Part 15
Elle devait environ trois mille francs à sa couturière. Elle les demanda à son mari comme pour acquitter une note dont le payement était urgent, et elle les employa immédiatement à l'achat, chez un changeur de la rue de Richelieu, des six obligations exigées par Gustave. Rien n'eût été plus facile à celui-ci que de les revendre et d'en manger le produit en noces et festins; mais comme elle n'avait aucun moyen de contrôle sur l'emploi de ses fonds, elle était bien obligée de se fier à la probité d'un mercenaire qui avait pour toute recommandation cinq ans de prison à son actif.
Quatre, cinq, six, sept jours se passèrent sans qu'elle entendît parler de Gustave. Elle n'osait plus mettre un pied dehors, redoutant constamment de se retrouver nez à nez avec ce Gérald, qui la regarderait encore avec son mauvais sourire dont le sens était, il n'y avait pas à s'y tromper:
--Va, je te tiens, ma petite, et je te ferai marcher quand je voudrai.
Enfin, le huitième jour, elle perdit patience et, après avoir vainement exploré le bureau restant de la rue Milton, elle prit sa course vers la rue Viollet-le-Duc.
--Comme ça se trouve! dit Gustave en l'introduisant presque cérémonieusement dans ses appartements, j'allais vous écrire.
--Eh bien! où en sommes-nous? demanda-t-elle.
--Ça y est, fit-il, en clignant de l'oeil, il est à Mazas depuis hier soir, cinq heures.
--A Mazas! Pourquoi à Mazas? Il a donc commis un crime? dit-elle toute bouleversée.
--Il en a commis un sans en commettre, répondit Gustave, encore tout rayonnant du succès de sa combinaison. Je vous avais bien dit que vous seriez contente de moi.
Il s'assit alors sur sa malle, ce qui était pour elle une invite à s'asseoir sur le seul siège garnissant et meublant la mansarde. Ce qu'il avait à lui raconter était si extraordinairement intéressant qu'il eût été malséant de rester debout pour l'entendre.
Il lui détailla alors ses manoeuvres, dont le résultat avait dépassé ses plus brillantes espérances. Une fois en possession des six obligations de la Ville, il avait envoyé Lilio se faire embaucher par le peintre. Il était absent quand l'Italien s'était présenté, mais celui-ci avait été reçu par une vieille femme de ménage occupée à balayer l'atelier de Gérald. Lilio, tout en lui apprenant qu'il posait les «saint Jean-Baptiste», fouillait avec ses yeux tous les coins et recoins de la pièce et, ayant avisé un grand bahut à deux corps, avait jeté le paquet sur une planche dans le corps du haut, dont la porte était entr'ouverte.
La vieille n'y avait vu que du feu et avait continué à balayer. Dès que Lilio était venu lui faire part du succès de sa visite, lui, Gustave, était allé «presto subito» se poster, rue Condorcet, devant la porte du jeune homme, qu'il avait attendu jusqu'à une heure de l'après-midi. Il l'avait alors vu rentrer, vêtu de sa vareuse et coiffé d'un chapeau noir en feutre mou. Il l'avait immédiatement reconnu à ses grands cheveux tombants.
Sans désemparer, il avait couru tout d'un trait jusqu'au bureau du commissaire de police de la rue Bochard-de-Saron et avait fait sa déposition.
--Quelle déposition? demanda Emmeline, qui sur ce prologue n'arrivait pas à asseoir un dénouement.
--J'avais eu soin de me ganter de frais, poursuivit Gustave. Le commissaire, que j'avais fait prévenir qu'il s'agissait d'une affaire urgente, m'a reçu avec une extrême gracieuseté. Je lui ai donné le nom sous lequel j'ai loué rue Viollet-le-Duc et qui n'est pas le mien, comme bien vous pensez. Je lui ai montré la dernière quittance de mon loyer, que j'ai payé grâce à vous, et je lui ai raconté avec un naturel épatant--vous auriez ri!--que je sortais de chez moi portant à la main six obligations de la Ville de Paris que j'avais achetées la veille et sur lesquelles j'avais l'intention d'aller emprunter un millier de francs au Comptoir d'escompte; quand un monsieur m'ayant bousculé en passant sur le trottoir de la rue Condorcet, le paquet, qui formait un rouleau attaché par une ficelle rouge, m'échappa et tomba sur le trottoir. Je me baissais pour le ramasser, lorsqu'un grand jeune homme brun, vêtu d'une vareuse en ratine et coiffé d'un chapeau mou à bords très évasés, me devança par un mouvement rapide, saisit le rouleau et disparut sous une porte cochère.
--Oh! ça, c'est trop fort! fit Emmeline.
--Le commissaire, continua Gustave sans relever l'exclamation, me demanda si j'avais bien remarqué le numéro de la maison où était entré l'individu. Je lui expliquai que c'était au nº 33, lui décrivant la porte et m'offrant à l'y conduire lui ou son secrétaire. Il s'excusa de ne pouvoir m'y accompagner à l'instant, ayant quelques affaires à expédier, mais il m'invita à revenir à quatre heures le prendre à son bureau.
C'était bien tard et j'avais toujours peur que notre Gérald ne découvrît le rouleau, qu'il aurait sans doute soit porté au même commissaire, soit fait annoncer dans les _Petites Affiches_ comme ne lui appartenant pas, car il paraît que c'est un très honnête garçon.
Après cet hommage rendu à la droiture de sa victime, Gustave continua:
--Vous pensez si à quatre heures précises je me trouvai chez le commissaire. Il mit son écharpe sous son paletot, et bien que le 33 de la rue Condorcet soit à deux pas de son bureau, il envoya chercher une grande voiture, où il monta avec deux agents, plus un troisième à côté du cocher. Figurez-vous que le malheureux Gérald, quand on est entré chez lui, avait séance avec un modèle, une petite blonde qui posait aux trois quarts nue. C'est le secrétaire qui m'a conté la scène, parce que, moi, je n'avais pas le droit d'assister à la perquisition.
A la vue du commissaire, qui a exhibé ses insignes, la pauvre petite a cru que c'était elle qu'on venait arrêter. Elle restait là, atterrée avec ses appas au vent. Il paraît qu'il y avait de quoi crever de rire. Elle s'est remise en apprenant qu'il s'agissait de l'autre. Le commissaire lui a demandé s'il n'avait pas ramassé dans la rue un paquet contenant six obligations de la Ville. Il a répondu, avec le plus grand calme, qu'il y avait évidemment erreur et que le commissaire serait bien aimable de ne pas troubler plus longtemps sa séance.
Comme celui-ci insistait, lui précisant les choses, décrivant la longueur du rouleau, son aspect, et jusqu'à la couleur de la ficelle dont je l'avais entouré, Gérald s'impatienta, le menaça de le flanquer à la porte et finit par lui demander en vertu de quel mandat il envahissait ainsi son domicile.
Le commissaire répliqua que l'affaire s'étant passée il y avait trois heures à peine, il l'avait considérée comme un cas de flagrant délit et qu'il la poursuivait sous sa responsabilité. Sur un signe, les deux agents qui se tenaient à la porte firent irruption dans l'atelier, regardant partout, derrière les toiles, dans les matelas du petit cabinet où couche Gérald et jusque dans ses bottines. Le rouleau qui était dans le meuble, sur la planchette du haut, ne tarda pas à leur tomber sous la main. Le commissaire, avant d'en prendre connaissance, fit observer qu'il était entouré d'une ficelle rouge nouée par une rosette.--J'y avais fait une rosette, mais j'avais eu soin d'avertir le commissaire que j'y avais fait un noeud, afin d'établir que Gérald avait feuilleté le rouleau d'obligations avant de le serrer dans le bahut. Hein! est-ce fort, ma petite?
Emmeline restait muette de saisissement. Elle suivait, sans en rien perdre, toutes les phases de la machination dont le but se dégageait plus visible à chaque complément d'explication. Elle répétait seulement de temps à autre:
--Est-ce possible! Est-ce possible!
--Il paraît, poursuivit Gustave, qu'il a fait un bond pour arracher le paquet des mains du commissaire. C'était sans doute pour voir ce qu'il pouvait bien contenir. Les agents ont cru que c'était pour détruire le corps du délit. Ce geste si naturel l'a perdu. On a déroulé le paquet et on a constaté qu'il contenait les six obligations avec leurs numéros, que j'avais pris la précaution de transcrire et de désigner au bureau de police. Le secrétaire du commissariat m'a ajouté que le Gérald était devenu pâle comme un mort. Au surplus, il n'y avait pas moyen de nier. Il a seulement répété à trois reprises:
--C'est incroyable! c'est à devenir fou!
--En attendant qu'il le devienne, ce qui serait encore le meilleur atout que nous aurions dans notre jeu, on l'a emmené au Dépôt, où le juge d'instruction, après un interrogatoire sommaire, l'a dirigé sur Mazas.
Et le faussaire conclut par cette addition rapide:
--Six mois de prévention; dix-huit mois de maison centrale. Vous voilà toujours sûre de ne pas entendre parler de lui avant deux bonnes années; sans compter qu'il sera coulé pour le restant de ses jours et qu'il ira probablement, son temps fini, transporter ses pénates à l'étranger.
Emmeline se dressa violemment en se cotissant le front avec la paume des mains:
--Vous avez fait... nous avons fait là une chose monstrueuse, dit-elle. Si vous m'aviez expliqué d'avance vos intentions, jamais je n'aurais consenti à vous aider. Accuser un innocent, quelle horreur!... Ah! si j'avais su, je suis une misérable! une misérable! une misérable!
Et elle retomba assise, en roulant désespérément son visage dans son mouchoir.
--Pardon, fit remarquer Gustave, est-ce que vous ne m'avez pas demandé de faire mettre à l'ombre, par n'importe quel moyen, ce monsieur qui savait comment vous étiez entrée en possession de votre héritage et qui, en bavardant, nous envoyait inévitablement où il est lui-même à cette heure, c'est-à-dire en prison? Croyez-vous pas que j'allais le prendre par la persuasion? On ne fait pas d'omelettes sans casser des oeufs, ma petite.
--D'ailleurs, reprit-elle, rien ne lui sera plus facile que de se disculper. Quand on n'a pas commis le crime dont on vous accuse, on peut toujours le prouver et nous en serons pour notre dénonciation calomnieuse.
--Allons donc! fit le vieux cheval de retour. La cause est déjà entendue. On va me confronter avec lui, je le reconnaîtrai sans hésiter, tant à sa figure qu'à son costume et à son chapeau. Je l'aurai vu ramasser mes obligations. Il aura beau se démener: tout sera inutile, puisqu'on les a trouvées à son domicile dans un de ses meubles. C'est clair comme de l'eau de roche.
--Raison de plus, reprit-elle résolument. Le ruiner, le déshonorer à tout jamais! Oh! non, c'est par trop odieux. Vous auriez mieux fait de le tuer tout de suite d'un coup de poignard.
--Vous savez bien que je ne joue pas de ces instruments-là! répliqua Gustave. Puis, se levant à son tour, il se planta devant Emmeline en croisant les bras et lui dit, d'une voix qui s'irritait peu à peu:
--Ah çà! voyons! Qu'est-ce que vous réclamez maintenant? C'est fait, n'est-ce pas? Vous ne vous mettez pas dans le toupet que je vais aller trouver de nouveau le commissaire de police pour lui expliquer que je lui ai monté ce coup-là, de complicité avec une petite dame de mes amies. Ce serait le bon moyen d'aller, séance tenante, prendre la place de l'autre.
Le dilemme était effectivement sans issue. Retirer du gouffre l'innocent Gérald, c'était s'y précipiter soi-même. Or, Emmeline y entraînait trois personnes avec elle: Gustave, à qui elle présentait une cellule à Poissy ou à Melun, aux lieu et place des dix mille francs qu'elle lui avait promis; puis, son mari et sa fille, qui devenaient ainsi acteurs malgré eux dans le plus effroyable scandale qui eût jamais défrayé la chronique parisienne.
Le vin était tiré, il fallait le boire, quelque empoisonné qu'il fût et, par-dessus le marché, le boire en silence; car le moindre haut-le-coeur, la plus petite grimace mettaient en question et sa vie à elle et l'honneur d'Albert avec et y compris l'avenir d'Albertine.
XVI
A LA PRISON
Trois mois après l'arrestation de Gérald, l'instruction n'était pas terminée. Sa famille, désespérée, était accourue des plaines de la Touraine pour enrayer autant que possible la publicité que devait provoquer cette déplorable affaire. La presse, sollicitée par une mère en pleurs, n'avait mis sur le récit des faits que les initiales des personnages. Devant l'honorabilité des parents, la parfaite virginité du casier judiciaire du prévenu, ses dénégations, non seulement énergiques, mais indignées, le magistrat instructeur hésitait encore à signer l'ordonnance du renvoi devant la police correctionnelle.
D'autre part, ce M. Gustave Bachelin (il s'appelait Bachelin sur ses quittances de loyer) semblait être un très honnête homme, et ses dépositions, d'ailleurs empreintes de la plus grande modération, étaient absolument concluantes. Artiste lui-même, il n'avait aucun motif de contribuer à vilipender la corporation des peintres dont il faisait partie. En outre, la matérialité du délit n'était pas discutable. Toutefois, ces scrupules se traduisaient pour Gérald par une prolongation de prévention cellulaire qui l'exaspérait au point qu'il aurait mieux aimé en finir de façon ou d'autre avec ce cauchemar dans lequel il s'agitait comme un lion en cage.
Un jour, Emmeline, devenue plus attentive à la lecture des journaux, avisa à l'article «Tribunaux» cette note, qui la jeta dans un trouble nerveux d'où elle ne put sortir de toute la journée:
«C'est dans quelques jours que vient à la huitième chambre l'affaire du jeune G. P..., accusé de ce vol d'actions dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs. On avait d'abord cru à une ordonnance de non-lieu; mais, en présence des nouvelles charges qui se sont élevées contre l'accusé, le juge d'instruction a décidé que l'affaire suivrait son cours.»
--Que doit penser ce malheureux? se demanda-t-elle. S'il se doutait le moins du monde que je sois pour tout dans l'affreuse condamnation qui va sans doute le frapper! Mais il ne s'en doute pas: sans quoi, il aurait déjà fait part de ses soupçons aux juges qui l'ont interrogé.
Cette idée qu'il se réservait peut-être de la mettre en cause à l'audience même la saisit tout à coup. Dieu! s'il allait la faire citer comme témoin et lui poser en plein prétoire des questions auxquelles le président lui ordonnerait de répondre.
Elle n'avait pas entendu parler du prisonnier depuis des mois; elle ignorait donc quel était son état d'esprit et s'il n'avait pas fait, dans l'intérêt de son innocence, des recherches et des découvertes qu'il avait l'intention de faire valoir devant les magistrats!
Elle fut subitement prise d'une peur galopante. Que faire pour se mettre au courant du dossier de l'affaire? Aller trouver l'avocat du détenu, c'était ouvrir une voie dans laquelle Gérald ne demandait qu'à entrer. Une femme de son monde ne s'intéresse pas ainsi sans cause sérieuse à un peintre qu'elle connaissait peu ou prou. Tout à coup, elle se rappela que son mari lui avait appris deux jours auparavant qu'il avait été nommé à l'unanimité vice-président de la commission chargée de l'enquête relative au système pénitentiaire. Il était déjà allé visiter la Roquette. Rien ne l'empêchait d'aller visiter Mazas pour s'assurer de la façon dont le règlement des prisons y était appliqué.
Elle insista auprès d'Albert pour qu'il se rendît compte par lui-même du régime alimentaire auquel étaient soumis les détenus. C'était son devoir de goûter la soupe et de s'assurer que le pain était mangeable. A la Chambre ils étaient tous pareils; ils discouraient, pendant des heures, sur des sujets que ni les orateurs ni les auditeurs ne connaissaient.
D'abord, ce devait être bien intéressant de voir l'intérieur d'une prison. S'il était bien gentil, il se rendrait dès le lendemain à celle de Mazas, et elle l'accompagnerait. On ne refuserait pas de les laisser entrer, puisqu'il avait précisément la mission d'examiner le fonctionnement de l'administration, sans prévenir personne d'avance--afin qu'on ne modifiât pas l'ordinaire exprès pour lui.
Albert lui fit remarquer qu'on n'entrait pas dans une prison comme dans un moulin; que si lui avait qualité pour visiter les détenus, au besoin, causer avec eux, interroger l'économe et expertiser les aliments, il ne lui serait pas permis, à elle, d'assister à cette enquête et que, quoi qu'en ait dit Victor Hugo dans _Notre-Dame de Paris_, il n'est guère intéressant de rester devant un mur derrière lequel il se passe quelque chose.
Elle répliqua: Si elle n'avait pas l'autorisation de pénétrer dans les cellules des détenus, elle resterait dans le cabinet du directeur à attendre qu'Albert eût terminé ses visites aux prisonniers. Elle s'amuserait à examiner le bâtiment. On lui avait assuré que c'était si curieux!
Enfin, elle le circonvint avec une telle ténacité qu'il céda: et comme il faisait beau, qu'il n'était pas plus de deux heures de l'après-midi et que la Chambre s'était donné congé ce jour-là, il fit atteler et mit le cap, en compagnie d'Emmeline, sur les steppes du boulevard Mazas.
Il montra sa médaille au greffe et demanda à parler à M. le directeur. L'aspect de cette roue énorme, dont les rais sont figurés par des murs de séparation et le moyeu par un belvédère d'où l'oeil du guetteur embrasse tout l'ensemble de ce phalanstère d'État, troubla Mme Dalombre, comme si les portes qui venaient de s'ouvrir allaient se refermer pour jamais sur elle.
Le malheureux! c'était dans ce caveau--un caveau de famille--qu'il suait son agonie. Être accusé, lorsque l'on est coupable, on sait au moins quel crime on expie; mais innocent! On l'avait jeté dans cette fosse sans transition et presque sans explication. Elle serait certainement punie un jour de ce crime, le seul qu'elle eût encore commis: car la fabrication du faux acte de décès dont elle avait eu besoin pour son mariage tenait à la série de coups et de contrecoups qu'elle avait essuyés au début.
Mais ce crime, elle n'en perpétrerait jamais de plus impardonnable. Et pourtant il lui était interdit de le réparer. Ce jeune homme dont Gustave lui-même avait constaté la probité allait échouer sur le banc des voleurs. Il serait inévitablement condamné; et, si elle en avait la moindre envie, elle assisterait à ce jugement inique, sans qu'il lui fût permis de crier:
--Mais vous ne voyez donc pas qu'il est innocent!
Et, rappelant ses souvenirs d'enfance, elle comparait la situation de Gérald à celle de Lesurques, se répétant que c'était absolument l'affaire du «Courrier de Lyon».
Le directeur entra dans le greffe en chaussons de lisières:--le chausson de lisière est usuel dans les prisons, même dans celles où on n'en fabrique pas: il semble qu'on ait peur de réveiller les prisonniers qui, pourtant, ont du temps de reste pour dormir. Albert lui exposa l'objet de sa mission; à quoi le fonctionnaire répondit par des «monsieur le député» réitérés.
--Je vous demande mille fois pardon, monsieur le directeur, dit Albert; Mme Dalombre a peut-être eu peur qu'on me gardât, et elle a absolument tenu à m'accompagner ici. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, elle restera au greffe pendant que vous et moi irons inspecter l'établissement.
Et se tournant vers Emmeline, qui regardait mélancoliquement à travers les carreaux de la salle:
--Ma chère amie, fit-il, ne t'ennuie pas trop, bien qu'on ne soit pas dans une prison pour s'amuser. Je n'en ai certainement pas pour longtemps. Toi qui aimes les histoires de voleurs, tu pourras demander à M. le greffier de vouloir bien t'en raconter.
Et il sortit avec le directeur.
Le greffier, un petit déjà sur l'âge et qui rêvait ce que rêvent tous les greffiers: une direction de maison centrale, se montra plus qu'obséquieux à l'égard d'Emmeline, femme d'un député dont l'influence se manifestait surtout dans les questions pénitentiaires. Il lui avança une chaise sur laquelle s'étaient vraisemblablement déjà assis bon nombre de maltôtiers, escarpes ou assassins, pour y subir l'interrogatoire d'écrou.
Elle promenait les yeux tout autour de cette pièce poussiéreuse, qui lui rappelait le bureau du terrible Heurteloup à la préfecture de police. Elle avait tant entendu parler de prison, de clou, de bloc et de «Grand-Hôtel» par ses camarades d'autrefois, que son passage--même d'un quart d'heure--dans une de ces géhennes l'étreignait comme dans un étau. Elle finit par rassembler le sang-froid dont elle allait avoir besoin pour conduire sa barque dans les écueils qu'elle était venue affronter. Elle commença par s'informer de la nature des délits qui amenaient le plus de coupables entre les mains de la justice.
--C'est le vol ou plutôt l'escroquerie. Nous avons aussi l'abus de confiance, puis l'attentat à la pudeur, répondit le greffier, tout à son métier.
--Mais, interrogea Emmeline avec une feinte naïveté, parmi ceux qu'on vous amène, il s'en trouve quelquefois d'innocents.
--Quelquefois, oui, madame; mais ceux-là, nous les reconnaissons immédiatement. Quand on a été, comme moi, trente ans dans les maisons de détention, on ne s'y trompe guère.
--Est-ce possible! Vous savez comme ça, tout de suite, si un homme est coupable ou non?
--Mais oui, madame. C'est une question de coup d'oeil. Celui qu'on accuse d'un crime qu'il n'a pas commis n'a ni la même attitude, ni le même regard, ni le même système de défense que s'il l'avait commis en effet. Il y a toujours dans chaque pénitencier sept ou huit innocents que tout le monde connaît comme tels, et en faveur desquels on ne peut malheureusement rien.
--Ainsi, s'obstina Emmeline, vous avez ici de pauvres gens que les tribunaux condamneront, bien qu'à vos yeux leur culpabilité soit plus que problématique?
--Certainement, madame, fit l'employé avec un soupir philosophique. Souvent les preuves s'accumulent contre un individu avec un tel ensemble qu'il lui est impossible de lutter contre elles.
Ayant amené la conversation sur le terrain favorable à ses plans, elle profita du peu de temps qui lui restait pour se renseigner suffisamment avant le retour de son mari.
--C'est épouvantable! s'écria-t-elle. Mais quand on sait que les condamnés ne méritaient pas leur condamnation, on doit les traiter avec plus d'égards dans les prisons où ils font leur peine?
--Sans doute, madame, répondit le greffier avec le même soupir d'autant plus résigné qu'il le poussait pour les autres. Par malheur, il y a les règlements qu'il est bien difficile de faire fléchir, à moins de très grandes protections.
--Je vous demande tous ces détails, reprit-elle d'un ton insouciant, précisément parce qu'on m'avait parlé d'un jeune homme, un peintre, un garçon d'assez bonne famille, à ce qu'il paraît, et qui allait passer en police correctionnelle pour avoir dérobé des titres de rente, des actions, je ne sais quoi, enfin; comment donc? un monsieur Gérard, Girard...
--Parfaitement, c'est le nº 1118, le nommé Péronaud, dit Gérald. Hier encore, il est allé à l'instruction.
--Eh bien! insista Emmeline, croiriez-vous, monsieur, que deux personnes m'ont affirmé qu'il était innocent, et voilà trois mois qu'il est à Mazas! Vous, monsieur, qui avez l'habitude, pensez-vous qu'il le soit... innocent?
--M. le directeur et moi, nous en sommes convaincus, dit le greffier en baissant la voix, comme si tenter d'arracher un prévenu des mains des juges constituait un acte d'opposition au gouvernement.
--Il est innocent! Alors, il sera acquitté? demanda-t-elle chaleureusement.
--Il sera inévitablement condamné, madame. C'est là encore un des exemples de ce concours de circonstances inexplicables sur lequel j'avais l'honneur d'appeler votre attention. Ce jeune homme n'a aucun passé judiciaire; il est tout à fait distingué de manières; il affirme, avec une énergie indomptable, ignorer absolument qui a pu, par erreur ou préméditation, introduire dans un de ses meubles un paquet d'obligations de la Ville de Paris, et, d'autre part, un monsieur très recommandable, qui n'a aucun motif d'en vouloir au détenu Péronaud, qu'il ne connaît pas, assure avec non moins d'énergie l'avoir vu ramasser, sur le trottoir, le rouleau d'obligations dont il nous donne les numéros et le bordereau d'achat.
Et le narrateur ajouta: