La Mal'aria: Etude Sociale

Part 7

Chapter 73,857 wordsPublic domain

--En effet, c'est odieux! disait Mme Humbertot en rentrant au salon où Brigitte, immobile entre les bras d'un fauteuil, lisait attentivement dans la _Revue des Deux Mondes_ un article de soixante-douze pages sur l'avenir de la presqu'île des Balkans.

Elle avait hâte de s'en aller, car elle brûlait de tout savoir. Sa mère lui expliqua l'affaire de la lettre, qu'elle lui récita en ayant soin d'en éloigner les passages libertins, et lui détailla l'exaspération de M. Dalombre qui, au reçu de cette ordure, avait failli tomber d'un coup de sang. Il paraît que, justement, cet obus avait éclaté sur la maison en présence de M. Albert, qui se trouvait par hasard chez son oncle. Tous deux s'étaient exténués à découvrir l'auteur de cette lâcheté; mais ils n'avaient aucun indice.

--Et la jeune fille, sait-elle comment on la traite dans le quartier? demanda Brigitte.

--Ils se sont bien gardés de lui montrer cette lettre anonyme. Elle aurait fait ses paquets tout de suite.

--En effet, fit observer Mlle Humbertot, le seul moyen de faire taire la calomnie, c'était de s'en aller. Et tu crois que M. Dalombre la gardera quand même?

--C'est ce qu'il m'a affirmé, répliqua Mme Humbertot. Il dit que cette demoiselle Emmeline est un ange et qu'il n'est pas homme à céder aux scélérats qui la poursuivent ainsi de leur haine, sans autre motif que de faire le mal; car, à son âge, ne sortant jamais et ne connaissant personne, il est impossible qu'elle ait des ennemis.

Brigitte s'aperçut qu'elle avait frappé à côté. Du moment où les Dalombre ne se croyaient pas assez compromis pour se débarrasser d'Emmeline, la combinaison échouait: attendu que mieux que personne, ils étaient sûrs que leur protégée n'avait perdu aucun droit au respect de tous. La lettre était maladroite. Brigitte réfléchit qu'elle aurait dû raconter aux maîtres que cette orpheline, pour laquelle ils ne trouvaient pas de piédestaux assez élevés, avait une intrigue avec quelque domestique de la maison: Pierre, le cocher, par exemple. Ces insinuations-là sont toujours bonnes, étant aussi difficiles à démentir qu'à prouver.

Maintenant, il était trop tard. Une seconde lettre, soit au vieillard, soit au jeune homme, n'aurait plus la moindre portée. Il ne restait même pas la ressource de la carte postale, qui passe de main en main et que tout le monde peut lire, depuis le facteur qui la remet à la concierge jusqu'à la concierge qui la remet au locataire, après l'avoir promenée sous les yeux de toutes les bonnes d'alentour, de l'épicier, de la blanchisseuse et même de la propriétaire.

L'hôtel n'était habité que par l'ancien armateur. Le facteur jetait la correspondance dans une boîte extérieure clouée à la porte, et qu'Annette vidait tous les matins et tous les soirs. Or elle ne savait pas lire.

Brigitte se mordit les lèvres, comprenant qu'elle n'était parvenue, en réalité, qu'à redoubler la sympathie des Dalombre pour Emmeline, qui, déjà victime d'une tentative d'assassinat, était aujourd'hui assassinée dans son honneur.

Tout à coup, elle se frappa le front: Mon Dieu! qu'elle était bête! Il fallait qu'elle eût perdu tout sang-froid pour ne pas avoir deviné sur-le-champ la marche à suivre! Ce n'était ni à l'oncle ni au neveu: c'était à Emmeline même qu'il était indispensable d'écrire. Puisque sa délicatesse était telle qu'à l'énoncé des soupçons qui pesaient sur elle, cette magnanime jeune fille ne resterait pas une heure de plus dans l'hôtel, on allait la mettre à l'épreuve.

Sa mère n'avait pas encore fini de lui dérouler les impressions qu'avait éprouvées le vieux Dalombre à la lecture de cette accusation révoltante, qu'elle combinait déjà sa nouvelle lettre, y entassant les blessures les plus cruelles pour l'amour-propre d'une jeune fille.

