La marchande de petits pains pour les canards

Part 10

Chapter 103,698 wordsPublic domain

»C'était une proposition honnête et qui valait d'être prise en considération. J'étais en train d'exprimer toute ma reconnaissance à monsieur l'abbé, quand voilà de nouveau la bonne, nommée Nastasie, qui remonte aussi précipitamment que la première fois pour me dire qu'il y avait en bas--ah! il ne s'agissait plus d'un archevêque, pour le coup!--cinq messieurs, dont quatre ensemble et qui avaient bien l'air de former un même corps, assez mal mis d'ailleurs, mais jeunes et «de mine décidée», disait-elle; ils avaient inscrit sur la feuille de demande d'audience et sans autre motif de la visite, ces seules initiales,--au nombre de trois quoiqu'ils fussent quatre:--C. G. T. «Ce monsieur comprendra», avaient-ils dit.--C'est bien, c'est bien! dis-je à la bonne, chacun son tour! priez votre monde d'attendre.--C'est que, monsieur, me dit-elle, il y en a un que je ne peux tout de même pas faire attendre avec n'importe qui: c'est un monsieur qui est arrivé dans une auto d'au moins soixante chevaux!» Et elle me tend la carte du comte de Couandrailles, ni plus, ni moins, qui, à la suite de son mariage avec une richissime Américaine, est établi à présent au château de Rochemaure. «Je ne crains pas de me rencontrer avec monsieur le comte, me dit très poliment le vicaire général, le comte de Couandrailles est un ami de l'évêché...--Eh! mon Dieu, monsieur l'abbé, si en ce cas monsieur le comte voulait bien vous remmener dans son automobile, nous aurions peut-être un peu plus le temps de causer, vous verriez madame Poplité et ces messieurs du conseil d'administration!

»Nastasie, dépêchée aussitôt, pour faire entrer le comte de Couandrailles, remontait en disant que ce monsieur avait engagé amicalement la conversation avec les quatre qui se faisaient appeler C. G. T., qu'il avait l'air de s'entendre avec eux et qu'il refusait d'être introduit en passe-droit, étant arrivé en dernier. «C'est à moi de me retirer, dit le vicaire général, et il ajouta, afin de donner un tour un peu plus dévot à la conversation qui avait roulé plutôt sur des chiffres: «Pour une fois, les premiers seront les premiers et les derniers seront...»

--Les _deniers_!... comme partout, s'écria en se déridant un instant le rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_.

--Eh bien! monsieur le rédacteur en chef, c'est ce qui vous trompe! Et ça n'est pas les «deniers» comme vous dites si bien, par un jeu de mots qui ne m'échappe pas, non ça n'est pas les deniers qui l'ont emporté, bien qu'on soit venu nous en offrir, et de plusieurs côtés à la fois, comme vous l'avez déjà parfaitement deviné. Ah! qui est-ce qui aurait cru qu'une chétive feuille politique qui ne faisait seulement pas ses affaires, exciterait de pareilles convoitises, et aux quatre coins de l'horizon politique, c'est le cas de le dire, car, monsieur, c'était bien une délégation du parti ouvrier qui était en bas, représentée par les citoyens bouche à bouche avec monsieur le comte de Couandrailles, lequel venait, lui, de la part des comités monarchistes. Monsieur le comte les a tous emmenés le soir--si ça peut vous amuser de l'apprendre, monsieur--oui, tous, y compris le vicaire général, dans sa grande limousine;--entre nous, il y avait deux C. G. T., sur le devant, un à côté du chauffeur et le second quasiment sur le marchepied, en lapin...--Il a pu les emmener tous sans s'offenser les uns les autres, attendu qu'aucun n'avait réussi dans sa mission!

»Ah! il y a eu une chaude séance du conseil d'administration, ce jour-là, monsieur! mais à l'unanimité moins deux voix, le conseil s'est prononcé pour l'adoption d'un parti qui me vaut précisément l'honneur de vous entretenir aujourd'hui, car j'y arrive, à mon but, monsieur le rédacteur en chef, j'y arrive; ça a été long, et je vous en fais bien mes excuses, mais de ces préliminaires, comme vous l'allez voir, et quand j'aurais eu là ma bonne paire de ciseaux, je ne pouvais rien couper.

