Part 19
--Au fait, j'aime autant que ce soit vous, fit Gérald. Nous avons tant de choses à nous dire depuis le soir où vous m'avez dédié cette photographie.
Et il lui fit passer sous les yeux celle dont elle lui avait fait autrefois hommage. Il la lui montrait cependant à une certaine distance, de peur que, scélérate comme il la supposait, elle ne lui arrachât et n'anéantît, en la mettant en morceaux, la meilleure de ses pièces à conviction.
Mais elle ne la regarda seulement pas.
--Inutile de discuter, c'est bien moi, dit-elle. Du reste, ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
--Ce dont il s'agit, en effet, s'écria Gérald s'exaltant à la vue de sa dénonciatrice, c'est de me suivre immédiatement chez le commissaire de police pour qu'il reçoive ma déposition. Je ne mentirai pas, moi. Je ne dirai que la vérité, et vous serez bien obligée de la dire aussi; ça te changera, salope!
--Monsieur, monsieur! je vous en conjure, ne criez pas si haut. Dieu! si l'on entendait!
--Mais oui, parbleu! je veux qu'on entende, fit-il en haussant encore le ton. J'ai envie de t'étrangler pour que tu cries aussi et qu'on vienne. Il est vrai que ça me priverait du plaisir de te voir assise entre ces deux marlous, tes complices sur le banc de la police correctionnelle, où tu t'étais promis de me faire échouer.
Elle ouvrit les bras comme pour lui indiquer qu'elle était prête au martyre et qu'elle ne se défendrait pas. Cette résignation n'attendrit pas du tout son bourreau.
--Pas si bête! se récria-t-il. Vous seriez trop contente si je vous assommais. J'en aurais le droit, mais je n'en userai pas. D'abord, qu'est-ce que vous venez faire chez moi? Je ne te connais pas. Je ne t'ai même jamais touchée du bout du doigt quand tu étais dans ton claque-dent. Tu me dégoûtais bien trop.
Et le souvenir de ses trois mois de souffrances le faisant presque divaguer, il continua dans un rire furibond:
--Non, ce que ce sera amusant de voir la tête de son serin de mari quand on lui débitera ce chapelet d'horreurs! Où diable as-tu déniché cet oiseau-là? On ne peut pas dire autre chose: voilà un paroissien qui a de la chance!
Cette suprême insulte abattit Emmeline, qui tomba comme écrasée par un quartier de rocher. Pendant la fraction de seconde qu'elle mit à tournoyer avant de s'aplatir sur le plancher de l'atelier, elle se vit, entre deux gendarmes, narrant sa vie au président, sous les yeux d'Albert, foudroyé; Lilio à droite, Gustave à gauche et le faux acte de décès de Mme Freizel entre les mains du tribunal. Elle pensa:
--En sortant d'ici, je vais me jeter dans la cour, par la fenêtre de l'escalier.
En la voyant rouler par terre, Gérald haussa les épaules, croyant à la suite de la comédie; mais l'image de sa fille s'étant subitement mêlée à toutes celles qui déjà emplissaient d'épouvante le cerveau d'Emmeline, elle se prit à se tordre les bras, à s'arracher les cheveux par poignées, à se déchirer les lèvres au point que sa bouche s'emplit de sang. Elle répétait dans une sorte de râle:
--Albertine! mon Albertine!
Ça, ce n'était évidemment pas une fausse attaque de nerfs. Une femme pose la main sur son coeur. Elle fait des serments sur la tête de sa mère. Elle crie à tue-tête:
--Je veux mourir! Tuez-moi, je vous en conjure, tuez-moi!
Mais elle ne se traîne pas dans la poussière et surtout ne se décoiffe pas avec cet abandon. Elle ne se frappe pas non plus la face contre le parquet, au risque de se briser les dents. Gérald, un peu calmé par le spectacle de cette espèce d'agonie, eut tout de même pitié:
--Ces filles-là, c'est élevé dans le crime; ça ne connaît pas autre chose, réfléchit-il.
Il la transporta sur son lit pour qu'elle ne se fendît pas le crâne aux angles des meubles, tira du bahut une bouteille de vinaigre qu'il vida en partie sur une serviette de table et lui en bassina énergiquement et itérativement les tempes.