Sans désemparer, elle alla à son petit bureau et y traça le brouillon suivant, se réservant, s'il y avait lieu, de le modifier en le mettant au net:

Mademoiselle,

Il est inutile de vous trémousser comme vous le faites pour plaire à un homme qui ne veut de vous à aucun prix. M. Albert Dalombre aime les femmes grasses; et tant que vous serez plate comme une latte, avec des bras comme deux aunes de boudin blanc, vous n'aurez rien à espérer.

Du reste, il disait dernièrement devant moi à plusieurs de ses amies: «A-t-elle l'air godiche, cette pauvre Emmeline, avec ses deux grands yeux noirs, qu'elle ouvre continuellement comme des portes cochères! Elle crève d'envie de m'avoir, mais elle ne m'aura pas.» A bon entendeur, salut!

S... de G...

Cette fois, l'écriture, qu'elle avait penchée en arrière pour M. Dalombre, fut penchée en avant, et le papier où elle recopia ce gracieux avertissement fut acheté chez le fournisseur de plusieurs têtes couronnées. Mlle Humbertot calcula que si Emmeline diagnostiquait la main d'une femme dans ces impertinences, ce monogramme «S... de G...» lui laisserait l'idée d'une grande et riche cocotte, contre laquelle toute lutte eût été ridiculement téméraire de la part d'une pauvresse sans feu ni lieu autres que ceux dont elle bénéficiait, grâce à la charité d'un vieillard.

Elle confia, cette fois, son petit carré de papier à un bureau de poste du faubourg Saint-Honoré. Elle avait un moment projeté de le faire remettre en mains propres par quelque domestique en grande livrée, qui serait descendu d'un landau qu'elle aurait loué spécialement chez Brion. Mais cette complication avait des côtés périlleux. Elle se résigna à y renoncer.

--Ça devait arriver: il y avait déjà trop longtemps que j'étais heureuse, se dit Emmeline après avoir comme avalé d'un coup d'oeil cette lettre fielleuse. Comment la persécution était-elle venue l'assaillir au fond de cette retraite, où elle avait tant de raisons de se croire complètement ignorée? Elle ne pouvait le comprendre; mais elle accepta cette nouvelle mésaventure comme un événement fatal toujours suspendu sur sa tête et dont le fil qui le retenait s'était rompu tout à coup.

Elle ne tenta pas de regimber. A quoi lui eût servi de se débattre dans l'étau qui l'étouffait? Ou, en effet, M. Albert avait d'elle cette opinion déplorable qu'elle tournait autour de lui; et comme elle n'y avait jamais songé le moins du monde, c'était à la détestable éducation qu'elle avait reçue et aux milieux ignobles où elle avait traîné qu'elle devait les mauvaises manières qui avaient trompé M. Albert sur ses intentions. Ou l'auteur de la lettre anonyme mentait grossièrement, et il n'avait pas forgé aussi minutieusement cette perfidie pour abandonner la proie contre laquelle elle était dirigée. Du moment où quelqu'un s'accrochait ainsi à elle, son passé serait bien vite percé à jour; car, dans son trouble, elle s'imaginait lire entre les lignes des menaces de révélations qui ne s'y trouvaient pas.

En tout cas, c'était fini. Elle ne reparaîtrait de sa vie devant le neveu et elle ne reverrait l'oncle que pour lui adresser ses adieux et ses remerciements. Mais elle commençait si bien à s'accoutumer à cette existence paisible et à cette maison où elle n'avait à répondre qu'à de bonnes paroles! Elle eut un déchirement et, tout en arpentant sa chambre dans toute sa longueur, elle ne put retenir ce cri, qui ressemblait à une invocation à ses tortionnaires inconnus:

«Non! c'est trop! c'est trop!»

L'heure du dîner avait sonné. Le potage était sur la table. Annette vint chercher Emmeline, qui avait perdu toute notion du temps. Elle s'excusa sur une violente migraine et fit prier M. Dalombre de vouloir bien dîner sans elle. Mais le vieillard ne crut pas à ce mal de tête dont elle n'avait aucun symptôme une heure auparavant. Il entra précipitamment dans la chambre et, surprenant Emmeline tout en larmes, il se planta devant elle et la regarda fixement entre les yeux:

--Vous avez fouillé dans mes tiroirs et lu la lettre que je ne sais quel misérable m'a écrite à votre sujet? dit-il d'un ton impérieux qu'elle ne lui connaissait guère.

