La Mal'aria: Etude Sociale

Part 20

Chapter 203,802 wordsPublic domain

Un jour que la Chambre venait d'apprendre la mort subite d'un parlementaire célèbre, la séance avait été levée en signe de deuil. Albert rentra chez lui, heureux, non de ce décès imprévu, mais du congé que ce douloureux événement lui procurait. On était en juillet, et il venait chercher Emmeline pour une promenade au Bois. Elle était déjà sortie, quoiqu'il fût à peine trois heures et qu'elle lui racontât volontiers qu'elle mettait un temps infini à sa toilette si bien qu'elle n'était jamais prête avant quatre heures, quatre heures et demie.

Cette absence le contraria sans que l'aile noire du soupçon effleurât le moins du monde sa quiétude; mais, par un de ces hasards que la destinée semble tirer tout exprès de son sac, il trouva, dans le courrier que le valet de chambre venait de déposer sur sa table de travail, une lettre dont l'écriture contournée le frappa à première vue.

Ce billet était court, mais catégorique:

Monsieur le député,

Serait-il possible que l'ambition fût plus forte que l'amour? Vos yeux sont tellement occupés à suivre les divers portefeuilles auxquels vous aspirez que vous oubliez de regarder ce qui se passe chez vous. Il est vrai que c'est surtout quand le loup n'y est pas qu'on se promène dans le bois.

Dès que vous avez tourné les talons, monsieur et cher député, la jolie Mme Dalombre se jette non dans sa voiture, mais dans une voiture et, par une de ces intuitions dont les femmes sont généralement douées, elle rentre au logis quelques instants avant que vous y rentriez vous-même. Revenez donc un jour un peu plus tôt que d'habitude, et demandez-lui d'où elle sort. Mieux encore: faites-la suivre ou suivez-la vous-même. Je vous assure que vous en aurez pour votre argent.

Comme de juste, aucune signature. Malgré d'évidents efforts calligraphiques pour dérouter le destinataire, Albert démêla un air de famille entre la forme des majuscules de cet avertissement et celle des deux dénonciations anonymes reçues autrefois, à l'hôtel de la rue de Berlin, quelque temps après qu'Emmeline y avait été admise comme l'enfant de la maison.

Rien ne reste dans la tête comme l'aspect d'une lettre qui nous a préoccupé. Albert se sentit tout à fait rassuré en constatant que celle qu'il venait de recevoir provenait certainement de la main qui avait écrit les deux premières.

--Décidément, pensa-t-il, cette pauvre Emmeline a quelque part une ennemie qui ne la lâche pas. Et il faut qu'on n'ait pas grand'chose à lui reprocher pour que, depuis plus de huit ans, cet avis soit le seul qu'on ait cru devoir m'adresser.

Il venait de rejeter le papier sur la table lorsque sa femme rentra.

--Il n'est venu personne? demanda-t-elle à la servante qui lui ouvrit la porte, car Emmeline était toujours en arrêt.

--Non, madame, mais monsieur est là.

--Depuis longtemps.

--Depuis une demi-heure. Il paraît que la séance a été levée tout de suite.

Elle pénétra délibérément dans le cabinet de travail d'Albert et lui dit, comme tout étonnée de l'y trouver:

--Tiens, tu es là! Figure-toi que je viens de passer à la Chambre pour te prendre; j'ai trouvé visage de bois. On m'a dit que la séance avait été levée un quart d'heure après qu'elle avait été ouverte. Je revenais du _Bon Marché_, où je suis restée une heure à fouiller dans les dentelles. Rien de meilleur marché, en effet. C'était tout un solde de Chantilly.

--J'étais précisément revenu au galop pour t'emmener faire un tour! répondit Albert en l'embrassant.

--Il n'est que quatre heures et demie, fit-elle. Nous avons encore le temps. Prends ton chapeau. Je vais seulement changer de robe. Celle-là est d'un lourd!

--Non, à cette heure-ci, il y a trop de monde au Bois, répondit Albert. Et, reprenant le papier, il ajouta: «Lis-moi un peu la bête de lettre que je viens de recevoir.»

