Part 17
Bien que les hommes ne croient guère au hasard non plus qu'aux coïncidences, celui devant lequel venait spontanément témoigner cet Italien, qui bredouillait à peine la langue française, fut bien obligé de constater que le costume de Lilio concordait singulièrement avec celui du prévenu Gérald. Il espérait cependant encore que, mis en leur présence à tous deux, le plaignant persisterait dans ses affirmations. Il eût été trop cruel pour ce magistrat de perdre ainsi le bénéfice d'une affaire qu'il avait si bien menée. Décidément, la police n'avait pas de chance depuis quelque temps. Les coupables lui échappaient à qui mieux mieux; et quand, par aventure, elle en arrêtait un, il se trouvait qu'il était innocent.
Le juge s'exécuta pourtant et, après avoir envoyé chercher Gérald à Mazas, il fit demander à Gustave de vouloir bien se rendre au Palais de Justice. Gérald entra le premier dans le cabinet du juge d'instruction, où se tenait Lilio, assis dans un coin. Avant de se décider à la comparaison entre le prévenu et le témoin, le magistrat risqua une dernière tentative:
--Vous feriez cent fois mieux d'avouer, dit-il presque tendrement à Gérald. Le tribunal vous saura gré de votre franchise, tandis que votre obstination vous coûtera probablement très cher.
--J'ai fait tous les aveux dont j'étais capable, répondit le peintre. J'ai avoué mon innocence. Je ne puis rien de plus.
--C'est bien! fit le juge. Nous allons procéder à une nouvelle confrontation entre vous et M. Bachelin qui vous accuse de lui avoir dérobé les valeurs que vous savez. Ce sera la dernière, et elle sera décisive.
Gustave, qui avait attendu sa convocation toute la matinée, arriva comme un homme très surpris qu'on l'eût dérangé de nouveau.
--Il est heureux qu'on m'ait trouvé chez moi, j'allais sortir. Est-ce que nous en avons pour longtemps, monsieur le juge d'instruction? dit-il. Tout ce que j'avais à dire, il me semble que je l'ai dit.
--Connaissez-vous monsieur? demanda l'instructeur à Gustave en lui désignant Lilio, auquel il avait fait signe de se lever.
--Non, monsieur le juge d'instruction, je ne connais pas monsieur, répondit-il nettement.
--Maintenant, dit le magistrat à Lilio, veuillez vous tenir debout, le chapeau sur la tête, à côté du prévenu, qui se coiffera également du chapeau qu'il tient à la main et qui est bien, n'est-ce pas? celui qu'il portait le jour où le délit a été commis?
Gérald et Lilio se placèrent côte à côte; et bien que le dernier fût un peu moins grand que l'autre, l'aspect général, grâce à l'identité du costume et de la coiffure, était tellement similaire que le juge d'instruction jeta à son greffier un regard désolé.
Le vêtement et le chapeau du jeune modèle s'appareillaient d'autant plus à ceux du peintre que Gustave les lui avait achetés, l'avant-veille, aussi ressemblants que possible.
--Je dois vous apprendre à présent, reprit le juge, à quoi tend cette mise en scène. Monsieur, qui est Italien, prétend être la personne qui a ramassé les obligations rue Condorcet, qui les a portées jusque chez le prévenu et qui les y a oubliées. Si bien qu'abusé par une sorte de ressemblance dans la tournure, dans l'habillement et dans la physionomie, vous auriez pris celui-ci pour celui-là.
Gustave, comme écrasé par la stupeur, prolongea son ébahissement quelques instants encore.
--En effet, balbutia-t-il, jamais je n'ai vu une personne en rappeler aussi exactement une autre. Si je m'y suis trompé, convenez, monsieur le juge d'instruction, que vous auriez fait de même. C'est vraiment incroyable!
--Monsieur ne parlant qu'assez incorrectement le français, dit le juge, je vais vous reconstituer la déposition qu'il vient de faire devant moi et dont je vous prie de vouloir bien relever les contradictions ou les erreurs.
Et il raconta bénévolement à Gustave tout ce que ce dernier avait inventé trois jours auparavant, et qu'il feignit d'écouter avec la plus scrupuleuse attention.
