reconduirai ce soir, mes enfants; l'abbé Dardennois a bien voulu se charger de venir vous prendre à la maison...
--Ah!
Madame de Saint-Quenain prit une figure singulière où il y avait de la joie secrète et du mystère.
--Ces demoiselles vont en soirée, dit-elle, je dois les accompagner.
Tout ce que nous pûmes tirer d'elle jusqu'à mi-chemin, fut que la soirée avait lieu chez madame de Porcheton, que c'était une réunion tout intime, mais que néanmoins ces demoiselles étaient sens dessus dessous à cause de leur toilette.
--Je vois ça, dit Raoul, on va leur présenter un type.
--Un type! s'écria madame de Saint-Quenain; mon enfant, tu ne respectes rien; en outre je te trouve indiscret.
--Mais pour laquelle est-ce? demanda Raoul, qui ne se laissait pas décontenancer.
--Je ne te comprends pas.
--Je dis, maman: «pour laquelle est-ce?» Est-ce Radegonde qui aurait enfin trouvé une poire?
--Allons, Raoul, assez! je te prie. Tu as un esprit déplorable et un langage qui me fait honte.
La vérité, nous la connûmes aussitôt arrivés à la maison. C'était chez madame Desblouze que l'on s'occupait des toilettes. Nous y fûmes en quatre enjambées. Tout le petit appartement n'était qu'un atelier de couture. Madame Desblouze et sa fille, qui coupaient et cousaient elles-mêmes leurs robes, avaient acquis une grande adresse, et Radegonde aussi bien que madame de Saint-Quenain en usaient. Pour le moment, les dames Desblouze étaient à genoux, les lèvres hérissées d'épingles qu'elles piquaient à l'envi au bas d'une robe, du bleu ciel le plus tendre, d'où émergeait une Radegonde méconnaissable et les bras nus. Ce détail, dont on s'aperçut aussitôt que nous fûmes entrés, fit pousser des cris aux trois femmes, et l'on s'empressa de couvrir d'une serviette les bras de Radegonde où j'avais eu toutefois le temps de discerner une peau rougeaude et grenue. A part cela et son nez long, mademoiselle de Saint-Quenain était passable. Elle ne dissimulait point une grande agitation, elle bavardait, riait, criait, faisait aujourd'hui beaucoup plus de bruit que son frère.
Elle nous dit que madame de Saint-Quenain la croyait ignorante de ce qui se tramait, mais que le secret avait été dévoilé par Suzanne de Porcheton qui accompagnait sa mère lorsque l'entrevue s'était décidée. Madame de Saint-Quenain avait fourni le chiffre de la dot et tous les tenants et aboutissants, «jusqu'à l'âge», disait bravement Radegonde en éclatant de rire. C'était une soirée organisée strictement pour elle. «Soyez sans crainte, avait dit madame de Porcheton, je n'inviterai pas une jeune fille qui puisse lui nuire;... d'ailleurs...»
--Mais! fîmes-nous, Raoul et moi, d'un seul élan, et Armande?...
Armande sourit mélancoliquement; sa mère hocha la tête et dit:
--Armande est garantie par le chiffre de sa dot... qu'on ne m'entendra jamais prononcer, dit-elle, avec un sourire délicat, charmant, qui révélait combien elle avait dû être jolie, combien sa fille lui ressemblait, et quelle devait être, à toutes les deux, leur secrète douleur.
Elle ajouta:
--C'est madame de Saint-Quenain qui a eu la gentillesse d'exiger qu'Armande accompagne son amie.
--Oh! dit aussitôt Radegonde, je ne serais jamais allée à cette soirée sans Armande!
Raoul, esprit positif, s'informa:
--Mais, le type?...
--D'abord je te prie de ne pas l'appeler comme le premier venu, il paraît que c'est un monsieur tout à fait bien.
--Un prince?...
--Des princes, on t'en souhaite!... Il est d'excellente famille, et gagne, dit-on, beaucoup d'argent.
--Ce qui veut dire qu'il s'appelle Tartempion, qu'il n'a pas le rond et qu'il fait des affaires louches...
--Oh! tiens, tu es exaspérant! et puis fais-moi le plaisir de descendre: ce n'est pas la place des garçons là où il y a une jeune fille qui essaie!...
Elle piétinait; la serviette se déplaça, et nous revîmes son bras grenu.
