Part 3
Vous savez, comme deux enfants malheureux, deux enfants qui ont peur ou qui ont du chagrin, s'embrassent d'un même coeur?
Roland demanda:
--Voulez-vous qu'on s'embrasse en frère et soeur?
Sonia releva le front.
Et, sensation des lèvres aux joues, sensation des âmes rapprochées, ce fut vrai: en frère et soeur.
LE PETIT FRÈRE
M. Passerot, modeste employé d'administration et sa femme habitaient à Belleville un logement au premier étage d'une haute maison drôlement placée en face de l'un de ces derniers vestiges du vieux Paris: un pavillon de deux étages, couvert de tuiles, sans boutique au rez-de-chaussée.
L'occupante, Mme Le Guetteux, était une matrone qui prenait des pensionnaires,--autrement dit: chez qui des femmes, à leur terme, venaient séjourner le temps de leur couches. Elle se tenait «en bas», et avait «au dessus» huit chambres à accoucher,--selon sa propre expression. C'était une vieille praticienne, à figure de sorcière joviale, connue et estimée de tout le quartier.
Les Passerot, des parisiens bien assortis, du type agréable, âgés d'une trentaine d'années, avaient une petite fille et, vu la vie chère, ne voulaient pas d'autre enfant.
Or, certainement par l'influence locale, dès l'âge de quatre ans, Suzon déjà maternelle avec sa poupée, se mit à convoiter «un petit frère de vrai.»
C'était bien naturel: on demeurait en face de la marchande.
Suzon ne pouvait douter que ce fût Mme Le Guetteux qui vendît les petits frères, puisque, pour ses yeux d'enfant, le spectacle habituel offert par le pavillon était celui d'une boutique de commerçant: toutes les dames entrantes avaient les mains vides et toutes les sortantes avaient un poupon dans les bras.
Suzon, blondinette rose, fine et sensible, reproduisait le joli minois chiffonné de sa mère,--et tenait de son père, par l'esprit, par la distinction à demi sérieuse.
Tout d'abord, elle n'avait pas semblé faire de différence entre sa poupée et un petit frère de chez Mme Le Guetteux:
--Prends garde, maman, si tu fais la robe de ma Catherine trop juste, ce sera comme à moi, faudra la rallonger l'année prochaine.
--Oh, maman, fais lui un bavoir s'il te plaît, car elle aura bientôt mal aux dents.
Mais cette confusion du factice et du vivant n'avait pas duré. La voisine, porte à porte sur le palier, avait acheté un bébé qui remuait, qui miaulait. Suzon voyait avec jalousie Joséphine, la grande soeur de huit ans, le trimbaler en chantant,--alors Suzon avait réclamé pareil bonheur et il avait fallu, journellement, lui promettre d'aller chez Mme Le Guetteux faire un achat «dès que l'on aurait assez d'argent.»
A cinq ans, elle faisait les commissions pour lesquelles «on n'avait pas besoin de changer de trottoir.»
Dans la rue, elle n'oubliait jamais de surveiller le pavillon de la sage-femme,--elle s'arrêtait même, en attente, de longs moments et parfois elle avait la joie suprême de voir sortir une dame qui emportait un petit frère.
Un après midi, à la tombée de la nuit, une jeune acheteuse, à peau olivâtre, de physionomie étrangère, traversa la rue tout droit vers Suzon qui était en faction et qui s'agita d'une façon si parlante que cette question s'imposa:
--Qu'est-ce que tu veux, ma petite?
Suzon répondit avec exaltation:
--C'est un petit frère que vous avez d'enveloppé,--si vous vouliez me le prêter un peu, je suis assez forte pour le porter, vous verriez...
Un silence; puis, chez l'étrangère, le rire d'une maligne inspiration:
--Fais voir si tu peux le porter... oh, très bien... Et tu demeures ici,--alors je te le donne; oui, tu peux l'emporter, sauve-toi vite avec...
Suzon s'élança et se mit à pousser des cris frénétiques avant même qu'on ne lui eût ouvert la porte:
--Maman! maman! J'en ai un!... j'en ai un petit frère, une dame vient de m'en donner un.
Mme Passerot trouva cette plaisanterie imprudente; Suzon pouvait laisser choir le poupon, mais il y avait tout de même de quoi rire:
--Où est-elle, cette dame? elle monte, ou bien elle attend en bas?