--Mais, fit-il observer, du ton d'un homme qui, pour être fortement ébranlé, n'est pas absolument convaincu, si ce jeune modèle est monté chez M. Gérald, il a été reçu par quelqu'un, un domestique, une bonne, un concierge.
--Oui, fit Lilio, en continuant à exagérer son accent étranger, il y avait là une vieille femme qui balayait.
--Quelle est cette femme? demanda le magistrat à Gérald.
--Ma femme de ménage, répondit-il.
--Et qu'est-elle devenue?
--Je l'ignore. Voici plus de trois mois que je suis en prison.
--Toute la question est de la retrouver, insista Gustave. Il est clair que si ce jeune Italien lui a parlé et qu'elle le reconnaisse, c'est que j'aurai été dupe d'une illusion que je regretterai profondément, mais qu'explique suffisamment le plus étrange concours de circonstances. _Errare humanum est!_ conclut-il, pour faire montre de son érudition.
Car la loi, l'impassible loi, vous tient coffré pendant des mois, après quoi elle vous ouvre la porte de votre cellule en vous disant pour tous dommages-intérêts:
--Nous nous sommes trompés. Mais aussi, c'est de votre faute. Si vous n'aviez pas ressemblé comme deux gouttes d'eau à un autre pour lequel on vous a pris, ce désagrément ne vous serait pas arrivé.
L'essentiel était de retrouver et de faire comparaître la femme de ménage. Le vieux Gustave, qui avait pris des informations et savait parfaitement où aller la chercher, affecta un profond désespoir de l'erreur dont il était responsable. Il s'offrit à entreprendre toutes les démarches nécessaires à la découverte de cette fameuse vérité qu'on feint toujours de poursuivre et qu'on lâche si facilement quand on peut mettre la main dessus.
--Monsieur, dit-il en serrant à demi Gérald dans ses bras, si j'ai eu envers vous des torts involontaires, soyez sûr que je ne goûterai de repos qu'après les avoir réparés. Je vais me jeter sur la piste de cette femme et je ne m'arrêterai qu'après l'avoir amenée ici morte ou vive.
Cependant pour la vraisemblance, il ajouta:
--Je voudrais seulement savoir son nom.
--On l'appelait Mme Basile, répondit le peintre. Elle ne venait chez moi que depuis un mois, tous les jours, de dix heures à deux.
--Mme Basile, fit Gustave, en inscrivant sur un carnet d'homme sérieux ce nom qu'il connaissait depuis trois jours. Laissez-moi faire, monsieur le juge d'instruction: je m'engage à vous la conduire demain matin, à l'heure que vous voudrez bien fixer vous-même.
Les magistrats instructeurs sont ainsi faits: quand ils voient qu'un prévenu est manifestement innocent et que toute leur mauvaise foi ne réussirait pas à mettre debout l'accusation qu'ils ont tenté d'échafauder contre lui, ils deviennent aussi polis qu'ils ont été brutaux, et aussi bienveillants qu'ils étaient impitoyables. Comme homme, celui qui avait été chargé de suivre l'affaire entamée contre le jeune artiste avait puisé dans les interrogatoires auxquels il l'avait soumis la certitude de la non-culpabilité de ce prévenu, dont il n'avait même pu tirer l'apparence d'un aveu ou d'une contradiction, bien qu'il l'eût retourné dans tous les sens.
Comme magistrat, il se donnait une peine extraordinaire pour obtenir contre cet être récalcitrant quinze jolis mois de prison. Mais les nouvelles déclarations de l'insoupçonnable M. Bachelin, la similitude indiscutable entre la tournure, la coiffure, l'équipement du prévenu et ceux du jeune Italien qui, d'ailleurs, reconnaissait avoir ramassé sur le trottoir les papiers formant les seules pièces à conviction du procès, mettaient l'accusation à néant, au point qu'en insistant, le juge risquait simplement de se faire attraper par les journaux.
Il n'hésita donc pas à tourner bride; et, tout en faisant ramener Gérald à sa prison en voiture cellulaire, il le réconforta par ces paroles d'espoir:
--Demain, monsieur, j'aurai l'honneur de faire parvenir au greffe de la prison la décision que j'aurai prise. Je n'ai pas besoin de vous répéter que je serais heureux qu'elle vous fût favorable.