Emmeline la dévora d'un seul coup d'oeil. Elle aussi reconnut tout de suite l'écriture, mais elle eut l'air de l'étudier quelques minutes pour se donner le loisir de se remettre.

--Est-ce que cette infamie-là ne te fait pas l'effet de venir de la même source que les autres? dit-elle simplement.

--C'est ce que j'ai pensé immédiatement, répliqua-t-il. Mais qui diable peut te poursuivre encore après tant d'années? Nous n'habitons plus le même quartier. Nous menons une tout autre existence.

--Il y a des gens si désoeuvrés et si méchants! fit observer Emmeline. D'autant que, huit fois sur dix, quand je sors sans toi, j'emmène Albertine. L'individu qui a écrit ces niaiseries ne connaît même pas notre façon de vivre. D'ailleurs, s'il sait si bien où je vais, pourquoi ne te l'indique-t-il pas? Il me semble qu'il serait bien plus ingénieux d'attendre que j'y sois pour t'inviter à aller m'y surprendre.

--Si cet imbécile a cru me mettre la puce à l'oreille, il s'est bien trompé! riposta Albert, en haussant les épaules. Et il déchira la lettre en une douzaine de morceaux, qu'il lança dans sa corbeille aux papiers inutiles.

Emmeline avait triomphé momentanément de la terrible commotion qu'elle avait ressentie à la vue de ce document inattendu. C'était par son sang-froid qu'elle s'était sauvée; mais elle avait instantanément compris que les révélations encore incomplètes arrivées jusqu'à son mari mettaient fin pour jamais aux promenades sur les hauteurs cythéréennes de la rue Condorcet.

Du moment où elle était surveillée, elle était prise, et toute la confiance dont elle avait saturé Albert n'empêcherait pas le fait brutal de s'imposer un jour irréfutablement.

Elle était encore relativement heureuse que la lettre anonyme n'eût pas donné d'adresse précise ni fourni de ces détails qu'on n'invente pas et qui ouvrent une voie aux plus incrédules. Si même son mari prenait la peine de commencer une enquête, il acquerrait bien vite la preuve qu'elle n'emmenait jamais Albertine avec elle dans ses sorties, et que c'était avec la femme de chambre que la petite allait s'amuser sous les arbres des Tuileries ou dans la voiture à chèvres de l'avenue des Champs-Élysées.

Mais le péril, d'autant plus inquiétant qu'il lui était impossible d'en mesurer l'étendue, résidait dans ce coefficient inconnu qui s'appelait l'amour de Gérald. Combien de temps l'attendrait-il sans se manifester plus ou moins violemment en constatant qu'elle s'obstinait à ne pas revenir? Il l'adorait: elle n'en doutait guère. Mourrait-il de chagrin ou provoquerait-il un scandale? La première hypothèse était certainement douloureuse. Elle la préférait cependant à la seconde. Car, si l'auteur encore ignoré de la lettre que lui avait lue en souriant le candide Albert possédait le quart ou même la moitié d'un des secrets de sa vie, Gérald les tenait tous, et sa passion exaspérée les laisserait peut-être échapper les uns après les autres.

Puis d'où provenait cette dénonciation, qui différait des précédentes en ce qu'elle était parfaitement exacte? Elle avait cru remarquer les tournures de phrases ironiques et les déguisements dans l'écriture qui l'avaient déjà frappée autrefois: mais elle n'était pourtant pas tout à fait sûre que les trois lettres partissent d'une seule et même personne.

Ce ne pouvait être de Gustave qui, heureux et maintenant presque riche, avait déserté son ancien quartier et n'avait aucun intérêt à troubler par quelque algarade le repos qu'il s'était acquis à force d'intelligence et de docilité.

Toutes ses questions, restées sans réponse, lui torturaient le cerveau, lui serraient l'estomac et la prédisposaient peu à peu à cette maladie nerveuse, dont elle s'était vantée vis-à-vis de Gérald pour excuser l'étrange attitude qu'elle avait prise à son égard dans les salons de l'ambassade de Suède.

Au premier rendez-vous qu'elle manqua, elle passa la moitié de son après-midi l'oeil aux carreaux de la rue, tremblant de voir se profiler sur le trottoir la silhouette de Gérald affolé. Elle songea à lui écrire, mais c'était l'inviter à répondre; et si une déposition orale est compromettante, l'exhibition d'une correspondance l'est cent fois plus.