La dame ne montait pas, et quand, au bout d'un instant, la maman regarda par la fenêtre, elle ne vit personne en bas. Effarée, elle courut chez la sage-femme; celle-ci ne fut pas très étonnée de l'aventure: la sortante, avait parlé d'abandonner son enfant à l'Assistance Publique.
M. Passerot rentra de son bureau. Que faire? Il fut d'avis qu'il fallait simplement restituer l'innocent à Mme Le Guetteux qui, selon son rôle, s'adresserait à l'administration municipale.
Mais Suzon, rendue anxieuse par les airs mécontents et les conciliabules à voix basse, ne voulut pas lâcher son trésor:
--Il est à moi... je l'ai pas pris! je l'ai pas volé! on me l'a donné... je veux le garder.
Elle fit une telle scène de larmes et de hurlements, une scène si vraiment effrayante, que, ma foi, vu l'heure tardive, le père consentit à ce que l'on couchât le petit frère auprès de Suzon.
Mais le lendemain,--quel saisissement, quel désespoir: il n'était plus là.
Suzon n'accepta pas cette explication: que la dame était venue le reprendre pendant la nuit. Non, la dame l'avait donné pour de bon et elle était partie pour toujours, c'était là un fait matériel, inchangeable,--mais Suzon avait bien vu que le petit frère ne plaisait pas et qu'on voulait le rendre à Mme Le Guetteux.
Alors...
Suzon était d'une nature extrêmement sensible et affectueuse,--par là, elle avait, à un degré exceptionnel, la perception de ce qui attaquait son droit, son individualité; elle avait à un degré exceptionnel le sentiment de la justice, cette logique de la conservation vitale.
De l'enlèvement du petit frère, sa sensibilité dégageait une impression de mensonge, d'attentat, d'abus de la force et par suite: une impression de tendresse maternelle et de «gâterie» paternelle diminuées.
Vraiment la révélation de la tromperie, de l'oppression, de la méchanceté injuste, entra en elle comme un poison moral.
Son envie de posséder un petit frère était une idée permanente,--par conséquent, l'impression de perte, de dépossession ne pouvait pas n'être que passagère.
Le poison attaqua l'organisme de Suzon.
L'atmosphère ne contenait plus la quantité d'oxygène-bonté indispensable à l'existence.
Suzon, telle une plante dans un mauvais climat, se mit à végéter,--elle se mit à moins vivre; tout son être se serra, elle mangea et remua moins; son besoin de parler, de rire, de jouer s'arrêta.
Elle restait pendant des heures assise près de la fenêtre devant ses jouets étalés,--elle faisait seulement semblant d'y toucher quand on la regardait, quand on l'interpellait,--sans cela, elle attendait, elle guettait: peut-être qu'elle le reconnaîtrait dans les bras d'une acheteuse sortant de chez Mme Le Guetteux, son petit frère, qu'on lui avait pris.
Et maintenant les promesses consolatrices d'aller chez Mme Le Guetteux dès que l'on aurait assez d'argent n'avaient plus de prise sur elle.
La maman ne tarda pas à s'inquiéter du dépérissement de Suzon.
Comme son mari ne s'apercevait encore de rien, un jour, pendant qu'il était au bureau, elle laissa Suzon à la maison, (comme une grande fille),--et vint trouver la sage-femme que tout le monde, dans le quartier, avait l'habitude de consulter gratuitement pour la santé des jeunes enfants, sous le prétexte qu'elle les avait mis au monde.
En effet, après quarante ans d'exercice, Mme Le Guetteux avait une expérience infaillible. Elle connaissait bien Suzon, elle l'avait même particulièrement observée, de son cabinet du rez-de-chaussée, où elle recevait présentement Mme Passerot.
--Tenez, madame, d'ici je vois chez vous, comme si j'y étais.
L'état de Suzon ne pouvait être amélioré par aucun régime alimentaire, ou médical. Elle appartenait à un genre d'enfants supérieur,--enfants délicieux par les dons de l'âme, mais singulièrement délicats et fragiles.
Mme Le Guetteux avait déjà vu de ces enfants là mourir de jalousie, ou de chagrin, de maladie noire.