Ce fut une bien amusante journée. On était un peu contraints en présence de madame de Saint-Quenain qui n'admettait pas la plaisanterie, mais on se rattrapait dès qu'elle avait le dos tourné. Raoul disait à sa soeur:
--Tu quittes la maison, comme de juste, et ça se trouve joliment bien: où est-ce que j'aurais logé, moi, l'année prochaine, quand je vais être étudiant? Je prends ta chambre comme cabinet de travail.
--Tu prendras ce qu'il te plaira, je m'en moque... Et d'abord, mon bonhomme, rien n'affirme que tu seras étudiant l'an prochain: il y a un examen à passer...
--Ni que, toi, tu seras mariée, ma vieille: tu passes ton examen ce soir!...
Le soir, nous tremblions que l'abbé Dardennois ne vînt nous prendre avant que nous n'eussions vu ces demoiselles entièrement parées. Elles furent en avance, heureusement, car elles avaient passé tout le jour à se coiffer et pomponner. Cet animal de Raoul était assommant; il voulait à toute force me faire dire laquelle des deux je préférais. Et je me souviens à ce propos que j'éprouvais une impression singulière et qui m'étonnait: je savais bien, depuis longtemps, que je préférais Armande, qu'elle était cent fois mieux que Radegonde, et je regardais ses bras dont la peau était si fine et si pure; mais pour Radegonde avaient été tous les frais; Radegonde avait des boucles dans la chevelure, un petit décolleté, et une des robes de Peau-d'Ane, tandis que la pauvre Armande Desblouze pouvait vraiment passer pour sa demoiselle de compagnie: je crois que j'ai partagé ce soir-là le sentiment général,--celui de madame de Saint-Quenain qui n'avait pas l'ombre d'un doute sur la supériorité de sa fille; celui de Radegonde; celui de la bonne madame Desblouze dépourvue de toute arrière-pensée; celui d'Armande elle-même, en extase devant son amie et devant la robe, son propre ouvrage; celui de Clarisse, la cuisinière, qui joignait les mains d'attendrissement en regardant sa jeune maîtresse.--Raoul, lui, était de parti pris. Ma conviction fut que mademoiselle de Saint-Quenain était la plus belle.
Lorsque l'abbé sonna, Radegonde s'enfuit comme si elle eût été le diable.
*
* *
Aussitôt au collège, il va sans dire que nous n'eûmes aucun souci du résultat de la soirée. Raoul, à cause de son tempérament indiscipliné, était condamné à l'internat le plus sévère, tout comme les élèves dont les familles habitaient au loin. Pour qu'il vît sa mère dans le courant du mois, il fallait une circonstance extraordinaire: que madame de Saint-Quenain fût appelée parce que son fils avait commis quelque insigne sottise, ou que lui-même lui donnât l'alarme, sachant qu'elle ne venait jamais au parloir sans être munie d'une livre ou deux de chocolat. Mais, pour le jour de l'An, je devais prendre mes cinq jours de vacances rue du Gervis-Vert; on me ramenait seulement le soir coucher au collège. Et nous trouvâmes la maison bouleversée.
Mesdames de Saint-Quenain faisaient des têtes longues et jaunes, affreuses à voir; elles recommandèrent à Raoul de leur épargner ses habituels cris d'animaux.
--Mais pour avertir le second?...
--Il faut laisser le second en paix.
Oh! oh! cela était dit sur un certain ton qui n'admettait aucune réplique et qui nous avertissait suffisamment qu'il y avait du froid avec les dames Desblouze. Événement inouï, presque invraisemblable.
Le souvenir de la soirée nous revint. Mais, sur la soirée, motus! Impossible d'arracher là-dessus une parole ni à madame de Saint-Quenain, ni à Radegonde.
Cependant Radegonde, c'était très apparent, enrageait de l'envie de parler. Dans l'après-midi, au retour d'une promenade au jardin de Blossac, après avoir échangé avec madame de Porcheton, à la porte du pâtissier, quelques mots qui nous parurent d'une sécheresse inaccoutumée, et pendant que madame de Saint-Quenain était à la caisse, Radegonde dit à son frère:
--Tu sais que l'histoire de la présentation, c'était une plaisanterie...
--Une plaisanterie?...
--Oui. Tu avais voulu me faire parler; moi, j'ai voulu me payer ta tête...
Elle allongeait son «pif», en disant cela, et elle faisait des yeux de mouton coupé de son troupeau. Elle n'était pas belle, pour le moment, Radegonde!
