La mandragore

Part 1

Chapter 13,490 wordsPublic domain

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Au lecteur.

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JEAN LORRAIN

=La Mandragore=

_Trente-trois Illustrations de Marcel Pille_

GRAVÉES PAR

DELOCHE, FLORIAN, LES DEUX FROMENT ET JULIEN TINAYRE

[Logo de l'Éditeur: ΚΤΙΙΜΑ ΕΣ ΑΕΙ E P]

PARIS ÉDOUARD PELLETAN, ÉDITEUR _125, Boulevard Saint-Germain, 125_

M D CCC XCIX

_EXEMPLAIRE_ IMPRIMÉ POUR LE DÉPOT LÉGAL

=La Mandragore=

=Conte=

Quand on sut que la reine avait accouché d’une grenouille, ce fut une consternation à la cour; les dames du palais en demeurèrent muettes et l’on ne s’aborda plus dans les hauts vestibules qu’avec des bouches cousues et des regards navrés qui en disaient long; le maître-mire, qui avait procédé à cette belle opération, ne put prendre sur lui d’en porter la nouvelle au roi; il gagna prestement la campagne par une poterne des communs et ne reparut plus; quant à la reine, à la vue du monstrillon issu de ses entrailles, elle était tombée en syncope.

Quand elle en sortit, ce fut pour voir le roi à son chevet, le sourcil froncé et plus effrayant dans son silence qu’au beau milieu de la mêlée quand il écrasait, en tête de ses troupes, les mécréants enturbannés d’Égypte et de Syrie, tous pillards, paillards et païens; son aspect était si terrible que la pauvre reine faillit s’évanouir encore, mais elle commanda à ses sens, vu qu’il y allait de son salut.

--«Vous avez fait là un beau coup, madame, dit-il en la regardant jusqu’au fond de l’âme; c’est la première fois qu’on voit des grenouilles dans ma lignée; il faut que vous soyez ensorcelée, à moins que vous n’ayez dormi d’un sommeil bien profond au bord de quelque étang; en ce cas, il y va de la question pour tous les gardes du château chargés de veiller sur votre personne, et aussi pour quelques autres.»

Et il la tenailla, cette fois, d’un regard si cruel que la pauvre reine défaillit tout à trac au milieu de son sang.

Ce que voyant, il sortit à pas lents de la chambre royale, trouvant qu’il en avait assez dit.

Cinq ans auparavant, la reine lui avait donné un beau petit prince, séduisant comme père et mère, car la reine Godelive était une des plus merveilleuses créatures de ce temps et ils formaient, à eux deux, le plus beau couple royal des monarchies régnantes. Aussi cette grenouille à gros ventre et à cuisses grêles, survenant tout à coup au milieu de la famille, jetait-elle un grand froid dans l’âme du roi Luitprand, et bien heureuse dut s’estimer la reine d’avoir donné cinq ans auparavant naissance à un si adorable dauphin. Ce fils, dont le roi raffolait, était d’ailleurs vicieux comme un cheval borgne; il faisait l’effroi de ses gouvernantes dont il engluait les cheveux avec de la poix, à moins qu’il ne clouât sournoisement l’ourlet de leur robe au plancher; il n’aimait que plaies et bosses, et son plus grand plaisir était de crucifier des chauves-souris vivantes aux vantaux des portes ou bien encore d’asseoir de pauvres petits singes au cul pelé sur les fourneaux brûlants des cuisines.

Cet enfant promettait déjà d’être un grand brûleur d’hérétiques plus tard.

En faveur de ce charmant dauphin, le roi voulut bien pardonner à la reine, mais il ordonna la mort immédiate de l’affreux monstrillon.

Quand la reine reprit ses esprits, ce fut pour apprendre l’horrible sentence; elle l’accueillit d’un œil sec et sans trop de regrets, car elle était orgueilleuse de la beauté des siens et de la sienne plus encore, et sa vanité ulcérée ne pouvait se consoler d’avoir donné le jour à un monstre. Elle s’endormit donc vers le couvre-feu assez paisiblement, quand, au milieu de la nuit, elle fut réveillée par de légers vagissements. Un enfant pleurait dans la pièce voisine et une voix de vieille femme chantonnait une chanson de nourrice; la reine sentit un vague pressentiment l’étreindre au cœur. Quoique encore bien faible, elle trouva la force de se traîner hors de son lit dans la haute pièce, entre ses femmes endormies, et de pousser la porte.

