La Mal'aria: Etude Sociale

Part 8

Chapter 83,838 wordsPublic domain

C'était par la brusquerie qu'elle prenait maintenant son malade, car le médecin lui avait soigneusement recommandé de ne pas le laisser se démoraliser. Il ne se démoralisait pas, mais il tenait à ne pas se laisser surprendre par la catastrophe. Un matin, il demanda un notaire, pria Emmeline de les enfermer en tête-à-tête et d'aller elle-même s'étendre sur son lit, pendant une heure ou deux; car, la nuit précédente, elle n'avait pas fermé l'oeil.

Cet homme noir, à la mine plaintive, apparut à l'ignorante jeune fille comme l'ange de la mort: un ange décoré avec des favoris grisonnants. Il resta longtemps avec le vieux Dalombre, qui le fit reconduire par Emmeline et la rappela ensuite à son chevet, comme s'il avait plus que jamais besoin de l'avoir auprès de lui.

--Ça va mieux, dit-il, quand elle lui revint, mais je n'ai encore fait que la moitié de ma besogne.

De quelle besogne parlait-il, et en quoi consistait cette autre moitié qui lui restait à accomplir? Elle ne s'en doutait même pas et ne cherchait pas autrement à s'en enquérir. Elle se disait que les valétudinaires ont des lubies, et elle lui passait ses notaires, comme elle lui eût passé le caprice d'un fruit ou d'un gâteau dont il eût exprimé l'envie.

Cependant, Albert, averti par les docteurs qui avaient été appelés en consultation, n'osait presque plus s'éloigner; car, afin de se donner de la marge et de ne pas être trop brusquement démentis par l'événement, ils avaient pronostiqué que le vieillard pouvait aussi bien vivre encore six mois que mourir d'un instant à l'autre. Cette prophétie peu compromettante avait néanmoins suffi pour tenir constamment la maison en alerte. Le jeune homme élut presque définitivement domicile dans la chambre du premier, qui avait remplacé pour lui celle où Emmeline était installée et qu'il lui avait officiellement abandonnée.

On craignait que la paralysie ne montât tout à coup à la gorge; et, pour ne pas tuer la jeune fille, qui quelquefois dormait debout ou assise, il la relayait dans ses veilles nocturnes. Souvent aussi ils veillaient ensemble, car elle avait toujours cette appréhension qu'il ne sût pas s'y prendre pour retourner le moribond sur son matelas.

L'hiver était venu. Ils se réfugiaient tous deux chacun dans un angle de la cheminée, s'enfonçant presque dans l'âtre pour se réchauffer, car rien ne donne aussi froid que le sommeil. Ils causaient alors tout bas pour ne pas réveiller le paralytique, qui de temps en temps leur disait du fond de son oreiller:

--Parlez plus haut: ça me distrait!

Il se défendait énergiquement, le vieil homme. Un soir, on se répétait: C'est fini! et le lendemain matin on était tout étonné de le retrouver plus gaillard que la veille. C'est pourquoi Annette répétait invariablement à tous ceux du quartier qui lui demandaient des nouvelles:

--Il a des hauts et des bas.

Comme il était en hausse, il profita d'un moment où Emmeline était allée dans sa chambre se passer un linge mouillé sur la figure, pour prier Albert d'aller mettre le verrou afin qu'elle n'entendît rien de ce qui allait se dire.

Le jeune homme devina que quelque chose de grave se préparait. Il alla fermer le verrou, puis revint auprès de son oncle.

--Veux-tu que je meure content? demanda alors celui-ci.

--Oh! mon oncle, mon bon oncle, s'écria Albert, pourquoi parles-tu toujours de mourir?

--Veux-tu que je meure content? réitéra le vieux Dalombre. Oui, tu le veux, n'est-ce pas? Eh bien, écoute-moi:

«Je te laisse toute ma fortune, peut-être plus considérable que tu ne la supposes; mais j'ai tenu à léguer à Emmeline cette maison, qui est devenue la sienne et dont nous n'avons pas le droit de la chasser. Qu'en penses-tu, Albert?

--Je te remercie pour elle et pour moi, mon cher oncle, dit le jeune homme avec effusion. Cette donation règle tout, car ce qu'elle acceptera de ta main, elle ne l'aurait certainement pas accepté de la mienne. Tu sais comme elle est fière! Elle a toujours peur qu'on ne la prenne pour une accapareuse.