--Moi! fit-elle, je vous jure que non, monsieur. Est-il possible: on vous a donc écrit aussi?

Cet «aussi» indiquait suffisamment que l'attaque s'était produite des deux côtés.

--Répondez-moi, mon enfant, insista le vieillard. Vous savez à quel point nous vous aimons. Moi, je vais vous parler à coeur ouvert: j'ai reçu, en présence d'Albert, un papier ignoble où vous et nous étions pris salement à partie. Le saviez-vous?

--Non! dit Emmeline.

--Alors, pourquoi pleurez-vous? Il vous est donc arrivé également quelque chose?

--Oui, répondit-elle. J'ai reçu à mon tour une lettre abominable, où l'on m'accuse de choses si vilaines que je ne peux plus rester un instant de plus chez vous. Je pleurais parce qu'il faut que je m'en aille et que je ne peux pas m'habituer à cette idée-là.

--Donnez-moi la lettre! dit M. Dalombre.

--Non, je vous en prie, fit Emmeline. D'ailleurs, elle n'insulte que moi. Il n'y est pas question de vous.

Mais il tenait à comparer les écritures. Pour la première fois, il lui ordonna d'obéir. Elle allait s'exécuter--car, en somme, pour elle, ce vieillard était un père à qui elle était presque tenue de tout confier--quand un violent coup de sonnette retentit. C'était Albert qui était en retard et qui arrivait au galop pour dîner. La salle à manger était déserte, et au milieu de la table un potage déjà froid mettait aux parois de la soupière des plaques de graisse figée.

Il poussa la porte, derrière laquelle il entendait discuter et se trouva dans la chambre d'Emmeline qui se tenait la tête basse devant M. Dalombre interloqué et tremblant.

--Ah çà! que se passe-t-il donc? demanda le jeune homme.

--Ce qui se passe? répondit M. Dalombre; le voici: Emmeline a reçu, comme nous, sa petite lettre anonyme. Je ne sais pas ce qu'on y a mis; mais elle refuse de me la montrer.

--Le drôle qui a écrit ces ordures ne mérite guère qu'on lise sa prose, en effet, répliqua Albert. Que Mlle Emmeline jette au feu ces ignominies. Nous en ferons autant de notre côté, et le polisson en sera pour ses frais de calomnie.

--Tu es dans le vrai, appuya le vieillard. Nous sommes bien bons de nous occuper de ces saletés, qui sont encore plus bêtes que méchantes! Tiens! voilà ce que j'aurais dû en faire tout de suite.

Et, tirant de la poche de sa longue houppelande la «composition» de Mlle Humbertot, il la déchira en seize morceaux qu'il froissa dans sa main et jeta dans la cheminée.

--Allons, faites-en autant! dit Albert à Emmeline.

Elle avait maintenant la certitude que ses protecteurs ne s'étaient en rien prêtés à cette machination, puisqu'eux-mêmes avaient été visés par le calomniateur anonyme.

--Vous avez raison! dit-elle. Et, remettant la lettre à M. Dalombre, elle ajouta: Tenez, déchirez-la vous-même.

C'était donner au vieillard l'autorisation de la lire. Il n'en profita pas, et, la roulant fiévreusement en boule, il envoya la seconde dénonciation rejoindre la première.

Non seulement il ne pouvait plus être question de séparation, mais l'absurde calomnie dans laquelle on les avait enserrés tous les trois créait entre eux une sorte de solidarité dans un but de défense mutuelle. Cependant, de quel serpent sortait cette bave? Après s'être promenés sur diverses têtes, les soupçons s'arrêtèrent sur une jeune ouvrière en couture qui était venue deux ou trois fois procéder à l'essayage d'une robe commandée pour Emmeline.

L'innocente créature, à qui l'aventure de l'attaque nocturne avait été racontée, s'était simplement laissée aller à dire, tout en épinglant une manche trop large:

--Vous avez eu joliment de la chance de tomber sur d'aussi bonnes gens!

On supposa que la jalousie était pour quelque chose dans ce compliment: on partit de là. Le style des deux lettres n'était pas celui d'une couturière, il est vrai. On en conclut qu'elle avait chargé un de ses amoureux de cette vilaine besogne: ce qui faisait d'elle à la fois une diffamatrice et une coureuse.