Au beau milieu d’une chambre très éclairée, la plus vieille des sages-femmes qui l’avaient assistée, se tenait assise auprès d’un berceau, tandis qu’aux murailles, des servantes sommeillaient accroupies. Dans le berceau, sous un béguin de soie blanche fleurdelysé de perles destiné à l’héritier royal, dormait, les yeux grands ouverts,--des yeux énormes et somnambules,--la grenouille hallucinée; ses deux petites pattes palmées tenaient sur sa poitrine un rameau de buis vert.

La vieille sage-femme le balançait doucement du pied et chevrotait sur un air très ancien ces mystérieuses paroles:

Les tiens te dédaignent Et tu meurs d’amour, Tes grands yeux qui saignent, Riront-ils un jour?

Chacun te croit laide, Ma douce beauté, Qu’eût faite adorable Un peu de bonté.

Ton œil rond qui pleure Les remplit d’effroi: La vie est un leurre Et le cœur a froid.

Les tiens te dédaignent Et tu meurs d’amour, Tes grands yeux qui saignent, Riront-ils un jour?

Et la grenouille avait ses prunelles d’or vernies de larmes!

La reine, qui la savait morte, poussa un grand cri et tomba raide.

Quand ses femmes accourues la rappelèrent à la vie, l’équivoque vision avait disparu: il n’y avait dans la pièce à côté ni berceau ni grenouille, les ordres du roi avaient été exécutés à la lettre, on avait écrasé la tête du monstre entre deux pierres et on avait jeté sa flasque dépouille dans les fossés du château.

La reine ne se remit jamais de ces couches; elle demeura désormais étendue dans le clair-obscur de sa chambre, en proie à une étrange langueur.

Il y eut désormais comme une invisible présence auprès d’elle; elle ne pouvait plus rester seule, il fallait toujours dans sa chambre des cires allumées et des suivantes en éveil; elles se relayaient d’heure en heure, terrifiées et muettes, lentement envoûtées par l’obsédant effarement de la reine; et tout le château était hanté de frôlements funèbres et d’innommables rampements; un vent de folie y soufflait; quelque chose d’affreux y rôdait né de l’angoisse hallucinée de Godelive. Parfois, elle se levait toute droite de sa chaise en poussant un grand cri, puis retombait, la sueur aux tempes, inerte; la nuit, d’équivoques cauchemars la visitaient.

Tantôt elle se voyait répudiée par le roi et traversant à pas lents les rues désertes de sa ville, seule, abandonnée de tous et tenant par la main l’insidieuse grenouille déjà grande et vêtue comme une petite princesse; car dans tous ses rêves la grenouille était toujours là auprès d’elle et bien vivante, et dans ses rêves son horreur pour le monstre diminuait de jour en jour: ses gros yeux cerclés d’or avaient des prunelles si humaines, sa petite patte gluante et fraîche s’accrochait si tendrement à sa main! D’autres fois, elle se voyait transportée par des nuits sans lune et chaudes au milieu de plaines sinistres, où ondulaient des herbes pâles au pied de hauts gibets; alors un grand lévrier noir la suivait. Elle errait, pleine d’inquiétude, sous les lourds madriers des potences, une pestilence de charogne pesait dans l’atmosphère, et par la nuit sulfureuse rayée de lueurs d’orage, des vertèbres phosphorescentes transparaissaient; la grenouille s’était évanouie, et elle, reine exilée et déchue, rôdait, comme une louve, au pied des bois de justice pour y surprendre et déterrer l’effroyable racine qui croît au milieu des charniers: la mandragore, la racine obscène et velue, dont les fibrilles affectent la forme de membres grêles et tors écarquillés autour d’une tête de gnome, si l’on peut appeler gnome un ventre ballonné au sexe infâme et béant....

