La mandragore

Part 2

Chapter 22,078 wordsPublic domain

Toute la nuit, la reine la passa auprès de l’inconnue. Elle avait lavé et bandé ses plaies, installé ce pauvre corps meurtri dans son propre lit, et la blessée, les yeux tout grands ouverts, l’avait regardée sans mot dire, sans un remerciement. Toute la nuit, la crucifiée de la forêt la passa dans une attitude inquiétante et bizarre, repliée sur elle-même, moins étendue qu’accroupie au milieu des courtines, et pas une plainte, pas un sanglot ne s’exhalait de cette face tragique, et la reine finissait par avoir peur de cette muette dont les prunelles cerclées d’or se dilataient énormes, invraisemblablement lumineuses dans la chambre à peine éclairée; au-dessous, la promenade incessante du prince remplissait la nuit d’un bruit montant de pas. Des images affreuses se dressaient devant Godelive du fond de la tapisserie: c’étaient les personnages mêmes de haute lisse, damoiseaux corsetés de cuirasses et dames en hennins, mais déformés et ramenés tous à des types de batraciens; et la reine se sentait sombrer dans la folie, rouler dans le vertige. Vers les quatre heures du matin, pourtant, elle s’endormit.

Quand elle se réveilla, il faisait grand jour, les rayons d’un rose soleil d’hiver, incendiant le vitrail, baignaient d’une clarté d’ambre le grand lit à colonnes où reposait l’inconnue; mais à la place même où une femme avait souffert toute la nuit s’étalait une grenouille énorme, une grenouille presque humaine et d’autant plus monstrueuse, et cette grenouille était la jeune fille, car elle avait ses quatre pattes délicatement bandées de linge et, sous les paupières membraneuses de la bête, la reine reconnaissait les paupières cerclées d’or qui deux heures avant la terrorisaient, prunelles maintenant singulièrement attendries. Elle reconnaissait enfin la grenouille de ses rêves, celle qui l’obsédait et qu’elle regrettait à travers tout le long cauchemar de sa vie. Au même instant, le prince heurtait à la porte et demandait à être introduit.

La grenouille ensanglantée attachait sur la reine deux grands yeux suppliants, un tremblement d’effroi la secouait toute, et la reine, à travers la porte, ayant fait réponse au prince d’aller l’attendre en bas dans la salle d’armes, Rotterick y descendit en grommelant.

Là, devant tous les gens du prince assemblés et tous les servants du château,--quand la reine, remémorant toute l’histoire de sa vie, eut raconté et ses couches affreuses et les douloureux cauchemars de ses nuits, ceux de ses relevailles et ceux de son exil jusqu’à la sinistre et récente épreuve de la mandragore, comme tous gardaient le silence en proie à l’horreur, et que Rotterick, écumant de luxure, s’impatientait et ricanait, la reine, ayant fait à tous signe de la suivre, remontait à sa chambre, en ouvrait la porte grande et conduisait le prince auprès du lit.

Et Rotterick, étant entré, sentit ses cheveux se dresser sur sa tête, une sueur lourde perler à ses tempes; et Rotterick avait peur de comprendre, car il avait reconnu, lui aussi, la grenouille: il l’avait poursuivie et traquée à cheval; et par dérision et férocité, une fois la bête prise, c’était lui-même qui l’avait crucifiée à ce tronc de bouleau où le monstre martyr saignait depuis un an.

Et, dans la pourpre rouillée de la forêt d’Octobre, il revoyait le geste et l’inutile élan du monstre, quand parmi la fougère et la ronce, il l’avait fait cerner par ses chiens. Les rabatteurs avertis avaient pu, cette fois, entraîner la bête loin des étangs et, forcée par la meute, la grenouille saignante tentait vainement de grimper à un tronc d’arbre, quand, pareil à une trombe, Rotterick avait débouché dans la clairière, à la tête des siens.

Son alezan s’était arrêté net, et les bassets et les danois eux-mêmes n’osaient approcher, les babines retroussées sur les crocs, flaireurs et hésitant à mordre: la bête fluide et verte leur répugnait.

Alors Rotterick l’avait fait saisir par ses hommes, étaler, pantelante, le long du bouleau et, tandis que les piqueurs donnaient du cor, il l’avait clouée lui-même à l’arbre avec quatre flèches de son carquois fichées dans l’écorce, le sang et les larmes.

Et c’était cette bête ensorcelée qu’il poursuivait aujourd’hui de son désir infâme, c’était cette princesse de marécage que convoitait sa luxure; il était de race maudite comme elle, comme elle sûrement envoûté par un horrible charme, puisqu’ils étaient tous deux sortis des mêmes entrailles, issus du même sang. Enveloppant alors du même regard haineux la grenouille et sa mère, il tirait son épée et, avec un rire sauvage, la lançait à travers la haute pièce sur le monstre saignant. La reine, avec un grand cri, s’était jetée au-devant du lit. L’épée traversait la chambre comme une lueur et allait s’engouffrer dans la haute verrière qui volait en éclats; mais, en passant, le glaive avait touché la reine à l’épaule, et Godelive s’affaissait au pied du lit royal, sa robe teinte de sang.

