La manière de bien traduire d'une langue en aultre

Chapter 3

Chapter 3765 wordsPublic domain

Touts deux se signent sur uoyelles: mais au reste ilz sont bien differents. Le premier est signe de coniunction: le second de diuision. [En marge: ^ R'assemble en troys facons.] Le premier r'assemble, r'unit, & conioinct les parties diuisées: & ce en trois facons. La premiere, quand par une figure fort usitée nommée [En marge: Syncope.] Syncope, concision, ou couppure (car ainsi se peult dire en Francoys) ung mot est syncopé, c'est à dire diuisé, & diminué au milieu, puis les deux parties sont reioinctes ensemble: la diuision, & reünion d'ycelles est signifiée par ledict charactere. Exemple. Lai^rra, pai^ra, urai^ment, hardi^ment, don^ra. Pour, laissera, paiera, uraiement, hardiement, donnera. Et ainsi font souuent les Latins, comme lon uoit aux bonnes impressions, esquelles on treuue diu^um, du^um, uiru^m. Pour, diuorum, duorum, uirorum. La seconde facon de ceste figure est, quand deux mots (desquelz l'ung est detroncqué) sont r'assemblés en ung. Exemple. Au^ous, pour auez uous: qu^auous, pour qu'auez uous: m^auous, pour m'auez uous: n^auous, pour n'auez uous: n^auons, pour nous ne auons. Tel est le commun usage de la langue Francoyse. La tierce facon de ceste figure est, quand deux uoyelles sont r'accoursies, & proferées en une: ce qui se faict souuent en rhythme principalement. Exemple. [En marge: ées Syllabe double reduicte en une.] Pensées: ou les deux e^e se passent pour ung proferé par traict de temps asses longuet, quasi comme si lon disoit pensés. Et note, que cecy est general en toutes dictions feminines, qui sont formées des dictions masculines ausquelles la derniere uoyelle est masculine: & ce seulement au plurier nombre. Et si tu signes ceste figure sur les deux, e^e, il n'y fault poinct d'accent aigu sur le penultime, e. Exemple. Courroucé, courroucée, courrouce^es: irrité, irritée, irrite^es: suborné, subornée, suborne^es. En telle sorte doibt on escrire en rhythme: mais en prose auec ung accent aigu sur le, é, penultime, ainsi: courroucées, irritées, subornées. Par ceste figure aussi on dict aise^ement, nomme^ement, [En marge: Synerese.] a^age ou e^age: en faisant de deux syllabes une par synerese, & r'accoursissement.

[En marge: ¨ Dyerese signe de diuision de uoyelles.]

Le second charactere dessus mentionnè, qui est, ¨, noté sur les uoyelles, est celuy, par lequel on faict au contraire de l'aultre, duquel sortons de parler. Car il signifie diuision, & separation, & que d'une syllabe en sont faictes deux. Exemple. Païs, poëte: pour pa^is, po^ete.

Ce sont les preceptions, que tu garderas quant aux accents de la langue Francoyse. Lesquelz aussi obserueront touts diligents Imprimeurs: car telles choses enrichissent fort l'impression, & demonstrent, que ne faisons rien par ignorance.

[En marge: ´ Accent enclitique.]

Quant à l'accent enclitique, il n'est point recepuable en la langue Francoyse, combien qu'aulcuns soient d'aultre opinion. Lesquelz disent, qu'il eschet en ces dictions, ie, tu, uous, nous, on, lon. La forme de cest accent est telle, ´: par ainsi ilz uouldroient estre escript en la sorte, qui sensuict. M'attenderai´ie à uous? fairas´tu cela? Quand aurons´nous paix? Dict´on tel cas de moy? Voirra´lon iamais ces meschantz puniz? De rechef ie t'aduise, que cela est superflu en la langue Francoyse, & toutes aultres: car telz pronoms demeurent en leur uigueur, encores qu'ilz soient postposés à leurs uerbes. Et qui plus est, l'accent enclitique ne conuient qu'en dictions indeclinables, comme sont en Latin, ne, ue, que, nam. Quainsi soict, on n'escript poinct en Latin en ceste forme: Feram´ego id iniuriæ? Eris´tu semper tam nullius consilii? Auersabimini´uos semper à uobis pauperes? Tiens doncques pour seur, que tel accent n'est propre aulcunement à nostre langue. Qui sera fin de ce petit Oeuure.

_AV LECTEVR Francoys Dixain de Saincte Marthe._

_Pourquoy es tu d'aultruy admirateur, Vilipendant le tien propre langage? Est ce (Francoys) que tu n'as instructeur, Qui d'iceluy te remonstre l'usage? Maintenant as en ce grand aduantage, Si uers ta langue as quelcque affection: Dolet t'y donne une introduction Si bonne en tout, qu'il n'y a que redire, Car il t'enseigne (ô noble inuention) D'escrire bien, bien tourner, & bien dire._

DOLETVS

Durior est spectatæ uirtutis, quàm incognitæ, conditio.

NOTES DU TRANSCRIPTEUR

L'orthographe de l'original a été conservé scrupuleusement. On a cependant remplacé les abréviations usuelles (ã, q;, etc.) par les lettres correspondantes (an/am, que, etc.). Les coquilles probables ont été conservées (exemples: «à este» [a esté], «Creatur» [Createur], «Quant aut modernes» [aux], «estimè» [estimé], «Laultre» [L'aultre], ...)

Le mot représenté ici par ô, Ô, figure dans l'original avec une sorte d'accent grave très pentu, un peu comme ceci: ò, O`.

Les symboles représentés ici par { } correspondent à des sortes de parenthèses en demi-cercle qui se prolongent en haut par une boucle recoupant le demi-cercle par l'intérieur.