Et elle, Godelive, la reine répudiée du trône de Thuringe et la fille des rois de Courlande, elle, la reine très catholique et très chrétienne, errait à minuit dans ces solitudes, au milieu de ces mornes plaines, et l’œil aiguisé, anxieuse, s’arrêtait au pied de chaque potence où parfois quelque chose de tiède, comme une larme de cire, mais étrangement puante, lui tombait sur la joue.... Et les hautes herbes blêmes, blêmes comme des os de mort, bruissaient doucement autour d’elle, si doucement qu’on eût dit des voix lointaines ou quelque obscur vagissement.... Et des pieds de pendus se profilaient déchiquetés et noirs au niveau de ses tempes; parfois un gros orteil mou l’effleurait, l’odeur alors montait plus forte, et des battements d’ailes l’accueillaient dans la nuit, d’oiseaux de proie effarés qu’elle avait réveillés en passant.... Et Godelive continuait d’errer au milieu du charnier et de ses pestilences, exténuée, défaillante mais hallucinée par son idée fixe et ranimée de minute en minute par l’affreux espoir qu’elle avait au cœur; et de sa main fébrile, elle cherchait le lévrier noir qui marchait dans son ombre et se rassurait en lui flattant les côtes; il était auprès d’elle, inquiet et flaireur, attiré comme elle au pied des gibets par l’horrible odeur, et parfois un bruit sourd de mâchoire avertissait la reine que le chien avait trouvé, lui, ce qu’il cherchait.

Et elle, qui n’avait pas trouvé, poursuivait sa ronde d’agonie sous la fétide rosée dégouttant des potences, au milieu des herbes chuchoteuses, comme des plaintes d’enfant.

Et la reine, à travers l’oppression de son rêve, se souvenait, très lucide, quels rites atroces la kabbale impose à qui veut s’emparer de la racine magique: attacher un chien vivant à une des fibres de la plante maudite et, tandis que l’animal garrotté se débat, déracinant à chaque mouvement un peu de l’herbe convoitée, le guetter sournoisement dans l’ombre pour, la mandragore à peine hors de terre, se précipiter sur la bête haletante et l’étriper à coups de couteau. La vie de l’animal égorgé passe alors dans la racine hideuse et l’anime du souffle nécessaire aux promptes et sûres incantations.

Et la reine s’éveillait, toute baignée de sueur froide, sachant parfaitement pourquoi un lévrier noir la suivait.

Maintenant d’ailleurs, elle s’entourait de mages et de nécromans; un invincible attrait la poussait vers les sciences occultes; on eût dit qu’elle voulait se délivrer d’un charme, qu’elle avait hâte de rompre le cercle étouffant d’un sort. Mais, loin de la guérir, toutes ces consultations ténébreuses exaspéraient son mal; sa curiosité de savoir s’aiguisait fiévreuse et morbide, et rien ne la satisfaisait plus; le Mauvais, maintenant qu’elle s’était à demi donnée à lui, se refusait à son désir, et la grenouille l’obsédait toujours.

Un autre cauchemar la tourmentait aussi: il lui semblait qu’elle vivait, retirée depuis des années déjà, au milieu des bois, au fond d’un mélancolique manoir; le peuple et le roi l’avaient oubliée et, dans sa solitude fleurie d’aubépine en avril et de neige l’hiver, elle menait une existence effacée et quasi heureuse en compagnie de la grenouille attentionnée et tendre comme la plus douce des filles. Elle avait fini par se faire à sa repoussante laideur. Dans sa haute chambre toute tendue de vieilles tapisseries et quelque peu obscure, elle vivait là, sans se plaindre, avec le monstre au regard presque humain, toujours coquettement couronné de marguerites des prés et dont la petite patte visqueuse avait pris à la longue des douceurs infinies; sa honte d’avoir pu engendrer une si monstrueuse créature avec les années s’était atténuée et, les jours de soleil, il lui arrivait d’aller se promener avec la pauvre bête dans les prairies et d’y prendre parfois plaisir.

Au cours d’une de ces radieuses promenades, comme elles s’étaient engagées dans un bois tout neigeux de pommiers et d’amandiers en fleurs, en débusquant dans une clairière, elles tombèrent toutes les deux sur un cortège de femmes nobles et de paysannes se rendant toutes en habits de fête à la chapelle d’un monastère voisin. C’étaient toutes d’heureuses mères ou de fortunées aïeules conduisant leur progéniture à la bénédiction du Seigneur; car toutes tenaient par la main quelque joli enfant aux longs cheveux couronnés de roses; quelques-unes avaient même, pendus après leurs robes, trois ou quatre marmots, filles ou garçons au teint d’aurore, aux yeux rieurs.

A la vue de ces femmes, le cœur de la reine se fendit, mais moins de douleur que de honte; elle rougit de tout son être de la piteuse grenouille enguirlandée qui sautelait sur ses pas; brusquement elle l’attira contre elle et la couvrit de son manteau; son instinct la dérobait aux regards. Une soudaine détresse l’avertit en même temps d’un immense malheur; moitié par honte, moitié par épouvante, elle tint quand même le manteau refermé sur elle. Quand le cortège eut passé, la grenouille n’y était plus, mais une large tache de sang en souillait la doublure: son incurable orgueil avait tué sa fille une seconde fois.

Et ce cauchemar attristait d’autant plus sa vie qu’il se mêlait maintenant et bien étrangement à la réalité. Elle avait quitté la cour et, quasi répudiée par le roi, à la fin alarmé d’une reine aux grossesses bestiales et plus préoccupée de magie que de messe, elle avait dû céder la place à une maîtresse moins périlleuse et plus jeune, et, à demi condamnée par l’opinion du peuple et celle du clergé, elle vivait désormais dans un petit fief royal situé à la frontière.

Elle y vieillit solitaire, visitée de loin en loin par son fils, le joli enfant aux yeux déjà cruels, devenu maintenant jeune homme; il vivait mal avec son père, conspirait sourdement et venait une ou deux fois l’an passer vingt-quatre heures près de la reine exilée, moins par respect filial que pour irriter la mauvaise humeur du roi; ces rares entrevues entre le prince Rotterick et la reine Godelive avaient le don d’exaspérer jusqu’à la mâle rage le vieux roi Luitprand.

La reine d’ailleurs s’était désaccoutumée de faire bon accueil à un fils dont chaque visite avait été suivie du départ d’une de ses suivantes, car ce prince Rotterick était aussi débauché que féroce; il aimait le mal pour le mal, se plaisant à la souffrance des corps comme à la douleur des âmes; il aimait surtout corrompre, et, servi par la merveilleuse beauté qu’il tenait de sa mère, il s’attaquait lâchement, sûr qu’il était de vaincre, à toutes les candeurs et toutes les pudeurs qu’il rencontrait sur son chemin; à la cour, c’étaient les dames du palais; à la ville, les filles de bourgeois; aux champs, les gardeuses d’oies et les lavandières; chez sa mère c’étaient les suivantes.

La reine Godelive avait vu s’en aller une à une les quelques filles nobles demeurées fidèles à son malheur; grâce à ce fils elle en était réduite à se faire servir par des filles de bûcherons qu’elle décrassait tant bien que mal, quitte à les mettre sous clef et à verrouiller le gynécée quand le prince Rotterick était signalé par le guetteur. Le milan passé, la pauvre reine délivrait ses colombes et reprenait ses aiguilles et son rouet au milieu de ses femmes un peu désappointées.

Et c’était là sa vie, entre des manantes à l’imagination courte, à la conversation absente, plus ou moins adroitement affublées de la défroque de la maison royale, et de brusques irruptions de ce fils rare comme beaux jours et malfaisant comme grêle, dont chaque visite emplissait d’une bourrasque de menaces et de cris les vastes corridors, comme feutrés de silence, de ce château d’oubli. Et la solitude de la pauvre reine était grande.

Dans les premiers temps de son séjour, elle avait bien tenté de se distraire en s’adonnant à des pratiques magiques, mais privée du secours de ses astrologues ordinaires, bel et bien traqués et proscrits par un royal édit, elle avait tâtonné dans la ténèbre et abouti, comme résultat, à une personnelle expérience qui l’en avait guérie à tout jamais.

Un soir de juin, une pauvresse équivoque s’était présentée à la poterne du château et là, d’un air mystérieux, les yeux flambants sous sa capuche, avait remis pour la reine un sac de grosse toile bizarrement scellé. «Si l’objet lui déplaît, avait ajouté la mendiante, la reine n’aura qu’à le faire remettre demain, à la nuit close, sur la troisième marche du calvaire de Riffauges, au carrefour des trois routes. S’il lui plaît au contraire et qu’elle le garde, c’est trois cents écus d’or qu’il faudra mettre à la même place, à la même heure demain; mais en tout cas, objet ou argent dans ce même sac scellé; le trésor se défend lui-même.»

La reine avait gardé l’objet: c’était une sorte de racine fibreuse et velue, affectant la forme d’un crapaud monstrueux ou d’un enfant mort-né; elle avait en frémissant reconnu une mandragore, la mandragore que de précédents songes lui avaient révélée. L’âme d’un mort habitait cette racine, elle le savait de source certaine et connaissait tous les rites prescrits pour cultiver cette âme et la développer.

Dieu ou plutôt l’enfer lui rendait peut-être ainsi la présence réelle de la grenouille massacrée. Elle s’était donc livrée à la culture de la mandragore. Enfermée dans un bocal de verre sombre, la racine à forme humaine y flottait baignée dans un liquide sans nom; une tête de mort ricanait auprès et un grand sablier retourné d’heure en heure y versait le filet continu de son sable; après une semaine, l’huile du liquide était devenue une sorte de boue rougeâtre couleur de sang. La nuit, la reine se levait pour exposer le bocal aux rayons de la lune, et le jour elle le gardait soigneusement loin de la clarté du soleil, dans un réduit obscur dont elle portait toujours sur elle la clef. Deux fois par semaine, d’étranges mendiants lui apportaient des herbes cueillies dans la campagne, et de jour en jour la tête de la mandragore s’arrondissait, comme des yeux se creusaient dans sa surface plane, et de petites mains palmées palpitaient visiblement au bout de ses fibres hideuses: le charme opérait.

La nuit, la reine laissait la porte de sa chambre ouverte pour l’écouter dormir, car, la nuit, la mandragore, pendant le jour inerte, s’animait et ronflait comme un homme. Ce fut durant une de ces nuits que la reine se débattit sous le plus effroyable cauchemar; elle rêva qu’une grenouille invraisemblable, énorme, presque humaine de taille, se tenait accroupie sur sa poitrine et l’étouffait lentement de son poids; elle sentait ses palmes glacées posées sur ses épaules et le froid de son ventre visqueux adhérent au sien. Le cauchemar dura des heures; elle ne s’éveilla qu’à l’aurore, mais le réveil valait le songe: la mandragore, toute gluante de son huile, s’était furtivement esquivée de son bocal et, blottie contre elle, l’étreignait de ses bras grêles, et sa bouche hideuse lui tétait un sein.

Elle n’avait fait qu’un cri et, terrifiée d’horreur, avait saisi par un pied la racine membrue et l’avait jetée éperdument par la fenêtre; elle était tombée en plein soleil dans l’eau miroitante des fossés. Le soir même, un enfant de paysan y était retrouvé noyé, ses petites mains liées dans la chevelure d’une racine inconnue dans le pays.

La reine, depuis lors, s’occupait de prières et jamais de magie. Ses épreuves pourtant n’étaient pas près de finir.

Un soir d’hiver, des cris et des torches, des rumeurs et des cliquetis d’armes à la porte du manoir.... C’est le prince Rotterick. Il demande le souper et le gîte pour lui et son escorte; mais, cette fois, son audace dépasse toutes les bornes; il porte en croupe, derrière lui, une ribaude dont la robe de brocart luit étrangement dans la nuit; une ribaude, à moins que ce ne soit quelque fille enlevée et forcée, quelque proie de luxure pour laquelle il réclame alcôve tiède et souper fleuri. La reine, qui écoute son intendant lui rendre compte de la visite, en est toute blême dans sa haute stalle; dehors, les chevaux s’ébrouent et les cavaliers s’impatientent. La reine, immobile et froide, ne peut se décider à donner l’ordre de lever la herse. «La fille est blessée et mourante; elle a du sang partout, sur ses mains et sa robe; c’est un cercueil et un suaire que demande le prince bien plus que des draps et un lit.» La reine s’est levée toute droite, elle a donné précipitamment les ordres, a descendu l’escalier du donjon, le cœur en grande angoisse, et vient d’entrer dans la salle basse. Le prince Rotterick y est déjà; ses gens casqués, masqués et gantés de fer sont rangés le long de la muraille. Le prince s’incline légèrement devant sa mère et, lui montrant un amas d’étoffes jeté en travers de la table: «Je l’ai trouvée, dit-il, crucifiée à un arbre; elle est en danger de mort; veuillez la secourir.»

Sur la table de chêne gît étendue la plus délicieuse créature, une blanche et grande jeune fille à l’épaisse crinière éparse, d’un noir d’encre; ses bras, sa gorge et ses jambes sont nus; le brocart de sa robe d’un vert glauque miroite et luit à la lueur des torches. Immobile, les dents serrées, elle roule autour d’elle des regards d’épouvante, elle tient entre ses doigts crispés des mèches de ses cheveux dont elle essaie de couvrir sa gorge, mais les paumes de ses deux tristes mains saignent, cruellement trouées, et la chair de ses pieds nus saigne aussi, transpercée douloureusement.