Ce bassinage dura une demi-heure; et sans la peur instinctive qu'il avait du scandale, il eût été chercher un médecin. Enfin, elle rouvrit les yeux dont les prunelles étaient remontées sous les paupières, d'où elles mirent encore un bon quart d'heure à redescendre. Quand elle reprit quelque peu conscience et de l'état où elle s'était mise elle-même et de l'objet de sa visite, elle fut reprise d'un tremblement, à la vue de l'implacable Gérald dont le regard dur suivait tous ses mouvements.
--Ah! monsieur, dit-elle, pardonnez-moi. Si vous saviez!
Cette crise d'un instant avait tellement décomposé les traits de la jeune femme que le peintre eut peur de provoquer une seconde attaque de nerfs en renouvelant ses injures. Il se contenta de répondre:
--Si je savais! Mais je sais parfaitement. Vous aviez besoin de mon silence, et vous n'avez rien trouvé de mieux que de me couper la langue, c'est-à-dire de me faire enfermer préalablement pour m'empêcher de parler. Vous ne vous êtes pas demandé si l'ignominie qui rejaillirait sur mon nom ne me tuerait pas, moi aussi. Vous avez tranquillement rejeté votre honte sur moi, qui ne vous avais rien fait, qui ne vous avais même pas reconnue. Je pouvais vous gêner plus tard: alors, vous m'avez sacrifié tout de suite, comme vous auriez égorgé un pigeon.
--Tout cela est vrai, tout cela est vrai! disait-elle en essayant de tordre derrière sa tête son chignon dénoué. Elle se dressa assise sur le lit, car elle se sentait brisée et n'aurait certainement pu rester debout. Puis, comme il se tenait auprès d'elle, remué malgré tout et tout rêveur en songeant aux étamines par où avait passé cette femme aujourd'hui reçue et honorée partout, elle lui plongea dans les yeux un regard douloureux, auquel elle ajouta tristement ces mots:
--Oui, j'ai essayé de me débarrasser de vous, bien que j'aie bien amèrement regretté mon crime et que j'aie ensuite tout fait pour le réparer. Vous avez le droit de me traiter comme une gouine et comme une voleuse. Eh bien! vous allez rire: je vous jure que j'ai toujours été une honnête fille.
Ce mot «honnête fille», dans la bouche d'une femme qui avait débuté dans la vie en faisant le trottoir, atteignait les plus hauts sommets du paradoxe. Pourtant, il y avait, dans les tremblements de cette voix brisée, un accent tellement empreint de cette vérité qui plane au-dessus des niaiseries dont se composent les conventions dites sociales qu'il ne fut pas choqué de l'énormité de cette assertion.
--Qu'appelez-vous une honnête fille? demanda-t-il simplement, pensant bien qu'elle ne prenait pas l'expression dans son sens étroit et traditionnel.
Alors, elle lui livra sa vie, année par année, presque jour par jour, sans en évincer un épisode. Elle se rappela--car elle parlait presque autant pour elle que pour lui--les tendresses caressantes de son digne père, le charron Freizel; sa mort, qui l'avait laissée aux mains d'une mère, que se disputaient l'ignorance et le manque de sens moral. Elle relata, avec l'horreur dans les yeux et dans la gorge, le viol qui l'avait jetée saignante et presque nu-pieds sur le pavé; la rafle qui l'avait précipitée, sans défense, dans la prostitution; les dégoûts qui avaient provoqué son évasion de la maison Coffard; les inquiétudes qui, pendant de longs jours, l'avaient agitée dans cet hôtel de la rue de Berlin, lequel, en lui ouvrant sa porte, lui avait ouvert celle d'une vie nouvelle.
--Est-ce ma faute, s'écria-t-elle tout à coup, si le neveu de M. Dalombre m'a aimée; s'il a demandé ma main, que je lui ai refusée pendant bien longtemps: il vous le dirait, s'il pouvait être dans ces confidences; mais tout le monde s'en est mêlé. L'excellent M. Dalombre lui-même m'a forcée à obéir. Avais-je le droit de faire le malheur de ceux qui m'avaient tirée de la fange, où, sans eux, j'aurais continué à croupir?