--C'est précisément ce qui m'inquiète, poursuivit le vieillard. Elle est capable, le jour de ma mort, de faire sa malle et de s'enfuir, sous prétexte qu'il ne lui serait pas permis de vivre sous le même toit qu'un garçon de ton âge. En outre, elle refusera sans doute de te priver d'une partie de ce qu'elle considérera comme t'appartenant.

--Ça, c'est bien possible! appuya Albert.

--T'imagines-tu, reprit M. Dalombre, la pauvre petite retournant dans un magasin, à trimer douze heures par jour, pour toute récompense de l'admirable dévouement qu'elle m'a montré depuis tant de mois déjà. Non, je n'emporterai pas ce remords-là.

--Je te comprends, dit le jeune homme. Si tu lui faisais tout de suite cadeau de la maison?

--Après les lettres infâmes que sa présence ici a déjà provoquées, ce serait du beau! Toute la rue crierait qu'elle est ta maîtresse... ou la mienne, ajouta-t-il avec un sourire pénible.

--Que faire alors? demanda Albert.

--Une chose à laquelle j'ai pensé depuis quelque temps déjà, mon enfant. As-tu jamais rencontré sur ta route une créature plus désintéressée, plus aimante, plus simple et plus douce?

--Non, bien sûr.

--En ce cas, pourquoi chercher ailleurs? Elle a bientôt dix-huit ans, tu en as bientôt vingt-quatre. Ce n'est pas une fille sans dot, puisqu'elle apportera à son mari un immeuble qui m'a parbleu bien coûté près de deux cent mille francs. Me comprends-tu, Albert? Ce serait une bonne façon de faire cesser les cancans et les injures anonymes.

Albert, qui n'avait jamais pensé à se marier, n'avait pu songer à épouser Emmeline. Il ressentait pour elle un profond attachement. Elle l'avait tant de fois remplacé auprès de son pauvre oncle! Il est certain qu'elle avait des yeux extraordinaires, des dents de perles et que si, avec le repos et le sommeil qu'elle s'était refusés jusque-là, elle prenait le parti d'engraisser un peu, elle ferait une femme charmante. Toutefois, la proposition que soumettait ainsi à brûle-pourpoint le moribond l'avait complètement ahuri.

--Tu me prends tout à fait à l'improviste, dit-il; tout ce que je peux t'affirmer, c'est que je suis prêt à tout pour te faire plaisir.

--C'est cela; réfléchis, mon cher Albert, je ne t'impose rien; seulement, j'aurais été on ne peut plus heureux de l'appeler ma nièce.

A ce moment, Emmeline secoua le bouton de la porte qu'elle était loin de croire fermée au verrou. Elle s'escrimait sur la serrure, dans laquelle elle tournait et retournait la clef. Albert alla ouvrir discrètement, comme si ce bruit eût troublé la somnolence du bonhomme. Elle rentra alors sur la pointe du pied et pencha sa tête sur celle du vieillard; elle le regarda, convaincue qu'il dormait; car, à sa vue, il avait vite fermé les yeux, comme un enfant pris en flagrant délit de désobéissance.

Le jeune homme, extrêmement gêné, prétexta une visite et sortit d'un trait. Quinze jours se passèrent sans qu'il eût soufflé mot à son oncle du plan que celui-ci avait démasqué. Après ces deux semaines, probablement consacrées aux plus sérieuses méditations, il s'approcha du vieux malade et lui dit résolument:

--Tu as raison: je ne trouverai jamais mieux, et puisque tu le désires, j'accepte!

M. Dalombre eut un sursaut de joie, tant il avait conscience de faire à la fois le bonheur des deux seuls êtres qui lui restassent à aimer.

--Le sait-elle? demanda-t-il.

--Non, répondit Albert. C'est à toi de lui répéter ce que tu m'as dit. D'abord, qui prouve qu'elle voudra de moi?

--Tu plaisantes, fit le vieillard redevenu presque gai. On refuse de l'argent, mais on ne refuse pas un mari.

--Alors, charge-toi de me faire agréer. Mais, franchement, elle a jusqu'à présent fait si peu attention à moi qu'elle ne doit guère savoir, à cette heure, si je lui plais ou si je ne lui plais pas.

