La manière de bien traduire d'une langue en aultre

Chapter 2

Chapter 23,487 wordsPublic domain

Voila des exemples, pour te monstrer clairement l'usage de ce poinct à queue. Il a pareillement tel usage en la langue Latine. Deuant que de uenir aux aultres poincts, ie te ueulx aduertir, que le poinct à queue se mect deuant ce mot, ou: semblablement deuant ce mot, &. Exemple de [En marge: Ou.] ce mot, ou. Sot, ou sage qu'il soit, il me plaist. ²Exemple de ce mot, [En marge: Et.] &. Sans scauoir, & bonne uie l'homme n'est poinct à priser. Or entends maintenant, que ce mot, ou, aussi ce mot, &, sont aulcunesfoys doublés: & lors au premier membre il n'y eschet aulcun poinct à queue. Exemple de, ou. Soit ou par mer, ou par terre, le Roy est le plus puissant. Exemple de, &. Il a tousiours esté constant & en bonne fortune, & en mauluaise.

[En marge: : La collocation du comma.]

Ie uiens maintenant à parler du comma: lequel se mect en sentence suspendue, & non du tout finie. Et aulcunesfoys il n'y en a qu'ung en une sentence: aulcunesfoys deux, ou trois. Exemple. Il est bon de n'offenser personne: car il n'est nul petit ennemy: & chascun tasche de se uenger, quand il est offensé.

[En marge: ( ) La collocation de la parenthese.]

Quant à la parenthese, c'est une interposition, qui a son sens parfaict: & pour son interuention, ou detraction elle ne rend la clausule plus parfaicte, ou imparfaicte. Exemple. Allant en Flandre il a passé (chose non esperée) par le Royaulme de France. Oste la parenthese, le sens sera aussi parfaict, que s'y elle y estoit. Ce qui est facile à congnoistre. Entends aussi, que la parenthese peult auoir lieu par tout le discours du periode: sinon au commencement, & à la fin. D'aduantage il est à [En marge: Deuant, ou apres la parenthese il n'y eschet aulcun poinct.] noter, que deuant, ou apres la parenthese il n'y eschet aulcun poinct à queue, ou final. Et dedens y en eschet aussi peu: si ce n'est ung interrogant, ou ung admiratif. Exemple du premier. Si ie puis iamais auoir puissance, ie me uengeray d'ung si uillain tour (en doibs ie faire moins?) & luy donneray à entendre, qu'il me souuient d'une iniure dix ans apres, qu'elle m'est faicte. Exemple du second. Estant le plus fort en toutes choses il fut uaincu (quel hazart de guerre!) & tost apres fut uicteur seulement par prudence.

Sans aulcune uigueur de parenthese on trouue quelcque fois ung demy cercle en ceste sorte ) ou ainsi ] & cela se faict, quand nous exposons quelcque mot, ou quand nous glosons quelcque sentence d'aulcun Autheur Grec, Latin, Francoys, ou de tout aultre langue.

On trouue aussi ces demys cercles aulcunesfoys doublés: & ce sans force de parenthese. Ilz se doublent doncq' ainsi [ ] ou ainsi { } Et lors en iceulx est comprinse quelque addition, ou exposition nostre sur la matiere, que traicte l'Autheur par nous interpreté. Mais le tout (comme i'ay dict) se faict sans efficace de parenthese. Lisant les bons Autheurs, & bien imprimés tu pourras congnoistre ma traditiue estre uraye.

[En marge: . La collocation du poinct final.]

Quant au poinct final, aultrement dict poinct rond, il se mect tousiours à la fin de la sentence, & iamais n'est en aultre lieu. Et apres luy on commence uouluntiers par une grande letre.

[En marge: ? La collocation de l'interrogant.]

Au demeurant: il n'y a que deux poincts. C'est l'interrogant, & l'admiratif: & l'ung, & l'aultre est final en sens: & en peult auoir plusieurs en ung periode.

L'interrogant se faict par interrogation pleine, addressée à ung, ou à plusieurs, tacitement, ou expressément. Exemple. Qui ne se resiouiroit d'ung tel accord? qui ne loueroit Dieu de ueoir guerre assopie, & paix regner entre les Chrestiens?