Peut-être y avait-il pour elle avantage à lui laisser supposer qu'elle avait assez de lui; qu'elle lui en préférait un autre. L'indignation et le mépris finiraient par le dégoûter d'elle. Lui annoncer qu'Albert savait tout ou était sur le point de tout savoir, rien ne pouvait être plus dangereux. Il l'aurait immédiatement clouée par cette proposition magnanime:

--Partons ensemble pour l'étranger!

Or, comme elle n'avait aucune envie de quitter ceux qu'elle aimait pour cet amant qu'elle n'aimait pas, elle lui opposerait un «non!» accentué, qui le pousserait probablement aux dernières catastrophes.

XXII

LA VIEILLE FILLE

Mlle Brigitte Humbertot avait appris sans étonnement la nouvelle du mariage de M. Albert avec la jeune fille que son oncle avait recueillie dans des circonstances si romanesques. Dans ses petits calculs de dévote, elle avait décidé que cette étrangère était tout bonnement le fruit de quelque faute inavouée du vieil armateur et que, conséquemment, M. Albert épousait sa cousine.

Elle avait suivi jour par jour les publications et, le matin de la noce, avait envoyé sa bonne se mêler à la foule afin de voir sortir la mariée de l'hôtel de la rue de Berlin pour se rendre à la mairie avec les témoins. La persévérante élève du couvent des Dames Anglaises avait, jusqu'à la dernière minute, espéré qu'un incident imprévu démolirait cette union qui traversait d'outre en outre des projets depuis si longtemps médités.

Elle s'était organisé tout un avenir entre l'oncle, qui avait peu de chances de vivre longtemps, et le neveu, que son existence sédentaire, aux côtés de son vieux parent, devait prédisposer à se laisser circonvenir par la première femme tant soit peu supérieure qui se mêlerait à sa vie. Cette supériorité, elle se croyait en droit d'y prétendre, et elle attendait tranquillement, dans le salon de madame sa mère, qu'une demande officielle vînt la solliciter.

Cette demande, c'était cette petite sauvage qui l'avait reçue. Mlle Brigitte se considérait donc comme frustrée d'un bien qui lui appartenait, et n'avait été que peu éloignée de poursuivre Emmeline devant les tribunaux pour rapt d'un fiancé avec violence, fausses clefs et escalade.

La teinte de bas bleuisme qui l'incitait à écrire des lettres anonymes plutôt que de renoncer à se manifester littérairement s'était foncée d'ambition quasi politique; et lorsque M. Albert Dalombre était revenu à Paris membre de l'Assemblée nationale, elle se dit, en dévorant ses regrets qui avaient tant de peine à passer:

--Moi, j'aurais fait de lui un président de la République!

Et elle se voyait, en remontant le cours de ses rêves déçus, recevant les ambassadeurs des puissances étrangères, lançant des invitations sur la ville étonnée de son luxe, et laissant raconter discrètement par les journaux qu'elle était l'Égérie de son mari, lequel ne signait même pas la grâce d'un condamné à mort sans l'avoir consultée; enfin, qu'elle était plus présidente que lui n'était président.

Ce monument de gloire auquel elle ajoutait tous les jours un étage s'était écroulé, non dans un cataclysme imprévu et grandiose, mais sous le souffle d'une enfant, de l'ex-apprentie d'une petite maison de modes. Ah! pourquoi le malfaiteur qui l'avait jetée d'un coup-de-poing américain le long de la grille de la maison Dalombre ne l'avait-il pas assommée sans rémission? Au lieu de la supprimer, il l'avait simplement rendue intéressante. Il avait cru la tuer, et il l'avait mise au pinacle.

La haine de la demoiselle Humbertot pour Emmeline s'était alimentée de ses succès de jolie femme. Quand Brigitte lisait à sa mère des extraits des journaux mondains où on qualifiait la femme du député de l'Ain de «la belle Mme Dalombre», avec l'énoncé descriptif de ses toilettes, les deux femmes verdissaient de jalousie. Emmeline était l'objectif constant de tous les agissements, de toutes les réflexions, de toutes les coquetteries de Brigitte. Elle n'étrennait pas un chapeau sans se dire, en minaudant devant sa glace:

--Maintenant, à nous deux, la «belle Mme Dalombre»!