Vous me reprochez la dénonciation calomnieuse imaginée, à ma sollicitation, par ce Gustave, pour vous rayer du nombre des hommes que je pouvais désormais rencontrer sur ma route? Ah! j'ai fait mieux que cela, monsieur Gérald, j'ai commis un faux, de complicité avec lui: nous avons fabriqué l'acte de décès de ma mère, qui est encore vivante probablement, bien que depuis plusieurs années je n'aie eu d'elle aucune nouvelle.
Tout m'avait réussi, les bonnes actions comme les mauvaises. Dans le but de faire perdre complètement ma trace, je fais acheter, sur la frontière française de Suisse, un château à mon mari; nous nous y installons, et le malheur veut qu'il se fasse nommer député. J'en étais heureuse et fière pour lui. Ah! quelle faute, quelle faute! Mais sept ans avaient passé sur moi. Je n'étais plus la grande fille aux bras maigres que vous et tant d'autres ont connue. Je me croyais hors de toute atteinte, et pourtant j'avais constamment l'oeil au guet, tremblant malgré moi à chaque coup de sonnette et lisant toujours la première les lettres adressées à mon mari. C'est ainsi que la vôtre m'est tombée sous les yeux.
C'est cette peur perpétuelle d'être rencontrée et démasquée qui m'a égarée. Il a suffi des deux ou trois phrases à double entente que vous m'avez adressées au bal de l'ambassade pour que je ne doutasse pas une minute que j'étais redevenue pour vous cette _Mal'aria_ que vous aviez baptisée sans y prendre garde.
Aussitôt la folie m'a prise. Je me suis vue perdue; j'ai vu surtout mon mari, mon Albert que j'aime, n'ayant jamais aimé que lui, je l'ai vu écrasé, anéanti, ridiculisé à jamais, obligé de donner sa démission de député, forcé de fuir après m'avoir lancé à la figure toute la boue et tous les crachats que je méritais. Ce n'est pas tout, monsieur Gérald: j'ai une fille, une fille que j'adore, et pour qui je donnerais tout mon sang et tout celui des autres. Pour elle, je suis une sainte. La voyez-vous apprenant plus tard que sa mère a bu avec des souteneurs et appelé les hommes par la fenêtre! Non: n'est-ce pas? c'était trop atroce. J'ai été bien infâme et bien misérable envers vous, j'en conviens. Mais est-ce qu'à ma place tout autre n'aurait pas également perdu la tête? Quand on se croit sous le coup immédiat d'une catastrophe pareille, est-ce qu'il n'est pas presque permis de tout essayer pour y échapper?
A mesure qu'Emmeline parlait, la corde de la colère se détendait chez Gérald, qui mordillait ses moustaches en signe d'émotion et de désarmement. Cependant, il ne disait rien, ne sachant que dire et au moyen de quelle transition revenir sur ses menaces. Elle prit cette attitude silencieuse pour la résolution arrêtée de la part du peintre de poursuivre sa vengeance jusqu'au bout. Alors, elle s'affola de nouveau:
--Monsieur, monsieur, supplia-t-elle, ne me dénoncez pas! Pour moi, j'accepterais tout: je me tuerais et ce serait fini; mais ce serait affreux pour Albertine... la pauvre petite! Elle a sept ans depuis deux mois... Elle est si gentille... je vous assure: je ne suis pas méchante. Vous êtes la seule personne au monde à qui j'aie jamais fait du mal... Et c'est parce que j'y étais absolument forcée. Je comprends que vous me haïssiez... Quelle réparation exigez-vous? Tenez: si vous voulez, je quitterai ma maison, je me sauverai en Suisse où je changerai de nom pour qu'on ne me retrouve pas. Je ne verrai plus mon mari ni ma fille; mais au moins ni lui ni elle ne devineront jamais pourquoi je les ai quittés... Il me semble que c'est une punition suffisante, car je les aime bien... C'est de peur de passer à leurs yeux pour... ce que je suis que j'ai été si mauvaise envers vous.
Et, comme une enfant qui implore, elle ajouta, en joignant les mains:
--Mais je vous demande pardon. Ma position était si horrible! Comprenez-vous une femme qui, parce que la fatalité l'a jetée toute jeune dans le ruisseau, n'a plus jamais le droit d'aimer son mari et sa fille!