Elle se chargerait volontiers de sauver Suzon en lui annonçant, avec les ressources de son autorité morale, avec la garantie de sa situation commerciale, que les parents avaient enfin commencé à lui donner de l'argent pour l'achat d'un petit frère et en la faisant patienter, par des assurances réitérées,--elle s'en chargerait volontiers, à la condition expresse que ce fût vrai.
Mme Passerot se récria:
--Mais, Madame, mon mari ne veut pas, il ne veut absolument pas...
--Oh! madame, voyons, s'il comprend que la vie de la chère petite Suzon est en danger.
Mme Passerot, tout en larmes, réfléchit qu'en effet la question ne s'était pas encore posée de cette façon là pour son mari; elle décida de lui parler tout de suite, dès qu'il rentrerait.
Mme Le Guetteux l'approuva fortement: quand une femme a quelque chose de difficile ou d'ennuyeux, ou de contrariant à dire à son mari, si elle hésite, si elle veut choisir l'occasion, l'à propos, ou bien elle se tait finalement, ou bien elle s'y prend mal.
Combien préférable d'y aller carrément, la porte à peine ouverte, pendant que le mari retire son chapeau, son pardessus; on a tout le bénéfice d'une attaque à l'improviste; il arrive du dehors avec ses préoccupations, ses pensées du dehors, on ne lui laisse pas le temps de se mettre en garde, il est forcé d'écouter, d'encaisser...
Mme Passerot souriait à demi, avec embarras. Elle voyait bien la scène; ça lui était déjà arrivé de crier à son mari une bonne nouvelle en même temps que le bonsoir habituel: «Suzon a percé une dent,--Suzon tient sur ses jambes, elle a tourné toute seule autour d'une chaise.» Mais ce n'était tout de même pas pareil de le saisir, sans préambule, par l'annonce du danger actuel qui menaçait la chère enfant et par l'avis du moyen de sauvetage obligatoire.
Mme Le Guetteux, elle, souriait malignement:
--Tenez, voici des roses de ma maison de campagne, emportez les, vous les montrerez tout de suite à votre mari, vous les lui ferez admirer en disant qu'elles viennent de chez moi,--vous aurez ainsi le début de votre discours:
--Oui, figure-toi que, cet après midi, je suis entrée chez Mme Le Guetteux...
L'instant d'après, les deux femmes s'adressaient des signes d'intelligence l'une à sa fenêtre du rez-de-chaussée, l'autre dans le cadre de sa fenêtre au premier étage, où elle arrangeait les fleurs dans un vase.
Puis, un geste furtif de Mme Le Guetteux vers le bout de la rue:
--Voici, votre mari... Fourrez lui tout de suite les roses sous le nez.
*
* *
Ah! la bonne heure! voilà qui peut s'appeler savoir entamer un discours!
La jolie petite Madame Passerot pouvait prendre de pauvres airs de ne pas savoir par quel bout commencer!
Dix minutes à peine après l'arrivée de M. Passerot, Mme Le Guetteux vit apparaître Suzon.
--Madame, papa m'envoie un peu chez vous,--papa m'a dit que vous aviez quelque chose de pressé à me dire tout de suite, tout de suite...
--Ton papa, ou ta maman qui t'envoie?
--Papa, madame, il parlait vite, il m'a vite poussée à la porte.
La sage-femme alla regarder: la fenêtre de la chambre ouverte tout à l'heure était maintenant fermée.
--Oui, fit elle mystérieusement, ma petite Suzon, tu vas être contente, car c'est moi aujourd'hui qui te promets un petit frère. Moi, c'est pour de bon, tu le sais,--il ne s'agit pas de plaisanter dans le commerce des enfants. Tiens, écoute,--j'en ai deux là haut, dans mon magasin,--entends les crier. Ton papa a commencé à m'apporter de l'argent, il m'en rapportera chaque fois qu'il aura des économies et quand il y en aura assez, je donnerai le petit frère. Tu comprends, ça ne peut pas être tout de suite.
--Tout est si cher...
--Les enfants ont encore augmenté de cent sous depuis la semaine dernière! Mais écoute: si tu manges bien ta soupe, si je te vois rire, jouer, courir,--de temps en temps, je t'en montrerai un, petit frère,--ce sera déjà un peu comme si je te le donnais, tu seras sûre, tu y penseras, tu feras ton choix: il y en a des plus gros, des moins gros, des blonds, des bruns...