Elle était allée souvent à la Chambre où, dans les premiers mois après l'élection de son mari, Emmeline manquait rarement une séance. Les Humbertot avaient connu des premières la naissance d'Albertine; l'achat du château en province et le retour des deux époux dans la capitale, où ils allaient occuper désormais une place en vue.

Mais les années qui avaient embelli et arrondi sa rivale avaient encore noirci et séché Brigitte. Il lui était venu des moustaches. Son nez s'était pincé, ses sourcils dégénéraient en broussailles et, un beau matin, la vieille fille était apparue avec son cortège de frimas.

Naturellement, elle avait cherché et trouvé dans le _Bottin_ l'adresse du député Dalombre; et, pour se donner l'amère satisfaction de passer de temps en temps sous les fenêtres de l'appartement où il respirait à côté d'une autre, elle allait quelquefois assister à la messe ou aux vêpres de Sainte-Clotilde. A deux reprises, elle avait croisé dans sa voiture Emmeline qui, sortie à pied de chez elle, prenait à cent cinquante pas plus loin le premier fiacre qu'elle rencontrait et qui la conduisait à l'atelier de Gérald.

Elle à pied, marchant vite, et se retournant de temps à autre comme pour regarder si elle n'était pas suivie: c'était plus qu'il n'en fallait pour surexciter une curiosité pour qui la surexcitation était l'aliment principal.

Les femmes qui ont subi les humiliations et les regrets d'un mariage manqué ont la rancune tenace. Pendant quatre jours, elle passa ses après-midi à vingt-cinq pas de la maison qu'habitaient les Dalombre, blottie au fond d'un fiacre et l'oeil fixé par la lucarne du fond sur la porte cochère d'où elle comptait bien voir sortir Emmeline.

En effet, Emmeline très enveloppée et très rapide, s'était élancée dans la rue et avait tourné tout à coup à droite en se dirigeant vers le quai.

--Suivez cette dame! dit Mlle Humbertot à son cocher, en lui désignant la jeune femme qui montait vivement dans une des voitures rangées le long de la station.

Mais, probablement encouragé par l'appât d'une forte prime, le cocher d'Emmeline prit une telle avance sur celui de Brigitte que la poursuite s'arrêta, faute d'indices suffisants pour la continuer.

Cependant la dévote ne s'en crut pas moins assez renseignée pour donner au mari un de ces bons petits avertissements anonymes qui, s'ils ne font pas de mal, ne peuvent pas faire de bien et aident quelquefois, d'une façon plus ou moins directe, à la désunion d'un ménage.

Avec un peu plus de patience et un peu moins d'acrimonie, elle eût assez facilement connu le mot du rébus; et il est probable que si elle avait cru à la culpabilité de son ennemie, elle eût poussé l'enquête à fond. Mais elle n'avait aucune base d'accusation sérieuse et n'espérait guère que troubler l'eau en jetant une pierre dedans.

D'ailleurs, la plume lui démangeait. Elle ne résista pas à l'envie de blesser tout de suite, tant dans son amour que dans son amour-propre, celui qui avait eu l'impertinence de la dédaigner, et elle écrivit la lettre qui avait fait hausser les épaules à Albert et qui avait écrasé Emmeline.

Le martyre interrompu par huit années de bonheur et de quiétude relative recommença plus aigu que jamais. Pour comble de complication, les vacances de la Chambre s'ouvrirent plus tôt qu'on ne l'avait supposé, et son mari la laissait bien rarement seule. Il y avait donc impossibilité pour elle à retourner chez Gérald; mais rien ne l'empêchait, lui, d'apparaître subitement chez elle.

Elle ne mangeait plus, elle ne dormait plus. Trois fois, de sa fenêtre, elle le vit passer devant la maison. Il était tout pâle et tout changé. Elle se contenta de joindre les mains en geste de supplication, pour le conjurer de s'éloigner.