--Oh! sois tranquille. Je suis sûr d'avance qu'elle ne demandera pas quinze jours de réflexion.

Le neveu quitta son oncle sur ces mots. Il se croisa en sortant avec Emmeline qui commençait à remarquer chez le jeune homme un certain embarras, dont elle était à cent lieues de pressentir les motifs. Les apartés entre lui et M. Dalombre lui semblaient aussi depuis quelque temps tant soit peu mystérieux. Mais ils étaient vraisemblablement nécessités par des affaires de famille qui ne la regardaient pas et auxquelles se rattachait sans doute l'apparition de ce notaire qui l'avait si fort effrayée.

X

LA FIANCÉE RÉCALCITRANTE

Comme elle n'était pas dans le complot, elle continuait son métier aussi discrètement et simplement que par le passé. Albert l'observait avec l'intention secrète de la surprendre en état de coquetterie ou simplement de distraction féminine. Le paralytique, après les préoccupations qui venaient de l'assaillir, était retombé plus bas que jamais, et n'avait pas encore retrouvé la force nécessaire pour soutenir l'assaut d'une discussion comme celle qu'il avait résolu d'engager avec Emmeline. Albert avait promis à son oncle d'obéir à ses volontés, qu'on pouvait, vu son état, considérer comme les dernières. Mais de cette décision était née l'impatience de connaître l'accueil que ferait Emmeline à une proposition aussi inattendue pour elle. Il se tenait à l'écart sans oser lui adresser la parole, ni même la regarder en face.

Il était si froid et si embarrassé devant elle qu'Emmeline s'imagina l'avoir fâché, soit par un mot dit plus haut que l'autre, soit par un manquement à ce qu'elle regardait comme son service obligatoire. Elle se reprochait déjà les deux heures de sommeil qu'elle prélevait sur chaque nuit, lorsqu'Albert lui demanda d'une voix un peu tremblante:

--Si vous voulez, mademoiselle, je veillerai ce soir avec vous, pour vous relayer s'il le faut, car vous vous exténuez. Vous allez tomber malade à votre tour.

--Oh! répondit-elle, je ne suis pas fatiguée du tout. Je dors dans un fauteuil aussi bien que dans un lit, et au moins, quand M. Dalombre a besoin de moi, je suis toute prête.

--Enfin, permettez-vous que je vous tienne un peu compagnie? Nous causerons, souligna-t-il.

--Mais, monsieur, dit-elle sans défiance aucune, j'en serai très contente. Je vais prier Annette de faire un bon feu.

Le jeune homme ne doutait pas qu'elle ne sautât avec la plus vive reconnaissance sur ce projet d'union qui allait lui tomber du ciel. Peut-être eût-il opposé aux voeux de son oncle mourant une résistance un peu plus vive, s'il n'avait été lui-même, depuis quelque temps, en proie à une mélancolie d'ailleurs suffisamment motivée. Sa jolie petite maîtresse, que les façons distinguées de M. Dalombre neveu avaient d'abord séduite, avait fini par s'en lasser. Elle était habituée à recevoir, au moins deux fois par semaine, des assiettes à la tête, et ce manque de vaisselle cassée lui pesait. Aussi venait-elle de quitter brusquement le domicile illégitime pour demander à un garçon tailleur aux jambes tordues et au nez écrasé ces satisfactions dont elle était sevrée.

En trouvant un beau jour le nid vide, Albert avait eu un mouvement comme pour s'arracher les cheveux, ne pouvant arracher ceux de l'évadée. Puis, il avait réfléchi que plus ou moins de cheveux qui lui resteraient ne rendrait pas les femmes plus fidèles. Alors, dans l'espèce de désorientement qui suit d'ordinaire ces mésaventures si fréquentes dans la vie des jeunes gens, comme aussi et peut-être davantage dans celle des hommes âgés, il avait embrassé comme une suprême consolation l'idée du mariage avec une jeune fille dont l'honnêteté le dédommagerait des trahisons perpétuelles contre lesquelles il saisissait l'occasion de réagir.

Mais il ne se pressait pas outre mesure de prendre ce grand parti, se disant qu'Emmeline serait toujours là et qu'elle ne pouvait lui échapper.

