Part 4
Le _Perroquet bleu_, que l'extrême modicité de ses prix mettait à la portée de tous, n'était guère fréquenté que par une société d'élégance douteuse. Un soir, elle vit s'asseoir à une table de l'estaminet où les femmes venaient pousser les hommes à la consommation, trois jeunes gens qui lui parurent être des étudiants, bien que l'un d'eux eût pour coiffure un chapeau de feutre gris, à bords tourmentés et pour vêtement un costume d'atelier en ratine solitaire à côtes.
Après s'être fait servir un verre de grenadine, qu'il fit semblant de porter à ses lèvres, il promenait ses grands yeux bleus sur les groupes où les filles étaient mêlées aux consommateurs.
--As-tu ton affaire? lui demanda un de ses deux camarades, un petit blond, déjà chauve.
--Non: tout ça ne me va pas, répondit le jeune homme. Richard m'avait pourtant assuré que je trouverais là ce que je cherche.
Trois ou quatre femmes, qui guettaient les arrivants pour les rançonner, s'abattirent immédiatement sur ces visiteurs distingués dont les mains blanches les attiraient. Ce fut un choeur de sollicitations:
--Paye-moi un cassis!
--Paye-moi une cerise!
--Paye-moi un madère!
Et, sans attendre les ordres, le garçon du café apporta les trois breuvages demandés.
Mais le jeune homme au feutre gris continuait son inspection:
--Tiens! Gérald! ce doit être celle-là! fit observer l'autre camarade, un grand diable imberbe, avec de longs cheveux châtains qui ruisselaient le long de ses tempes; et il indiqua Emmeline debout près de la fenêtre à carreaux dépolis.
--Oui, probablement! fit le jeune homme en lui faisant signe d'approcher.
Elle se fraya un chemin entre plusieurs tables encombrées et, toujours debout, elle attendit qu'on l'utilisât.
--Assieds-toi donc, dit, en lui tendant un escabeau, celui qu'on avait appelé Gérald. Emmeline s'assit, avec le sourire spécifié par la patronne, un sourire qui était dans le contrat.
--Maintenant, que veux-tu prendre? fit le jeune homme.
--Rien! dit-elle, ou bien un peu de sirop.
--Si tu n'es pas dégoûtée, bois dans mon verre, je n'y ai pas touché.
Elle posa le verre devant elle sans y toucher non plus. Le jeune homme la dévisageait, se rejetant en arrière pour mieux l'analyser dans son ensemble.
--Tiens-toi un peu de trois quarts! lui dit-il, en lui inclinant légèrement avec sa main la tête sur l'épaule gauche.
--Est-ce que tu veux la tirer en portrait? demanda une des filles attablées.
--Ce serait bien le type! fit remarquer le jeune homme à ses deux amis. Seulement, vous ne trouvez pas qu'elle ressemble tout à fait, avec ses immenses yeux noirs et son teint pâle, à la malade du tableau d'Hébert: la _Mal'aria_. On répéterait partout que je l'ai servilement copiée.
--Tu as raison! s'écria le petit blond. Je cherchais qui elle me rappelait: c'est absolument la _Mal'aria_.
--Tiens! la Mal'aria: c'est un nom que j'aimerais bien, dit bêtement une des buveuses, qui commençait à se fatiguer de celui d'Olga, dont on l'avait affublée à ses débuts sur les planches du _Perroquet bleu_.
Justement Emmeline n'avait pas encore adopté de sobriquet, et depuis déjà huit jours qu'elle habitait la maison, elle n'était connue que sous celui de la «nouvelle» ou la «petiote». Dans leur ignorance totale du mouvement artistique, ses camarades de travail prirent ce mot «Mal'aria» pour un diminutif de Maria. Le jeune homme au feutre gris la fit asseoir à sa table et lui expliqua gentiment, sans aucune des expressions ayant cours au _Perroquet bleu_, qu'il n'y était pas venu pour s'amuser; qu'il était peintre et qu'ayant dans la tête le plan d'un tableau où il aurait à représenter une jeune fille phtisique étendue dans un fauteuil, il avait cherché un modèle qui eût de grands yeux comme ouverts sur cet inconnu qu'on appelle la mort; qu'un de ses amis, s'étant un soir passé la fantaisie d'aller rôder dans les établissements bizarres du quartier, l'avait aperçue assise à une table avec son petit air rêveur et ennuyé, et qu'il la lui avait indiquée comme rendant merveilleusement la physionomie dont il avait besoin pour son personnage. Si elle voulait venir poser chez lui, il la payerait cinq francs la séance en échange d'une besogne infiniment moins fatigante que celle à laquelle elle était journellement condamnée.