Il avait, en effet, de quoi pâlir. Son estomac aussi restait fermé et ses yeux, comme ceux d'Emmeline, demeuraient perpétuellement ouverts. Ses journées et ses nuits se passaient dans l'attente de ces visites, qui avaient cessé subitement, sans aucun motif avoué, ni avertissement préalable. Elle n'était plus revenue, et voilà! Pas une lettre ne l'avait prévenu des résolutions nouvelles qu'elle avait prises. Rien! La rupture sèche d'une branche qui se casse et tombe.

Tout dévoré qu'il était par la passion, il n'eut pas un instant le soupçon d'une trahison de femme qui, du jour au lendemain, vous quitte pour un autre. Il avait ce sentiment qu'elle ne s'était pas donnée par dépravation ou par plaisir, et il la devinait peu disposée à courir les hasards d'une nouvelle intrigue.

Il s'était alors décidé à aller lui-même aux informations, et, sur les vingt pérégrinations qu'il avait risquées de la rue Condorcet à la rue de l'Université, il avait eu la chance d'apercevoir deux fois les beaux yeux d'Emmeline brillant derrière les carreaux de sa fenêtre fermée.

Leurs deux pâleurs les avaient mutuellement frappés, et le geste désespéré qu'elle avait esquissé chaque fois avait convaincu Gérald qu'un grave événement les avait ainsi momentanément séparés. Qui savait si son mari ne l'avait pas surprise au moment où elle écrivait une lettre pour contremander le dernier rendez-vous? C'était ce silence qui le désarçonnait. Il aurait préféré quatre pages, qui lui apprissent que tout était fini, à ce mutisme qui sentait la mort.

De son côté, il lui avait brouillonné dix lettres qu'il s'écrivait à lui-même plutôt qu'à elle et qu'il déchirait successivement, n'osant les confier ni à la poste ni à un commissionnaire. Il s'était imaginé qu'il la posséderait toujours et il ne savait même pas pourquoi il l'avait perdue. Avec toute autre femme, il aurait tenté quelque démarche directe, interrogé des concierges, payé des domestiques; mais les secrets terrifiants dont elle l'avait fait dépositaire lui imposaient une prudence et une réserve qu'il se serait fait un crime de transgresser. Une indiscrétion, un mot compromettant qui auraient soulevé un coin du voile étaient susceptibles de le déchirer du haut en bas. Il ne se considérait seulement pas comme un amant: il se croyait encore son complice, bien qu'en réalité il eût été surtout sa victime.

Il s'ingéniait, du matin au soir, à chercher par quelle voie il arriverait à recevoir de ses nouvelles. Il eut la pensée de déménager et de venir s'installer près d'elle; au besoin dans la même maison, où il trouverait bien un logement. Par malheur, M. Dalombre le connaissait de vue, puisque c'est le dessin que ce député-artiste lui avait montré qui avait si fort contribué à lui faire reconnaître sa femme. Il serait donc tenu de le saluer dans l'escalier, et ce voisinage paraîtrait des plus suspects.

Il prit alors la résolution que prennent généralement ceux que l'amour éprouve: il se décida à voyager pour oublier: ce qui est le plus immanquable moyen de continuer à se souvenir.

Il n'y a pas comme les déboires de l'amour pour inviter un homme à se retremper dans les joies de la famille. Il fit ses malles ou plus exactement sa valise pour la Touraine. Il irait embrasser sa mère et se répandrait dans la campagne, flanqué d'un chevalet portatif et d'une boîte à couleurs. Ce serait au travail qu'il demanderait secours. Tous les artistes vraiment forts s'étaient vengés par quelque chef-d'oeuvre des trahisons ou des dédains. Il montrerait qu'il n'était pas plus faible qu'un autre.

Plein de ces projets virils, il ne fit qu'un bond de chez lui au guichet de la gare d'Orléans, où il prit un ticket pour Tours. Il avait déjà choisi son wagon et attendait au bas du marchepied le moment d'y monter quand un des hommes du train, ayant crié pour la troisième et dernière fois:

«Allons, messieurs, en voiture!» l'idée qu'il allait volontairement dérouler tant de kilomètres entre lui et elle lui fit perdre absolument contenance. Il ressaisit, dans le filet du compartiment, le sac qu'il y avait déjà déposé et, sans chercher à replacer son billet, fût-ce à moitié prix, il franchit la grille de la cour du départ et rentra dans Paris, qui ne lui avait jamais paru plus attractif et plus séduisant. Il avait voulu savoir au juste s'il aurait l'énergie de s'éloigner d'elle. Il était sûr maintenant que cette énergie lui manquait. Inutile de continuer l'épreuve.