Aussi est-ce avec une certaine désinvolture, dans la certitude où il était d'être accueilli par des larmes de joie, qu'après un moment de silence, il lui dit, après s'être assis en face d'elle, dans le coin de cheminée qu'il avait adopté:

--Mademoiselle Emmeline, est-ce que vous n'avez jamais pensé à vous marier?

Si elle n'avait pas eu peur de jeter dans cette pièce silencieuse une note trop bruyamment gaie, elle aurait certainement éclaté de rire.

--Moi, me marier, fit-elle; et avec qui? A moins que ce ne soit avec Moricaud!

Moricaud était un gros chat noir qui avait pris Emmeline en affection et aimait à faire sur ses genoux des sommes prolongés.

--Vous riez de cela comme si vous étiez une enfant, reprit Albert. Mais vous avez dix-huit ans bientôt, et on arrive si vite à dix-neuf et à vingt qu'il faudrait peut-être vous occuper un peu de votre avenir. Bien entendu, nous ne vous abandonnerons pas; mais enfin, vous n'avez pas l'intention de coiffer sainte Catherine, je suppose, ajouta-t-il du même ton enjoué qu'elle paraissait avoir adopté au début de cette conversation dont, évidemment, la gravité lui échappait.

Elle retomba pourtant dans son sérieux habituel et dit comme pour briser là:

--J'ai bien d'autres choses à faire qu'à m'occuper de ces niaiseries. Du reste, ce serait joli de ma part d'abandonner votre pauvre oncle dans ce moment-ci.

Albert attrapa au bond cette balle inespérée.

--Mais, dit-il, j'ai la conviction que mon oncle serait le premier à vous conseiller de chercher une situation qui vous mît à l'abri des ennuis qu'une jeune fille seule est exposée à rencontrer constamment dans son chemin.

--Votre oncle? interrogea-t-elle avec inquiétude. Il a donc assez de moi qu'il voudrait me voir quitter cette maison-ci pour une autre?

--Dieu! répliqua Albert en riant à son tour, comme vous êtes farouche! Mon oncle vous aime comme... tout le monde vous aime ici, et c'est précisément pour que nous ne nous quittions jamais ni les uns ni les autres qu'il serait on ne peut plus heureux de vous savoir irrévocablement casée.

Emmeline ouvrit les yeux d'une femme qui n'a pas compris; car, lorsque les femmes ne comprennent pas, elles ouvrent les yeux: ce qui ne leur fait généralement pas comprendre davantage.

--Eh bien! oui, reprit Albert. Si mon oncle m'aime comme son neveu, il vous aime comme sa fille: ce qui fait que vous êtes ma cousine. Or entre cousine et cousin la loi ne défend pas le mariage.

Emmeline se leva brusquement, puis elle retomba assise. Pourquoi cette plaisanterie, et à quel propos M. Albert prenait-il avec elle ce ton subitement blessant? Car ce mot: «entre cousine et cousin la loi ne défend pas le mariage», lui sonna dans l'oreille comme une proposition libertine, qui la glaça des pieds à la tête. Aurait-il donc appris par hasard quelque chose, et se croyait-il en droit de ne plus se gêner avec elle? Ces colloques mystérieux avec le vieux Dalombre, ces moments de gêne faisant place tout à coup à des familiarités aussi déplacées qu'inattendues: oui, c'était cela. Il savait tout. A moins que cette attaque hardie ne fût qu'une épreuve destinée à éclaircir des soupçons encore indéterminés.

En tout cas, si c'était un piège, elle se garderait d'y tomber. Le froid qui lui était monté au coeur se refléta sur sa figure, au point qu'Albert resta bloqué dans sa chaise, ne sachant s'il devait battre en retraite ou continuer à avancer.

Emmeline, très inquiète et profondément intriguée par ce brusque changement d'allures, voulut en avoir le coeur net. Elle se rappela les fausses candeurs de Mlle Brigitte lorsque quelqu'un jetait dans la conversation une phrase à double entente, et, tout en faisant de son mieux pour les imiter, elle demanda:

--Dans quel but me dites-vous ces choses-là, monsieur? Je sais que votre bon oncle a un peu d'attachement pour moi. Je le lui rends bien, allez! Mais je suis sûre que son amitié vient de ce qu'il me croit une fille sérieuse et non une diseuse de bêtises.