La perspective de cette expiation éternelle, dont l'injustice était flagrante, la plongea de nouveau dans une désolation qui se traduisait par des cris et des sanglots et remuait l'artiste jusqu'au plus profond de l'âme. En la voyant se débattre, comme si le spectre de son passé lui apparaissait prêt à l'emporter, il se pencha sur elle et lui saisit les deux bras, tout en lui répétant:
--Ne pleurez pas! ne pleurez pas! J'ai voulu vous effrayer. Je suis un misérable de vous avoir traitée avec cette dureté. Je m'en repens. Pauvre femme! oui, je le reconnais, vous méritiez d'être heureuse. Mais vous le serez. Mes menaces n'étaient que de mauvaises plaisanteries. Personne au monde ne saura de moi rien de ce qui vous est arrivé autrefois. Ne parlons plus du mal que vous m'avez fait. A votre place il est probable que j'aurais agi de même. D'ailleurs, sans vous, il est à peu près certain que je serais encore en prison, non sur une simple accusation, mais avec une condamnation infamante sur le dos.
Il la rassurait avec cette insistance, parce que, d'abord, elle n'avait pas paru se rendre compte de toute l'étendue de l'absolution qu'il lui accordait. Il tira son mouchoir, lui essuya les larmes qui coulaient le long de ses joues, dans la prostration qui avait suivi la crise. Il lui ramena sur le haut du front et derrière les oreilles ses beaux cheveux qui s'évadaient de toutes parts autour de sa tête. Et, comme les sanglots qui lui secouaient la poitrine allaient jusqu'à lui couper la respiration, il prit l'énergique parti de lui dégrafer sa robe de chambre et de couper les lacets de son corset à l'aide du canif dont il se servait pour la taille de ses fusains.
--Respirez-vous mieux? lui demandait-il. N'allez pas étouffer au moins.
Tandis qu'il essayait de faire passer par l'ouverture de la robe le corset dénoué, Emmeline, toujours assise sur le lit, appuyait sa tête sur l'épaule du jeune homme, dont le cou et le visage se trouvaient comme enveloppés par la chaleur des soupirs précipités de la jeune femme. Elle collait inconsciemment sa riche poitrine contre celle de Gérald, sans paraître se soucier de l'étrange déshabillé où il l'avait réduite. L'attendrissement qui l'avait gagné commençait à s'emplir de charme. Le contact de ce sein mouvementé et de ces joues brûlantes l'incendia à son tour.
--Ne pleurez plus! vous me navrez! lui dit-il en l'entourant de ses bras et en l'embrassant sur les paupières comme pour les sécher d'un baiser.
Elle n'osa pas le repousser, sans doute pour ne pas paraître attacher d'importance à cette manifestation consolatrice. Mais lui s'emballa et, tout en la pressant contre son coeur palpitant, il se mit à la dévorer de caresses. Il ne les accompagnait d'aucune arrière-pensée et ne songeait guère à profiter de la situation si cruelle qui la remettait pantelante entre ses mains.
Il n'usa en quoi que ce fût d'autorité ou de violence et n'eut pas à se demander si le peu de résistance qu'elle lui opposa ne tenait pas à la sujétion presque absolue où elle était tombée vis-à-vis de lui. Il put croire que le remords des souffrances dont elle était cause, la reconnaissance du pardon qu'il venait de lui octroyer s'étaient mêlés à cette sorte de délire qui s'excuse chez une femme à moitié dévêtue, étendue sur un lit à côté d'un jeune homme qui la serre de près.
Elle se fût obstinée à se dégager qu'il eût tenu avec tout autant de rigidité la promesse qu'il lui avait souscrite de garder un silence inviolable. Mais après s'être moralement livrée tout entière à la discrétion de ce jeune homme, envers qui ses torts étaient si impardonnables, comment aurait-elle fait pour le prier de lui rattacher son corset et de l'aider à effacer de ses yeux et de ses joues les traces de larmes?
Elle céda, parce qu'il est des pièges qu'on se tend à soi-même et d'où l'on ne parvient pas à sortir sans y laisser un peu de sa chair.
XXI
LA MAITRESSE SANS AMOUR
--Ainsi, se répétait-elle dans la voiture qui la ramenait rue de l'Université, je n'avais jamais songé à tromper mon mari; et voilà que, non contente de l'avoir trompé avant, je le trompe après. Ma vie ne sera donc qu'un perpétuel supplice!