»J'arrive au but, monsieur le rédacteur en chef, et ça n'est pas sans trembler un peu, car ce que j'ai à vous dire ressemble à s'y méprendre... à une confession!

Le rédacteur en chef, dans l'impossibilité de soupçonner où son visiteur en voulait venir, commençait à s'impatienter; il redressa tout à coup la tête.

--Premier aveu: monsieur le rédacteur en chef, je ne m'appelle pas Stanislas Rondache!...

»Non; puisque du vivant de monsieur Poplité, la même signature s'étalait en caractères gras au sommaire du _Petit Eustasois_: c'était le pseudonyme adopté par feu monsieur Poplité en personne--mais il est bien possible que vous ayez négligé ce détail.--Non, je ne m'appelle pas Stanislas Rondache, mais simplement et tout bonnement Joseph Ploux. Si je m'introduis jusqu'à vous sous l'égide d'un nom honorablement connu dans la région, c'est que j'y ai été autorisé, et dès cette mémorable séance du conseil d'administration... J'y ai été autorisé, quoique sans grande instruction et ne me donnant pas pour plus malin que je ne suis, voici comment:

»Dans le moment même de la plus chaude discussion, et quand il s'agissait de savoir ce qu'il adviendrait de notre infortuné quotidien et si on ne le vendrait pas à gauche ou bien à droite, et comme ces messieurs qui ne sont pas millionnaires, tant s'en faut, se trouvaient tiraillés dans leurs intérêts et dans leur conscience, madame Poplité, propriétaire du local et de tout le matériel d'imprimerie, s'est levée: «Mon pauvre mari, dit-elle, m'a confié souvent que quand il était dans l'embarras pour la rédaction de son journal, il avait pour principe de ne pas s'arracher les cheveux: _On prend son bien où on le trouve_; voilà quelle était sa devise, à ce pauvre ami, et il y a principalement les grandes feuilles parisiennes qui sont excellemment rédigées et qui, cependant, ne parviennent pas à la connaissance du dixième de nos populations lisantes; ça n'est-il pas un grand dommage, messieurs, je vous le demande, que tant de savoir et tant de talent soient plus qu'aux trois quarts perdus?» Là-dessus, il y a quelqu'un du conseil, monsieur Sablé, un qui ne mâche pas ce qu'il a à faire entendre, qui demande la parole: «C'est très exact, dit-il, je connaissais l'usage adopté par notre regretté directeur dans la confection de son journal, et, à mon avis, pour la meilleure éducation de notre petit public, feu Poplité y mettait encore beaucoup trop du sien!» Voilà l'idée qui court comme le feu le long de la mèche, monsieur, et tout à coup deux ou trois de ces messieurs qui éclatent d'une seule voix: «Nous n'avons besoin de personne!... Méprisons les capitaux étrangers!... Gardons jalousement notre indépendance!... Conformons-nous à la tradition transmise par notre regretté directeur!...» Et madame Poplité elle-même qui prononce: «Il y a, pour cette besogne, un homme tout trouvé...» Monsieur, soit dit sans ostentation ni jactance, c'est mon nom qui sort à cette minute de sa poitrine... C'est donc moi qui assume à cette heure la lourde responsabilité de perpétuer les us et coutumes traditionnels de feu monsieur Poplité. On m'a adjoint seulement un ouvrier typographe...

»Et je vous laisse à penser, monsieur, que si feu monsieur Poplité y mettait encore trop du sien, ça n'est pas en cela que j'ai pu, moi, tel que vous me connaissez, être tenté de l'imiter, car le maniement de la plume n'est pas mon fait...

