La Mal'aria: Etude Sociale

Part 16

Chapter 163,831 wordsPublic domain

--A moins qu'il n'y ait là-dessous quelque vengeance féminine, c'est à n'y rien comprendre.

--Et, demanda-t-elle, ce M. Girald..., Gérald... Péronaud... enfin cet accusé ne soupçonne personne de quelque machination dressée contre lui?

--Nous l'avons souvent interrogé là-dessus, M. le directeur et moi, mais il a toujours répondu qu'il ne se croyait aucun ennemi. D'ailleurs, la matérialité des faits n'est pas niable. Un jury même le condamnerait, à plus forte raison un tribunal.

Rassurée du côté d'une investigation possible où son nom et son souvenir auraient été mêlés, elle se sentit envahie par une grande pitié. Elle n'en était pas moins un peu surprise que Gérald n'eût pas songé, fût-ce un instant, à rattacher son aventure à celle du bal de l'ambassade de Suède. La condamnation, maintenant certaine, du seul homme dont elle eût à craindre les bavardages, en rendant à Emmeline toute sa sécurité, lui avait rendu toute sa commisération. Puisqu'il n'avait rien raconté de sa rencontre avec elle, c'est qu'il était homme d'honneur. Elle aurait donc agi à la fois loyalement et prudemment en se confiant entièrement à lui. La peur est décidément bien mauvaise conseillère.

A cette heure, il était trop tard et elle en était réduite à laisser aller les choses qu'il eût été si facile d'arrêter au début.

--Ainsi, dit-elle au greffier, vous voyez de temps à autre cet infortuné? Est-il profondément abattu?

--Il s'attriste à mesure que son emprisonnement se prolonge. Dans les premiers jours, il n'était que stupéfait. Nous le voyons quelquefois, soit dans sa cellule, soit au greffe, quand il revient de l'instruction.

--Pauvre jeune homme! si j'avais seulement pu l'apercevoir un instant! fit Emmeline, dévorée du désir de contempler sa victime, afin de constater les ravages que trois mois de la plus dure comme de la plus injuste détention avaient exercés sur sa santé et sur son physique.

--Si vous voulez, madame, je vais le faire demander au greffe, se hâta d'offrir l'employé, heureux de se signaler par ses prévenances.

--Oh! non! jamais! monsieur, se récria-t-elle, toute bouleversée à la pensée de se retrouver nez à nez avec un artiste pour qui sa présence au greffe de Mazas serait toute une révélation. Et, pour atténuer dans l'esprit du greffier la violence de son refus, elle ajouta:

--Vous comprenez ce qu'il y aurait d'humiliant pour lui à mettre une femme dans la confidence de sa situation. Je ne l'aurais regardé que si j'avais été bien sûre qu'il ne me vît pas.

Alors, avec le même empressement, le greffier, qui devinait son envie folle d'assister à la représentation d'une scène d'interrogatoire, lui proposa d'entrer dans la salle de l'économat contiguë à celle du greffe et d'où il lui serait loisible de voir, d'entendre et de juger le prisonnier auquel elle paraissait s'intéresser.

--Vous apprécierez vous-même, madame, conclut-il, à quel point la parole d'un innocent ressemble peu à celle d'un coupable.

Et, sonnant immédiatement un gardien, il lui donna l'ordre d'aller chercher et d'amener le 1118.

XVII

CONSTATATION

Emmeline s'était jetée dans la pièce que lui avait ouverte le greffier et que l'économe venait de quitter, étant allé, en compagnie du directeur, présider à la dégustation de la soupe pénitentiaire.

La cachette était suffisamment aménagée pour que Mme Dalombre pût, à travers la porte entre-bâillée, ne rien perdre de ce qui allait se dire, tout en restant elle-même à l'abri de quelque regard hasardeux. Même si son mari survenait pendant l'entretien commencé entre l'employé et le détenu, il ne s'étonnerait en rien qu'elle eût ainsi sauvé l'amour-propre d'un malheureux qu'elle avait rencontré par hasard au bal et qui avait déjà bu assez de honte comme ça.

Elle était à l'affût depuis cinq minutes quand Gérald entra aux côtés du gardien. Emmeline s'attendait à surprendre sur le visage de ce calomnié les signes d'un abattement extraordinaire. Il lui parut un peu plus maigre et plus exsangue, mais elle fut surprise de la fierté de son allure.