C'était la première fois, depuis son installation chez la Coffard, qu'on parlait à Emmeline sur ce ton amical. Poser chez un peintre, c'était déjà pour elle presque un relèvement. Elle aurait été bien heureuse de se donner cette distraction. Puis, on ne sait pas: peut-être le hasard serait-il venu à son aide. En changeant de milieu, on trouve parfois à changer de condition. Malheureusement, l'assentiment de la patronne était indispensable et il était éminemment problématique. En effet, quand le peintre, ayant mandé la Coffard à sa table, entama la question d'une après-midi que la Mal'aria viendrait passer dans son atelier, l'ancienne institutrice poussa les hauts cris:
Ah! bien oui! pour qu'on lui détournât sa pensionnaire! Les peintres, elle les connaissait. Ils lui fourreraient dans la cervelle des idées de grandeur. Une fois qu'elle aurait son portrait au Salon, elle se croirait la première moutardière du pape. Il n'y aurait plus moyen de la faire obéir. Non, non: pas de ça, Lisette!
Quand elle avait dit: Pas de ça, Lisette! il n'y avait plus à y revenir. Emmeline fut navrée. Le peintre n'insista pas, et comme il se levait pour partir, elle tira de sa poche sa photographie, qu'un «artiste» des alentours était venu l'avant-veille lui faire à elle comme aux autres, dans le café même, un matin que le jour se tamisait favorablement à travers les carreaux dépolis. Naturellement, la patronne, qui avait sa remise, avait marqué au compte de chaque femme un prix triple de celui que le photographe avait demandé. Mais toutes s'étaient jetées avec un tel empressement sur cet adorateur du soleil, qu'il y aurait eu, de la part de la dame du lieu, par trop de naïveté à ne pas exploiter cet enthousiasme.
Emmeline, les larmes aux yeux, remit, accompagnée d'une dédicace, son image au jeune peintre, puisqu'il ne lui était pas permis de lui prêter sa personne. Celui-ci partit. Pendant toute une semaine elle espéra le revoir; mais il ne revint pas, et cette aventure assombrit encore pour elle un avenir déjà si nébuleux.
Alors, le spleen l'envahit. Ses joues se creusèrent, ses yeux s'agrandirent démesurément. L'atmosphère de liqueurs fortes et de fumée de tabac où elle avait été transplantée la serrait à la gorge, au point d'arrêter les bouchées au passage. Elle tombait en langueur et le fantôme libérateur du suicide commençait à flotter devant elle.
C'est à ce moment que l'apparition de l'être chenu et eczemateux, aux exigences duquel on voulait la soumettre, avait déterminé une crise de dégoût à laquelle elle avait, à tous risques, mis fin par une évasion.
V
L'ENQUÊTE
Après s'être abattue sur l'angle de soutènement de l'hôtel de la rue de Berlin, Emmeline était restée figée dans un froid cataleptique, qui ne lui enlevait qu'une partie de ses facultés. Ses bras étaient inertes et ses lèvres ne pouvaient plus s'ouvrir pour laisser passer les sons, mais elle se rendait un certain compte du remue-ménage dont elle était l'objet. Cependant, elle crut à une hallucination, lorsqu'en rouvrant les yeux elle se vit au chaud dans un grand lit dressé de champ dans une chambre à coucher de style Louis XVI dont tous les meubles, peints en blanc avec filet d'or, donnaient à la pièce un aspect tout à fait virginal.
Autour d'elle délibéraient un homme d'âge en robe de chambre de laine bleue, un monsieur vêtu de noir, cravaté de blanc et sur la boutonnière duquel saillissait une rondelle d'officier de la Légion d'honneur. Une grosse femme dont un bonnet de linge enserrait le dépeignage s'actionnait avec une serviette mouillée à détacher du cuir chevelu de la jeune fille des caillots de sang empâtés dans des caillots de boue. C'était cette opération qui, vraisemblablement, l'avait réveillée ou plutôt désévanouie.