[En marge: ! La collocation de l'admiratif.]

L'admiratif n'a si grand' uehemence: & eschet en admiration procedante de ioye, ou detestation de uice, & meschanceté faicte. Il conuient aussi en expression de soubhait, & desir. Brief: il peult estre par tout, ou il y a interiection. Exemple. Ô que long temps auons desiré ce bien! ô que bien heureux soient, qui ont traicté cest accord! que mauldicts soient, qui tascheront de le rompre!

A tant te suffira de ce, que i'ay dict des figures, & collocation de la punctuation. Ie scay bien, que plusieurs Grammairiens Latins en ont baillé d'auantage: mais tu ne te doibs amuser à leurs resueries. Et si tu entends, & obserues bien les reigles precedentes, tu ne fauldras à doctement punctuer.

LES ACCENTS DE LA LANGVE FRANCOYSE.

[En marge: L'usage des accents est double.]

Les gens doctes ont de coustume de faire seruir les accents en deux sortes. L'une est en pronunciation, & expression de uoix: expression dicte quantité de uoyelle. Laultre en imposition de marcque sur quelcque diction.

Du premier usage nous ne parlerons icy aulcunement: car il n'en est poinct de besoing. Et d'aduantage il a moins de lieu en la langue Francoyse, qu'en toutes aultres: ueu que ses mesures sont fondées sur syllabes, & non sur uoyelles: ce qui est tout au rebours en la langue Grecque, & Latine.

Quant à l'imposition de marcque (qui est le second membre de l'accent) i'en diray en ce traicté, ce qu'il en fault dire briefuement, & [En marge: L'ostentation d'aulcuns sottelets.] prifuément, sans aulcune ostentation de scauoir, & sans fricassée de Grec, & Latin. I'appelle fricassée, une mixtion superflue de ces deux langues, qui se faict par sottelets glorieux: & non par gens resolus, & pleins de bon iugement. Venons à la matiere.

[En marge: Les letres, qui recoipuent principalement accent en la langue Francoyse.]

En la langue Francoyse sur toutes letres il y en a deux, qui recoipuent plus accent, que les aultres. C'est asscauoir, a, & e. De ces deux nous parlerons par ordre.

[En marge: a En Francoys est usurpé diuersement.]

La letre dicte, a, se trouue en trois sortes communement en nostre langue Francoyse. Aulcunesfoys elle est ung article du datif: car le datif Latin est exposé en Francoys par ledict article. Exemple. Dedi Petro, quod ad me scripseras. I'ay baillé à Pierre ce, que tu m'auois escript.

Aulcunesfoys est proposition seruant à l'accusatif cas: & uault aultant, comme, ad, en Latin. Exemple. Rex ad Imperatorem scripsit, tutam ei uiam in Flandriam per Galliam patêre. Le Roy a escript à l'Empereur, que le passage luy estoit seur par France, pour aller en Flandre.

Aulcunesfoys aussi ceste particule, a, signifie aultant en Francoys, que, habet, en Latin. Exemple. Habet omnia quæ in oratore perfecto esse possunt. Il a toutes choses, qui peuuent estre en ung orateur parfaict. Aultre exemple. Occîdit illum nefarié. Il l'a tué meschamment. Telle est la langue Francoyse en aulcunes locutions: ou pour ung mot Latin il y en a deux Francoys: comme, Respondit: Il a respondu. Cantauit: Il a chanté. Scripsit: Il a escript. Fuit: il a esté. En ces locutions ce mot, a, est prins diuersement. Car il est de signification possessiue, actiue, ou temporelle. Exemple de la possessiue. Multas diuitias habet: Il a plusieurs richesses. Exemple de l'actiue. Cantauit: Il a chanté. Exemple de la temporelle. Fuit: Il a esté. Quant à la duplication de mots pour ung seul Latin, cela se faict seulement en la signification actiue, & temporelle de ceste diction, a. Exemple. Cantarunt: Ilz ont chanté. Fuerunt: Ilz ont esté. Et par cela tu peulx congnoistre, que la langue Latine comprent plus, que la Francoyse: ce qu'il n'aduient pas en toutes choses.

[En marge: a Quand il est uerbe.]

