La Mal'aria: Etude Sociale

Part 9

Chapter 93,847 wordsPublic domain

Trois ou quatre problèmes se superposaient ainsi dans l'esprit d'Albert. Elle ne prenait pas ces airs de reine, afin d'étreindre plus irrésistiblement un coeur qu'elle ne croyait pas posséder assez complètement. D'abord, elle n'avait jamais fait montre de la moindre combinaison de coquetterie. En second lieu, il aurait été obligé de supposer à cette adolescente, qui avait fait son éducation toute seule une dose de rouerie à décontenancer Catherine II en personne.

Car, puisqu'il lui demandait formellement sa main, elle n'avait qu'à la lui tendre, tandis qu'elle risquait, en la retirant, de se heurter à l'orgueil blessé d'un jeune homme qui irait chercher fortune ailleurs.

Il choisit un de ces moments d'accalmie, de plus en plus rares chez son oncle, et lui soumit ces diverses questions. Mais le vieillard, pour qui Emmeline était la perfection, tenait à ne voir dans son refus qu'un excès de réserve et de dévouement. Elle ne voulait pas qu'on pût la suspecter d'avoir sacrifié le repos de ses jours et de ses nuits à l'arrière-pensée d'une récompense qu'elle regardait comme hors de toute proportion avec les services qu'elle rendait si simplement.

--Et pourtant, répétait-il, je lui dois d'être encore vivant. Sans elle, il y a longtemps que je serais mort. Ah! si j'avais la force, je saurais bien la chapitrer, la chère âme. Mais voilà: quand j'ai parlé dix minutes de suite, il me semble que je vais passer.

Toutefois, il tenta de la raisonner; et comme elle lui retapait son oreiller, qui s'était aplati en lui glissant sous les reins, il lui dit à l'oreille:

--Voyons! pourquoi ne voulez-vous pas d'Albert pour mari?

Il lui avait murmuré ces mots d'une voix tellement humble et suppliante qu'Emmeline sentit toute sa force lui échapper. Il s'en fallut d'un moment d'égarement qu'elle ne lui criât, à lui et à toute la maison:

--Pourquoi? Envoyez-le demander au deuxième bureau de la première division de la préfecture de police!

Mais elle se retint à temps et se contenta de lui objecter ce motif essentiellement féminin:

--Parce que!

--J'avais prévu ce qui arrive, pensa le vieillard. Elle n'acceptera pas plus la maison après ma mort qu'elle n'accepte aujourd'hui de devenir la femme d'Albert. Elle retombera ainsi sans pain et sans asile et ce sera de notre faute.

Car, dans sa droiture, il n'admettait pas un instant que sa protégée, dont il avait rêvé de faire sa nièce, pût demander des secours à autre chose qu'au travail.

Albert, à deux ou trois reprises, essaya encore d'arracher son secret à cette fille bizarre; mais elle l'arrêta irrévocablement dans ses expériences par cette déclaration sans réplique:

--Ce n'est pas bien de me tourmenter ainsi, monsieur Albert! Vous savez que je ne pourrais vous répondre qu'en m'en allant, et tant que votre oncle sera souffrant, j'aimerais mieux tout supporter que de le quitter.

Il lui offrait son nom et elle appelait ça: «tout supporter». Il n'y avait décidément rien à faire. Il renonça à la «tourmenter», comme elle disait elle-même sans paraître se douter de la férocité du mot:

--C'est bien, fit-il, je ne parlerai plus de rien!

Il tint parole et affecta même de ne faire porter les conversations que sur des sujets d'une futilité invraisemblable. Mais, par une contradiction fréquente, après s'être résigné, par obéissance envers son oncle mourant, à s'attacher, pour le restant de ses jours, à cette jeune fille qu'il n'avait eu le temps ni d'étudier ni de connaître, il sentit tout à coup son coeur regimber devant l'obstacle qu'il prévoyait si peu. La valeur d'une femme dépend presque toujours du prix auquel elle semble s'estimer, même quand ce prix est tout moral.