--Est-ce que vous m'avez fait venir pour me signifier ma mise en liberté? demanda-t-il.

--Malheureusement non, fit le greffier sans se lever. Je crois même que M. le juge d'instruction se dispose à signer l'ordonnance de renvoi devant la police correctionnelle. C'est pourquoi je tenais à vous avertir pour que d'ici là vous tâchiez de recruter des témoins, n'importe lesquels. Ça fait toujours bien.

--Des témoins! dit amèrement le prévenu. Où en prendrai-je? Tous les témoignages du monde n'empêcheront pas qu'on ait saisi chez moi des obligations qui y étaient, bien que je ne les y eusse certainement pas mises.

Le greffier se tourna tout d'une pièce vers lui:

--C'est précisément parce que vous ne les y avez pas mises, dit-il, que vous devriez tâcher de découvrir qui avait intérêt à les y mettre.

--Il est certain que si j'avais la liberté de mes mouvements, répondit-il, je finirais par trouver la clef du mystère; mais on commence par me calfeutrer dans une cellule de trois pieds de long et on m'engage ensuite à courir après les preuves de mon innocence. On m'a confronté avec un monsieur qui m'a formellement reconnu, quoique je ne le connaisse pas. J'aurai beau me démener et crier par-dessus les toits que je ne sais pas ce qu'on me veut, je ne convaincrai évidemment personne. Il m'est tombé une tuile qui m'a fendu la tête. Comment prévoir des accidents pareils?

--Mais, reprit le greffier, si vous n'avez pas les moyens d'établir votre non-culpabilité, vous avez bien dans votre monde quelques protecteurs plus ou moins haut placés, qu'il vous serait facile de faire agir. Vous êtes là, vous ne vous remuez pas; ce n'est pas ainsi qu'on se tire d'un mauvais pas.

Gérald eut un mouvement de révolte qui pénétra jusqu'au coeur d'Emmeline:

--Pour faire agir quelqu'un en ma faveur, dit-il, il faudrait d'abord qu'il fût persuadé que je n'ai pas commis le vol pour lequel je suis ici. Or, jusqu'à présent, tous les magistrats devant lesquels j'ai passé me croient coupable. Ce serait donc en suppliant que je me poserais devant ceux mêmes qui me voudraient le plus de bien. Et je n'ai à supplier personne puisqu'il n'y a aucun reproche à m'adresser. D'ailleurs, je ne vois guère par qui je me ferais recommander.

--De quel pays êtes-vous? insista le greffier. On a toujours son député ou son sénateur à qui, faute de mieux, il est permis de s'adresser.

--Je suis de la Touraine, mais je suis venu à Paris très jeune pour mes études de peinture, et je ne vote pas. En fait de député, je n'en ai jamais vu qu'un--pas même lui--sa femme, avec qui j'ai dansé dans un bal. Je ne vais pas, bien sûr, écrire à cette dame une lettre datée de Mazas.

Emmeline rougit derrière sa porte, comme s'il avait su qu'elle était là, qu'elle l'entendait et refusait de lui tendre la main, qu'il implorait ou plutôt qu'un geôlier, plus généreux qu'elle, implorait pour lui.

--Pourquoi donc ne vous adresseriez-vous pas à cette dame? repartit le greffier. Elle se montrera peut-être toute disposée à vous rendre service.

--Oh! fit-il avec un sourire douloureux; ce serait beau. Lui envoyer cette flatteuse missive: «Madame, vous vous rappelez sans doute votre danseur du bal de l'ambassade de Suède? Eh bien! il est à Mazas et il va passer en police correctionnelle pour filouterie.» Elle, qui est charmante et distinguée au possible, serait fière d'avoir eu pendant deux contredanses consécutives un cavalier de cet acabit.

--C'est trop fort! se disait Emmeline du fond de sa cachette, voici en quels termes il parle de moi! On lui propose de faire appel à ma protection, et il ne saute pas sur cette idée! Il sait pourtant qu'il me serait impossible de ne pas la lui accorder. Et, au contraire, il parle de ma distinction et de la honte qu'il éprouverait à m'avouer sa situation actuelle! Je n'y comprends vraiment rien.