Note doncques, que, quand, a, est article, ou preposition, il le fault signer d'ung accent graue, en ceste sorte, à. Et ainsi signent les Latins leurs prepositions: c'est asscauoir, à, & è. Mais quand, a, represente ce uerbe Latin, habet, il n'a poinct d'accent. Lors aulcuns l'escripuent auec une aspiration, ha: ce qui me semble superflu: toutesfois ie remects cela à la fantasie d'un chascun. Note aussi, que, quand il est de signification actiue, ou temporelle (comme i'ay demonstré) il ne recoipt poinct d'accent.

[En marge: e En Francoys est de double prolation.]

La letre appellée, e, a double son, & prolation en Francoys. La premiere est dicte masculine: & l'aultre feminine. La masculine est nommée ainsi, pource que, é, masculin a le son plus uirile, plus robuste, & plus fort [En marge: é Masculin.] sonnant. D'aduantage, il porte sur soy une uirgule ung peu inclinée à main dextre, comme est l'accent appellé des Latins aigu, ainsi, é. Exemple: Il est homme de grand' bonté, priuaulté, & familiarité: plus, il dict tousiours uerité. Aultre exemple. Apres qu'il eut bien mangé, bancqueté, & chanté, il uoulut estre emporté de la: & puis fut chouché en ung bon lict: mais le lendemain matin apres estre desyuré, il se trouua bien estonné, & fut frotté, & gallé de mesmes par ung tas de rustres, qui ne l'aymoient guieres. Voila deux exemples de la termination masculine.

[En marge: é Masculin iamais ne uient en collision.]

Maintenant il te fault noter diligem^ment deux choses. C'est que ceste letre, é, estant masculine iamais ne uient en collision: c'est a dire, qu'estant deuant ung mot commencant par uoyelle, elle ne se perd poinct. Exemple. Il a esté homme de bien toute sa uie: & n'a merité ung tel oultrage.

En apres il fault entendre, que ceste letre, é, est aussi bien masculine au plurier nombre, qu'au singulier. Et ce tant en noms, qu'en uerbes. Exemple des noms. Les iniquités, & meschancetés, desquelles il estoit rempli, l'ont conduict à ce malheur. Aultre exemple. Toutes uoluptés contraires à uertu ne sont louables.

[En marge: L'orthographe de, é, masculin au plurier nombre.]

Ie te ueulx aduertir en cest endroict d'une mienne opinion. Qui est, que le, é, masculin en noms de plurier nombre ne doibt recepuoir ung, z, mais une, s, & doibt estre marcqué de son accent, tout ainsi qu'au singulier nombre.

Tu escriras doncq uoluptés, dignités, iniquités, uerités: & non pas uoluptéz, dignitéz, iniquitéz, ueritéz. Ou sans é marcqué auec son accent aigu tu n'escriras uoluptez, dignitez, iniquitez, ueritez. Car, [En marge: z Est le signe de, é, masculin au plurier nombre des uerbes.] z, est le signe de, é, masculin au plurier nombre des uerbes de seconde personne: & ce sans aulcun accent marcqué dessus. Exemple. Si uous aymez uertu, iamais uous ne uous addonnerez à uice, & uous esbatterez tousiours à quelcque exercice honneste. Aultre exemple. Si uous estiez telz, que uous dictes, uous ne deschasseriez ainsi les uertueux. Sur ce propos ie scay bien, que plusieurs non bien congnoissants la uirilité du son de le, é, masculin trouueront estrange, que ie repudie le, z, en ces mots uoluptés, dignités, & aultres semblables. Mais s'ilz le trouuent estrange, il leur procedera d'ignorance, & mauluaise coustume d'escrire: laquelle il conuient reformer peu à peu.

[En marge: é Masculin ne se mect seulement en fin de diction.]

Oultre ce, qui est dict, saiche, que, é, de pronunciation masculine ne se mect seulement en fin de diction, mais aussi deuant la fin. Exemple. Iournée, renommée, meslée, assemblée, diffamée, affolée: & aultres mots, qui se forment du masculin en feminin: comme est de despité, despitée: de courroucé, courroucée: de suborné, subornée: & semblables dictions tant au singulier nombre, qu'au plurier. Exemple. du plurier. Contrées, iournées, assemblées, menées.