Le lendemain, Lilio, convoqué de nouveau, fut confronté avec la femme de ménage, qui le désigna immédiatement comme l'italien qui était venu, environ une demi-heure avant la rentrée de M. Gérald, se proposer comme modèle. Avait-il ou n'avait-il pas un rouleau de papier à la main; l'avait-il posé sur une table et l'avait-elle serré dans le bahut: voilà ce qu'elle était hors d'état d'affirmer; toutefois, puisque le jeune homme le déclarait lui-même, elle n'avait aucune base de démenti à lui opposer.
--Ah! que je suis content! s'écria Gustave en respirant à pleins poumons. Le remords d'avoir fait condamner cette victime innocente m'aurait poursuivi jusqu'à la fin de mes jours.
Séance tenante, afin de donner devant témoins la mesure de son intégrité, le juge instructeur signa une ordonnance de non-lieu qu'il fit porter, accompagnée d'un ordre de mise en liberté, par un express auquel--toujours devant témoins--il recommanda la plus grande célérité.
Ce qui compléta la joie dont Gustave faisait parade, c'est qu'on lui rendit en même temps ses obligations, ou plutôt celles d'Emmeline, lesquelles étaient, depuis trois mois, restées dans le dossier. Il en donna décharge, se promettant tacitement de négliger le récit de ce dernier épisode, quand il raconterait à sa complice le dénouement du drame qu'ils avaient perpétré en collaboration.
Il salua profondément le juge d'instruction, puis Lilio, qu'il était censé avoir vu la veille pour la première fois, bien qu'il lui eût glissé ces mots pendant que le juge rédigeait l'exeat de Gérald:
--Je t'attendrai sur le quai, en face du Dispensaire.
Quoique parfaitement éclairé sur le malentendu qui avait coûté trois mois de cellule à son pensionnaire, le directeur de Mazas ne douta pas un instant que l'intervention de M. le député et de Mme son épouse n'eût été pour tout dans la libération de Gérald.
Au reçu de l'ordre signé du juge, le greffier de la prison se précipita dans la cellule du détenu qui, à la main chaleureuse que l'employé lui tendit, devina l'objet de tant d'empressement.
Quand on a de si belles connaissances, on est toujours à ménager. Aussi, afin de lui épargner la compagnie d'un gardien, le sous-fonctionnaire le conduisit-il lui-même au greffe pour la cérémonie de la levée de l'écrou, et Gérald prit congé sur cette prière qu'il lui adressa tout bas:
--Si vous vouliez être bien aimable, vous parleriez de moi à votre ami le député pour une direction en province.
XIX
EN LIBERTÉ
L'horreur de ce régime humiliant qu'on pourrait appeler l'assaisonnement de la prison, la voix dure des gardiens, le froissement des menottes sur les poignets de ceux qu'on mène à l'instruction, les interrogatoires dont chaque mot semble vous dire: «Vous mentez!» avaient à la fois tellement indigné et assombri Gérald qu'il en garda l'écoeurement longtemps après avoir reconquis sa liberté.
Il lui était en outre extrêmement difficile d'expliquer à chacun des locataires de sa maison qu'il avait été incarcéré à la suite d'une méprise sinistre dont tout autre aurait pu tomber victime à sa place. Ses trois mois de prison pèseraient sur toute sa vie. Il convenait d'ailleurs que tout le monde se serait trompé à la similitude de son costume et de celui du jeune modèle italien, et il ne gardait pas rancune à ce M. Bachelin, auquel il était à cent lieues de supposer la moindre arrière-pensée.
Ce qui le préoccupait surtout, c'était de revoir tous ses amis, pour leur expliquer qu'il n'était pas un voleur. Heureusement pour sa réhabilitation, Lilio était assez connu chez les peintres qui l'employaient et auxquels il présenta volontiers l'aventure sous le jour dont Gustave avait jugé à propos de l'éclairer; si bien que Gérald reprit sa place dans le monde des artistes, sans autre accroc à sa réputation.