Elle avait ouvert les yeux, elle les referma comme pour continuer son rêve; mais le monsieur à la rondelle rouge lui souleva les paupières d'un doigt énergique; ce qui la força à se secouer.
--Êtes-vous en état de parler? lui demanda-t-il.
Elle roula la tête sur l'oreiller pour faire signe que non. Peu à peu, cependant, les objets et les gens qui l'entouraient prenaient pour elle une forme plus précise.
Bien que coupés par de nombreuses solutions de continuité, ses souvenirs lui revenaient. Elle se rappela sa fuite par la fenêtre de la maison du boulevard de la Chapelle, et par induction en conclut qu'elle avait été recueillie: car il était invraisemblable que ce coquet ameublement fût celui d'une casemate de prison.
--Je vais lui faire du thé! répétait la vieille femme, en renouant sous son menton son bonnet de linge, dont ses cheveux gris avaient rompu les digues.
--Un peu de bouillon vaudrait mieux, fit l'homme décoré, que la malade jugea être un médecin, pour en avoir déjà vu, dans des endroits moins somptueux, pour des constatations d'une autre nature.
Dans cet échange de propos entre ceux qui la veillaient, elle comprit qu'elle était depuis deux jours dans cette léthargie d'où elle venait de sortir. Elle ne connaissait aucune des personnes qui lui avaient ouvert leur maison, et personne de la maison ne la connaissait. Quand son cerveau eut à peu près repris son assiette, ce mot du docteur: «Êtes-vous en état de parler?» lui revint le premier à la mémoire. Si elle s'avisait de dire:
«Maintenant, interrogez-moi!»
à sa première réponse, on la rejetterait sans plus d'informations sur le trottoir où on l'avait ramassée sanglante et transie. Si elle voulait rester, il fallait bien mentir. Aussi, même quand elle eut la force de répondre à des questions, elle continua à faire la muette, se réservant, selon la tournure que prendrait l'événement, soit de tout dire, soit de tout cacher.
Les couvertures qu'on avait accumulées et les boules d'eau chaude qu'on lui remettait incessamment aux pieds l'avaient désengourdie. Sa blessure de la tête, amortie par la chevelure, n'aurait offert de gravité qu'en cas de lésion interne. Elle n'en résolut pas moins de prolonger jusqu'au lendemain matin son mutisme affecté, afin de se garder la nuit pour demander secours à son imagination.
Ce n'était pas qu'elle préméditât de tromper la confiance de ces inconnus, qui avaient l'air si bon; mais elle serait morte de honte plutôt que de leur faire cette déclaration déchirante:
«Celle que vous avez sauvée de la police et probablement de la mort est une malheureuse qui venait de s'échapper du _Perroquet bleu_.»
Voici, conséquemment, à quel parti elle s'arrêta: tout en mettant en avant une imposture quelconque, elle attendrait qu'elle fût matériellement capable de faire un pas pour guetter une porte ouverte et prendre sa volée. De cette façon, les habitants de l'hôtel de la rue de Berlin ignoreraient toujours à quelle abandonnée ils avaient prodigué leurs soins. Elle s'excuserait auprès d'eux par une petite lettre signée d'un nom en l'air et ils n'entendraient plus parler d'elle. C'était là une façon bien cavalière de leur témoigner sa gratitude. Mais les circonstances ne lui en permettaient pas d'autre.
Il n'était guère plus de sept heures du matin quand la vieille Annette vint, sur la pointe de ses pantoufles, savoir de ses nouvelles. Emmeline, étendue sur le dos, dans le lit, combinait, les yeux tout ouverts.
--Eh bien! on dirait que ça va mieux! demanda la bonne.
--Bien mieux, et je vous remercie mille fois, dit-elle, devinant qu'un plus long silence deviendrait suspect.
--Ah! tant mieux! fit Annette; M. Dalombre et M. Albert vont être joliment contents.
Emmeline profita des dispositions loquaces de la servante pour interroger la première.
--Chez qui suis-je donc? dit-elle.