Suzon, enchantée, voulait s'en retourner au plus vite, pour annoncer la grande nouvelle à sa mère,--mais Mme Le Guetteux la retint:
--Non, attends un peu, assieds-toi... Regarde ces images. Il faut que j'inscrive et que je calcule.
La sage-femme avait du papier sous la main; elle traça quelques chiffres au crayon. Mais, pour calculer, elle tendait la figure à chaque instant vers la rue, comme si elle cherchait quelque signe à éclore dans l'espace vide.
Des minutes s'écoulèrent.
On entendait, venant d'une des chambres d'accouchement, le gémissement d'une femme en mal d'enfant, mais si faible encore, si modulé, qu'il aurait pu être un gémissement heureux.
Puis, Mme Le Guetteux eut un abaissement de paupières impressionné, presque religieux.
--Tu peux t'en aller maintenant, ma petite Suzon, j'ai fini mon compte.
Une certaine fenêtre avait cessé, doucement, d'être close.
Suzon, en fait d'images, n'avait pas un instant quitté des yeux Mme Le Guetteux.
Elle sourit d'un air complice:
--Je ne dirai rien en rentrant, mais je commencerai par embrasser papa, parce que l'argent c'est lui qui le gagne,--mais après, j'embrasserai maman.
Avec la drôlerie imitative des enfants, elle reproduisait l'expression attendrie de Mme Le Guetteux,--comme si elle captait sur sa figure une mystérieuse transmission.
Elle répéta, les paupières recueillies.
--J'embrasserai maman aussi, parce que c'est elle qui garde la bourse,--il faudra bien que papa lui dise que vous attendez après l'argent et je suis bien sûre qu'elle se plaindra que le petit frère est vraiment trop cher et qu'elle dira comme toujours: «Oh toi tu ris, papa, mais moi je ne sais pas comment je vais y arriver...»
L'AUTRE FORCE
Honoré Danglemond, industriel parisien, était, au physique, un homme de bonne taille et de solide complexion, pas plus. Il avait épousé une russe, également «belle femme» sans exagération, mais dont le père était un véritable géant.
Mme Danglemond eut une couche malheureuse qui compromit sa santé pour longtemps: le petit Boris, en naissant, dépassa la grosseur permise pour l'entrée au monde. On le plaça en nourrice, dans une région de montagne où la race était particulièrement robuste. Malgré la distance, on allait le voir facilement avec l'auto.
Il se mit à si bien pousser chez ses nourriciers, que ma foi, par tendresse bien comprise, les parents se résignèrent à le leur laisser jusqu'à sa cinquième année.
En effet, Boris tenait du grand père Ivan. Comparé aux enfants de même âge que lui, des montagnards déjà exceptionnels pourtant,--il se montrait doué d'une vigueur naturelle prodigieuse. Il n'était pas extraordinaire de grandeur; sa force était répartie dans tous ses membres, dans ses reins, ses épaules, dans l'ensemble de sa charpente.
Il arriva que les nourriciers se plurent à développer encore par l'exercice cette force étonnante.
Oui, mais quel exercice!
Celui de lutter avec des gamins beaucoup plus grands et plus âgés que n'était Boris.
Et dame, ce continuel usage des moyens brutaux n'alla pas sans un développement de caractère corrélatif.
Le jeu de bataille ne plaisait pas à tous les gamins, ou bien les amateurs n'étaient pas toujours disposés à se colleter,--dans ce cas, Boris leur cherchait noise.
Et puis, le combat ne lui donnait pas toujours le plaisir d'être vainqueur. Il trouvait son maître: soit qu'un frère aîné le rossât pour avoir rossé son cadet,--soit que plusieurs galopins se réunissent contre lui,--dans ce cas, il amassait de la rancune.
Il devint tyrannique, agressif, et surtout _susceptible_ dans le sens populaire du mot: il ne voyait qu'offenses et provocations de tous côtés. L'épanouissement excessif du physique se produisit au détriment du moral rétréci à une conception, élémentaire et mal dirigée, des choses d'amour-propre.