--Ah! tu as voulu te payer ma tête!... dit Raoul. Et ta toilette, c'était pour le roi de Prusse? Et la brouille avec les Desblouze et avec les Porcheton, c'est une plaisanterie?... Moi, dit-il, on ne me la fait pas: je sais ce qui s'est passé.
--Tu sais?... comment?... par qui?...
--Ça y est! Tu vois bien que tu es prise, ma pauvre fille.
Elle n'était pas difficile à prendre. Raoul me pinça le bras pour avoir un témoin bien éveillé, et me dit:
--Regarde un peu la tête que va faire ma chère soeur.
Et, se penchant à son oreille et m'obligeant à entendre, il lui dit:
--Ce n'est pas toi qui as fait la conquête du monsieur, c'est Armande.
Radegonde devint rouge comme une brique. Son frère fit:
--Ksss!... Ksss!...
D'un mouvement instinctif et puéril, cette grande fille allait se réfugier dans le giron maternel, mais madame de Saint-Quenain comptait sa monnaie, et, l'opération achevée, nous poussa dehors.
Ces dames nous faisaient toujours marcher en avant, de peur que notre tenue dans la rue fût défectueuse, et elles préféraient suivre à trois pas en arrière notre allure folle, plutôt que de nous exposer à commettre dans leur dos quelque excentricité. De temps en temps, exténuées, l'une ou l'autre nous criait halte.
Madame de Saint-Quenain avait encore plusieurs courses à faire rue du Commerce; nous pataugions dans la boue entre des boutiques éclairées, foisonnant de victuailles; nous croisions de nos camarades, comme nous en casquette à bande de velours violet; nous saluions tous les prêtres; l'idée des vacances nous possédait et tournait pour nous la moindre chose en sujet d'allégresse.
A la première station, madame de Saint-Quenain, d'un ton à nous casser les jambes:
--J'aurai un entretien avec vous, en rentrant.
Et cela même nous amusa. Ce qui comblait Raoul de joie, c'est que sa soeur avait «rapporté» déjà, si vite! D'où il tirait prétexte à des vengeances. La guerre avec Radegonde était son jeu favori.
Aux gamins que nous étions, la vérité historique sur la soirée, la présentation et la brouille même n'importaient guère. Mais nous étions très intrigués d'avoir vu, pour un seul mot, écumer Radegonde.
Raoul regardait sa mère à la dérobée, chemin faisant, afin d'augurer de sa figure ce qui nous attendait en rentrant.
--Maman va éclater, pour sûr, me dit-il, elle est gonflée.
Mais, en arrivant, rue du Gervis-Vert, nous nous trouvâmes presque nez à nez, devant la porte, avec madame de Porcheton qui s'arrêta court et dit à madame de Saint-Quenain:
--J'allais vous demander quelques minutes d'entretien...
Raoul me pinça le bras, à me faire crier; il était aux anges; c'était sa mère qui, à notre place, allait y être de son «entretien»!
Madame de Saint-Quenain s'enferma seule avec madame de Porcheton. Vingt minutes plus tard, elle la reconduisait en causant le plus cordialement du monde. Et elle la reconduisait non pas à la porte, mais au petit escalier qui, près de la porte, menait à l'appartement de madame Desblouze. Et, ce qui était plus fort encore, elle montait avec elle cet escalier. Ah! ça, toutes deux n'allaient-elles pas demander à madame Desblouze aussi un «entretien»?
A l'issue de la double visite de madame de Porcheton à madame de Saint-Quenain et à madame Desblouze, revirement complet, situation retournée bout pour bout, visages détendus, pas la plus petite souvenance de «l'entretien» que l'on devait avoir avec nous, autorisation de faire du bruit au dîner, excellente humeur, et tout à coup ce propos, qui éclate après le potage:
--Eh bien! ma foi, il se pourrait que la petite Desblouze eût trouvé chaussure à son pied...
--Ah!
--Ah!
--Ce serait un grand bonheur, dit Radegonde, non pour moi qui y perdrais ma meilleure amie...
--Ce serait surtout une puissante consolation pour la pauvre madame Desblouze dont la terreur est de mourir sans avoir casé sa fille, dit madame de Saint-Quenain.
Et ce matin même, au déjeuner, il y avait interdiction sur les noms d'Armande et de sa mère!... Que diable madame de Porcheton avait-elle apporté tantôt avec elle?