Gérald, ne se rendant qu'un compte approximatif des sentiments compliqués qui la lui avaient jetée dans les bras, lui avait donné rendez-vous pour le surlendemain. Il gardait d'elle un souvenir délicieux, et passant l'éponge sur les années disparues, il ne la voyait plus que sous les traits et l'état civil de Mme Dalombre, femme d'un député très écouté à la Chambre. Pour un artiste qui logeait aussi haut et ne vendait ses toiles que par intermittence, une telle conquête était quasi glorieuse. En outre, il était impressionné par l'existence romanesque de cette séduisante créature, dont les splendeurs et les misères visaient tout un côté de la question sociale, dont s'occupent ceux mêmes qui prétendent qu'elle n'existe pas.
Enfin et surtout, il l'avait tenue dans ses bras, cette grande dame, dont les yeux l'avaient si fort troublé pendant les quadrilles du bal de l'ambassade de Suède. Elle était à lui: il n'y avait pas à dire. Peut-être était-ce plutôt un holocauste qu'un adultère; mais, ma foi, la passion ne connaît pas ces distinctions psychologiques.
Pendant les deux jours qui le séparaient d'une nouvelle entrevue, il resta incapable de prendre une palette. Il eut cependant l'idée de la portraiturer, mais il se dit orgueilleusement:
--J'aime bien mieux la peindre d'après nature.
Elle avait promis ou semblé promettre qu'elle serait chez lui le jeudi, à deux heures. Dès midi, il avait donné à son atelier un air particulièrement décoratif. On touchait alors au printemps, et il avait inondé ses meubles de fleurs nouvelles qui, ayant besoin de jour et de soleil, duraient d'ordinaire très longtemps sous le vitrail clair et chaud où il travaillait son «plein air».
Deux heures sonnèrent, elle ne vint pas. A trois heures, il commença à s'éponger le front qui ruisselait d'inquiétude. Vers trois heures et demie, il n'y tint plus. Il dégringola jusque chez son concierge, à qui il laissa sa clef en lui recommandant de la remettre à une dame qui descendrait de voiture et, selon toute vraisemblance, aurait le bas du visage enfoncé dans le collet d'un grand manteau de fourrure. Il lui confierait la clef en la priant de l'attendre.
Il traita avec un cocher pour une course vertigineuse de la rue Condorcet à la rue de l'Université et, un quart d'heure plus tard, il atterrit devant la seule maison où pouvait être Emmeline, puisqu'elle n'était pas chez lui. Il se promena sur le trottoir faisant face à la porte cochère, tantôt marchant vite pour donner le change, tantôt allant à pas comptés ou s'arrêtant comme pour lire un journal, mais lançant constamment de bas en haut un oeil scrutateur.
Une des fenêtres de l'appartement des Dalombre était précisément ouverte. Il réfléchit:
--Elle aura eu des visites. Justement, je crois me rappeler qu'elle reçoit le jeudi. Pourtant elle ne m'aurait pas donné rendez-vous ce jour-là si elle avait été d'avance absolument sûre d'y manquer.
La désillusion et le doute faisaient déjà leur petite trouée dans son coeur lorsqu'il aperçut Emmeline qui, s'approchant de la croisée comme par mégarde, jeta un regard rapide des deux côtés de la rue.
En passant du côté droit au côté gauche, elle distingua Gérald, qui se tenait au milieu. Elle avait exprès manqué l'heure afin de s'assurer si elle était quitte avec une seule demi-journée d'égarement ou si le contrat tenait toujours.
L'appel muet, mais désespéré que lui lança Gérald la convainquit qu'elle était loin d'en avoir fini avec lui. Elle pensa:
--Il est là. Il n'a qu'à monter, tout raconter, et je suis perdue!
Elle lui fit donc un signe de tête qui signifiait:
--Je suis à vous. Patientez seulement quelques minutes.
Il comprit, car elle le vit remonter dans la voiture et repartir à fond de train. Il n'y avait plus à s'y tromper: c'était une intrigue qu'elle avait nouée, dont les liens se resserreraient sans doute plus étroitement tous les jours et qu'il deviendrait à peu près impossible de rompre. A l'encontre de la plupart des femmes, mariées ou non, qui se font spécialement belles pour aller voir leur amant, elle coiffa le premier chapeau venu, endossa son manteau dissimulateur et se jeta à son tour dans une voiture qui, sans qu'elle eût rien fait pour en hâter la marche, la déposa rue Condorcet.