Mais il tenait particulièrement à faire part de l'issue de l'affaire à cette jolie Mme Dalombre que, par le plus invraisemblable des hasards, il avait rencontrée dans le greffe même de Mazas. Elle n'était évidemment pour rien dans sa délivrance, pensait-il, puisque c'était le plaignant lui-même qui avait spontanément reconnu le malentendu; mais elle lui avait témoigné un intérêt si sincère, alors qu'elle pouvait, qu'elle devait même le supposer coupable, qu'il avait hâte de lui faire savoir qu'elle avait eu raison de qualifier de plaisanterie l'accusation échafaudée contre lui.
Contrairement aux habitudes mondaines, il avait dansé avec elle sans lui avoir été présenté; mais les circonstances inusitées qui les avaient rapprochés permettaient quelque sans-façon. D'ailleurs, il avait eu également l'honneur d'adresser la parole à M. Dalombre en présence des autorités de la prison, et c'était son droit de se faire reconnaître de lui pour autre chose qu'un habitué de maison d'arrêt.
Un samedi, sur les quatre heures, il se fit annoncer rue de l'Université. Emmeline était seule, la séance de la Chambre battant encore son plein. Elle eut un sursaut d'inquiétude, malgré la certitude où elle était qu'il n'avait pas l'ombre d'un soupçon contre elle.
A son air riant, elle fut tout de suite rassurée.
--Votre visite m'a porté bonheur, lui dit-il en la saluant très bas. On a eu enfin les preuves de ma parfaite ignorance des délits stupides dont on m'accusait et, depuis huit jours déjà, je suis rendu à notre belle et intelligente société.
Elle feignit d'apprendre de sa bouche même cette bonne nouvelle, dont elle avait été instruite avant lui. Elle le força à s'asseoir et à lui détailler toutes les phases par lesquelles avait passé l'instruction avant d'échouer dans une ordonnance de non-lieu.
Il exposa naïvement tout le plan qu'elle avait dressé en société avec Gustave et qui avait si complètement réussi, tant pour l'incarcération que pour la libération du candide Gérald. Pendant qu'il dépeignait la surprise du plaignant, un certain M. Bachelin, en reconnaissant définitivement Lilio pour l'individu qui avait ramassé le rouleau d'obligations sous ses yeux; les aveux de Lilio lui-même et la rétractation formelle dudit Bachelin; pendant qu'il précisait chaque témoignage pour lui faire entrer ces explications dans la tête, elle le contemplait avec un mélange de pitié pour lui et de mépris pour elle-même.
--Dieu! se répétait-elle, s'il avait seulement la plus légère intuition de la vérité; s'il se doutait, l'espace d'un éclair, que Bachelin, Lilio et moi ne faisons qu'un; que je suis le véritable auteur de toutes ses angoisses, de ses tortures morales et physiques, de son emprisonnement, de sa mise en liberté; enfin, de tous les événements qui ont fondu sur lui depuis trois mois, il se demanderait s'il est devenu fou et si on ne l'a pas extrait de Mazas pour le conduire à l'asile Sainte-Anne.
Et elle pensait:
--Pauvre jeune homme! il me remercie encore, au lieu de m'étrangler de ses mains, comme il en aurait si bien le droit. Quand on songe, dit-elle, que, sans la présence d'esprit et la loyauté de ce modèle italien, vous auriez peut-être été condamné. Quelle chose épouvantable!
--Oui, c'est affreux! murmura-t-il. On prétend qu'on est bien fort quand on a pour soi sa conscience. Je vous assure que j'avais là-bas des moments de rage où je regrettais presque de n'être pas réellement coupable.
Comme pour chasser ces souvenirs lugubres, elle donna peu à peu un tour presque gai à la conversation, lui demandant s'il avait quelque toile en train; s'il comptait exposer cette année; quel genre de peinture il préférait.
--Par tempérament, répondait-il, je suis impressionniste; malheureusement mes confrères en impressionnisme ignorent presque tous ce dont se compose une figure; et ceux qui le savent finissent, à peu d'exceptions près, par sombrer dans la platitude comme les Cabanel et autres prix de Rome. Les Parisiennes comme vous, madame, ne peuvent pas se douter des différences qui distinguent la peinture sincère de celle qui ne l'est pas.
--Mais je ne suis pas Parisienne! se récria Emmeline, profitant de cette occasion pour égarer encore un peu plus Gérald sur son identité. Je suis née près de Genève, dans le département que représente mon mari.