Mme Humbertot connut seule et cette histoire et son dénouement, qu'elle transmit, mot pour mot, à sa fille, sans oublier de mentionner les preuves morales qui planaient sur la petite ouvrière.

--Ça ne m'étonne pas, conclut négligemment Brigitte; ces filles du peuple sont dévorées par l'envie!

IX

LE PARALYSÉ

Cet incident jeta un peu de contrainte entre Albert et Emmeline. En revanche, il développa la pitié du vieux Dalombre pour cette pauvre enfant que les haines humaines poursuivaient déjà. Il constata avec admiration le peu de rancune qu'elle montrait contre l'auteur de la vilenie à la suite de laquelle elle avait été sur le point de quitter la maison. Il tenait d'autant plus à la société de cette jeune fille si inoffensive que des fauteurs de machinations et de mensonges avaient essayé de l'éloigner de lui.

Elle l'aidait aussi à oublier, ou plutôt à se remémorer sa Léonie, qu'il retrouvait parfois en elle, en vertu du principe de l'éternel féminin. Le soir, il la priait de lui lire ses journaux, moins pour savoir ce qui s'était passé à la Chambre ou dans les conseils de l'Élysée, dont le résultat l'intéressait peu, que pour entendre sa voix jeune et regarder s'agiter ses lèvres sur ses dents blanches et fraîches comme des sorbets.

Élevé dans le rigorisme vendéen et bas-breton, le vieux Nantais s'était reproché à plusieurs reprises d'avoir laissé les yeux de cette vierge s'égarer sur des faits divers et des chroniques de tribunaux, dont la teneur pouvait jeter dans son esprit les ferments d'une curiosité inavouable. C'est pourquoi il avait pris l'habitude de ne pas la laisser aller plus loin que la première page, généralement consacrée à la politique. Il avait trié, pour elle, dans sa bibliothèque, une série de livres plus ou moins couronnés par l'Académie. Il avait longtemps hésité à y comprendre deux volumes de Jules Sandeau: _Mademoiselle de la Seiglière_ et _Sacs et Parchemins_. Ce qui l'avait déterminé à les y insérer, c'était cette réflexion:

«Si elle y rencontre une phrase scabreuse, elle ne la comprendra pas.»

Car, par un phénomène particulier, Emmeline, qui des choses de l'amour ne connaissait que les corvées les plus répugnantes, éprouvait pour ce qui fait d'ordinaire le fond des conversations un dégoût presque invincible. Elle admettait tout au plus _Paul et Virginie_, chez qui la tendresse a des apparences de fraternité.

Jamais les sentiments n'étaient assez édulcorés pour elle. Aussi, même sans parti pris de jouer l'ignorance auprès de son hôte, elle éloignait instinctivement de ses causeries tout ce qui était de nature à lui rappeler ce qu'elle aurait tant voulu extirper radicalement de sa mémoire. De là un langage dont la chasteté imposait le respect, même à Mlle Humbertot, qui aurait donné tout au monde pour parvenir à jouer aussi merveilleusement l'indifférence en matière masculine.

L'ancien armateur, qui depuis quelques semaines avait grand'peine à marcher, se réveilla, un matin, les jambes molles comme du caoutchouc. Il gagna le plus vivement possible un fauteuil, s'y affaissa et ne s'en releva plus. La paralysie s'était abattue sur lui et le tenait du genou à la cheville.

Les médecins s'épuisèrent en révulsifs et en réactifs: tout ce qu'ils obtinrent, ce fut, selon eux, d'enrayer le mal; car, lorsque la science n'a pu détourner de vous une fièvre typhoïde, elle prétend que si vous ne l'aviez pas à temps appelée à votre secours, vous n'évitiez certainement pas une fluxion de poitrine.

Emmeline trouva là l'occasion de rendre à son sauveur tout ce qu'elle lui devait. Elle s'installa garde-malade, ne le quittant plus le jour, se relevant la nuit et aidant à le porter dans son lit quand il avait passé quelques heures dans son fauteuil.

L'esprit du vieillard était resté lucide, quoiqu'il parlât de moins en moins. Seulement, ses yeux la cherchaient toujours, et il n'aurait pas mangé un morceau de pain qu'elle ne lui eût coupé.