Annette, tout en changeant la boule qui s'était refroidie, se fit un plaisir de lui apprendre, avec toute sorte de parenthèses, où elle introduisait des personnages inutiles au récit, que M. Dalombre, le vieux en robe de chambre qui assistait à la consultation du médecin, était l'oncle de M. Albert, un jeune homme qui logeait de «l'autre côté de l'eau», car il faisait son droit, mais qui dînait presque tous les jours rue de Berlin, où il avait sa chambre, dans laquelle elle avait été transportée provisoirement le soir où on l'avait trouvée comme morte.
Puis, s'interrompant, Annette demanda, avec l'empressement d'une femme qui tient à être renseignée avant tout le monde:
--Où diable alliez-vous à une heure pareille, ma chère demoiselle, et qui vous a mise dans cet état-là?
Il fallait vaincre ou mourir. Emmeline répondit:
--Je revenais de mon travail. Nous avions veillé très tard pour de l'ouvrage pressé... J'ai été attaquée dans la rue par un homme qui m'a lancée contre la grille de l'hôtel, après m'avoir arraché mon chapeau et pris mon porte-monnaie.
--Ah! pauvre petite! Comme vos parents doivent être inquiets depuis deux jours! Nous allons vite aller les avertir.
--Je suis orpheline, répliqua vivement Emmeline. Mon père et ma mère sont morts depuis déjà longtemps.
--Comment! à votre âge, vous logez toute seule?
--Non! je couchais chez ma patronne.
--En ce cas, fit judicieusement observer Annette, pourquoi étiez-vous ainsi dehors à une heure indue?... et il pleuvait!
--Oui, balbutia Emmeline près de défaillir, car elle commençait à patauger dans ses mensonges, j'avais reconduit avec un parapluie une petite ouvrière qui n'avait qu'une petite robe de toile et qui aurait été trempée jusqu'aux os.
--Y avait de quoi lui faire attraper une fluxion de poitrine, appuya la vieille bonne.
--Et puis, insista Emmeline, cette petite avait peur si tard dans les rues, et c'est quand je revenais de la mettre à sa porte--vous pensez si je courais pour regagner le magasin--que j'ai été attaquée et dévalisée par un grand diable! ah! haut comme d'ici au plafond... Il me semble que je le vois encore.
--Alors, reprit l'impitoyable Annette, il faut que Pierre aille tout de suite rassurer votre patronne qui doit être dans un joli tourment. Où demeure-t-elle?... qu'on y coure!
--Nous avons un peu trop causé. Je crois que je vais me trouver mal, murmura Emmeline, n'ayant d'autre ressource qu'une syncope pour clore le chapitre de ces révélations fantaisistes.
--Ah! mon Dieu! en effet, comme elle est pâle! s'exclama la bonne. Attendez! je vais vous faire respirer un peu de vinaigre.
Et elle courut à la cuisine, pendant que la blessée se disait, dans un découragement mortel:
«A quoi servent ces inventions puisqu'avant une heure, tous, ici, sauront la vérité?»
A fin de tenir ce calice éloigné d'elle le plus longtemps possible, elle feignit de retomber dans une sorte de coma, que M. Dalombre reprocha durement à Annette d'avoir provoqué par sa curiosité fatigante. Cette saboulade retint la langue de la vieille bonne jusqu'à cinq heures du soir. Elle se présenta alors de nouveau, un bol de bouillon à la main, au chevet d'Emmeline, dont l'estomac commençait à crier la faim.
Comme elle s'était remise sur son séant pour absorber ce consommé réconfortant, le médecin entra. L'entaille de la tête se refermait déjà. La pleurésie semblait évitée. Il lui demanda si elle souffrait de quelque douleur interne, à la suite des coups portés par l'agresseur. Emmeline indiqua son pied, dont l'enflure avait échappé à l'examen du docteur. Il lui mania pendant plusieurs minutes le bas de la jambe à la faire crier; puis, aidé d'Annette qu'il prit comme aide-major, il opéra sur les muscles la pression nécessaire pour les remettre en place.