Et puisqu'il avait, cette fois, pris le parti définitif de ne pas s'éloigner d'elle, il ne lui restait désormais qu'à essayer de s'en approcher. Comme pour se punir d'avoir commis cette tentative de séparation, il s'imposa la douce tâche d'aller faire sous ses fenêtres une station discrète, mais prolongée. Il ne quitterait son poste que quand il l'aurait aperçue glissant le long de la croisée du salon d'où peut-être elle l'apercevrait à son tour. Il était environ deux heures de l'après-midi. Jusqu'à six heures du soir, il y avait quelque chance pour qu'il récoltât cette bonne fortune. Payer un coup d'oeil par quatre heures d'attente, c'était le comble du bon marché.

Mais les rideaux restaient immobiles et ne révélaient rien de ce qu'ils abritaient sous leurs lambrequins.

--Je ne la reverrai donc plus? répétait-il presque tout haut, en s'abritant dans un angle de porte qu'il avait adopté et qui lui servait de niche.

Tout à coup il vit sortir d'un pied alerte une petite femme de chambre qu'il crut reconnaître pour celle qui lui avait ouvert la porte lors de sa visite de remerciement après sa mise en liberté. A tout hasard, il la suivit, presque décidé à lui demander des nouvelles de sa maîtresse. Elle lui en donnerait ou ne lui en donnerait pas. Mais parler l'espace de deux minutes et demie à une personne qui voyait Emmeline tous les jours et couchait sous les mêmes plafonds qu'elle, c'était là un bonheur trop intense pour qu'il le laissât échapper.

Au moment où il était sur le point de la rattraper, car il avait allongé le pas, la servante entra chez un pharmacien, devant lequel, à travers les vitres, il la vit déployer un papier qui ne pouvait être qu'une ordonnance.

«Est-ce qu'elle serait malade?» pensa-t-il, sans songer qu'elle n'était pas seule dans l'appartement et qu'on va chez le pharmacien pour acheter du vin de quinquina ou de la poudre dentifrice encore plus souvent que pour commander une potion.

Mais ce mot: elle est malade! expliquait toute sa conduite. Il entra dans la boutique presque immédiatement à la suite de la jeune fille, et demanda un petit flacon d'arnica pour un enfant qui venait de se couper le doigt assez profondément.

Tandis que le pharmacien appelait un de ses élèves, ne pouvant faire face à deux clients qui semblaient également pressés, Gérald eut l'air de remarquer subitement la présence de la femme de chambre:

--Ah! mademoiselle, fit-il, comme cédant à un mouvement de curiosité sympathique, n'êtes-vous pas chez M. Dalombre, le député?

--Oui, monsieur, fit la jeune fille.

--Est-ce qu'il serait souffrant? reprit-il. Cette ordonnance m'effraye.

--Ce n'est pas pour monsieur, c'est pour madame, répondit-elle.

--Est-ce possible! Sa charmante femme est malade. Mais ce n'est rien probablement, balbutia-t-il en se retenant au comptoir pour ne pas faiblir.

--Oui, elle ne dort plus du tout, mais plus du tout. Et, toutes les nuits, elle a une fièvre! Alors, le médecin est bien obligé de lui faire prendre de l'opium. Ça la fait dormir, seulement ça lui donne des cauchemars atroces, expliqua la domestique.

--Mais... rebalbutia Gérald, le mal n'a rien de sérieux? Elle n'est pas alitée, au moins?

--Non, il lui est impossible de tenir dans son lit. Elle passe maintenant toutes ses nuits assise auprès de la petite.

--Ah!... et elle va bien, la petite Albertine? insista Gérald pour bien montrer à la fille qu'il n'était pas un étranger pour les Dalombre.

--Très bien! Elle pousse comme un chêne.