Madame de Saint-Quenain commença un récit:
--Il y avait à la soirée des Porcheton un monsieur assez comme il faut à qui mademoiselle Desblouze a su plaire... Quand je dis «assez comme il faut», je ne dis pas un homme dont nous nous fussions contentées s'il se fût agi de Radegonde, car il n'est ni très jeune ni sans défaut; il a trente-sept ans sonnés, les tempes grisonnantes, et qui pis est, madame de Porcheton vient de m'apprendre qu'il est marié...
--Comment!... marié... mais alors?
--Entendons-nous: son mariage est sur le point d'être annulé en Cour de Rome...
--J'aurais moins de répugnance pour un veuf, dit Radegonde.
--Ma fille, il faut bien te garder de parler dédaigneusement de ce parti, quel qu'il soit, puisqu'il s'offre à ton amie Armande qui n'est pas en situation de faire la petite bouche. Cet homme est de famille excellente, affirme madame de Porcheton--qui, il est vrai, n'était pas informée, il y a un mois, du mariage et de l'instance en annulation!...--il gagne honorablement et largement sa vie, paraît-il, quoi qu'un peu trop lancé, pour mon goût, dans les affaires; enfin il fait preuve de sentiments désintéressés, puisque, parmi d'autres jeunes filles infiniment plus mariables à tous points de vue que mademoiselle Desblouze,--qui l'auraient éconduit, c'est possible, mais enfin qu'il eût pu courir la chance d'obtenir en les demandant,--il demande mademoiselle Desblouze.
--Et Armande, fîmes-nous presque en même temps, Raoul et moi, qu'est-ce qu'elle dit de cela, la pauvre Armande?
--Armande est enchantée de tout ce qui peut faire le bonheur de sa mère. Madame Desblouze pleure de joie. Elle n'espérait pas pouvoir jamais marier sa fille... C'est depuis que j'ai bien voulu accompagner madame de Porcheton chez elle... Car, mes enfants, il faut vous le dire, ces dames se tenaient, depuis plusieurs semaines, vis-à-vis de nous, sur une certaine réserve... N'ont-elles pas eu la naïveté de m'avouer qu'elles craignaient que nous ne vissions pas ce mariage d'un bon oeil!... Et pourquoi? mon Dieu!
--Me voyez-vous jalouse, s'écria Radegonde, et à cause d'un homme déjà marié... qui sait?... bigame peut-être!...
--Il n'est pas exact de dire «un homme marié», ma fille, puisque encore une fois, le mariage de cet homme est annulé...
--En instance d'annulation, maman; pas si vite! Sa femme, qui ne veut pas se séparer de lui, a interjeté appel... j'ai retenu les termes...
--Tu es calée! dit Raoul. Oh! toi, quand une affaire t'intéresse!
--Elle m'intéresse à cause d'Armande, c'est bien naturel; personnellement, tu penses que je ne m'en soucie guère!
--Depuis que tu sais que le prétendant est marié!... ou en instance de tout ce que tu voudras... enfin avec un de ces fils à la patte qu'on n'est jamais tout à fait sûr de casser...
--Raoul! dit madame de Saint-Quenain, tu es blessant pour ta soeur.
--Pourquoi est-ce qu'elle se défend d'être jalouse?
--Parce qu'Armande et sa mère ont eu, je te l'ai dit, la naïveté de laisser entendre qu'elles pouvaient nous mécontenter en écoutant les propositions de ce monsieur... Ce sont de pauvres femmes, et je ne leur en veux nullement...
Raoul se tut devant sa mère, mais Radegonde continuait à pester d'une façon plus «naïve» que celle de mesdames Desblouze; et son frère, sous la table, lui allongeait des coups de pied, et faisait «Ksss! ksss!» selon son incurable manie de collégien.
Et dans la soirée, les dames Desblouze descendirent. Si nous n'avions rien su de la «réserve» qu'elles avaient observée depuis un mois, nous aurions eu de la peine à croire qu'il s'était passé quelque chose entre le rez-de-chaussée et le second étage. Pourtant, à y regarder de près, il y avait de part et d'autre un empressement, une aménité, de plusieurs degrés supérieurs à la moyenne connue, et Armande ainsi que sa mère, montraient une mine chiffonnée, pâlie, fatiguée, comme les petites filles qui se sont fait un gros chagrin et, tout en riant, ont encore quelques soubresauts de la poitrine et les yeux trop facilement humides.