La curiosité que sa résistance formelle--et évidemment si peu calculée--avait éveillée tourna peu à peu en intérêt. Entre autres suppositions, il se demanda si elle n'était pas enfant naturelle et si la crainte de voir rendue publique l'illégitimité de sa naissance n'avait pas exagéré ses scrupules. Elle les avait souvent entretenus du souvenir de son père, qui était si bon et qui lui fabriquait de petites brouettes tout exprès pour la traîner dedans; mais on aime tout autant que les autres les petits êtres qu'on a eus en dehors du mariage--quelquefois plus.

En revanche, elle n'avait jamais ou presque jamais fait allusion à sa mère. Il y avait là un point noir qu'il résolut d'éclaircir; car, pour lui comme pour son oncle, cette tache originelle n'eût été qu'un _impedimentum_ secondaire. Il lui eût, au contraire, su encore plus de gré de la rectitude de sa conduite.

Un soir donc, comme pour ne pas laisser tomber la causerie, il lui posa cette question:

--Est-ce que votre père était dévot?

--Oh! répondit-elle sans défiance, pas du tout. Il détestait les prêtres. Ce qu'il a eu de scènes parce qu'on voulait me faire faire ma première communion!

--Des scènes, avec qui?

--Eh bien! avec... maman, dit-elle, non sans quelque embarras; car le nom seul de sa mère évoquait pour elle le fantôme de Marsouillac.

--Alors, poursuivit Albert, ils se sont sans doute mariés civilement?

--Papa y tenait, expliqua-t-elle; mais il paraît que maman a dit qu'elle ne se marierait plutôt pas. Alors, il a cédé. Il était si bon!

--Ce qui ne l'a pas empêché de se marier civilement tout de même, insista le jeune homme. Vous savez bien qu'en France le mariage religieux ne compte pas et que si l'on n'a pas passé par la mairie, il n'y a rien de fait.

Cette explication ne tenait pas debout, l'Église n'ayant le droit d'enregistrer que les mariages déjà consacrés par l'officier de l'état civil. Mais Albert s'y prenait comme il pouvait pour obtenir des aveux.

--Bien entendu! répliqua Emmeline. Papa avait son acte de mariage et son acte de naissance dans un petit coffre. Je les ai retrouvés tous les deux après sa mort.

--Et où sont-ils maintenant?

--Ma foi, je ne sais plus trop, repartit la jeune fille, qui, en effet, aurait dû les avoir en sa possession, puisqu'elle s'était donnée comme orpheline de père et de mère. Elle ajouta: «Je crois qu'ils sont restés chez Mme Gandoin, ma patronne. Mais on peut toujours s'en faire délivrer une copie à la mairie du vingtième arrondissement.»

Si sa venue au monde avait été accompagnée de la moindre irrégularité, Emmeline n'aurait pas indiqué avec cette placidité l'endroit où il était si facile d'en acquérir la certitude. Là n'était donc pas la clef du mystère.

Force fut au jeune homme de s'occuper continuellement de cette petite sauvage, dans la maison de laquelle il vivait et qui le faisait marcher d'étonnement en étonnement. Elle reprit son train-train, sans paraître avoir prêté une importance trop considérable aux propositions dont elle venait d'être l'objet ou plutôt la victime et qu'elle sembla oublier au bout de quelques jours.

Ce fut alors qu'Albert, sevré d'amour par la fugue de sa petite et se voyant dédaigné par la femme honnête, après avoir été radicalement trompé par celle qui ne l'était pas, engendra une sorte de mélancolie à travers laquelle l'image d'Emmeline, qu'il voyait à chaque instant, se mit à tournoyer, même quand il ne la voyait pas.

Lorsqu'elle passait devant lui, en baissant ses grands yeux, dont le velours l'enveloppait tout entier, il la comparait à cette Milanaise cabalistique connue en peinture sous le nom de la Joconde. Sa taille, dont il s'était jusque-là borné à remarquer la finesse, lui paraissait maintenant serpentine et ondulante. Cette fille le troublait positivement. Quelle puissance de fée possédait-elle donc pour se permettre de se jouer d'un jeune homme qui aurait dû représenter pour elle ce que les princes des contes d'enfants représentent pour une gardeuse de moutons qu'ils rencontrent dans une forêt?

C'était la première fois qu'il la trouvait «désirable». Il attribua d'abord à un dépit irraisonné les modifications que subissaient peu à peu les jugements qu'il avait jusque-là portés sur elle. Bien qu'il eût son dernier examen de droit à passer, presque toujours son travail commencé s'achevait en rêveries; et comme il dessinait un peu, il se surprenait constamment à esquisser à la plume le profil d'Emmeline sur les marges de ses cahiers.