Elle ne commença à comprendre qu'en entendant de la bouche du détenu cette réflexion, qu'il n'avait certainement ni préparée ni méditée, puisqu'il se croyait seul avec l'employé de la prison:

--Au reste, on lui apprendrait que je suis sur le point d'être jugé pour indélicatesse qu'elle s'en étonnerait médiocrement, car j'ai trouvé moyen de me l'aliéner totalement par mon manque de savoir-vivre, et c'est ce qu'une femme du monde pardonne le moins. Je ne l'ai vue que pendant une soirée, et elle m'a quitté fâchée, sans que j'aie jamais pu deviner au juste pourquoi. Probablement j'aurais été inconvenant sans m'en douter. Nous autres, peintres, nous ne savons pas toujours peser nos expressions.

--Comment! comment! se dit-elle en s'accrochant à la porte pour ne pas défaillir, est-ce que je me serais trompée? Est-ce qu'il ne m'aurait pas reconnue? Est-ce que j'aurais commis une infamie inutile? Oh! ce serait pis que tout au monde, et mon ignominie serait complète.

Gérald ayant terminé ses doléances, le greffier pensa que la curiosité de la femme de «monsieur le député» était suffisamment satisfaite. Le gardien attendait l'ordre de réintégrer le 1118 dans sa cellule. Alors Emmeline, se refusant à admettre qu'elle eût provoqué par erreur l'épouvantable catastrophe qui allait fondre sur ce jeune homme qui supportait si dignement un malheur devenu sans motif et sans but, si, en effet, il n'avait pas retrouvé dans Mme Dalombre la femme qu'il avait assise un soir sur ses genoux dans un claque-dents des boulevards extérieurs, perdit complètement la tête.

Elle s'élança à tout hasard dans le greffe comme si elle sortait de l'économat et se dirigea vers la porte; mais, s'arrêtant à mi-chemin, elle eut l'air de remarquer tout à coup le prisonnier et lui dit d'une voix mêlée de douceur et d'étonnement:

--Mais je ne me trompe pas. C'est bien vous, monsieur, avec qui j'ai dansé à l'ambassade de Suède?

Gérald fit un pas en arrière. Par quel incroyable imprévu Mme Dalombre, dont il venait de parler cinq minutes auparavant, se trouvait-elle dans le greffe de Mazas en même temps que lui? Elle lui en fournit immédiatement l'explication:

--Mon mari est chargé par la Chambre de visiter les établissements pénitentiaires, dit-elle. J'ai tenu à l'accompagner. On n'a pas toujours l'occasion de voir une prison.

Et comme si elle était à cent lieues de soupçonner l'aventure de Gérald, elle ajouta:

--Mais vous-même, monsieur, par quel hasard êtes-vous ici?

--Demandez à monsieur, répondit-il, en désignant le greffier.

Et le greffier se taisant, puisqu'il avait déjà mis la visiteuse au courant, le prisonnier reprit:

--Je suis ici, accusé de vol. Oui, madame... vous riez. Vous ne le croyez pas... Et, frappant un grand coup de poing sur le bureau de l'employé, il grommela entre ses dents serrées:

--Moi non plus, je ne pouvais pas le croire.

Emmeline affecta de prendre très légèrement cette confidence.

--Ah çà! voyons, fit-elle, c'est une plaisanterie. D'ailleurs, vous êtes assurément innocent. Vous n'avez donc rien à craindre.

--J'ai si bien tout à craindre que je serai presque certainement condamné. C'est ma vie perdue. Et sans que je sache pourquoi, répliqua-t-il rageusement. Est-ce horrible! me présenter ainsi devant vous, madame, avec un gardien à mes côtés, devant vous qui aviez daigné danser avec moi... sans me connaître.

--Mais oui, j'ai dansé avec vous, et j'en suis fière, et j'espère bien y danser encore, répondit-elle. Car cette accusation n'a aucun sens. N'est-ce pas, monsieur, que ce n'est pas sérieux? dit-elle en s'adressant au greffier.

--Malheureusement, tout ce qui se passe ici est sérieux, riposta celui-ci. Et si le détenu... si M. Gérald n'a pas quelque protecteur bien influent qui puisse répondre de lui et même faire des démarches en sa faveur... Mais il ne veut pas, il a honte. Il dit: «Je suis innocent!» et il s'imagine que ça suffit.

C'était clair. Gérald n'avait pas eu un mot qui pût passer pour une allusion. Cependant, elle ne voulut pas prendre de résolution avant d'avoir des certitudes.

Elle le regarda bien en face comme pour le provoquer à une indiscrétion, à une explosion plutôt. Il prit cette invite comme un simple encouragement à accepter les services qu'elle semblait lui offrir et y répondit d'une voix triste:

--Souscrire à des démarches en ma faveur auprès des juges, ce serait presque avouer ma culpabilité. Être acquitté par complaisance, il ne me manquerait plus que cette dernière abjection! Je vous donne ici ma parole, madame, que les obligations qu'on a trouvées chez moi, j'ignore absolument comment elles y sont venues. Croyez-moi, c'est tout ce que je réclame, et vous serez encore trop bonne de me croire, car vous paraissez avoir emporté un bien mauvais souvenir de moi, en quittant ce bal où j'ai eu le grand honneur d'être un instant votre cavalier.

--Oui, c'est vrai, dit-elle, vous me rappelez là mes torts; mais vous m'avez excusée, j'en suis sûre. Je suis, depuis quelques années, atteinte d'une maladie nerveuse et je sortais d'une crise... Du reste, vous avez dû vous rendre compte de mon malaise. A trois ou quatre reprises, j'ai été sur le point de m'évanouir.

--C'est moi, madame, répondit Gérald, qui me suis au contraire amèrement reproché de vous avoir sans doute froissée par mon sans-façon, et c'est de moi seul que doivent venir les excuses. Quant à user de votre influence pour me sauver, je vous conjure de n'en rien faire. Nous verrons bientôt si la fatalité doit me poursuivre jusqu'au bout.

Il salua profondément Mme Dalombre et sortit par la porte que lui ouvrit le gardien et qui donnait sur le couloir. Emmeline pétrissait son mouchoir d'une main crispée, décidée à tout pour soustraire ce malheureux au guet-apens dans lequel elle l'avait attiré. Dans sa dignité restée toujours debout, il refusait les services qu'elle lui offrait; mais elle était bien résolue à ne tenir aucun compte de cette exagération de délicatesse et d'orgueil. Aussi, à peine son mari fut-il de retour de son excursion à travers les cuisines, les cellules simples et les cellules doubles, qu'elle se hâta de lui faire cette communication:

--Te rappelles-tu, Albert, ce jeune homme avec qui j'ai dansé à l'ambassade de Suède? Un peintre... Tu ne l'as peut-être pas remarqué. Eh bien! il est à Mazas... c'est horrible... accusé de vol et d'un vol qu'il n'a pas commis. On l'a pris pour un autre. Il faut absolument qu'en sortant d'ici tu ailles parler au ministre de la justice. Tu es député, tu ne peux pas laisser condamner un innocent, n'est-ce pas, monsieur le directeur? ajouta-t-elle en prenant à témoin ce rigide fonctionnaire.

--Malheureusement, madame, répliqua-t-il, si M. Dalombre est député, ce sont les juges qui condamnent. J'ai comme vous de fortes raisons de supposer que ce jeune homme a été victime d'un malentendu. Il y a dans son accent une sincérité bien difficile à feindre, mais les magistrats ne jugent pas sur des impressions.

--En outre, objecta Albert, il me semble difficile d'aller demander comme un service personnel à un président de chambre d'acquitter un accusé, s'il le croit coupable.

--Mais il ne l'est pas, je suis sûre qu'il ne l'est pas, répéta Emmeline avec emportement. Si tu ne veux rien faire pour ce pauvre et honnête garçon, eh bien! c'est moi qui me charge de le tirer d'affaire.

Et d'un pas résolu elle gagna la porte devant laquelle les attendait la voiture. Son parti était pris. Elle devait une réparation à cette victime. Elle s'acquitterait coûte que coûte.

XVIII

LA LIBÉRATRICE

A peine rentrée chez elle, elle ressortit, sauta dans un fiacre et se fit mener d'un train d'enfer, en promettant des pourboires extravagants, chez le vieux Gustave, lequel attendait dans une douce quiétude la décision judiciaire qui allait le mettre pour longtemps à l'abri d'indiscrétions redoutables.

--Je m'étais trompée, dit Emmeline, en entrant impétueusement dans l'atelier, que l'artiste en faux avait sinon embelli, du moins rapproprié depuis que la manne y avait pénétré par la fenêtre à tabatière. Il parlait même de déménager.

--En quoi vous étiez-vous trompée? demanda-t-il.

--Ce M. Gérald ne sait rien du faux acte que nous avons machiné. J'avais pris la mouche sur un mot que j'avais mal compris. C'était déjà assez vilain de l'envoyer en prison, même quand nous n'avions pas le choix. Aujourd'hui que sa condamnation ne nous profiterait en rien, ce serait abominable. Vite! il n'y a pas une minute à perdre. Il faut lui faire rendre immédiatement sa liberté.

Gustave sauta en l'air.

--Comment! lui faire rendre sa liberté? En voilà une forte! Est-ce que je le peux maintenant? Vous vous figurez donc que j'ai la clef de Mazas dans ma poche?

--Que vous l'ayez ou non, je vous dis qu'il le faut, insista-t-elle violemment. Je comprends qu'il sera malaisé de vous rétracter devant les juges. Vous allez être obligé de mentir de nouveau; mais soyez tranquille, je vous en tiendrai compte. Quand je devrais vendre jusqu'à mon dernier bijou, je trouverai bien encore cinq mille francs à vous donner pour le sauver.

--Après m'en avoir donné dix mille pour le perdre! fit remarquer Gustave en haussant les épaules d'un air bon enfant, cette perspective de cinq nouveaux mille francs ayant déjà aplani une partie des difficultés qu'il signalait.

--Oui, rien n'est plus simple, fit-elle, en renversant en imagination tous les obstacles. Il est incroyable que moi, une femme, je sois obligée de vous indiquer la marche à suivre. Vous allez trouver le juge d'instruction et vous lui déclarez que, toute réflexion faite, vous n'êtes pas bien sûr que le prévenu soit l'homme que vous avez vu ramassant vos obligations. Vous ajoutez que l'autre était plus grand, autrement vêtu, enfin tout ce que vous voudrez.

--Ma parole d'honneur, on n'est pas enfant à ce point-là! s'exclama-t-il. Puisque le paquet a été saisi chez lui dans un meuble, avec les numéros des titres qu'on a confrontés. Il n'y a pas à aller contre l'évidence.

--Ah! mon Dieu! mon Dieu! que devenir? répétait Emmeline en joignant les mains au-dessus de sa tête. Tant que ce pauvre jeune homme sera en prison, je ne vivrai pas.

--Au commencement, c'était parce qu'il n'y était pas que vous ne pouviez pas vivre. Les femmes, vraiment, c'est à pouffer de rire!

Mais Emmeline n'était pas d'humeur à savourer ses réflexions. Elle ne lui permit pas le moindre répit:

--Voyons, voyons, trouvez quelque chose! fit-elle.

Le vieux pandour prit une attitude résignée qui semblait dire:

--Il faut bien trouver quelque chose, en effet, puisque vous l'exigez absolument.

Il se recueillit quelque temps, couvrant ses yeux de sa main droite, comme pour empêcher qu'on ne vît le travail qui s'opérait dans son cerveau fécond; et, après une méditation assez longue pour laisser supposer à Emmeline qu'il allait lui en donner pour cinq mille francs, il développa ce projet:

--Il n'y a guère qu'un moyen d'arrêter les frais auprès du juge d'instruction: c'est de substituer Lilio à notre Gérald. Nous achèterons à l'Italien un chapeau dans le genre de celui du peintre, nous lui mettrons sur le dos une vareuse à peu près pareille à celle dans laquelle le pauvre diable a été arrêté; on les placera l'un à côté de l'autre, et je déclarerai alors ne plus savoir lequel j'ai vu ramasser le rouleau d'obligations que j'avais laissé tomber.

--Votre idée n'a pas le sens commun, lui fit brutalement observer Emmeline, qui, pour son argent, s'accordait le droit de s'exprimer en toute franchise. Si on relâche M. Gérald, ce sera pour incarcérer à sa place votre Italien. Or il ne se laissera pas arrêter comme ça sans crier. Il racontera tout et nous serons bien obligés d'expliquer dans quel but nous avons tendu ce traquenard à un homme que nous ne connaissions pas et contre lequel nous ne devions avoir aucun motif d'animosité.

--Mais laissez-moi donc faire! insista Gustave, en haussant les épaules. Lilio ne racontera rien: d'abord, parce que nous le payerons pour se taire, et, en second lieu, parce que lui ne pourra être accusé d'un délit quelconque. Voici quelle sera sa déposition devant le juge instructeur:

«Je suis modèle de mon état; je cherchais des poses et j'avais aperçu de la rue les fenêtres d'un atelier de peintre. Au moment où je me dirigeais vers la maison pour monter chez M. Gérald, mon pied a donné dans un rouleau de papier que j'ai pris pour du papier à dessin. Je l'ai ramassé sans y attacher la moindre importance; et la preuve, c'est que je l'ai déposé machinalement sur une table dans l'atelier de M. Gérald, qui n'était pas chez lui en ce moment. C'est sans doute la femme de ménage qui, sans y faire attention, aura serré ce paquet dans le meuble où on l'a découvert; et comme il renfermait des obligations de la Ville, on aura supposé que ces valeurs avaient été ramassées rue Condorcet non par moi, mais par Gérald lui-même: d'autant plus que le propriétaire des obligations a affirmé l'avoir reconnu pour l'homme au pied de qui il les avait laissées tomber.»

L'erreur semblera évidente, ajouta le vieux faussaire, d'autant que je justifierai la confusion que j'ai faite par la ressemblance des costumes de Lilio et de Gérald, qui, bruns tous deux et à peu près de même taille, peuvent, en somme, être facilement pris l'un pour l'autre. Hein! qu'avez-vous à répondre?

--C'est, en effet, très ingénieux, ne put s'empêcher d'avouer Emmeline.

--Notez, continua-t-il, que si on interroge la femme de ménage qui balayait l'atelier quand Lilio y est monté, elle abondera forcément dans notre combinaison. Et Gérald ne saura même pas qu'il vous doit la clef des champs: ce qui, à mon avis, est de première importance.

Ce Gustave était décidément plein de ressources. Nul doute qu'avec son aplomb, il ne fît accepter par la justice cette version nouvelle, d'ailleurs très vraisemblable et même en grande partie vraie, puisque effectivement le jeune modèle était monté chez Gérald pour y déposer subrepticement le rouleau dénonciateur. Du moment où le possesseur légitime des obligations proclamait lui-même le quiproquo et se désistait de sa plainte, la réhabilitation et l'élargissement immédiat du détenu ne souffriraient aucune difficulté.

Emmeline descendit allègrement les innombrables étages de la maison de la rue Viollet-le-Duc. Elle était soulagée de ce poids intolérable qu'elle craignait d'avoir à porter toute sa vie. Le madré Lilio se fit une tête d'imbécile pour aller demander à être entendu par le juge d'instruction dans l'affaire Péronaud. Il expliqua comment, étant retourné à l'atelier de la rue Condorcet pour y demander si on avait besoin de lui, il avait appris que l'artiste qui le louait était accusé d'avoir volé des papiers qu'on avait retrouvés chez lui, mais que personne, dans la maison, ne le croyait coupable, parce qu'il avait toujours parfaitement payé son terme et qu'il passait pour un très honnête garçon.

Alors, il s'était rappelé être monté un jour chez ce pauvre M. Gérald, après avoir ramassé presque à sa porte un rouleau de papiers qu'il avait dû déposer quelque part, attendu qu'il n'avait jamais su où il était passé. Lui, il était Italien et ne savait pas lire le français. Ce papier ne pouvait lui servir à rien. Il l'avait probablement jeté sur une table et jamais il ne se serait souvenu de cette histoire-là, sans le malheur qui était arrivé à M. Gérald. On lui avait conseillé d'aller tout de suite prévenir M. le juge d'instruction. Il y venait, et voilà.

Le magistrat, un peu désappointé de voir lui échapper un prévenu auquel il avait à plusieurs reprises irréfutablement démontré qu'il était coupable, objecta à ce témoin gênant que le détenu Gérald avait été formellement reconnu par l'honorable propriétaire des obligations comme l'individu qui les avait escamotées sous ses yeux.

--Oui, mais peut-être que ce monsieur a la vue basse! fit observer le modèle en jouant le jocrisse.