Quand ses parents le ramenèrent à Paris, il avait une admirable figure, slave du haut, parisienne du bas: des cheveux blonds, de grands yeux clairs, des pommettes marquées,--et de l'espièglerie, de la sensualité, et de la bravoure dans le nez, la bouche et le menton.
Mais c'était en réalité une petite brute de cinq ans, à l'approche dangereuse, qu'il fût d'humeur ombrageuse ou d'humeur joviale. Les efforts d'une grande personne n'avaient pas facilement raison de l'étau de ses mains,--et tout lui était prétexte à jeux de mains,--même pour être aimable, même pour caresser, il bousculait, il donnait du poing.
Ses manières causèrent surprise et indignation, la première fois qu'on le mit en présence des enfants de la famille. Dans le salon, il bondit autour d'eux comme un animal, comme un gros chien stupide; il y eut des vêtements déchirés, des meubles brisés; il prit les sourires, les gestes et les mots d'urbanité pour des invitations à la lutte: ses cousins et ses cousines furent tour à tour meurtris et renversés.
Comment dépeindre la désolation des parents?
Il sembla que Boris serait à peu près incorrigible, pour ce motif péremptoire qu'il ne comprenait pas les exhortations à la tranquillité. On avait beau se mettre puérilement à sa portée pour expliquer qu'ici à Paris, à cause du manque d'espace et de la fragilité des choses et des gens, l'on ne se servait jamais de sa force,--il ne comprenait pas.
L'incompréhension est un mur, une porte close devant quoi échouent les meilleures habiletés.
Boris n'obéissait qu'à son instinct combatif et le moindre geste, fût-il de douceur, excitait cet instinct. Quand on le raisonnait pour qu'il supportât passivement le contact d'autres enfants, c'était comme si on l'eût adjuré de changer de nature.
Quelle désolation pour l'avenir!
M. Danglemond, enrichi par l'industrie, avait rêvé que son fils gagnerait encore un rang dans la société: qu'il serait un artiste.
Et pas du tout: il serait un butor, un inintelligent, un inférieur mental!
Pour M, Danglemond, le signe d'intelligence, le signe de supériorité le premier, le plus haut, c'était: le refus de violence par mots et par actes.
En effet, disait-il, plus les gens sont bêtes, incultes, de race grossière, plus ils se disputent, plus ils se cognent facilement. Voyez les exemples de la rue,--voyez les conducteurs de véhicules se baptiser de tous les synonymes du mot pourriture,--puis «se sauter sur le lard, se crocheter, se jambonner, se mettre une pâtée.»
Au contraire, l'individu répugne à la guerre, à mesure que s'affine la matière humaine, à mesure qu'elle s'imprègne de spiritualité.
Plus on s'élève dans l'échelle des êtres, plus on trouve chez eux la patience, l'indulgence, la faculté de pardon. Les échelons ne sont durablement marqués que par la seule bonté philosophique: l'homme de génie même se rabaisse par la brutalité.
Certes l'on doit se défendre, l'on doit se protéger au prix des armes indispensables,--mais quelle dose de raison, quelle dose de noblesse, quelle dose de toutes les vertus ne faut-il pas pour dédaigner la provocation, pour se dispenser de la vengeance?
*
* *
Donc, on n'avait aucune chance d'amender Boris par des raisonnements,--seule l'action de la vie, la pratique de la vie pouvait l'assouplir, le mater, le civiliser. L'action de la vie résulte du contact permanent avec le nombre, de la nécessité de s'entendre avec la collectivité, qui dépasse tout de même en force n'importe quelle force individuelle.
Parbleu! Boris avait encore l'âge de l'école maternelle, c'était tout indiqué de l'envoyer à celle du quartier. Justement l'on habitait à Charonne où la population enfantine n'était pas délicate. On pouvait lâcher Boris parmi les gosses habitués à carapater dans les rues, il n'y avait pas à craindre la casse, comme avec les enfants d'appartement.
Eh bien, il arriva des histoires ennuyeuses, en dépit de la prévision logique.
Les plaintes affluèrent chez madame la directrice: dans la cour de récréation, les écoliers écopaient des coups excessifs de la part de Boris. Les torgnoles sont admises,--mais il y a une mesure, un code différent pour la maison, pour la rue, pour l'école.
A la maison, dans l'exiguïté des chambres où les meubles souvent renvoient les coups lancés aux mômes, les parents sont excusables d'aller un peu fort à bosseler. On ne réfléchit pas, on se sert de ce que l'on tient à la main,--si c'est une cuiller à pot, c'est tout bénef pour le loupiot,--mais dame, si c'est un fer à repasser... Enfin ça les regarde les parents, c'est leur affaire: s'ils abîment trop leur marmaille, ils en sont quittes pour la raccommoder.
Les horions de la rue sont tolérés tant qu'ils ne donnent pas lieu à intervention du pharmacien, et tant qu'ils sont anonymes et qu'après une mêlée copieuse, on ne sait pas au juste à qui s'en prendre.
Mais à l'école, on fait une distinction sévère entre les baignes, les bâfres, les marrons. Par exemple, on accepte la bosse et l'égratignure, mais on réclame pour l'oeil poché et pour la dent cassée. Comme on supportera une manche de tablier arrachée, mais on râlera pour une jambe de culotte en moins.
La directrice fut attaquée matin et soir.
--Madame y a encore votre satané Boris qui a complètement noirci de coups mon pauvre enfant, au point qu'il ne me reste plus un endroit propre sur sa peau, si je veux le calotter pour mon compte.
--Madame, Boris a si tellement aplati la poitrine de Tonton, qu'il m'empoisonne la chambre avec les noyaux de prunes, il prétend qu'il ne peut plus les avaler.
La directrice finit par attraper à son tour, Mlle Victorine, l'institutrice des grands:
--Boris est votre élève,--à vous de le morigéner. C'est vous qui êtes responsable.
*
* *
Mlle Victorine, malgré son âge, la trentaine, n'offrait pas le signalement d'une vieille fille. Au lieu d'être jaune, maigre, revêche, mal ficelée,--elle était de visage coloré, assez grasse, de caractère indulgent et artistement habillée.
Grande, rousse, d'un type indécis où l'on trouvait des lignes sémitiques, sans qu'elle fût juive,--elle n'était pas précisément jolie à cause de ses traits un peu gros,--cependant, si elle n'y avait pas pris garde, elle aurait fait sensation dans n'importe quel milieu.
Sa coquetterie savante était de discrétion et de simplicité: des étoffes peu éclatantes et des coupes qui découvraient et accusaient les formes le moins possible.
Vous devinez: elle obéissait au souci de ne pas trop appeler l'attention sur son épanouissement de femme faite, qui n'était pas légitime chez une fille.
Elle ne montrait même pas sa fraîche dentition par le rire trop ouvert, ce premier et typique moyen de l'exhibitionnisme féminin.
On disait, avec des sous-entendus,--parmi les collègues, qu'elle était protégée par un personnage politique et qu'elle aurait un avancement rapide.
Avait elle, comme on le suggérait, l'existence normale d'une personne de trente ans bien constituée? Était-elle d'accord avec la nature? C'est assez probable, car elle faisait preuve de charité envers les nombreuses mères irrégulières qui approvisionnaient l'école, et elle aimait les enfants malheureux.
Tout de suite, Boris, ce petit privilégié indomptable requit, de sa part, une attention pédagogique spéciale.
Elle entreprit de l'adoucir par des considérations sentimentales personnelles:
--Tu n'es vraiment pas gentil avec moi, je ne t'ai rien fait et tu me bouzilles tous mes enfants. J'aime qu'ils ne soient pas trop poussiéreux, pas trop fêlés, ou écorchés, ou cabossés,--et toi, tu leur fais bouffer le gravier de la cour qui sera bientôt toute décailloutée,--tu les tapes contre le marronnier qui n'aura bientôt plus d'écorce,--ça me contrarie beaucoup, car j'aime bien le marronnier aussi. Est-ce que tu me vois courser madame la directrice et lui défoncer le derrière? Est-ce que tu me vois faire la lutte avec les autres institutrices, avec Madame Gallon et Madame Portenard et les basculer la tête en bas, les jambes en l'air?
Les semonces ne furent pas sans effet, comme celles de M. et de Mme Danglemond. Boris ne comprit pas précisément, il ne changea pas précisément,--parce qu'il n'était pas maître de sa force; quelque chose de nouveau se produisit pourtant.