Il se disait:

--C'est Peau-d'Ane. Elle va se transfigurer un jour et nous apparaître les cheveux constellés de pierreries, en riant de la crédulité des naïfs qui l'avaient prise pour une pauvresse.

La tasse de bouillon que, sur le midi, elle apportait tous les jours à l'oncle faisait au neveu, qui la lui regardait verser, l'effet d'une boisson divine, et il comprenait à peine que la paralysie du malade n'y cédât pas instantanément.

Elle lui avait, selon le langage des étudiants, si inexorablement «remisé son fiacre» que lui reparler amour eût été piteux. Cependant, il conservait des doutes sur la sincérité de ses échappatoires. Il resta huit jours entiers sans livrer un pouce de fer, affectant des airs d'homme qui pense à tout excepté à ce vague projet de mariage. Il criait très haut, du corridor dans la cuisine:

--Vous savez, Annette, je ne viendrai pas dîner ce soir: je suis invité!

Il sortait à six heures, en cravate blanche, allait s'attabler tout seul dans un restaurant quelconque et rentrait vers les neuf heures et demie comme pour s'informer de l'état de son oncle. Il n'aurait pas mieux demandé que de s'asseoir à côté d'elle et de deviser comme naguère d'incidents plus ou moins futiles; mais il n'osait plus. Elle aurait cru qu'il faiblissait et il avait fait serment de mourir debout.

Un matin, cependant, il l'entendit appeler: «Monsieur Albert! monsieur Albert!» D'un bond il fut dans la chambre de son oncle, qui venait d'avoir une syncope. Emmeline le soutenait par les épaules et en courant à lui avait perdu son peigne, dont la chute avait ouvert les écluses à une cascade de cheveux châtain palissandre rebondissant un peu partout autour de sa tête et formant au-dessus de ses yeux noirs un bandeau avancé, dans l'ombre duquel ils fulguraient comme deux pointes d'acier.

Le vieux Dalombre revint à lui, et un oeuf à la coque qu'il avala d'un trait lui rendit un peu des forces qu'il épuisait chaque jour davantage par sa persistance à refuser à peu près toute nourriture.

Une heure après cette souleur, Emmeline était encore auprès de lui se contentant d'écarter de la main ses cheveux, quand ils la gênaient trop dans son service.

Albert la trouva si nature dans ce dévergondage de toilette qu'il lui dit au moment où, après avoir ramassé son peigne, elle levait les bras pour ramasser aussi sa chevelure:

--Ne vous recoiffez pas encore, voulez-vous? J'aimerais à vous dessiner comme vous êtes là.

--Je veux bien, fit Emmeline en s'asseyant et en cherchant d'elle-même une pose. Justement, j'ai toujours eu envie d'avoir mon portrait, mais un vrai portrait. On ne m'a jamais fait qu'une fois ma photographie.

--Et chez qui vous l'a-t-on faite? demanda Albert, qui rêvait déjà de s'en procurer une épreuve.

Mais Emmeline, à qui ce mot imprudent venait d'échapper, se rappela subitement dans quelles circonstances, dans quel atelier et en quelle compagnie elle avait offert sa tête à l'objectif. Elle se hâta de glisser sur cet épisode de sa vie, en laissant tomber négligemment cette phrase:

--Oh! c'était à la fête de Saint-Cloud, je crois. J'étais toute petite. Papa m'avait fait entrer chez un de ces photographes ambulants: vous savez.

Albert n'avait choisi le prétexte d'un portrait à essayer que pour être autorisé à rester en face d'elle un laps de temps appréciable. Il tailla plusieurs crayons, prit ses mesures, se leva pour lui replacer lui-même le bras dont l'attitude était forcée. Elle y allait bon jeu, bon argent, lui demandant toutes les deux minutes:

--Suis-je bien comme ça? Faut-il me placer plus de trois quarts?

Lui, la voyant tout à son personnage, plus familière et meilleure enfant que de coutume, se décida subitement à frapper un coup suprême. Tout en crayonnant avec une feinte attention, tantôt dardant les yeux sur elle, tantôt les fixant sur son papier, il lui dit du ton le moins apprêté et comme il lui aurait annoncé qu'il venait d'acheter un chapeau neuf:

--A propos: vous savez que je vais me marier!