[En marge: e Feminin.]

L'aultre pronunciation de ceste lettre, e, est feminine: c'est adire de peu de son, & sans uehemence. Estant feminine elle ne repcoit aulcun accent. Exemple. Elle est notable femme, de bonne uie, de bonne rencontre, & aultant prudente, & sage, que femme, qui se trouue en ceste contrée.

Note aussi, que quand ceste lettre, e, est feminine, elle est de si peu de force, que tousiours elle est mangée, s'il s'ensuict apres elle ung [En marge: L'origine de synalelphe, & apostrophe en la langue Francoyse.] mot commencant par uoyelle. De la ont leur origine les figures appellées Sinalelphe, & Apostrophe. Entre lesquelles figures il y a aulcune difference, comme nous demonstrerons maintenant.

[En marge: Synalelphe.]

La figure, que nous appellons synalelphe, ou collision, oste & mange la uoyelle en proferant seulement, & non en escripuant: car ladicte uoyelle se doibt escrire. Exemple en prose. I'ay esperance en luy, & me fie en la grande amour, & largesse extreme, de laquelle il use enuers touts gens scauants. En ceste exemple, la derniere lettre d'esperance, fie, grande, largesse, laquelle, use, se perd en proferant, a cause des aultres mots ensuiuants, qui commencent pareillement par uoyelle. Mais non obstant la collision, il fault escrire tout au long tant en prose, qu'en uers. Exemple en rhythme:

Tu es tant belle, & de grace tant bonne, Qu'a te seruir tout gentil cueur s'addonne.

Necessairement en ce mot, belle, le dernier, e, est mangé: ou aultrement le uers seroit trop long. Et les Factistes, qui composent rhythmes en [En marge: Couppe feminine.] langage uulgaire, appellent cela couppe feminine: c'est adire abolition de le, e, feminin, qui rencontre une aultre uoyelle, par laquelle il est aboli apres la quatriesme syllabe du uers. De cecy ie parleray plus amplement en l'art poëtique.

Ce dict, e, feminin est aulcunesfoys aultrement mangé par apostrophe. [En marge: ' Apostrophe.] Or l'apostrophe oste du tout la uoyelle finale de ce, qui precede la uoyelle du mot ensuiuant: & faict, qu'elle ne s'escript, ne profere aulcunement: & suffist, que seulement on la marcque au dessus par son petit poinct. Deuant que de t'en bailler exemple, ie t'aduertis, [En marge: Apostrophe eschet sur monosyllabes.] qu'apostrophe eschet principalement sur ces monosyllabes, ce, se, si, te, me, que, ne, ie, re, le, la, de. Et combien que les Francoys n'ayent de coustume de signer ledict apostrophe, si en usent ilz naturellement: principalement aux monosyllabes dessusdicts, quand le mot ensuiuant se commence semblablement par uoyelle.

[En marge: h N'empesche poinct l'apostrophe en quelcques dictions.]

Et si d'aduanture il se commence par, h, cela n'empesche poinct quelcquefoys l'apostrophe: car nous disons, & escripuons sans uice, l'honneur, l'homme, l'humilité: & non le honneur, le homme, la humilité. Au contraire nous disons sans apostrophe le haren, la harendiere, la haulteur, le houzeau, la housse, la hacquebute, le hacquebutier, la hacquenée, le hazard, le hallecret, la hallebarde. Et si ces mots se proferent sans grande aspiration, la faulte est enorme. De laquelle [En marge: h Mal pronuncée par aulcunes prouinces.] faulte sont pleins les Auuergnats, les Prouuencaulx, les Gascons, & toutes les prouinces de la langue d'oc. Car pour le haren il disent l'aren: pour la harendiere, l'arendiere: pour la haulteur, l'aulteur: pour le houzeau, l'ouzeau: pour la housse, l'ousse: pour la honte, l'onte: pour la hacquebute, l'acquebute: pour la hacquenée, l'acquenée: pour le hazard, l'azard: pour le hallecret, l'allecret: pour la hallebarde, l'allebarde. Et non seulement (qui pis est) font ceste faulte au singulier nombre de telles dictions, mais aussi au plurier. Car pour des harens, il disent des arens: pour les hacquenées, les acquenées, pour mes houzeaux, mes ouzeaux: pour il me fault, ou ie me uois houzer, il me fault ouser. Or ie laisse le uice de ces nations, & reuiens a ma matiere.