--Quoi! vraiment, madame, vous n'êtes pas Parisienne, repartit le peintre. Voyez pourtant comme on s'abuse! A ce bal où j'ai eu l'honneur de danser un ou deux quadrilles avec vous, à première vue je me suis dit: Il n'y a qu'une Parisienne pour porter la toilette avec cette élégance.
--Eh bien! vous vous trompiez, répliqua Emmeline, qui se hâta de parler d'autre chose.
La visite de reconnaissance était rendue, et Gérald, avant de saluer Mme Dalombre, la remerciait de sa bonne et cordiale réception, quand Albert fit son entrée, retour de la Chambre, qui, ayant épuisé son ordre du jour, s'était séparée de bonne heure.
--Reconnais-tu monsieur? demanda Emmeline.
--Il me semble avoir déjà eu le plaisir d'apercevoir monsieur, mais je ne saurais trop dire où, répondit-il.
--C'est moi que vous avez vu flanqué d'un gardien dans le greffe de Mazas, fit Gérald.
--Et bien que sa complète innocence ait éclaté sans le secours, ni la protection de personne, reprit Emmeline, il a été assez aimable pour venir nous remercier de l'intérêt, du reste bien sincère, que nous lui portions.
Il fallut encore recommencer pour Albert la narration que sa femme connaissait si bien.
--Ce qui est abominable, conclut le jeune député, c'est que la loi n'ait prévu aucune réparation pour les victimes d'aussi terribles erreurs. Et dire que si la fatalité avait voulu que ce Napolitain retournât dans son pays ou simplement qu'il changeât de clientèle, vous subiriez, à cette heure, la plus infâme des flétrissures.
--Oh! en ce cas, nous aurions su agir, fit remarquer Emmeline. Quand j'aurais dû aller trouver moi-même le président de la République...
--Mais la grâce n'est pas une réhabilitation, ma bonne amie; au contraire. Que sont six mois ou un an de prison, en comparaison du déshonneur éternel qui en découle? Je sais que tu es excellente et que, toute Parisienne que tu es, tu as plus de force de volonté que moi, tout Breton que je suis, mais...
--Ah! vous voyez, madame, interrompit étourdiment Gérald, vous êtes Parisienne, je l'avais bien deviné.
En moins d'une minute, les joues d'Emmeline passèrent et repassèrent d'une rougeur écarlate à une pâleur presque cadavérique.
--Qu'a-t-elle donc? se demanda Gérald. On croirait qu'elle va s'évanouir comme au bal de l'ambassade.
Puis, il se fit cette réflexion:
--Pourquoi diable m'a-t-elle conté qu'elle était née dans le département de l'Ain, puisqu'elle est née dans le département de la Seine?
A partir de ce moment, il remarqua l'embarras croissant de Mme Dalombre, qui ne se mêla plus à la conversation que par ces mots heurtés et par ces interjections qu'on lance quand l'esprit est ailleurs. Il surprit même chez elle deux ou trois mouvements d'impatience lorsque Albert s'était mis à entamer avec lui la question d'art.
Elle, si affable un instant auparavant, est-ce qu'elle allait recommencer à souffrir des nerfs, toujours comme au bal de l'ambassade?
--Moi aussi, dit tout à coup M. Dalombre, j'avais autrefois rêvé de m'adonner à la peinture. Je dessinais du matin au soir. J'ai encore là un album plein de mes croquis. Vous allez juger: je n'étais pas trop maladroit.
Et, ouvrant un petit meuble en écaille de Hollande, il en tira un grand livre, composé de feuilles de papier bristol qu'il avait couvertes de figures, de paysages, d'études de femmes, vêtues ou non. Gérald s'extasia naturellement sur les dispositions réelles dont témoignaient ces ébauches et regretta poliment que la politique en eût enlevé l'auteur à une vocation déclarée.
Tout en feuilletant l'album, on tomba sur une feuille séparée, encastrée entre deux pages, et sur laquelle se détachait un joli portrait de jeune fille, trituré aux deux crayons et beaucoup plus achevé que les autres dessins.
--Qui est-ce? demanda Albert à Gérald.
--Attendez! attendez! dit celui-ci. Cette tête ne m'est pas inconnue. Où ai-je donc vu ces grands yeux-là?