Elle rompit sa pose et se mit à sauter sur sa chaise en battant des mains:

--Oh! quel bonheur! fit-elle.

Ce «oh! quel bonheur!» signifiait pour elle: Enfin, je n'aurai plus aux offres de M. Dalombre et de M. Albert à opposer des refus, qu'elle avait dû renoncer à justifier, tant ils étaient incompréhensibles. Elle fêtait ainsi sa délivrance et reprenait possession d'elle-même.

Mais cette exclamation prenait pour Albert, qui l'avait provoquée, un tout autre sens. Il n'y découvrait que celui-ci:

«Enfin, vous allez donc me laisser un peu tranquille!»

Il n'avait certes pas compté sur un évanouissement ou quelque scène de désespoir. Il ne s'était pas attendu à ce qu'elle s'écriât en se tordant les bras:

«Mais vous n'avez donc pas deviné que je vous aime et vous ne voyez pas que vous me percez le coeur!»

Néanmoins, cette explosion de joie lui parut passer la mesure. Il se contint pourtant et continua sans lâcher son crayon:

--Oui, j'épouse Mlle Humbertot.

--Comme vous faites bien! dit Emmeline. Elle est si gentille et si distinguée, et, avec ça, instruite et si bonne musicienne! C'est moi qui voudrais jouer du piano comme elle!

Albert n'eut pas la force d'en entendre davantage. Il se leva violemment, lança au milieu de la chambre le carton qui soutenait le papier sur lequel il dessinait, et sans avoir égard à son oncle, dont cette sortie pouvait interrompre le sommeil, il dit d'une voix rageuse à Emmeline stupéfaite:

--Vous n'avez ni coeur, ni âme, ni intelligence. Je ne me marie ni avec Mlle Humbertot ni avec personne. Je tenais à m'assurer du degré d'a...mitié qui vous attachait à mon oncle et à moi. Je suis fixé maintenant. Bonsoir!

Il saisit son chapeau d'une main tremblante et sortit comme un homme qui, ayant pris une résolution, n'attendait que l'occasion de l'exécuter. Le fait est qu'il n'avait rien résolu du tout et que, ne sachant quelle attitude garder après cet éclat, il éprouvait simplement le besoin d'aller respirer dehors.

Emmeline, toute confuse d'avoir donné dans ce grossier panneau, eut le pressentiment que l'heure des complications allait sonner. Il lui devenait excessivement difficile de se retrouver en face de ce jeune homme, qui lui avait répété sous toutes les formes: «Je vous aime!» et à qui elle avait en définitive répondu:

«Dieu! quel plaisir que vous me feriez si vous en épousiez une autre!»

Quitter la maison, elle ne le pouvait plus, puisque c'eût été tuer le pauvre paralytique, en tout et pour tout coupable d'attachement pour elle; rester, c'était s'exposer, de la part d'Albert, à des manifestations réitérées devant lesquelles elle finirait peut-être par perdre son sang-froid et défiler le chapelet des impossibilités auxquelles se heurtaient les plans formés par M. Dalombre et par lui.

Oui, plutôt que de lui apporter en ménage la tare qui faisait d'elle une pestiférée, elle avouerait tout et, au besoin, retournerait là d'où elle venait. Il n'avait pu l'avoir contre ses quarante ou cinquante mille livres de rentes, il l'aurait pour cent sous; mais il constaterait au moins qu'elle avait mieux aimé replonger dans la boue que de l'éclabousser, lui et son oncle, avec celle dont elle était déjà couverte.

C'était pour éviter cette effrayante alternative qu'elle se décida au compromis suivant: quand Albert serait là, elle resterait dans sa chambre, sans risquer même un pas dans les couloirs. Quand il n'y serait pas, elle irait occuper son poste auprès du malade.

Elle n'eut pas à expérimenter cette résolution, car Albert ne reparut pas le lendemain, non plus que le surlendemain, non plus que les quatre jours qui suivirent. Il se bornait à envoyer tous les matins chercher par un commissionnaire des nouvelles de son oncle.

Au bout de la semaine, comme s'il n'avait pu amasser que pour sept jours d'énergie, il fit sa rentrée rue de Berlin. Mais il était changé à ne pas le reconnaître. Annette, qui ne se piquait pas d'être physionomiste, s'écria pourtant malgré elle:

--Oh! comme M. Albert a les traits tirés!

L'amour est la plus fréquente et, certainement, la plus cruelle des maladies, puisqu'elle pousse à des transports au cerveau qui aboutissent quelquefois à l'assassinat ou au suicide. Et, pour comble d'infortune, c'est à qui rira le plus volontiers de ceux qui en sont atteints. Albert, de peur que ses camarades de l'École de droit ne devinassent son état morbide, s'était, d'un dimanche à l'autre, enfoui dans une petite chambre d'hôtel qu'il avait louée à la quinzaine, pensant vaguement qu'il ne l'habiterait pas plus longtemps et d'où il n'était guère sorti que pour aller prendre des repas infinitésimaux dans un obscur café.

Il ne mangeait pas et parlait tout seul, si bien que les garçons qui le servaient le regardaient en silence tenir des discours à son assiette presque toujours vide. Ce régime débilitant lui avait assez promptement creusé les joues pour qu'au retour de ce neveu non prodigue--car il n'avait jamais aussi peu dépensé de sa vie--tout le personnel de l'hôtel s'exclamât sur sa mauvaise mine.

Comme tout le monde, elle fut frappée de ses airs décomposés.

--C'était donc vrai? se dit-elle. Il m'aimait pour de bon. Ah! le malheureux!

Cette fois, il n'essaya de la prendre ni par les sentiments ni par la violence. Il se contentait de se promener de chambre en chambre, dans sa pâleur spectrale, l'évitant avec le même soin qu'il la poursuivait autrefois. C'était elle, maintenant, qui semblait le rechercher, comme pour lui faire comprendre qu'elle ne lui gardait pas rancune et qu'en dehors d'une question absolument spéciale, elle lui était toute dévouée.

Il s'enfermait souvent pendant des heures avec son oncle, et ressortait les yeux rouges.

Son appétit était tombé tellement au-dessous de rien qu'Annette était obligée de se fâcher pour lui faire avaler un potage. Emmeline avait recommandé à la Bretonne de lui fabriquer des consommés composés des ingrédients les plus nourrissants; et encore, pour en profiter, fallait-il qu'il les absorbât d'un trait comme une potion d'huile de foie de morue. S'il avait l'imprudence de s'interrompre dans sa dégustation, il reposait le bol à moitié plein et n'y touchait plus.

Ce qui affligea profondément Emmeline, ce fut le changement qu'elle ne tarda pas à remarquer dans l'attitude de M. Dalombre à son égard. Il se laissait passivement soigner, sans aucun de ces remerciements ou de ces sourires dont il était ordinairement si prodigue. Quand elle approchait du lit, il baissait ou détournait les yeux et affectait d'ignorer qu'elle fût là.

Elle avait tant soit peu compté sur le vieillard pour rappeler le jeune homme à la raison. Elle fut navrée de voir que ce dernier appui lui manquait. Jamais elle n'avait aimé et se faisait de l'amour l'image la plus saugrenue. Elle ne s'expliquait donc en rien ce que pouvait ressentir ce fils de famille, à qui il était si facile d'aller se distraire avec des amis, et qui se confinait dans une chambre contiguë à celle de son oncle, comme un prisonnier sur parole.

Elle plaignait Albert, comme on plaint un infortuné dont la tête déménage; mais elle s'étonnait vivement de la part de responsabilité que M. Dalombre, en possession, lui, de tout son bon sens, lui attribuait à elle dans ce dérangement cérébral. Est-ce que c'était de sa faute si Albert s'était ainsi toqué d'elle? le mot «toqué» lui paraissant le seul qui convînt pour qualifier un pareil état mental.

Cependant, les mines rébarbatives qui l'entouraient finirent par lui mettre au coeur un certain remords. On ne l'aurait pas traitée en coupable si, dans cette affaire, elle n'avait rien eu à se reprocher. Un jour que le vieux Dalombre, en recevant d'elle une tasse de tisane, lui avait lancé un regard dur aussitôt abaissé, elle lui entoura le cou de ses deux bras et lui dit toute en larmes:

--Monsieur Dalombre, ne me faites pas cette figure-là! Je vous jure que je ne suis pas une mauvaise fille.