[En marge: ce Auec apostrophe.]

Exemple de, ce. C'est grand' follie, de prendre pied à ses paroles. Sans apostrophe il fauldroit dire: Ce est grand' follie. Entends toutesfois, [En marge: cest Sans apostrophe.] que souuent ce mot, cest, n'a point d'apostrophe: comme quand nous parlons ainsi. Cest oeuure est digne de louange. Cest homme n'est pas en son bon sens. Cest Allemant est trop glorieux.

[En marge: se Auec apostrophe.]

Exemple de, se. S'aduanturant de passer la riuiere à pied, il s'est noyé. Pour, se aduenturant: & pour, il se est noyé. Note icy, que non seulement ceste diction, se, repcoit apostrophe, mais aussi ces mots la [En marge: son, mon, ton Recoipuent apostrophe.] recoipuent: c'est asscauoir, son, mon, ton. Et par cela nous disons m'amye, pour mon amye: & m'amour, pour mon amour: & t'amour, pour ton amour: & s'amour, pour son amour. Et usons de tel parler tant en prose, qu'en rhythme: mais plus souuent en rhythme. Et aussi m'amye, & m'amour, sont dictions plus usitées, que les deux aultres.

[En marge: si Auec apostrophe.]

Exemple de, si. S'il estoit possible, ie uouldrois bien faire cela. Pour, si il estoit possible. Toutesfoys tu ne uoirras guieres, qu'il [En marge: Exception de cela.] recoipue apostrophe auec aultre mot, que ce mot, il. Exemple de toutes aultres uoyelles. De la uoyelle, a. Si audace estoit prisée, chascun seroit audacieux. De la uoyelle, e. Si eloquence est en luy grande, ce n'est de merueille: car il a ung esprit merueilleux: & puis il estudie continuellement en Ciceron. De la uoyelle, i. Si ignorance uient a regner, tout est perdu. De la uoyelle, o. Si orgueil est en ung homme, ie ne le puis frequenter. De la uoyelle, u. Si ung homme diligent peult paruenir à richesses, i'espere quelcque iour estre riche. En touts ces exemples ie confesse, que l'apostrophe y peult escheoir: mais auec apostrophe le parler sera plus rude, que sans apostrophe. Ce que peult facilement iuger ung homme d'oreilles delicates. I'excepte tousiours les licences poëtiques, & les laisse en leur entier. Car ung poëte pourra dire (à cause de sa rhythme) s'audace, s'eloquence, s'ignorance, s'orgueil, s'ung homme.

[En marge: si Pour tant.]

D'aduantage il te conuient scauoir, que ceste particule, si, est aulcunesfoys conditionnale, ou demonstratiue. Et lors elle peult recepuoir apostrophe, comme tu as ueu aux exemples precedents. Aulcunesfoys elle se mect pour tant, ou tant fort. Et lors elle ne recoipt aulcune apostrophe. Exemple. Il est si ambitieux, si enuieux, si iniurieux, si oultrageux, que personne ne le peult comporter. Aultre exemple. Ce lieu est si umbrageux, que le fruict n'y peult meurir. C'est adire, tant ambitieux, tant enuieux, tant iniurieux, tant oultrageux, tant umbrageux. Allors garde toy de l'apostropher: car il n'y auroit rien si aspre en prolation, que de dire s'ambitieux, s'enuieux, s'iniurieux, s'oultrageux, s'umbrageux.

[En marge: ni Ne recoipt pas souuent apostrophe.]

Tel est l'usage de ceste particule, ni. Car elle ne recoipt pas bonnement apostrophe, si elle se rencontre deuant ung mot commencant par uoyelle. Exemple. Ie ne ueis iamais ni Amboise, ni Enuers, ni Italie, ni Orleans, ni umbrage en ce champ. En toutes ces locutions l'apostrophe seroit indecente, & lourde.

[En marge: te Auec apostrophe.]