Elle s'efforçait de le remonter en lui répétant du matin au soir:

--Ce sont des rhumatismes. Les rhumatismes, c'est très drôle: ça change de place, ça voyage. Aujourd'hui, vous les avez dans les jambes; demain, vous les aurez dans les bras, puis dans les épaules; enfin, un beau jour, ils s'en iront tout à fait.

Mais ces rhumatismes ne changeaient pas de place, et le malade ne pouvait pas en changer non plus. Elle lui demandait de temps en temps:

--Souffrez-vous?

S'il disait: oui, elle répondait:

--Tant mieux, c'est une preuve que vos jambes ne sont pas mortes!

S'il disait: non, elle s'écriait joyeusement:

--Vous voyez bien que vous allez mieux, puisque les douleurs ont cessé!

Mais bientôt le bonhomme ne se «sentit plus», comme on dit vulgairement. Les cuisses et ensuite le ventre lui-même devinrent inertes. Ses mains se mirent à trembler. Elle fut contrainte de le laver et de l'éponger comme un enfant, un gros enfant qui pesait lourd, car elle était quelquefois réduite à le soulever de son fauteuil, à la force de ses petits bras. Elle appelait alors à son aide la Bretonne, qui les trouva un jour tous les deux les quatre fers en l'air, Emmeline ayant glissé sur le parquet avec son fardeau.

Annette, avec la dureté non pas de coeur, mais de sensations particulières aux femmes de la campagne, n'avait retenu de cette chute que le côté pittoresque, et elle la raconta presque en riant à M. Albert, qui venait maintenant tous les jours s'informer du degré d'affaissement où était tombé son pauvre oncle.

Emmeline était toute gênée de ce récit, humiliant pour sa dignité.

--Ne vous défendez pas, mademoiselle, dit le jeune homme d'une voix pénétrée. C'est à votre admirable dévouement que vous êtes redevable de tous ces ennuis-là. Je me demande comment vous pouvez y tenir.

--Bien sûr! fit-elle simplement, je n'irai pas abandonner votre oncle dans l'état où il est. D'abord, il ne connaît que moi. Ah! il ferait une belle vie, si on lui donnait une autre personne pour le soigner!

Les Humbertot, prévoyant une fin prochaine et comprenant que, le propriétaire mort, la propriété se fermerait définitivement pour elles, n'envoyaient plus que de loin en loin prendre des nouvelles du paralytique. Elles avaient, au début de la crise, risqué deux ou trois visites; mais Mlle Brigitte avait déclaré que la vue de ce vieillard--presque tombé en enfance--lui faisait trop de mal; qu'elle n'avait pas la force de supporter ces spectacles-là, et elle avait déconseillé à sa mère de revenir.

En réalité, la seule vue qui l'eût froissée, c'était celle d'Emmeline, assise au chevet du vieil armateur, qui n'avait de regards que pour elle et se cramponnait à cette frêle jeune fille, comme on se cramponne à l'espoir de vivre.

--En voilà une qui tourne autour des héritages! avait dit Brigitte en sortant de la maison de la rue de Berlin où, de ce jour-là, elle résolut de ne plus mettre les pieds.

Le lit du malade était à «deux faces», expression impropre, qui signifie qu'un lit est à deux côtés, avançant droit dans la chambre. Albert s'asseyait parfois, une demi-heure durant, du côté opposé à celui qu'avait adopté Emmeline, et tous deux regardaient soit dormir, soit respirer le vieillard, qui leur souriait de son mieux, tantôt à droite, tantôt à gauche.

Un jour, il murmura à l'oreille de son neveu, en lui désignant son infirmière occupée à rattacher les embrasses des rideaux:

--Je t'avais bien dit que c'était un ange!

Ce qui bouleversait toutes les idées que ses fréquentations du quartier latin avaient implantées dans la tête d'Albert, c'était le manque absolu de coquetterie qui distinguait Emmeline, non pas seulement des jeunes, mais même des vieilles femmes. A la plus légère plainte partie de la chambre à coucher du patient, elle sautait à bas de son lit et prenait juste le temps d'enfiler ses pantoufles. Elle se présentait à tous et à tout moment les cheveux dans les yeux, son chignon de travers, en camisole et en jupon, sans songer à rectifier ce désordre en passant devant la glace de la cheminée.