Emmeline, toujours inquiète, s'était approchée. Elle ne put retenir un cri en reconnaissant le portrait qu'Albert avait fait d'elle dans la chambre où le vieil armateur était déjà sous le coup de la mort. Elle était maigre alors et passablement différente de la femme de vingt-cinq ans, brillante de santé et d'épanouissement, qu'elle représentait à l'heure actuelle.
Elle arracha presque l'album des mains de son mari:
--Pourquoi montres-tu ça à monsieur? fit-elle brusquement. Tu sais bien comme j'étais laide à cette époque-là.
--Mais je ne trouve pas, répliqua Albert; et la preuve, c'est que c'est sous cet aspect que je t'ai aimée. Dame! pense donc! Tu avais dix-sept ans et demi, tu n'étais pas mère de famille comme à présent.
Emmeline, sans rien répondre, ferma le livre et voulut le rejeter dans le petit meuble. Mais, dans son amour-propre de portraitiste, son mari l'y ressaisit et, l'ouvrant de nouveau sous les yeux de Gérald, il lui dit comme pour le prendre à témoin:
--Franchement, est-ce que vous ne retrouvez pas les yeux, la ligne du nez, l'attache du col? J'aurais pensé que vous l'auriez reconnue tout de suite.
--En effet, s'excusa Gérald, je ne sais pas pourquoi le visage, l'attitude, et jusqu'à la forme des bras m'ont rappelé une tout autre personne que madame. C'est ce qui m'a dérouté. Mais, maintenant que je compare, je saisis parfaitement la ressemblance.
Les yeux du jeune peintre allaient du dessin au visage d'Emmeline, et cet examen la jetait dans un trouble que ses efforts pour le cacher rendaient plus évident.
--Ah çà! pensait Gérald, je ne peux donc pas adresser la parole à cette charmante dame sans la bouleverser! Je ne me suis pourtant jamais aperçu que j'exerçais sur les gens une influence magnétique.
Et, par une espèce de choc en retour, l'inspection de ce dessin l'interloquait aussi. Il éprouvait la sensation vague d'avoir déjà vu non pas le modèle à l'âge tendre où il était représenté, mais le portrait même dans la même pose, c'est-à-dire dans le même trois quarts, avec les mêmes mains croisées; il retrouvait ces épaules étroites et tombantes; ces mèches terre de sienne brûlée luisant aux tempes. Pourtant, s'il était sûr d'une chose, c'était d'avoir pour la première fois sous les yeux l'album de M. Dalombre, dans l'appartement de qui il n'avait jamais pénétré.
En jetant sur Emmeline un dernier regard de comparaison, il la surprit si haletante et si manifestement inquiète, qu'il se hâta, pour mettre fin au supplice de la jeune femme, de rendre le livre à M. Dalombre et de prendre congé.
Le soupir de soulagement qui, à son dernier salut, glissa entre les lèvres de Mme Dalombre ne pouvait guère lui échapper non plus. Elle lui adressa un signe de tête dénué de toute effusion, comme à quelqu'un à qui on veut faire comprendre qu'on n'a en quoi que ce soit l'intention de continuer des relations que le hasard a fait naître.
Cette froideur finale, après les marques de sympathie prodiguées au début de la visite, tenait peut-être, il est vrai, à la difficulté pour une dame du monde de présenter à ses amis et connaissances un monsieur qui, bien qu'aussi honnête que n'importe qui, n'en était pas moins tout frais débarqué de Mazas. Mais non: il y avait une autre préoccupation dans ce subit et singulier changement d'attitude.
Sa maladie nerveuse, qu'elle invoquait à tout bout de champ, était une simple échappatoire. D'abord, quand une femme souffre des nerfs, elle l'ignore ou elle ne l'avoue pas. En second lieu, pourquoi cette crise avait-elle éclaté juste au moment où M. Dalombre avait exhibé le portrait? Et enfin, pourquoi ce dessin l'avait-il frappé lui-même comme quelque chose de déjà vu?
Cette jolie petite dame qui se disait née sur la frontière suisse quand elle était, en réalité, de Paris, commençait à jouer dans son existence un rôle par trop fantaisiste. Il remonta, tout pensif, l'escalier qui menait à son atelier, en se répétant à chaque minute:
--Où diable ai-je déjà vu ce portrait?