--Mais moi non plus, je ne suis pas un diseur de bêtises, repartit Albert, et c'est parce que je vous ai toujours considérée aussi comme très sérieuse que je vous ai parlé sérieusement.

--Alors, fit-elle en essayant de rire, c'est sérieusement que vous m'appelez votre cousine?

--Je vous ai donné ce titre-là parce que je tenais à vous convaincre que nous vous regardons, mon oncle et moi, comme étant déjà de la famille, fit observer le jeune homme, n'osant pas encore mettre les points sur les _i_.

--Comment, déjà? Qu'entendez-vous par déjà? interrogea-t-elle.

Il jugea qu'il avait assez louvoyé et, se levant à son tour, il marcha droit au lit du malade qui, la tête haussée sur ses oreillers dressés presque verticalement, se tenait allongé sous ses draps, comme une statue étendue sur une tombe, dans son suaire de marbre. M. Dalombre, bien qu'ayant les yeux grands ouverts, semblait n'avoir rien vu ni rien entendu.

--Mon oncle, lui cria Albert, je t'en prie, répète-lui, à cette méchante fille, que c'est ta volonté expresse qu'elle soit ma femme; sans quoi elle affectera toujours de ne pas savoir ce qu'on lui veut.

--Oui, Emmeline, dit le vieillard, dont les lèvres seules se décidèrent à bouger, oui, c'est mon désir le plus cher avant de mourir. Le hasard a bien fait les choses; il a amené chez nous une femme qui n'a peut-être pas sa pareille au monde. J'espère que vous n'allez pas attrister mes derniers jours par un refus.

Elle fut prise d'un tremblement et s'empourpra d'une rougeur qui lui monta jusqu'à la racine des cheveux. Elle eut, sous les paroles du brave homme qui l'avait sauvée et qui complétait ainsi son sauvetage, la sensation d'une voleuse prise, aux magasins du Louvre, en flagrant délit de soustraction d'un coupon d'étoffe. Elle, épouser M. Albert Dalombre, pour remercier l'oncle de l'avoir arrachée de l'ignominie! Acquitter de cette monnaie la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée envers cet homme intègre, qui s'imaginait, en mourant, ne lui léguer que le bien-être et qui lui léguait l'honneur et la réhabilitation! Et elle le laisserait, en retour, léguer inconsciemment à son neveu une honte qui n'aurait plus de fin: oh! ça, non, par exemple! Elle aimerait mieux aller chercher au bureau de M. Heurteloup un duplicata de sa carte et la clouer elle-même à la porte de l'hôtel.

Le coup droit sous lequel elle avait bondi lui était entré si avant dans le coeur, le danger était si pressant et si terrible qu'elle n'éprouva pas le plus petit chatouillement d'amour-propre à la pensée de l'impression qu'elle avait produite sur ce jeune homme riche, intelligent, probablement plein d'avenir et qui l'avait ainsi distinguée dans sa camisole de garde-malade et dans son emploi de fabricante de potions. Elle ne vit de cette aventure que le côté fatal. On l'invitait à verser à boire à un ami, quand elle savait que le vin était empoisonné. Eh bien! non: on l'accuserait d'avoir été tout ce qu'on voudra, mais elle ne serait jamais une empoisonneuse.

Elle s'approcha du vieillard, lui saisit la main droite, sur laquelle elle inclina son front après l'avoir tenue longtemps collée sur ses lèvres. Enfin, la tempête intérieure qui la bouleversait se fondit en larmes qui tombèrent toutes chaudes sur la main moite du paralysé. Quand elle eut bien pleuré et bien sangloté, elle releva sa tête toute balafrée par les ruisseaux qui lui tombaient des yeux et ne dit que ces mots, scandés par de gros soupirs qui lui soulevaient la poitrine et lui tordaient la bouche:

--Monsieur Albert, voulez-vous achever de veiller votre oncle, cette nuit? Je serais bien heureuse si vous me permettiez de rentrer dans ma chambre.

Et, sans attendre cette permission qu'elle sollicitait, elle gagna la porte d'un pas hâtif et disparut dans l'ombre du corridor, laissant l'oncle et le neveu tout remués par cette scène de tendresse qui se terminait par une scène de larmes.