Que le neveu fût là, qu'il n'y fût pas, elle remplissait auprès de l'oncle tous les devoirs dont elle avait pris la charge, préparant des sinapismes destinés à faire descendre aux pieds glacés du vieillard le sang qui n'y descendait pas; elle posait de ses mains ces emplâtres, prête à tout, dégoûtée de rien, courant à la cuisine, grimpant quatre à quatre l'escalier, sans voir personne et sans savoir si on la regardait.

Ce détachement des êtres et des objets extérieurs doublait le prix de ces soins que les femmes refusent rarement à ceux qui les réclament, mais dans lesquels elles mettent presque toujours un fond de prétention qui en dénature le but et en amoindrit la portée. Beaucoup de mondaines se font faire des toilettes pour veiller les malades, comme elles en ont pour aller à une soirée dansante. Au lieu d'être décolletés, leurs corsages sont montants et elles remplacent à leurs oreilles les boutons de diamants par des parures en jais noir.

Presque tous les soirs, elle priait Annette de lui servir son dîner dans la pièce même où somnolait M. Dalombre, et elle plaçait bravement son assiette sur le marbre de la table de nuit, mangeant dans la buée de cataplasmes, de chloroforme, d'eau sédative et d'éther au milieu de laquelle elle s'était accoutumée à respirer.

Albert, quoiqu'il aimât tendrement son oncle, qui n'avait cessé d'être pour lui le meilleur des pères, n'avait pas le courage de rester plus de vingt minutes dans cette atmosphère d'odeurs aussi écoeurantes que multiples. Or il y avait déjà quinze grands jours et autant de nuits--lesquelles comptaient double--que la jeune fille s'était clouée volontairement à l'acajou de ce lit, qu'elle ne quittait même plus pour aller prendre ses repas.

Cette claustration durait depuis trois mois quand le vieillard, tout fier d'avoir pu sucer un os de côtelette, tira son bras hors du lit et l'étendit jusqu'à Emmeline, dont il saisit la main droite comme pour être sûr qu'elle ne lui échapperait pas:

--Je ne suis pas un imbécile, lui dit-il d'un ton très calme, mais très décisif, je sais bien que je serai mort avant peu.

--Mais non! mais c'est absurde! s'écria-t-elle; vous voyez bien que les forces vous reviennent, puisque vous parlez et que vous gesticulez comme un jeune homme.

--Enfin! reprit M. Dalombre, supposons que je disparaisse demain, que deviendriez-vous?

Emmeline retira sa main avec colère, comme s'il ne lui posait cette question que pour la contrarier. Elle répliqua, en haussant les épaules:

--En voilà une idée! On dirait que nous n'avons pas le temps de penser à tout cela. Il ne s'agit pas de moi, il s'agit de vous. Bien sûr que vous disparaîtrez un jour, mais moi aussi je disparaîtrai. Nous disparaîtrons tous.

--Répondez, continua-t-il, et répondez sérieusement. Admettons que demain je vende cette maison; où iriez-vous?

--Je ne me le suis jamais demandé, fit-elle. J'irais n'importe où. Je trouverais toujours bien à me placer.

--Et si vous ne trouviez pas de place, car vous n'avez pas un sou vaillant?

--Bien sûr que je ne suis pas riche; mais je ne suis pas bien exigeante non plus. D'ailleurs, insista-t-elle, je ne suis pas près de quitter d'ici, car vous aurez encore longtemps besoin de moi, même quand vous serez en convalescence.

Elle ne songeait dans ces réponses qu'à éloigner de l'esprit du vieillard l'idée de la mort. Mais ce dérivatif n'empêchait pas celui-ci de revenir à son questionnaire, et elle dut finir par avouer que, lui parti, elle retomberait sur le pavé sans argent, sans famille et sans appui; car, naturellement, la première chose qu'elle ferait serait de sortir de l'hôtel où elle n'aurait plus rien à faire.

--C'est bien! conclut-il, je saurai bien m'arranger pour que vous n'en sortiez pas.

Elle ne prêta aucune attention à cette dernière phrase et lui ferma la bouche en lui faisant observer qu'il se fatiguait en conversations inutiles. Il ferait bien mieux de dormir que de s'amuser à se faire des monstres des moindres choses. Si on se croyait mort chaque fois qu'on a des douleurs dans les genoux, on ne serait pas tranquille un instant.