»Monsieur le rédacteur en chef, je ne viens pas ici dans l'intention de me faire valoir, tant s'en faut, et je suppose que mon portrait personnel, tel que je vous l'ai peint, est bien petit vis-à-vis de celui de notre regretté directeur-fondateur. C'est en me retranchant derrière ces préliminaires qu'il me sera permis de vous dire que si jamais feu monsieur Poplité a eu un tort ou commis une erreur, ça n'a pu être que de disperser les emprunts qu'il faisait à l'excellente presse parisienne; il empruntait ici et il empruntait là; hier c'était du rouge, et aujourd'hui du blanc. Je vous confie ceci à voix basse; mais il y avait des mal intentionnés qui ne se sont pas fait faute d'appeler notre journal «l'Arlequin» ou le «Pot Pourri». Dans mon petit coin, monsieur, moi, je m'étais aperçu que de tous les quotidiens que la capitale nous expédie à Saint-Eustas-le-Petit, le _Journal des Affaires politiques et étrangères_ était premièrement le plus instructif--ça tout le monde en tombera d'accord--et secondement celui qui nous garantissait le mieux contre le risque d'éveiller les susceptibilités de l'opinion, toujours chatouilleuse, comme on sait. Ce n'est pas un journal anodin, mais c'est un journal qui sait se tenir à égale distance des extrêmes, et a une «tenue», comme on dit, que c'est à croire quand on le lit, que l'on assiste à une conversation d'ambassadeurs. On a beau dire que tout s'altère, la province a conservé le sens du comme il faut. Il y a bien d'autres qualités qui désignaient votre estimable journal à notre attention particulière, et vous n'attendez pas qu'une parole aussi malaisée que la mienne vous en fasse l'énumération... Bref, pour faire honneur à la situation inattendue et brillante, j'ose le dire, qui m'était accordée à l'improviste, et dans la louable intention d'être utile à tous en prenant mon bien, comme disait le patron, là où il se trouvait, dès ce jour-là, monsieur, j'ai mis à large contribution le _Journal des Affaires politiques et étrangères_, lui et pas un autre, je viens vous en faire ici le loyal aveu... J'étais venu dès les premiers temps dans l'intention de vous informer de ce qui se passait, préférant prendre les devants, bien entendu, que non pas d'encourir votre blâme; et si vos occupations, monsieur le rédacteur en chef, vous avaient permis de m'écouter lors de ma première visite, j'aurais eu, ma foi, plus de coeur à m'acquitter depuis vingt-deux mois de ma besogne quotidienne, car rien de tel que d'être d'accord avec qui vous fournit le boire et le manger... Mais à quelque chose malheur est bon: si j'avais eu l'honneur d'être entendu, et le soulagement de m'être expliqué, aussitôt les débuts de ma petite pratique, il y a une chose que je n'aurais pas pu vous apprendre, une chose qui va peut-être bien me charger davantage à vos yeux et que je ne vais pourtant pas pouvoir vous confier sans une certaine fierté, monsieur le rédacteur en chef: c'est le succès de notre procédé, c'est la prospérité du _Petit Eustasois_ depuis le jour qu'il n'est à peu près alimenté que par les miettes qui tombent de votre table!... Quoique je ne vous copie pas, ce qui s'appelle copier, vous m'entendez bien, le public régional sait distinguer, même à travers les pièces mal cousues d'un remaniement, il sait distinguer ce qui vient des maîtres de la plume et de la pensée, et il y rend hommage; vous y serez sensible, monsieur le rédacteur en chef, quand je vous dirai qu'en un an et dix mois le tirage du _Petit Eustasois_ a quintuplé. Oh! ce n'est pas le pactole, parce que le chiffre que nous multiplions par cinq n'était pas bien gros; mais le branle est donné, nous allons, nous allons! Sans contredit, nous voilà dans la main le conseil général et les prochaines élections législatives... Il va sans dire que si vous aviez jamais quelque intérêt dans le département, nous vous serions dévoués à vous et aux vôtres comme le chien ne l'est pas à son maître...

»Voilà, monsieur le rédacteur en chef, ce que, sans vouloir rien demander spécialement au langage des cléricaux, j'ai appelé «ma confession»; elle est complète, elle part d'une âme dépourvue de malice, mais--il y a un «mais», vous vous en doutez bien!--mais je ne peux tout de même pas y joindre le ferme propos de ne plus recommencer, à moins que, malgré ma démarche accomplie, vous ne m'en donniez l'ordre formel, ce qui serait d'un coeur dur...