Une foulure n'étant pas de beaucoup moins difficile à réduire qu'une fracture, c'était au moins quinze nouveaux jours de repos imposés à la patiente. Elle avait espéré pouvoir détaler avant les révélations suprêmes. Or il était invraisemblable que le voile qui obscurcissait encore son passé ne tombât pas en quinze jours. Elle se verrait pendant ces deux semaines sous le coup d'avanies auxquelles il ne lui serait même pas permis de se dérober. Avoir été accueillie comme une naufragée et devenir ensuite un objet de dégoût pour ce vieillard qui l'avait installée avec tant de bonté dans une chambre toute reluisante, pour cette vieille servante qui croyait si candidement porter du thé et du bouillon à la victime d'un malfaiteur! Non: elle ne supporterait pas un pareil déchirement. Elle allait demander à son hôte de la faire immédiatement transporter à l'hôpital le plus voisin.
Elle ouvrait la bouche pour formuler cette proposition quand le domestique annonça:
«M. le commissaire de police!»
Son sang ne fit qu'un tour, selon l'expression usitée au _Perroquet bleu_, pour exprimer le comble de l'épouvante. Il n'y avait pas à en douter: la Coffard avait dénoncé sa fuite à ses bons amis les agents, qui s'étaient mis en chasse et l'avaient dépistée. A ce mot «police», si redouté là-bas, elle vit danser devant ses yeux la salle du bureau des moeurs avec sa rangée de bancs éclopés, la face gouailleuse du chef de bureau Heurteloup, et elle eut sur son front l'impression d'un fer rouge qui y aurait marqué l'ignominieux état civil dont elle s'était dépouillée à tous risques.
Elle se planta désespérément les doigts dans les cheveux, convaincue que ce magistrat de l'ordre policier allait se jeter sur elle, la tirer par le bras et la précipiter à bas de son lit en lui criant:
«Allons! sale créature, suis-moi à Saint-Lazare, où tu seras enfermée d'abord comme prostituée en rupture de ban, ensuite comme voleuse!»
Car, dans l'inconscience de ses devoirs et de ses droits, elle se croyait très sincèrement, pour s'être évadée du _Perroquet bleu_, coupable d'avoir frustré la Coffard de la seule garantie qui restât à celle-ci des prétendus trois cents francs que lui devait son ex-pensionnaire.
Subitement à l'entrée du personnage officiel suivi de son secrétaire, et qui, étant venu plusieurs fois pour interroger la malade, sans savoir si elle était interrogeable, négligea d'enfiler son écharpe, elle prit la résolution de ne pas répondre un mot sous l'avalanche de mépris et d'injures qu'elle sentait déjà tourbillonner autour d'elle.
Elle tomba dans un ébahissement, qu'on prit pour un restant de délire, en entendant ce dignitaire tout en abdomen et en calvitie lui dire avec mansuétude:
--Maintenant que vous voilà revenue à vous, mademoiselle, seriez-vous assez bonne pour vouloir bien fournir à la justice quelques éclaircissements sur l'agression à laquelle vous avez failli succomber? Rassemblez vos esprits. Rappelez vos souvenirs, si faire se peut. Nous recueillerons votre déposition avec tout l'intérêt qu'elle comporte.
Sa langue s'était épaissie dans sa bouche séchée par la peur. Elle resta deux bonnes minutes sans pouvoir articuler un mot. Le secrétaire du commissaire de police attendait, son carnet d'une main et son crayon de l'autre, prêt à inscrire les renseignements qui devaient aider à la capture de l'agresseur. Avant d'entamer la série de ses questions, le magistrat laissa au témoin le temps de faire appel à sa mémoire; après quoi, il lui demanda:
--Reconnaîtriez-vous celui qui vous a attaquée?
--... Je crois que oui, balbutia Emmeline. Il était grand, très grand... vous comprenez: il faisait tellement nuit.
--Puis, sans doute, continua le commissaire, il vous a mis la main sur les yeux, pendant qu'il vous dévalisait.
--Justement! fit-elle, enchantée de n'avoir pas à achever ce portrait de pure imagination.
L'interrogateur, se tournant vers son commis, lui transmit cette observation:
--C'en est sans doute un de la bande de Clichy. C'est ainsi qu'ils opèrent; ils se ruent sur les passants attardés--les femmes surtout--et leur bouchent la vue pour rendre ensuite plus incertains les résultats de la confrontation.
--Quels gredins! s'exclama Annette.