Tous les assistants, éperdus d’horreur, avaient fui; le prince, un moment demeuré seul devant ces deux corps pantelants, poussait tout à coup un grand cri et, tournoyant sur lui-même, allait butter du front contre la muraille, tâtonnait effaré, trouvait enfin la porte: il avait disparu.

Le château était maintenant désert, une panique l’avait vidé; et sous le cintre des poternes et sous la voûte des porches, laissés béants sur la campagne, la neige, qui depuis le matin floconnait, muette et lente, s’amoncelait aux rinceaux des colonnettes de pierre, aux figures en relief des chapiteaux de piliers; dans la haute chambre déjà crépusculaire les deux corps gisaient à l’abandon, mais tous les deux vivaient. Par le vitrail éventré, la neige du dehors pénétrait dans la pièce, veloutant d’un duvet les courtines de soie toutes brillantes d’éclats de verre; et sous la fraîcheur de la neige la reine évanouie se ranimait peu à peu. Une petite main glacée serrait convulsivement la sienne et, dans la chambre obscure, où de l’ombre se tassait, la reine sentait peu à peu tiédir entre ses doigts crispés la petite main froide qui les serrait, la reine sentait pénétrer en elle une exquise douceur, mais elle gardait ses yeux clos et demeurait nonchalamment affaissée, et à cause de sa blessure, dont elle craignait de réveiller la souffrance, et à cause de cette petite main à l’humaine chaleur.

Et cela dura des heures ou des siècles, quand d’étranges petites voix lointaines,--non, plutôt étouffées,--la tirèrent doucement de sa torpeur; et ces voix disaient: «La princesse Ranaïde va mourir». Et d’autres répondaient: «La reine Godelive est-elle pardonnée?» Et les voix reprenaient: «Le sang lave le sang. La souffrance absout, la douleur purifie. La neige est un doux linceul». Puis d’autres voix, comme sorties de l’épaisseur des murs, disaient dans un étrange colloque, les unes après les autres: «C’est ainsi que l’orgueil d’une race s’expie. Le ciel hait les superbes. Le cœur des grands est dur. La pitié fleurit chez les humbles. Trop d’arrogance enfante les monstres; mais la neige est un doux linceul». Et, comme en un refrain, toutes les voix reprenaient: «La princesse Ranaïde va mourir». Et dans la nuit de ses paupières la reine sommeillante revoyait toute sa vie, comprenait maintenant le sens de ses cauchemars; c’est la vie même qu’elle eût vécue et menée avec sa fille. Si elle avait su la défendre au berceau contre la mort, quels crimes et quels malheurs n’eût-elle pas évités! Mais des frôlements d’ailes vibraient doucement au-dessus de sa tête, des odeurs d’encens flottaient enivrantes, la caresse d’une petite main réchauffait la sienne, et la reine ne regrettait presque plus le passé.

Tout à coup des sons de cloches chantèrent dans la nuit, un flocon de neige plus gros vint se poser sur son visage, et la reine ouvrit les yeux en se rappelant soudain qu’on était à la veille de Noël; elle regarda curieusement autour d’elle. La chambre était violemment éclairée; c’étaient partout des cierges et des cierges, et tous étaient tenus par des loups, des renards, jusqu’à des taupes et des belettes, toutes bêtes des forêts curieusement rangées autour d’elle. Çà et là, dans leurs rangs, une silhouette se dressait, de berger ou de bûcheron frileusement encapuchonné, et bêtes et gens marmottaient des prières, et la reine ne s’en étonna pas, sachant que les bêtes parlaient la nuit de Noël. Sur le lit, la délicieuse créature de la veille, la blanche princesse Ranaïde agonisait, le sourire aux lèvres; la tapisserie tendue à la muraille représentait maintenant la Nativité du Christ; par la porte ouverte, d’autres animaux arrivaient toujours.

La reine Godelive sentit deux larmes mouiller ses yeux secs; une petite main les essuya doucement; une voix d’enfant chuchota: «Ma mère!»

On trouva le lendemain les deux femmes mortes.

