La Mal'aria: Etude Sociale

Part 14

Chapter 143,853 wordsPublic domain

Il est en effet d'usage d'éviter de compromettre ou de gêner une dame en l'invitant successivement pour plusieurs danses. Mais Gérald, qui n'allait jamais au bal, qui était seul dans celui-là et qui voyait Mme Dalombre disposée également à s'isoler, sauta par-dessus ces convenances et lui offrit sa compagnie pour la valse, comme il la lui avait offerte pour la contredanse.

--Monsieur, répondit-elle toute blêmissante, vous voudrez bien m'excuser; j'ai déjà refusé deux invitations.

--Je n'en serai que plus fier si vous acceptez la mienne, dit Gérald. Vous avez été si indulgente pour moi tout à l'heure. Je voudrais pouvoir me vanter d'être votre élève.

--Oh! monsieur, fit-elle avec un sourire contraint ou plutôt contracté, je danse moi-même très mal et je vous donnerais de bien mauvaises leçons.

--Meilleures et surtout plus agréables que celles que mes parents me faisaient donner, quand j'étais petit, à cinq francs le cachet, répliqua pour dire quelque chose le peintre qui n'osait pas encore risquer une galanterie accentuée.

Ce mot «cinq francs le cachet» glaça Emmeline jusqu'aux os. C'étaient ces cinq francs-là qu'il lui avait proposés autrefois pour lui prêter sa tête. Aujourd'hui, elle lui prêtait ses jambes. L'allusion était directe, et le coup de poignard formait plaie pénétrante. Elle fut sur le point de lui glisser cette prière dans l'oreille:

--Taisez-vous! on peut vous entendre.

Elle se contenta de lui poser ce point d'interrogation:

--Que voulez-vous dire?

--Rien! répliqua Gérald, supposant qu'elle avait mal compris sa phrase.

Ce «rien» parut à Emmeline dissimuler tant de choses qu'elle en perdit toute envie de lutter de nouveau contre la destinée. Tant pis, elle en avait assez, il arriverait ce qu'il pourrait. Si ce jeune homme était un lâche ou simplement un imbécile, elle était perdue; si c'était un garçon de coeur ou seulement de quelque intelligence, il se tairait. Mais allez donc compter sur le silence d'un jeune homme pour qui la possession d'un secret à la fois aussi cruel et aussi amusant valait toutes les bonnes fortunes de la terre!

Elle s'abandonna donc à ces chances diverses, se réservant de s'orienter selon le côté d'où soufflerait le vent de malheur qui s'abattait sur elle. Pendant la valse à laquelle elle se résigna dans ce bal des victimes, elle crut constater que, deux ou trois fois, il la serrait d'un peu plus près que ne le nécessitait le mouvement de gravitation indiqué par l'orchestre. Elle n'osa pas se plaindre ni même se dégager, tant elle redoutait quelque manque de respect, bien autrement significatif.

Enhardi par cette passivité, Gérald acheva le dernier tour en la tenant collée à sa poitrine comme s'il ne formait avec elle qu'un bloc tournoyant. Sa tête d'artiste commençait à déménager. Jamais il n'aurait supposé une femme du monde aussi peu récalcitrante. Il voulut savoir au juste jusqu'où irait sa docilité:

--Madame, lui dit-il, je vais réclamer de vous une grâce qui rayonnera sur toute ma vie, si vous me l'accordez. Promettez-moi de ne pas danser de la soirée avec un autre qu'avec moi.

--A quoi pensez-vous, monsieur? répondit-elle; vous tenez donc bien à me faire remarquer?

--Laissez-moi au moins vous mener au buffet, reprit-il. Il fait ici une telle chaleur!...

Et, sans attendre son autorisation, il traversa avec elle deux salons qui conduisaient à un troisième où se dressait un grand comptoir autour duquel avaient été placées des tables malheureusement à peu près toutes prises d'assaut.

Enfin, Gérald en dénicha une dont les locataires s'éloignaient et où traînaient encore des soucoupes imprégnées de glace fondue. Il y installa sa danseuse, qui s'assit en face de lui dans la posture de l'inquiétude et de l'obéissance. Était-ce cet endroit qu'il avait choisi pour y causer plus à l'aise de leur première rencontre? Persisterait-il à feindre, tout en continuant à lui larder le coeur d'insinuations plus ou moins déguisées? Elle attendait, prête à tout ou, à vrai dire, prête à rien, car elle ignorait s'il l'attaquerait par la douceur ou par la brutalité, bien que ce rappel des «cinq francs le cachet» indiquât un homme peu ménager de ses expressions.

Le peintre, qui avait demandé deux sorbets au marasquin à des domestiques très affairés et qui ne voyait rien venir, se mit à frapper impatiemment sur la table avec une petite cuillère abandonnée dans une des soucoupes. Emmeline commençait à se sentir choquée de ces allures d'estaminet, qu'il n'aurait certainement pas affectées ainsi avec toute autre, quand Gérald, dans le but louable de lui témoigner la hâte qu'il avait de la désaltérer, lui dit moitié sourire, moitié colère:

--C'est insupportable! On n'est pas servi plus vite ici qu'au café!

Instantanément elle se rappela qu'à celui du _Perroquet bleu_, il avait de la même façon appelé, à coups de soucoupe sur la table, les garçons qui lui faisaient attendre sa consommation. La corrélation était trop évidente pour que la grossièreté ne fût pas préméditée.

--Ah! monsieur! fit-elle en se levant brusquement, c'est indigne!

Et, ramassant aussitôt son éventail, qu'elle avait posé sur le marbre, elle tourna les talons, laissant son cavalier ahuri, sa petite cuillère à la main.

--Que diable ai-je fait qui ait pu la blesser à ce point-là? se demanda-t-il tout penaud. Pourquoi aussi vais-je lui dire que c'est ici comme au café? Est-ce qu'on parle de café à une femme de ce monde-là? Voilà ce que c'est que d'essayer de marivauder quand on n'est bon qu'à broyer des couleurs! J'ai été pas mal inconvenant, mais c'est égal: ces provinciales sont de rudes chipies.

Après ce four monumental, il ne lui restait qu'à tirer ses grègues. Il passa, pour aller reprendre son paletot au vestiaire, tout près de Mme Dalombre qui avait lié conversation avec une dame et, pour se donner une contenance, riait à gorge déployée de choses qui vraisemblablement n'avaient rien de comique. Il plongea ses yeux bien avant dans ceux de son ex-danseuse, comme pour s'assurer s'il n'y avait aucun moyen de renouer le fil que son inconvenance avait brisé. Emmeline se contenta de le regarder d'un air de défi, puis tourna dédaigneusement la tête. Mais cet effort pour combattre une attaque de nerfs qui la gagnait la désarma totalement. Elle glissa sur ses souliers de satin jusqu'à son mari et lui dit en haletant:

--Partons! Albert, j'étouffe ici. J'ai peur de me trouver mal.

Et elle le remorqua par la main jusqu'à l'antichambre, endossa sa pelisse et s'enfourna dans sa voiture où elle se blottit, la tête dans sa fourrure, comme une femme qui choisit la place la plus commode pour s'évanouir.

Cependant, elle n'en fit rien et employa à méditer sur la situation nouvelle qui lui était faite le silence qu'elle garda pendant toute la route.

--Quel coup d'oeil mauvais et menaçant il m'a lancé en partant! se répétait-elle. Comme il disait clairement: «Ah! tu m'as bravée! Eh bien! tu sauras ce que ton audace te coûtera!» Et pourtant, raisonnait-elle, il m'était impossible de me laisser souffleter ainsi en plein bal par mon passé. Si je ne m'étais pas révoltée à la fin, jusqu'où serait-il allé? Ah! le misérable! c'est ignoble! c'est ignoble! Comme s'il lui eût été difficile de paraître me voir ce soir pour la première fois! Mais non: il est tout fier de m'avoir connue. Il n'y a pourtant pas de quoi se vanter!

En tout cas, ce n'était pas dans le bal même qu'il répandrait la nouvelle, puisqu'il l'avait quitté quelques instants avant eux. Mais il devenait très imprudent d'attendre seulement un jour. Contre les obstacles qui s'étaient déjà et si souvent dressés devant elle, elle s'était toujours trouvée bien de sa promptitude à les renverser. L'hésitation, c'était l'écroulement pour elle. Comme elle ne possédait, malheureusement, aucune arme pour se défendre, attendu qu'on n'en raconterait jamais plus ni même autant qu'il y en avait, elle n'avait d'autre parti à prendre que celui de l'attaque.

Tant pis pour ce monsieur qui s'était trouvé là et qui n'avait pas eu le bon goût ou la prudence de rester muet! Lui rappeler le «café» où il l'avait aperçue pour la première fois--car, en somme, il n'avait fait que l'apercevoir--c'était là un défaut de générosité qui autorisait toutes les représailles. Elle n'avait pas à son actif que sa vie de débauche: elle avait aussi ce faux acte de décès qui la mènerait droit en cour d'assises. Or, une fois les soupçons du monde concentrés sur elle, le chapelet de ses iniquités s'égrènerait jusqu'au bout. Laisser à sa fille le nom d'une prostituée, c'était horrible; mais lui transmettre, en outre, celui d'une condamnée, cette perspective était absolument intolérable.

Supprimer ce révélateur, voilà ce qui était urgent. Mais par quels procédés? Elle n'irait pas se mettre bénévolement à sa discrétion: ce qui ferait d'elle son esclave et sa chose. D'autant qu'un moment vient presque inévitablement où les complices «mangent le morceau». Elle n'irait pas jusqu'à lui tendre un piège ou le faire tomber dans quelque guet-apens, les associés qu'elle serait obligée de s'adjoindre devant être au moins aussi dangereux que lui. Pourtant, elle ne pouvait permettre à ce peintre de continuer à circuler dans Paris pour y semer la diffamation. Désormais, elle n'oserait plus se présenter dans aucune maison de peur qu'on ne lui demandât des nouvelles de l'établissement du boulevard de la Chapelle.

XV

LE COMPLOT

Le lendemain matin elle essaya de retrouver son sang-froid. Elle n'y réussit pas. Ses tremblements d'autrefois l'avaient reprise. Elle décacheta la première toutes les lettres adressées à son mari, dans la crainte qu'il ne lui en tombât dans les mains quelqu'une qui le mettrait au courant des exploits de la jeune fille qu'il avait épousée pour sa vertu, bien plus que pour sa beauté, beauté qui ne lui était venue que plus tard.

Elle interrogeait les moindres jeux de physionomie d'Albert, s'attendant à chaque minute à quelque explosion. Elle se dit qu'elle ne passerait pas une seconde journée comme celle qui s'acheva pour elle, au milieu de terreurs folles, accompagnées d'horribles serrements d'estomac. Elle comprit qu'il fallait agir. Pendant qu'Albert s'installait dans son bureau, pour y rédiger la maquette d'un rapport, elle s'enferma dans sa chambre et y brouillonna, d'une plume hâtive, ces mots pleins de promesses:

J'ai besoin de vous voir. Il y aura beaucoup d'argent à gagner.

LÉONIE.

Toujours poste restante, rue Milton.

Elle brocha sur le tout l'adresse de Gustave, restée burinée dans son cerveau, et dès le lendemain courut au guichet.

Je vous attendrai demain et après-demain toute la journée dans mon atelier, rue Viollet-le-Duc.

répondait Gustave, qui, ayant reconnu l'écriture, avait flairé de nouveau une combinaison pécuniaire. Sans attendre et pour couler immédiatement à fond le dénouement du drame qui s'ouvrait si menaçant, elle se fit conduire rue Viollet-le-Duc, chez le seul être de qui il lui fût permis de prendre conseil.

Elle monta tout d'une haleine les six étages qui séparaient du niveau de la rue l'artiste en fausses signatures et frappa d'un doigt agité contre la porte bâtarde que lui avait décrite la portière de la maison. Gustave, sa pipe aux lèvres et un vieux béret d'un bleu crasseux fiché de travers sur ses cheveux longs, mais rares, l'introduisit galamment dans la pièce mansardée qu'il qualifiait audacieusement d'atelier, sous prétexte que le jour y venait d'en haut.

Il lui présenta un fauteuil en reps vert effrangé, où elle tomba émue autant qu'essoufflée. Elle fut saisie par une odeur de poussière et d'essence de térébenthine qui lui arracha une légère quinte de toux. Pour tout mobilier un lit de fer, dissimulé dans l'ombre du toit bâti en biais, deux chevalets dressés pour recevoir les tableaux anciens qui auraient besoin d'un coup de torchon, et au mur une palette mouchetée de reliefs de couleurs durcies: ce qui indiquait suffisamment un déplorable état de morte saison.

--Eh bien! ma petite mère, qu'y a-t-il encore pour votre service? fit Gustave en prenant place sur une vieille malle qui lui servait d'escabeau.

--Oh! rien, dit-elle, comme pour enlever de l'importance à sa démarche. Je viens simplement vous consulter.

Avant de lui répondre, le vieux faussaire détaillait curieusement sa toilette et paraissait fort alléché par l'examen du superbe manteau de loutre dont Emmeline s'était enveloppée pour sortir, car cette fois elle avait, dans sa précipitation, complètement négligé de se déguiser en blanchisseuse.

--Nom d'un chien, que vous êtes bien mise! fit-il observer. Jamais de la vie je n'aurais pensé que c'était vous.

--Oui, répondit-elle, c'est depuis l'héritage de mon oncle, vous savez. J'ai quitté l'état, et, vous voyez, ça m'a réussi.

--Je vous crois! répliqua-t-il, et puis c'est pas pour vous flatter--d'abord, je n'avais vu que le bout de votre nez, le soir, dans la voiture... il y a six ans, mais il me semble que vous êtes devenue crânement jolie.

--Dame! fit-elle avec une candeur affectée, je me nourris mieux maintenant. Alors, j'ai un peu engraissé.

Puis, pour couper court à ces observations oiseuses, elle reprit:

--Voilà: il y a un monsieur qui m'embête... Il a appris, je ne sais comment, que l'acte de décès de ma mère avait été confectionné ailleurs qu'à la mairie, et il veut me faire chanter. Vous comprenez comme ce serait gai si la police allait fourrer son nez dans nos affaires. Je ne vous dénoncerais pas, certainement; mais on penserait bien qu'une femme n'a pas fabriqué ce papier-là toute seule, et, de fil en aiguille, on arriverait à vous pincer aussi.

--Elle serait mauvaise! fit observer Gustave.

--Aussi, ai-je pensé que vous et moi, nous avions toute sorte de motifs pour nous débarrasser de cet individu, continua-t-elle.

Un nuage de rêverie obscurcit pour un instant les yeux du vieux falsificateur.

--Je le crois comme vous, dit-il; mais moi, je ne manie que le pinceau. Autre chose, non; ça coûte par trop gros.

Elle comprit que, par «autre chose», il entendait quelque embuscade dans laquelle resterait le gênant personnage. Elle le rassura tout de suite sur la portée qu'il fallait donner à ses paroles.

--Il ne s'agit pas de s'en défaire violemment, expliqua-t-elle. Seulement, si on pouvait le forcer à se taire, soit par des menaces, soit par des promesses; enfin, je ne sais pas, moi. Si je savais, je ne m'adresserais pas à vous.

Elle avait trouvé bon de confondre les intérêts de Gustave avec les siens, en lui faisant supposer que le peintre était au courant de leur complicité dans l'affaire du faux. Elle s'épargnait ainsi la honte et surtout l'inconvénient d'avouer à Gustave son séjour chez la Coffard, qui, aussitôt instruite, se serait fait une douce joie de partir sur la piste de son ancienne pensionnaire.

--Des promesses! des promesses! répétait Gustave, n'y songez pas. C'est nous mettre tous les deux pieds et poings liés dans les griffes de quelque maître-chanteur. Je connais ces types-là. Ils commencent par vous demander cent sous et ils finissent par exiger vingt mille francs.

--Alors, que faire?

--C'est à voir, conclut-il. D'abord, comment s'appelle-t-il, cet oiseau-là?

--Je ne le connais que sous son nom de Gérald, répondit-elle. Mais ce doit être un simple prénom.

--Comme Gustave, appuya-t-il. Et vous dites qu'il est?...

--Peintre. Il a même sans doute un certain talent, car il a déjà travaillé pour de bonnes maisons.

--Un confrère! dit le monogrammiste. Je dois le connaître... au moins de vue. Est-ce qu'il a déjà exposé?

--Ah! ça, je l'ignore, dit Emmeline.

--C'est que j'ai là le livret du Salon et, s'il y avait eu un tableau, j'aurais tout de suite ses tenants et ses aboutissants. Au reste, laissez-moi faire, je le retrouverai bien.

--Mais c'est que nous n'avons pas le temps d'attendre! se récriait-elle. Demain peut-être il sera trop tard.

Il prit, sans doute pour se donner une importance sérieuse aux yeux d'Emmeline, une attitude réfléchie et méditative; puis, comme un homme qui tient son scenario, il lui posa cette question, probablement de beaucoup la plus grave pour lui:

--Mais qu'est-ce qu'on donnerait pour mettre ce joli monsieur dans l'impossibilité de nuire? Rien que pour le retrouver, il va falloir se mettre en quatre.

Elle le rassura tout de suite:

--Ne vous préoccupez pas de ça, dit-elle. Otez cet homme-là de notre chemin et je serai encore trop contente de vous payer ce service-là dix mille francs.

--Je vois que vous êtes raisonnable, repartit Gustave, en se léchant les lèvres. Il y a si peu de gens qui le sont... raisonnables.

--Ainsi, appuya-t-elle, vous ne risquez rien d'aller de l'avant. Vous me direz ce que j'ai à faire et vous me trouverez prête à tout. Tenez, voilà toujours mille francs pour vos premiers dérangements.

Et, tirant du creux de sa main gantée un magnifique billet d'un bleu céleste, elle le tendit à Gustave, qui le sentit trembler entre ses doigts, tant l'impression lui en parut douce et émotionnante.

--Nous disons Gérald? demanda-t-il. Un jeune?

--Vingt-sept ou vingt-huit ans.

--Petit? blond? gras? maigre?

--Un grand brun avec une forêt de cheveux qu'il rejette continuellement en arrière.

--L'essentiel, fit-il judicieusement remarquer, c'est d'abord de mettre la main dessus. Nous examinerons ensuite par quel côté il vaut mieux l'attaquer. Il n'a pas de fortune, au moins?

--Un peintre! où l'aurait-il prise? demanda-t-elle naïvement.

--On ne sait pas, il y a des bonhommes à manies qui font de la peinture pour s'amuser. S'il est pauvre, tout ira bien; sinon, ce sera bien plus dur. Avec de l'argent, on se défend toujours.

Emmeline lui fournit encore toutes les explications qu'elle crut de nature à l'aider dans un plan qu'elle entrevoyait vaguement sans que les lignes en fussent arrêtées dans sa tête, pas plus qu'elles ne l'étaient pas sans doute dans celle de l'ex-réclusionnaire.

Elle lui tendit la main en lui répétant à cinq ou six reprises d'agir en toute hâte. Il y allait de leur salut à tous deux. L'alternative qui se présentait, spécialement pour Gustave, était celle-ci: ou un magot de dix billets comme celui qu'il venait d'empocher avec une joie ineffable; ou dix bonnes années de travaux forcés qui, pour un récidiviste aussi remarquable, monteraient vraisemblablement au double.

On se quitta sur cette expectative, Emmeline attendant tout de l'ingéniosité de Gustave; Gustave remuant déjà des idées sans s'être encore arrêté à aucune d'elles. La peur enlevait à Mme Dalombre toute pitié en même temps que tout sens moral. On lui aurait appris tout à coup que son obstiné cavalier du bal de l'ambassade de Suède était tombé sous un camion dont la roue lui avait passé sur le corps, qu'elle aurait commencé par remercier la Providence du secours inespéré qu'elle lui apportait.

Son collaborateur Gustave ne donna pas, du reste, au remords le temps d'intervenir. Le lendemain même de leur entrevue dans la mansarde de la rue Viollet-le-Duc, Emmeline trouva au bureau habituel ces deux lignes, qui n'admettaient ni atermoiement ni discussion:

«Gérald retrouvé. Tout va bien. Venez!»

Elle s'envola de nouveau vers les six étages au sommet desquels l'artiste en toute sorte d'arts se plaisait à braver les foudres de la loi. Sa première surprise fut d'être reçue dans l'atelier par un monsieur aux habits flambants neufs: jaquette luisante d'un tout autre lustre que celui de la crasse; pantalon gris perle; moustache cirée; cheveux à la malcontent. Ce Gustave d'aujourd'hui n'avait aucun rapport avec celui d'hier: on le lui avait changé contre un autre qui ne le rappelait que de très loin.

L'inconnu qui lui tendait une main aux ongles irréprochables la tira immédiatement de son incertitude. C'était bien le même Gustave, mais il avait cru devoir, aussitôt après leur conversation de la veille, sauter dans le tramway qui mène à la Belle Jardinière et s'y acheter un complet séance tenante. Non, comme elle aurait quelque raison de le supposer, pour jeter un dernier éclat sur ce boulevard de la Chapelle si souvent témoin de sa misère, mais parce que cette respectabilité dans la tenue constituait un des décors indispensables de la comédie dont il allait lui dérouler l'action.

Il la renseigna tout d'abord sur ce Gérald, qui de son nom de famille s'appelait Péronaud, qui habitait la rue Condorcet, c'est-à-dire le quartier même; que tout le monde connaissait et qu'on lui avait désigné tout de suite. C'était un garçon travailleur, qui aurait pu gagner de l'argent, s'il n'avait pas commis la faute de verser tant soit peu dans l'impressionnisme. Monsieur n'avait pas voulu faire de concessions aux bourgeois, et les bourgeois se vengeaient en refusant de l'acheter.

--Est-ce que vous l'avez vu? Est-ce qu'il vous a parlé de moi? interrompit Emmeline, que les digressions de Gustave énervaient.

--Le voir! Pas si bête! répondit-il. Il est de la plus haute importance qu'il ne se doute jamais d'où lui viendront les coups qu'il va recevoir. Maintenant, causons! Avez-vous des obligations de chemins de fer?

Emmeline fut sur le point de répondre:

«Mon mari en a».

Mais elle tenait à ne pas éveiller outre mesure la curiosité de son associé, qui la croyait demoiselle.

--Des obligations de chemins de fer, ou des actions de n'importe quoi, du Crédit foncier, du Canal de Suez, enfin des valeurs cotées sur la place.

--Non, fit-elle; mais on peut toujours en acheter.

--Eh bien! nous en achèterons, car il nous est impossible de nous en passer, expliqua-t-il. Vous allez voir si je sais me débrouiller: Gérald Péronaud est peintre. Il a donc besoin de modèles.

--Naturellement, appuya Emmeline, qui le savait mieux que personne, puisqu'elle avait failli lui en servir, et que c'était de lui qu'elle tenait son surnom de la _Mal'aria_.

--Eh bien! poursuivit Gustave, vous me remettrez cinq ou six actions de la Ville--ne perdez pas le fil, je vous en prie, parce que c'est un peu compliqué. Je connais un jeune Italien de vingt ans nommé Lilio, qui a posé pour moi, fit-il en se rengorgeant. Ce Lilio, qui est venu en France parce qu'il a eu quelques petites histoires dans son pays, ne demandera pas mieux que de gagner un peu de braise. Je lui passe le paquet d'obligations. Vous y êtes?

--Oui. Allez! allez!

--Il vient se proposer à Gérald, qui l'accepte ou qui le renvoie.

--Oui.

--S'il est accepté, il profite d'un moment où notre ennemi a le dos tourné pour glisser dans un meuble les obligations qu'il aura apportées avec lui; s'il est refusé, il trouvera bien, quand le diable y serait, une seconde pour jeter le paquet sous une commode ou sous un lit. Le reste me regarde.

--Le reste! quel reste? interrogea Emmeline, qui ne devinait pas du tout ce que sa sécurité pourrait gagner à ce qu'on introduisît des obligations de la Ville dans un meuble appartenant à Gérald.

--Quand je vous répète que vous serez contente de moi, insista le faussaire. Vous comprenez que j'ai dans l'affaire encore plus d'intérêt que vous, attendu que vous savez qui je suis et que j'ignore qui vous êtes. Si un malheur arrivait, vous pourriez toujours me dénoncer, tandis que je serais on ne peut plus embarrassé pour vous mettre la main dessus, puisque vous me forcez à vous écrire poste restante.

Cet appel à la confiance ne désarma pas Emmeline, dont l'incognito faisait la force. Si elle payait, c'était à la condition d'être, pour son argent, servie à sa guise. Elle assura Gustave qu'il serait également content d'elle. Il voyait: elle ne discutait pas. Il voulait six obligations de la Ville: elle les lui enverrait sans marchander, bien qu'elle ignorât absolument ce qu'elles valaient en ce moment.

--A peu près quatre cents francs, répondit-il, comme s'il consultait tous les soirs les cours de la Bourse.

C'était donc pour elle une affaire de deux mille quatre cents francs. Mais les obligations lui reviendraient.

Emmeline eut un geste désintéressé qui semblait dire:

--Je ne tiens guère à ce qu'on me les rende.