--En attendant, répondit-il sèchement, vous êtes cause que ce pauvre Albert va tomber malade. On croirait vraiment que vous nous avez jeté un sort à tous.

Cette allusion, essentiellement bretonne, aux pratiques de la sorcellerie du moyen âge troubla considérablement Emmeline, qui craignit, en effet, d'avoir, par sa seule présence, endiablé cette honnête maison.

--Si cela est, dit-elle, je n'ai plus qu'à m'en aller.

--Ce serait inutile, Albert vous suivrait! riposta le paralytique. A cette heure, il n'y a plus qu'à laisser aller les choses.

--Mais, monsieur Dalombre, demanda-t-elle avec une candeur qui eût fait sourire tout autre qu'un homme aussi inquiet, comment expliquez-vous qu'il se soit imaginé de m'aimer comme ça, sans motif? Nous avons vécu ensemble ici près d'un an sans qu'il ait seulement fait attention à moi. Je ne suis pas plus belle que je n'étais l'année passée. Ce serait plutôt le contraire.

--Ces phénomènes-là ne s'expliquent pas, fit le vieillard. C'est moi qui ai eu tort de lui parler de vous si obstinément. Votre entêtement a fait le reste. Il ne vous aimait pas; il vous aime. Voilà tout.

Et il tourna la tête du côté du mur pour mettre fin à une conversation qui lui était évidemment des plus pénibles.

--Je ne peux pourtant pas devenir leur mauvais génie, pensa-t-elle. Eh bien! tant pis!

Voici à quel projet elle s'arrêta: puisqu'Albert l'aimait à ce point qu'il était incapable de vivre sans elle; que cet amour, enfin, prenait tous les caractères de l'aliénation mentale, elle ne serait pas sa femme, elle se résignerait à être sa maîtresse. Au moins, ce qu'elle en ferait, ce serait pour le bien, non pour le mal. Un de plus, un de moins, est-ce que ça comptait pour elle? D'ailleurs, elle leur devait bien ce sacrifice-là. Seulement, elle le supplierait de n'en pas souffler mot à son oncle. Non: aux yeux de ce brave et digne homme, elle tenait à rester une honnête fille. Avec les moindres précautions, il n'y verrait que du feu, puisqu'il ne quittait pas son lit et que, selon toute apparence il ne le quitterait que pour entrer dans un autre d'où, alors, il ne sortirait plus.

Est-ce que, du reste, M. Albert n'était pas un garçon des plus distingués? Elle aurait été trop heureuse là-bas de n'être en rapport qu'avec des jeunes gens comme celui-là. Il serait étrange qu'elle se montrât maintenant si difficile.

Elle se rabaissait ainsi volontairement, afin de se donner le courage d'arracher tout à coup le manteau d'honorabilité qui la couvrait et qui faisait tout son bonheur, en même temps qu'il avait fait son salut. Elle retournait d'elle-même au bagne d'où elle s'était évadée, car, dans l'amour, elle ne distinguait nettement que la prostitution, et celle à laquelle elle se contraignait, pour être clandestine, n'en était pas moins honteuse.

--Oh! se dit-elle, c'est horrible! si je ne veux pas être une ingrate et une coquine, il faut que je redevienne une salope!

Et la preuve de dévouement qu'elle se décidait à donner à ses sauveurs était d'autant plus cruelle que, certainement, personne ne lui en saurait gré.

Après avoir creusé, mûri, travaillé et passé au crible cette solution, elle reconnut qu'elle n'en avait aucune autre à opposer. Elle dit: «Allons!» comme quelqu'un qui se prépare à sauter un fossé sans savoir s'il atteindra l'autre bord ou s'il tombera au beau milieu du bourbier.

De même que Judith avait revêtu ses plus riches vêtements pour se rendre au camp d'Holopherne, elle pressa l'achèvement d'une petite robe à raies blanches et mauves, dont le corsage à revers s'évasait à la Charlotte Corday. L'encolure, échancrée jusqu'aux premières blancheurs du dos, lui dégageait le derrière de la tête, que surplombait le réseau massif de ses cheveux.