La chaîne était désormais rivée. Deux et souvent trois fois par semaine, elle se rendait aux ordres, sans élan, sans amour, même sans coquetterie, presque comme une demoiselle de magasin va à son comptoir. La tendresse, parfois délirante, que lui témoignait Gérald lui inspirait tout au plus une certaine curiosité. Elle lui savait un gré infini d'avoir si vite oublié ses projets de vengeance et de lui payer ainsi en dévouement et en caresses le mal dont il avait souffert par elle. Il en était arrivé à l'adorer, à ne vivre que d'elle, pour elle, et elle avait à peine suivi de ses yeux surpris les progrès de cet envahissement de tout un être.
De temps en temps il avait comme un soupçon de l'abîme qui séparait cette docilité de l'amour qu'il rêvait; mais comme il était pris jusqu'aux moelles, il lui était impossible de s'imaginer que l'atmosphère céleste dans laquelle il vivait ne l'eût pas pénétrée un peu, elle aussi.
Cependant, il lui soumit un jour cette proposition:
--Si je savais que tu vinsses à nos rendez-vous par peur d'une dénonciation ou d'un scandale de ma part, j'aimerais mieux me tuer tout de suite. De cette façon, tu n'auras plus rien à craindre de moi.
Elle lui répondit en l'embrassant: ce qui la dispensa de toute autre explication.
Mais chaque fois qu'elle revenait au domicile légal, elle enlevait sa robe comme une tunique de Déjanire et revêtait un peignoir dont la fraîcheur la purifiait. Elle se jetait alors sur la petite Albertine et l'enlevait dans ses bras, comme si ce talisman eût le pouvoir de la protéger.
Au retour de son mari, elle se multipliait pour qu'il trouvât, après ses prétendues fatigues oratoires, de bonnes pantoufles bien chaudes, son fauteuil tout avancé devant le feu, ou près de la fenêtre, selon les variations du thermomètre.
Parfois, elle lui posait sa tête sur l'épaule--comme à l'autre--et le dorlotait dans ses bras comme pour lui faire comprendre qu'elle n'était, en réalité, qu'à lui et qu'entre les deux son coeur n'avait jamais balancé.
Elle savait cent fois plus gré à Albert d'un froid baiser sur le front qu'à Gérald de tous les emportements de frénésie amoureuse qu'il lui prodiguait sans compter. Celui qui a monté sur les planches, fût-ce une fois dans sa vie, garde éternellement, quoi qu'il fasse, l'estampille du cabotinage. Celle qui a été courtisane attitrée, fût-ce l'espace d'une semaine, conserve de l'amour une formule spéciale qu'aucune circonstance ne peut modifier. Gérald était et restait l'homme à qui elle se livrait par nécessité, presque par état. Albert était celui à qui elle se donnait librement et à qui elle avait toujours le droit de se refuser, car elle le savait trop généreux pour la contraindre.
D'ordinaire, c'est pour son amant qu'une adultère conserve les élans qui l'ont poussée au mal. C'était à son mari que celle-là les réservait, de sorte qu'elle trompait moins Albert avec Gérald que Gérald avec Albert.
Cette aberration du coeur et des sens dura quatre longs mois. On aurait dit au peintre que la passion aveuglait:
«Cette femme qui apparaît toujours à l'heure convenue et qui, pour ne pas retarder le moment du rendez-vous, conte à ses domestiques les histoires les plus invraisemblables: eh bien! elle ne vous a jamais aimé une minute», qu'il aurait souri en haussant les épaules et en retroussant sa moustache. Il se reposait sur l'attachement de sa belle maîtresse, dont les manières et le langage s'étaient si bien identifiés avec ceux du plus grand monde. Il n'était presque plus sûr que cette Mme Dalombre, dont il avait fait peu à peu son idole, fût réellement la même que cette petite fillette effarouchée qu'il avait aperçue dans les bas-fonds d'un mauvais lieu. Il n'y avait pourtant aucun doute, puisqu'il ne l'aurait pas tenue ainsi à sa discrétion chez lui, si elle n'avait pas été préalablement chez les autres; mais l'optique de l'amour est pleine de ces aveuglements.