Exemple de, te. Ie serois marry de t'auoir offensé. Il t'eust bien recompensé, si tu eusses faict cela. Il t'interrogue. Il t'oultrage. Il t'use ta robbe. Pour de te auoir: il te eust: il te interrogue: il te oultrage: il te use.

[En marge: me Auec apostrophe.]

Exemple de, me. Il m'assault. Il m'entend bien. Il m'irrite. Il m'oultrage. Il m'use touts mes habillements. Pour, il me assault: il me entend bien: il me irrite: il me oultrage: il me use.

[En marge: que Auec apostrophe.]

Exemple de, que. C'est bonne chose, qu'argent en necessité. Qu'est ce que richesse, sans santé? Il fault qu'il s'y trouue. Ô qu'orgueil est desplaisant à Dieu! Il n'est scauoir, qu'usage ne surmonte. Pour, que argent: que est ce: que il se y trouue: que orgueil: que usage.

[En marge: ne Auec apostrophe.]

Exemple de, ne. Ie n'ay que ce uice. Il n'est rien si sot. Il n'ignore cela. Cela n'orne poinct le parler. Ie n'use iamais de parfums. Pour, ie ne ay: il ne est: il ne ignore: cela ne orne: ie ne use.

[En marge: ie Auec apostrophe.]

Exemple de, ie. I'ay tousiours peur des calumniateurs. I'entends bien, que tu demandes. I'interpreteray ce liure de Ciceron. Ie te donneray à entendre, comme i'ouys cela de luy. I'use souuent de telles figures. Pour, ie ay: ie entends bien: ie interpreteray: ie ouys: ie use.

[En marge: re Auec apostrophe.]

Exemple de, re. Il fault r'assembler ces pieces. Ie te r'enuoye ton seruiteur. Il seroit bon de r'imprimer ses Oeuures. Il fault r'ouurir ce coffre. Il seroit bon de r'umbrager ce ply. Pour, re assembler: re enuoye: re imprimer: re ouurir: re umbrager. Et note que, re, signifie de rechef.

[En marge: le Auec apostrophe.]

Exemple de, le. L'auoir n'est rien en ung homme, s'il n'a uertu. L'entendement trop soubdain ne faict pas grand fruict. L'interpreteur de cecy ment. L'orgueil de luy me desplaist. L'usage de tel art est faulx. Pour, le auoir: le entendement: le interpreteur: le orgueil: le usage.

[En marge: la Auec apostrophe.]

Exemple de, la. L'amour est bonne, quand elle est fondée en uertu. L'enfance de luy a esté terrible. L'interpretation de ce lieu est difficile. L'oultrecuidance est grande. L'usance est telle. Pour, la amour: la enfance: la interpretation: la oultrecuidance: la usance.

[En marge: de Auec apostrophe.]

Exemple de ce mot, de. C'est grand' charge d'auoir tant d'enfants. Par faulte d'entendre le Grec, il a failli. Cela part d'inuention bien subtile. Ceste responce est pleine d'orgueil, & oultrage. Par faulte d'user de bon regime, il est retombé en fiebure. Pour, de auoir: de entendre: de inuention: de orgueil: de user.

[En marge: ' Apocope.]

Ie ne parleray plus de l'apostrophe, & uiendray maintenant à declairer, que signifie ung petit poinct semblable à celuy de l'apostrophe. Ce petit poinct est signe d'une figure nommée des Grecs, & Latins Apocope. Et ainsi la nomment aussi les Francoys par faulte d'aultre terme à eulx propre. Ceste figure oste la uoyelle, ou syllabe de la fin d'ung mot pour la necessité du uers: ou affin, que le mot soit plus rond, & myeulx sonnant. Exemple. Pri', suppli', com', hom', quel', el', tel', recommand', encor', auec'. Pour, prie, supplie, comme, homme, quelle, elle, telle, recommande, encores, auecques. En prose l'exemple peult estre, grand' chose: quelle quel' soit: pour grande chose: quelle, quelle soit. Car ainsi la prolation est plus doulce, & plus ronde.

Au demeurant, il fault entendre, que les Francoys usent, oultre ce que dessus, de deux sortes de characteres: lesquelz sont de telle figure.

^ ¨

[En marge: ^ Signe de coniunction de uoyelles.]