Ils se consultèrent du regard; puis Albert vint coller son oreille à la serrure de la chambre où Emmeline était allée se tapir. Au bout de quelques minutes, il revint auprès du lit.

--Elle pleure encore, dit-il.

--Attendons! répondit le vieillard. La pauvre enfant est tellement nerveuse qu'elle n'a pu supporter la commotion.

Le lendemain, elle reparut au chevet de son malade. Elle semblait très abattue et les boursouflures de ses paupières étaient telles que ses yeux en avaient comme diminué de moitié.

Vers midi, quand Albert descendit de sa chambre pour embrasser son oncle, Emmeline crut devoir prévenir toute nouvelle tentative.

--Je ne suis ici que pour le soigner, fit-elle en le lui montrant. Promettez-moi de ne penser à personne autre que lui tant qu'il ne sera pas sur pied.

C'était assez habilement renvoyer à une date indéfinie la réalisation des projets énoncés la veille, car ni l'un ni l'autre n'ignoraient que le vieux Dalombre ne se remettrait jamais.

Le jeune homme fut moins blessé que surpris de ce parti pris de l'éliminer. Il n'était pas assez amoureux pour ne pas apprécier en plein sang-froid la situation qui lui était faite. Emmeline n'était rien: pas même une ouvrière: une apprentie. Elle ne se doutait évidemment pas qu'elle hériterait sous peu, hélas! d'une maison où elle était entrée mourante et dénuée de tout. A supposer qu'elle fût obligée de la quitter, étant restée près d'un an sans travailler de son état de modiste, elle tombait dans une misère dont il était impossible de prévoir le dénouement.

Eh bien! malgré cette affreuse perspective à laquelle il avait opposé la plus brillante sécurité pour l'avenir, un nom, des relations qu'elle avait le droit de rêver aussi étendues et aussi distinguées que possible; une fortune qui l'autoriserait à la satisfaction de toutes ces fantaisies qui sont aux besoins réels des femmes ce que l'argent de poche est au budget des hommes, elle répondait par un refus qu'elle noyait dans des pleurs, mais à la signification duquel il n'était pas assez bête pour se tromper.

Lui, le jeune homme du monde, avec ses vingt-quatre ans, ses yeux bleus et ses cheveux blonds; lui surtout l'unique héritier d'un oncle à forte succession, il était blackboulé par une modiste de dix-sept ans et demi, qui, en tout cas, avait dû, selon toutes probabilités, accorder à la reconnaissance ce qu'elle eût hésité à accepter pour le compte de son coeur.

Il n'y aurait eu à ces dédains incompréhensibles qu'une explication logique: l'amour d'Emmeline pour un autre. Dans ce cas fréquent, toutes les boutades se justifient d'elles-mêmes. Une marchande de légumes aime un mitron. Un jeune étranger, beau, noble et millionnaire, la demande en mariage; elle l'envoie promener et épouse son mitron deux mois plus tard. On ne peut que s'incliner devant ces dénouements, produits par un hypnotisme spécial. Mais Emmeline n'aimait personne. Une femme, si en possession qu'elle soit d'elle-même, ne garde pas son secret dix mois sans que rien, absolument rien, en transpire. Elle n'était sortie que trois fois depuis son arrivée dans l'hôtel et elle n'était pas restée dehors un quart d'heure chaque fois.

Jamais elle n'avait reçu de lettres, sauf la missive anonyme dont on n'avait pu déterminer nettement la provenance. Sa résolution de ne pas s'appeler Mme Dalombre aurait eu une base dans l'antipathie qu'il lui inspirait peut-être. Mais, au contraire, il s'était, dès leurs premières entrevues, établi entre eux ce courant sympathique et cet échange de familiarités qu'en dehors des couches sociales d'où ils sortent la jeunesse détermine chez deux êtres qui se retrouvent à la même table et au même foyer.

Si, au lieu de l'oncle, c'eût été lui, le malade, il était sûr qu'elle se fût dévouée avec la même persévérance. A quel sentiment quintessencié, à quel sublimé de délicatesse fallait-il donc attribuer une décision qui démolissait tous les plans posthumes du vieux Dalombre et chagrinait, jusque dans la mort, cet homme de bien qu'elle entourait de tant de sollicitude?