La Manifestante

Part 4

Chapter 42,027 wordsPublic domain

Mlle Victorine était «Mademoiselle» tout court; une autorité, un prestige s'attachait à ce titre; il rendait plus impérieux le magnétisme qui se dégageait de la beauté sereine et bienveillante.

Il arriva que certains mots, certaines inflexions de voix, certains regards appuyés atteignirent en Boris la fibre sensible.

Mlle Victorine vit des clartés paraître sur sa figure, comme le feu jaillit de la pierre choquée au bon endroit.

En effet, il commença par percevoir les bons sentiments de Mademoiselle et par vouloir les imiter. Mais il ne se départit pas pour cela de sa brutalité.

Pour être aimable, il ne savait qu'offrir ce qu'il avait dans ses poches,--bonbons, joujoux, images,--mais en saisissant rudement le camarade, en le secouant, en lui fourrant le cadeau dans le bec, dans les pattes, dans les frusques, de façon à lui faire du mal.

--Tiens, mon vieux, c'est pour toi... tu crois que c'est une attrape... attends un peu, je te vas ficher une volée, jusqu'à ce que tu voies bien que c'est vrai, que je te donne tout ça que je te montre dans ma main.

Ce résultat si imparfait sembla décisif à Mlle Victorine,--aucun miracle n'est impossible du moment que l'on peut s'adresser à la sensibilité d'un enfant.

Une mirobolante inspiration lui fit promulguer cet ordre de service: désormais, à la récréation, Boris restera dans la partie de la cour réservée aux filles.

Elle expliqua aux intéressés des deux sexes réunis qu'il ne s'agissait pas d'une punition, mais d'une mesure de paix publique. Boris était trop costaud et trop porté à «faire le ménage», c'est à dire à battre les camarades comme des tapis,--ce n'était pas sa faute,--mais il rendait trop sauvages, les jeux déjà infernaux des garçons: au voleur,--à l'incendie, au déraillement,--au combat naval, au match-«Carpentier». Les hurlements faisaient arrêter le monde devant l'école...

--Surtout les sages-femmes,--qui croient qu'on a besoin d'elles,--observa judicieusement Polyte, le garçon le plus raisonnable de la classe.

Mais Mademoiselle n'entendit pas et continua son oraison: Boris serait obligé d'être calme en prenant part aux jeux des filles: à la marchande,--a la maîtresse d'école, aux visites.

*

* *

Un phénomène pas rare de psychologie féminine: ça ne fait pas l'affaire des filles que Boris abandonne toute brutalité.

Ces demoiselles jouent à ne pas vouloir jouer avec lui.

--A quoi qu'on rigole? demande-t-il.

--A rien, on veut pas s'amuser avec toi.

Et l'on fait mine de le narguer, de le défier, de fuir. Il est bien forcé de poursuivre et de bousculer.

Il s'aperçoit que les filles ne se défendent pas de la même façon que les garçons,--elles ne rendent pas de coups de poing, elles ont une riposte plus déliée, plus rapide et sournoise: elles lancent des claques, des coups de griffes.

Mademoiselle lui a dit,--et lui répète: hé là-bas! qu'on ne bat pas les filles,--il interprète, il constate: les coups à main fermée ne concordent pas avec ceux des filles,--et puis ces coups là ne trouvent pas assez de surface, ni assez de contre-poids. Et voici déjà un premier dégrossissement.

Un enfant a toujours un camarade préféré qui l'attire plus que les autres.

La camarade qui finit par attirer le plus Boris est Fifine--la bien nommée,--une mignonne de six ans, brune, délicate de figure et qui reproduit délicieusement, à son insu, les attitudes, les expressions de physionomie de Mademoiselle.

Tout d'abord, elle n'était pas de celles que Boris voulait contraindre à jouer; il ne faisait pas attention à elle, comme trop «brimborion» sans doute. C'est elle qui lui a signalé sa négligence:

--Je suis bien contente, moi, je joue pas non plus et on me laisse tranquille.

Boris n'a pas hésité à la pousser par l'épaule et à la secouer:

--Tu dis que tu veux pas jouer non plus, mais moi justement ça m'amuse de cavaler après toi et que tu cherches à me tirer les cheveux.

Mais Boris se trompe; il attribue à tort à Fifine le genre d'opposition des autres filles.

Elle résiste sans fuir et sans se servir de ses bras. Elle lutte par contraction menaçante, par mimique; sa résistance est dans ses yeux, dans sa figure:

--Laisse moi, gros méchant,--je ne veux pas de ces manières là...