[Cul-de-lampe: Le tombeau de la reine et de sa fille]

=Table des Gravures=

Moine lisant le manuscrit de _La Mandragore_ III _Gravure en trois couleurs de M. E. Froment fils._

FRONTISPICE 3 _Gravure en quatre couleurs de M. E. Froment fils._

L’on ne s’aborda plus dans les hauts vestibules qu’avec des bouches cousues 9 _Gravure de M. E. Froment fils._

LETTRE ORNÉE.--Nourrice tenant une grenouille 9 _Gravure en trois couleurs de M. E. Froment fils._

Le maître-mire gagna prestement la campagne 10 _Gravure de M. Deloche._

«Vous avez fait là un beau coup, madame...» 11 _Gravure de M. Deloche._

Il faisait l’effroi de ses gouvernantes 13 _Gravure de M. E. Florian._

La vieille sage-femme le balançait doucement 15 _Gravure de M. E. Froment fils._

Ferrure, et grenouille sur une feuille 16 _Gravure en trois couleurs de M. E. Froment fils._

Les ordres du roi avaient été exécutés à la lettre 17 _Gravure de M. Julien Tinayre._

Tantôt elle se voyait répudiée par le roi et traversant les rues désertes de la ville 19 _Gravure hors texte de M. Froment père._

Et elle, reine exilée et déchue, rôdait comme une louve 22 _Gravure de M. Froment père._

Et de sa main fébrile, elle cherchait le lévrier noir 23 _Gravure de M. E. Froment fils._

Maintenant elle s’entourait de mages et de nécromans 25 _Gravure de M. Julien Tinayre._

Dans sa haute chambre toute tendue de vieilles tapisseries 27 _Gravure de M. E. Froment fils._

C’étaient toutes d’heureuses mères 28 _Gravure hors texte de M. Deloche._

Quand le cortège eut passé, la grenouille n’y était plus, mais une large tache de sang 31 _Gravure de M. Julien Tinayre._

Chez sa mère c’étaient les suivantes 33 _Gravure de M. E. Froment fils._

Un soir de juin, une pauvresse équivoque 35 _Gravure de M. E. Froment fils._

Enfermée dans un bocal de verre, la racine à forme humaine 37 _Gravure de M. Deloche._

Et sa bouche hideuse lui tétait un sein 38 _Gravure de M. E. Froment fils._

Un soir d’hiver, des cris et des torches 41 _Gravure hors texte de M. Julien Tinayre._

Sur la table de chêne gît étendue la plus délicieuse créature 43 _Gravure de M. E. Florian._

A la place même où une femme avait souffert s’étalait une grenouille 45 _Gravure de M. Julien Tinayre._

Là, devant tous les gens du prince assemblés 47 _Gravure de M. Deloche._

Alors Rotterick l’avait fait saisir par ses hommes 49 _Gravure de M. E. Froment fils._

Il tirait son épée et, avec un rire sauvage, la lançait à travers la haute pièce 50 _Gravure de M. Julien Tinayre._

Par le vitrail éventré, la neige du dehors pénétrait 52 _Gravure de M. Deloche._

On était à la veille de Noël 55 _Gravure de M. Deloche._

CUL-DE-LAMPE.--Le tombeau de la reine et de sa fille 56 _Gravure de M. Julien Tinayre._

EN-TÊTE DE LA TABLE DES GRAVURES.--Hérauts d’armes 59 _Gravure en trois couleurs de M. E. Froment fils._

CUL-DE-LAMPE.--Nain dans des rinceaux emportant le manuscrit de _La Mandragore_ 62 _Gravure en deux couleurs de M. E. Froment fils._

Les lettres et faux-titres décorés ont été gravés par M. E. Froment fils.

[Cul-de-lampe.--Nain dans des rinceaux emportant le manuscrit de _La Mandragore_]

_Cette édition--tirée à 153 exemplaires numérotés à la presse, en chiffres arabes[*], et 40 exemplaires de présent, en chiffres romains--a été achevée d’imprimer le 10 mai 1899, sur les presses à bras de Lahure, M. Ouivet étant prote des machines et MM. Marpon et Dupont pressiers._

_L’Éditeur déclare rigoureusement exacts les chiffres de tirage énoncés ci-dessus, dont chaque exemplaire a été revêtu d’une remarque de sa main, certifiant son authenticité._

_Les bois des gravures ont été distribués aux premiers souscripteurs des exemplaires sur grand papier, sauf un destiné au_ Musée des Arts Décoratifs.

* Se répartissant ainsi:

23 exemplaires in-4º dont 2 sur Whatman, 15 sur Japon ancien et 6 sur grand vélin d’Arches.

Et 130 exemplaires in-8º raisin, dont 20 sur Chine et 110 sur vélin du Marais filigrané ΚΤHΜΑ ΕΣ ΑΕΙ.

Il a été tiré en outre:

12 collections sur Chine d’épreuves monochromes, et 16 collections d’épreuves d’artiste, dont 6 sur Japon ancien et 10 sur Chine.

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Correction.

A la page 59 (Table des gravures) «E. Froment fils» a été remplacé par «M. E. Froment fils» (_Gravure en quatre couleurs de M. E. Froment fils_).