Stanislas Rondache ayant prononcé ces mots, un peu à bout de souffle, se sentait la gorge sèche, et son anxiété avait été croissant parce que vis-à-vis tant de rondeur, de bonhomie et de fondamentale innocence, le rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_ conservait un oeil volontairement sans expression, un visage glacé, et, dans l'espérance de l'attendrir par un argument de suprême ressource, Stanislas Rondache, ou plutôt Joseph Ploux, ajouta encore:

--Je dois vous dire aussi, monsieur le rédacteur en chef, afin que vous soyez bien informé de nos moeurs et que vous ayez tout à fait présent à l'esprit notre petit tableau de famille provinciale, que pour cimenter notre prospérité, madame Poplité et moi avons formé le projet d'une union matrimoniale... Les premiers bans sont publiés de dimanche dernier à l'église Saint-Pacôme...

Mais le rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_ ne détendit pas, fût-ce devant ce tableau, un seul trait de son visage impassible. Il se leva. Stanislas Rondache dut l'imiter; ses jambes flageolaient, et tout son séant lui semblait être paralysé. Le rédacteur en chef parisien vit pâlir son pauvre petit confrère de province. Et il se demandait: «Quelle pénitence pourrais-je bien infliger à ce brave homme qui, tout de même, a outrepassé les droits?...»

Stanislas Rondache se croyait perdu. Il dit, sur un ton désespéré:

--Mais enfin, monsieur le rédacteur en chef, l'essentiel de toute cette malheureuse affaire, vous le connaissiez depuis vingt-deux mois par le service du journal qui vous a été fait régulièrement, sans cachotterie?...

Alors le rédacteur en chef résolut de le frapper dans son amour-propre qui apparemment était grand. Stanislas Rondache s'imaginait que le _Petit Eustasois_, parce qu'il arrivait à Paris, y était lu: le rédacteur en chef dit flegmatiquement en faisant un pas vers la porte:

--Toute cette malheureuse affaire? Mais nous l'ignorions complètement!

Et voyant que Stanislas Rondache s'anéantissait, il changea soudainement d'attitude. Il prit sa figure d'homme du monde, indulgent, spirituel, détaché de bien des choses, sensible au trait bien lancé, et estimant au-dessus de tout la façon la plus élégante de trancher une difficulté:

--Allons! allons! mon cher confrère, dit-il, en tendant la main avec cordialité à Stanislas Rondache, si vous voulez qu'à l'avenir nous parcourions quelques colonnes du _Petit Eustasois_, citez-nous donc une fois au moins! les agences nous enverront la coupure... et nous vous tiendrons quitte.

PATATRAS!

Les Champenoy formaient un ménage uni depuis une dizaine d'années, amoureux encore, modèle en plus d'un point, et qui donnait, entre autres excellents exemples, celui de ne s'être pas séparé une nuit. Quand Louis Champenoy accomplissait ses périodes d'instruction militaire? eh bien! Huguette Champenoy l'accompagnait à Nancy, à Compiègne ou en tout autre lieu de garnison où le lieutenant de réserve venait coucher à l'hôtel de l'Éperon d'Or ou de l'Écu blanc. Huguette, au grand scandale de quelques-unes de ses amies et de sa famille, laissait ses deux enfants aux domestiques, à la gouvernante, et suivait son mari.

Très bien. Mais voilà que cette année, dès le mois de juillet, arrivent des chaleurs torrides, néfastes aux enfants, néfastes à la maman elle-même. Par la plus fâcheuse coïncidence, Louis est retenu à Paris par ses affaires jusqu'au 10 août irrévocablement. Que faire? Oh! oh! Huguette, quant à elle, eût attendu le 10 août! quitte à vivre à la cave, dans les églises, dans le métro ou dans les galeries des Antiques, si fraîches, au musée du Louvre. Mais les parents appellent leur fille à grands cris, du fond de leur petite plage bretonne; le docteur ordonne; Huguette elle-même se rend au parti raisonnable: il faut partir; pour la première fois, on se séparera; on se séparera jusqu'au 10 août!

--Mais comment feras-tu, mon chéri? Tu n'y songes pas parce que ça ne t'est jamais arrivé. Et ton bain, le matin!... Et ton linge!... sans femme de chambre... désordonné comme tu l'es!... Te vois-tu seul à table, mon pauvre amour?...

--Je m'arrangerai, que veux-tu!

--Écoute, je ne veux pas que tu dînes seul, entends-tu?... Tu te feras inviter: parbleu! j'en connais qui seront bien contents de t'avoir: les Caveau, les de Brize sont encore ici jusqu'au premier; tu vas les informer que tu es sans femme, sans enfants...

C'est convenu. Louis Champenoy avertira les de Brize et les Caveau; il s'arrangera. Mais la vérité est qu'il redoute beaucoup d'avoir à passer trois mortelles semaines sans sa femme. Il ne se fait pas du tout à l'idée de vivre privé des soins de son Huguette. Dix années vous créent une habitude. Il conduit sa petite famille à la gare Montparnasse, pour le moins aussi attristé que sa femme.

Aussi, de retour à la maison, suit-il aussitôt les conseils qu'Huguette lui a donnés. Il s'arrange. Il expédie des bleus aux de Brize, aux Caveau.

Elle avait pensé très juste, la chère Huguette: le moyen de s'arranger se trouve avoir beaucoup de succès.

Des rendez-vous sont pris; des dîners fixés chez ceux-ci, chez ceux-là, à Bellevue, à Versailles ou dans les restaurants du Bois. On doit aller en bande voir une petite revue à Montmartre, dont il se dit tout le mal possible, qui, paraît-il, est d'une audace folle et où Huguette, un peu bourgeoise, ne voulait pas aller. Les ménages amoureux aiment à se coucher de bonne heure et se moquent du piment des spectacles. Ah! par exemple, il est convenu que pendant tout le temps que ce pauvre Champenoy sera célibataire, du samedi après-midi au dimanche soir, excursion dans l'auto des de Brize et, au besoin, coucher à Blois ou à Saint-Quentin, enfin Dieu sait où! Le ménage des Champenoy est charmant, c'est entendu, mais outre que l'excellente Huguette n'aime pas à quitter ses gosses pour la nuit, on ne trimballe pas dans une douze chevaux deux personnes aussi aisément qu'une. Joignez à cela que Champenoy est cent fois plus agréable quand par hasard on le voit sans sa femme!

Enfin, tout un petit programme est dressé aussitôt après le départ d'Huguette; Louis se garde toutefois d'en communiquer, dans sa lettre quotidienne, ni les détails ni même les points principaux à la chère absente. Il se contente de lui dire: «Je m'arrange; ce n'est pas drôle assurément, mais les de Brize et les Caveau sont bien gentils: chacun se met en quatre pour me consoler... Patientons, ma chérie; ne compte pas les jours, ce ne serait pas une façon de les faire tomber plus vite...»

Qu'Huguette comptât les jours ou bien non, la huitaine n'était pas écoulée qu'elle adresse, de sa lointaine plage bretonne à son mari la dépêche suivante, dont Louis Champenoy eut connaissance après minuit, au retour d'une gaie soirée chez les de Brize, employée à comploter pour le lendemain samedi la première randonnée en auto:

_Chéri, serai demain matin dans tes bras, 7 h. 4, gare Montparnasse; brusque retour indispensable, t'expliquerai. Baisers, heureuse te revoir, baisers._

HUGUETTE.

A 7 h. 3 du matin, gare Montparnasse, éveillé depuis cinq heures et demie pour avoir pris le temps d'écrire et d'envoyer des bleus aux Caveau et aux de Brize--des bleus dont la rédaction fut nerveuse et reprise à plusieurs coups (adieu, partie rêvée! etc... Mais il ne s'agissait tout de même pas d'avoir l'air dépité du retour d'Huguette), Louis Champenoy ne faisait pas du tout bonne figure. Quarante et une minutes de retard à l'arrivée du train qui lui ramenait Huguette n'amélioraient pas l'expression de son visage. Ce fut Huguette--qui avait passé la nuit en chemin de fer--ce fut Huguette qui eut la mine joyeuse. Et ce fut Huguette qui dit à son mari:

--Mais, mon chéri, qu'as-tu? Quelle tête tu fais?... Tu n'es donc pas content de me revoir?...

--Content!... Content de te revoir, oui, oui, cela va sans dire; mais ce retour, ces trois cents kilomètres déjà battus, il y a moins de huit jours...

--Moins de huit jours!... On voit que tu n'as pas trouvé le temps long, toi!...

--Enfin, que veux-tu? C'est inquiétant, c'est bouleversant! Que t'est-il arrivé? Qu'y a-t-il?

--Gros bête! Tu n'as pas compris? Mais il y a que je ne peux pas me passer de toi. Je ne peux pas! J'ai laissé les petits en bonnes mains pour quinze jours, et me voilà!

--Et te voilà!...

--Ah! çà, mais, ma parole, on jurerait que je te dérange!...

--Que tu me déranges, moi? Toi? Guette, tu ne penses pas à ce que tu dis. Mais laisse-moi respirer, que diable! Laisse-moi constater que tu as toute ta tête, tout ton bon sens, malgré cette folle escapade...

--Constate, mon ami, constate! Mais cela n'empêche que tu ne reprends pas ta figure habituelle; et je constate, moi, ce que j'ai constaté en t'apercevant par la portière du compartiment: je tombe mal, j'ai été sotte de revenir, ça y est: je-te-dé-ran-ge!

Pleurs, gémissements dans le taxi-auto qui ramène à la maison le ménage Champenoy. Huguette a son impression; elle la veut justifiée; aussitôt chez elle, elle en demande la justification aux murs de l'appartement, aux objets qui traînent, à ce je ne sais quoi qui marque partout son absence d'une semaine. D'instinct, elle remet en place les objets, elle ramasse des bandes de journaux jetées hors du panier à papiers, et parmi elles un fragment de l'écriture de Louis, un commencement de lettre, abandonné, barré, chiffonné, jeté là; elle y déchiffre la date du jour: c'est de ce matin même et cela porte ces seuls mots:

«_Chers amis,_

»_Patatras!_»

--«Patatras!» Tu as écrit à tes amis: «Patatras!» C'était pour leur annoncer mon retour!...

--Je n'ai pas écrit «patatras!» à mes amis, puisque ce mot est biffé, chiffonné, et mis au panier...

--«Patatras!» a été ta première pensée, la bonne!...

--Écoute, ma petite Huguette, n'est-ce pas toi qui m'avais conseillé...

--... De te distraire? Oui, c'est moi, je ne le nie pas. Mais je reviens, et tu écris: «Patatras!»

--Guette, comprends, je t'en prie...

--Je comprends très bien «patatras!» Tout le monde comprendrait comme moi «patatras!» Ce «patatras» explique tout. Je comprends que pendant dix ans, nous avons cru ne pas pouvoir nous quitter. Je comprends qu'il y a huit jours tu pleurais autant que moi en me quittant. Je comprends que mon absence n'a pas duré une semaine, et que lorsque je t'annonce mon retour inopiné, tu écris à tes amis: «Patatras!»

LES QUINQUETON

I

J'ai bien connu M. Quinqueton, il y a une trentaine d'années, du temps que j'allais, tout petit, voir mes grands-parents à Vendôme. M. Quinqueton habitait une maison de très simple apparence, rue Rochambeau, et était juge de paix. Je me souviens particulièrement, dans cette maison, d'immenses placards qu'ouvrait une certaine bonne à tout faire, nommée madame Pacaud, pour y prendre des confitures de groseilles. Un de ces placards contenait un portrait à l'huile, dépourvu de cadre et représentant un homme blond avec une barbiche et un oeil inspiré. On disait que c'était «le portrait du poète». On ne lui faisait point d'honneur; «le poète» était un frère de M. Quinqueton, mort à Paris pendant la Commune, on ne savait trop comment; peut-être ne tenait-on pas à le savoir.