Boris, dans ces conditions, ne peut pas secouer beaucoup Fifine, il la lâche pour courir vers d'autres adversaires plus agissantes,--mais il s'étonne lui-même de céder ainsi, il se dit quand même victorieux:

--Voilà! ça t'apprendra, une autre fois, à pas me regarder, à pas me parler.

Les autres fois, Fifine est plantée dans la cour, de façon à être dans le chemin, dans le rayon visuel de Boris. Et elle se distingue des autres filles; elle est la première en composition, elle a toujours la croix attachée d'un ruban grenat à son tablier noir, bien propre, elle a l'air sérieux de Mademoiselle et ses chaussettes ne sont jamais rabattues sur ses souliers à clous bien cirés.

Les yeux au dessus de la tête de Boris, elle dit avec impertinence:

--Je regarde comme si c'était le marronnier.

Bizarrerie. Boris la prend à partie plutôt que les autres filles qui l'asticotent:

--Monsieur Boris est tout seul, qui sait pas à quoi jouer.

Boris pousse Fifine rudement hors de son chemin, mais après hésitation et en se croyant obligé de donner un motif:

--T'as pas besoin d'être là, t'as pas besoin de me boucher le passage.

Fifine oppose toujours la même défense: des reculs, des contorsions, des crispations qui expriment le refus, la répulsion supérieure.

D'une fois sur l'autre, la bousculade de Boris est moins brutale et moins prolongée. Sans qu'il comprenne, il se heurte à une autre force que la sienne, que la force physique.

Il devient aussi moins acharné après les autres filles,--si bien que le jeu de ne pas vouloir jouer avec Boris commence à manquer de charme, du moment qu'il ne vous fait presque plus de mal en vous agrippant et en vous bourrant.

On songe à reprendre les vrais jeux particuliers aux filles:

--Si on jouait à la maîtresse d'école?

Cette proposition vient un jour où Boris, devant le dédain de Fifine, ne porte pas la main sur elle, et prononce seulement d'un ton à la fois menaçant et mal assuré, cette incommensurable parole:

--Tu sais, toi, tu ne me fais pas peur.

Mlle Victorine qui a suivi l'évolution de Boris, enregistre cette parole d'autant plus admirable, d'autant plus significative, que Boris, depuis son arrivée à l'école, depuis quelques mois, s'est mis à grandir visiblement et qu'il a l'air d'un véritable colosse à côté de la fluette Fifine.

Et Mademoiselle aussitôt s'empresse de donner à Madame Danglemond cette chère assurance:

--Je vous certifie, Madame, que votre fils ne sera pas un butor. Il devient sensible à _l'autre force_: la non matérielle, l'impondérable, la supérieure à toutes, et qui prend des noms différents selon la forme où elle domine chez les différents individus: intelligence, autorité morale, noblesse, bonté, beauté. Boris acquiert _l'autre force_ par le fait même qu'il en subit l'ascendant: c'est par l'intelligence que l'on est sensible à l'intelligence, par douceur personnelle que l'on est sensible à la douceur d'autrui, par maîtrise de soi que l'on respecte la patience courageuse.

Et, au bout de quelque temps, voici une émouvante expérience.

Dans le bureau de la directrice qui donne de plain-pied sur la cour, M. Danglemond lui-même, si inquiet de son fils, assiste incognito à une récréation.

Le jeu «à la maîtresse d'école».

Cette personnalité, chez les enfants, est différente de la vraie institutrice,--elle tient surtout de la mère et des femmes voisines de la gamine qui joue le rôle.

Bien entendu, c'est Fifine la maîtresse. Son jeu est de continuelle exhortation, et le jeu des élèves accroupis par terre est, hélas, de la faire enrager.

Bien entendu Boris est l'élève dont on s'occupe le plus.

Oh! il prend part aux manifestations collectives qui désespèrent la maîtresse.

Par exemple quand «Madame» crie: silence! il mêle sa voix formidablement au chant unanime qui éclate en dérision de ce commandement.

Mais il faut l'observer dans les incartades particulières qui composent le plus important du jeu.

Oui, la vraie rigolade est là; parmi les enfants, c'est à qui se montrera le plus infernal, à qui inventera les pires mauvais tours, à qui usera le mieux de sa malignité et de sa force corporelle contre madame: toutes sortes de refus d'obéissance, toutes sortes de tentatives d'évasion qui obligent Madame à porter la main sur les délinquants, lesquels, par suite, se livrent à toutes sortes de «rebiffes» et de rébellions.

Or, si Boris est l'élève dont la figure exprime le plus d'invention, il est le plus médiocre exécutant.

Il tire la langue, il fait des grimaces à Madame, il récite sa leçon de travers en y ajoutant des mots incongrus: «Le Loup et L'Agneau,--poil au dos»,--il s'en va là-bas, quand on lui ordonne: venez ici,--mais vraiment il a trop soin de ménager la maîtresse quand elle se met après lui, tout en se lamentant: quel enfant insupportable! il me fera mourir de chagrin! ah! que je suis donc fatiguée! quand est-ce donc qu'on fera des écoles sans enfants?

Sa rébellion physique est si dérisoire que les filles le poussent, l'excitent.

--Vas y donc plus fort que ça! fourre donc une trifouillée à madame!

Finalement elles se moquent de lui:

--Ah! là là, il est bête maintenant Boris, il rit, il _ose pas_...

Quelle émouvante constatation!

--Hein! Monsieur,--souligne la directrice: «il ose pas!» Non seulement il ne sera pas un rustre, mais il sera un artiste, comme vous le souhaitez. Il aura mieux qu'une normale, qu'une louable sensibilité, il aura le respect de la sensibilité d'autrui, le souci de ne pas abuser.

«Votre colosse aura la réserve particulière aux hommes supérieurs, il aura l'élégance des forts: la timidité.

«Savez vous ce qui le retient, ce qui annonce le futur artiste? Il perçoit déjà les profonds sentiments que les autres ne perçoivent pas.

«C'est que Fifine appartient à une très pauvre famille accablée de nombreux enfants et qu'elle vit au milieu d'autres pauvres familles. Elle exprime, en jouant, la misère, les éternels tourments des ménagères de sa race, elle exprime surtout le dévouement, l'héroïsme féminin.

«Il y a, dans sa figure, dans son intonation, une étrange vibration de vérité douloureuse.

«Voyez avec quelle mesure elle réalise son irritation de maîtresse d'école. Voyez avec quelle mesure Boris lui résiste, fasciné, les yeux pleins d'elle, riant d'une émotion inconsciente.

«Comme ces deux acteurs d'élite réagissent l'un sur l'autre.

«Le jeu exige que la maîtresse effleure l'insupportable d'un semblant de claque. La joue de Boris n'est pas touchée et pourtant elle rougit!

«Voyez: ses robustes bras ne lui servent qu'à garer sa tête menacée; la force brutale reste contenue en eux sans sortir.

«Mais voyez _l'autre force_!

Le clan des petites filles cesse de se moquer du trop pacifique Boris. Qu'est-ce qu'elles admirent donc toutes d'invisibles d'insaisissable, qui pourtant semble irradier de lui et régner sur le monde comme la lumière du soleil?

Imprimerie des Éditions Kemplen. Bruges (Belgique).

DU MÊME AUTEUR

Vient de paraître:

LA VIRGINITÉ

Roman, (FLAMMARION, éditeur).

L'oeuvre toute féministe de Léon Frapié devait se compléter par l'étude de l'angoissant problème qui résulte de la disproportion numérique entre les filles et les garçons.

_La Virginité_, pareille en nouveauté à ce que fut _La Maternelle_ lors de son apparition, est le livre qui n'avait pas encore été écrit.

C'est le roman des _filles à marier sans espoir_,--le roman-clameur des millions d'êtres qui ont pour destination essentielle la tendresse, le dévouement, la maternité et qui aspirent à l'instauration, pour leur sexe, _d'une autre vertu_ que la résignation à ne rien être,--et _d'un autre honneur_ que la misère de ne rien faire de leurs forces aimantes.

1 volume format in-18, 7 francs.

Éditions Kemplen

RUE DE MIROMESNIL, 79, PARIS (8e)

Volumes in-18.--5 Francs.

ROGER AVERMAETE: UNE ÉPOUSE MODÈLE.--Histoire d'un couple de bourgeois d'une banalité profonde, qu'un drame moral vient déséquilibrer. Détails précis, silhouettes vivantes, intenses de vérité d'un humour sain et net, c'est le livre que voudront lire tous les amateurs de bonne littérature.

LUCIEN CHRISTOPHE: AUX LUEURS DU BRASIER.--La confession est d'une étrange et poignante beauté. Dépouillée de toute rhétorique, l'oeuvre de M. Lucien Christophe se cristallise autour d'une pensée repliée sur elle-même jusqu'à la souffrance et, bien qu'il ait toujours quelque témérité à évoquer le souvenir d'un grand nom d'autrefois, c'est à «Servitude et grandeur militaires» que fait songer «Aux lueurs du Brasier.»

(Mercure de France, Paris).

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