En voyant ses impostures marcher ainsi comme sur des roulettes, Emmeline sentit passer dans ses veines un frisson d'espoir. Ma foi, tant pis! puisqu'on lui tendait la perche, elle serait bien bête de ne pas la saisir. Elle irait maintenant jusqu'au bout. Au pis aller, si le pot aux roses se découvrait, on ne pourrait pas lui faire un grand crime d'avoir essayé de cacher ce qu'elle était. Après tout, elle n'était pas forcée de l'avouer devant tout le monde.
--Le médecin, continua le commissaire, croit-il que la plaie du crâne ait été produite par un instrument contondant ou simplement par la chute de la victime, dont la tête aurait rencontré un corps dur?
--Il ne s'est pas encore prononcé à cet égard, répondit le vieillard, qui suivait avec un intérêt attendri toutes les phases du récit du crime. Il croit cependant que la blessure doit avoir été faite par un coup-de-poing américain.
--C'est leur arme ordinaire, fit observer le magistrat qui, évidemment, s'acharnait sur une piste. Et, poursuivit-il, revenant à Emmeline, dans quel sens alliez-vous: montiez-vous vers le boulevard extérieur ou descendiez-vous dans la ville?
--Je retournais chez moi, dit Emmeline, sans plus de détails.
--Chez vous? chez vos parents?
Là était le noeud de l'interrogatoire. Au moment où Emmeline allait reprendre, en la complétant, la fable dont elle avait déjà servi le prologue à la vieille Annette, celle-ci, que sa loquacité démangeait, intervint subitement:
--La pauvre demoiselle n'a plus de parents, dit-elle. Elle retournait chez sa patronne, une bonne dame qui l'avait comme adoptée...
Elle aurait continué à broder sur le peu de renseignements qu'elle tenait de la jeune fille, si le commissaire n'eût mis Emmeline au pied du mur par cette question dont la précision n'entre-bâillait la porte à aucune échappatoire:
--Et votre patronne, mademoiselle, où demeure-t-elle, que nous la fassions immédiatement prévenir?
Sa première pensée fut de retarder l'explosion inévitable en donnant un nom et une adresse de fantaisie. Ce faux témoignage ne la mènerait pas loin; mais, dans les moments suprêmes, tout le monde est disposé, comme la Du Barry, à implorer du bourreau «encore une petite minute». Cependant la bourde eût été si grossière et si facilement établie qu'elle aima mieux jouer son va-tout. Elle nomma Mme Gandoin et raconta que sa patronne était sur le point de quitter la rue Notre-Dame-de-Lorette, son fonds ayant été vendu depuis quelques jours. Peut-être était-elle déjà déménagée; peut-être était-elle encore là. Elle ne savait pas.
Elle savait, au contraire, que le magasin de modes n'existait plus, puisqu'elle avait vu de ses yeux les pioches et les truelles des maçons faire leur oeuvre. Toutefois, ce n'était là qu'un demi-mensonge: ce qui lui laissait une demi-chance de se tirer du pas terrible où elle était engagée jusqu'aux épaules.
--Et, conclut le commissaire, vos noms et prénoms: nous avons besoin de les enregistrer exactement pour l'enquête que nous allons ouvrir.
Emmeline crut entendre s'écrouler avec fracas tout l'échafaudage qu'elle venait d'édifier si laborieusement. A l'énoncé des désignations qu'on lui avait arrachées entre les murs sales du bureau des moeurs, le délégué de la préfecture devant lequel elle comparaissait ne pouvait manquer de sauter en l'air. Car elle croyait bonnement que tous les fonctionnaires de la redoutable maison savaient par coeur tous les noms de celles qui y avaient leur livret. Elle murmura, avec un bredouillement prémédité et très vite, de façon que les deux mots n'en fissent qu'un:
«Emmeline Freizel!»
En effet, le magistrat ne comprit pas et elle dut répéter, en égrenant lettre par lettre, le chapelet de sa honte. Le commissaire répétait tout haut chaque syllabe, et le secrétaire écrivait.
La réunion des syllabes s'opéra sans produire le moindre changement dans la physionomie bienveillante de l'homme de police, qui ferma sa serviette de moleskine, la mit sous son bras, et avant de sortir pour aller chercher d'autres éléments de l'enquête, dit en revenant auprès du lit d'Emmeline: