Part 13
Cette tactique, qui n'était pas neuve, réussit une fois de plus. Choyé, gâté, traité d'égal à égal par les Dalombre, Pachot se mit à leur service corps et âme. On l'invitait à déjeuner, on lui donnait l'enfant à embrasser, on se montrait avec lui en public et, à la première réunion qui se tint tout au début de la période électorale, le tout-puissant Pachot, pour départager les voix qui se portaient, les unes sur un ancien président de chambre, réactionnaire et bondieusard, les autres sur un ancien déporté, à propos duquel les monarchistes répandaient les bruits les plus sinistres, proposa la candidature d'un jeune homme qui donnerait à la population la garantie de sa jeunesse, de sa droiture et de son énergie. Quoique nouveau venu dans l'arène, il saurait revendiquer éloquemment à la Chambre les réformes auxquelles tous les gens sensés aspiraient dans l'arrondissement, lui qui s'était constamment montré le meilleur ami de l'ouvrier, bien qu'il ne le fût pas lui-même.
--Ce merle non pas blanc, mais tricolore, c'était M. Albert Dalombre, acheva Pachot, d'un ton tellement triomphal que, s'il avait vu la _Belle Hélène_, il aurait probablement ajouté:
Et ce nom seul me dispense D'en dire plus long.
L'orateur populaire avait habilement aposté dans la salle deux laveuses de lin, qui vinrent témoigner de la bonté angélique de Mme Dalombre, laquelle leur avait envoyé de nombreuses paires de bas pour leurs enfants et, pendant un moment de chômage, tous les jours, des légumes frais. Comme les idées naturellement généreuses d'Albert ne s'étaient jamais condensées dans une formule précise, on fit de lui un candidat de sentiment.
Il refusa d'abord de se présenter; mais Emmeline lui fit observer avec tant d'insistance qu'ayant étudié pour être avocat, il aurait à la Chambre de magnifiques occasions de mettre en relief ses qualités oratoires, qu'il finit par se laisser promener de bourg en bourg, léguant à sa femme la responsabilité de l'échec comme l'honneur du succès.
L'avoué bondieusard eut tout de suite conscience de sa défaite et n'osa pas, dans les réunions électorales, attaquer de front son rival, dont la candidature mixte avait été si adroitement posée. L'ex-déporté était pauvre et hors d'état de lutter, pour le nombre et la dimension des affiches, avec ses deux adversaires. Le curé alla jusqu'à affirmer en chaire que cet homme de désordre avait commandé le feu à l'exécution de l'archevêque pendant la Semaine sanglante. On a accusé tant de gens d'avoir commandé ce feu qu'il était très difficile au candidat de s'en défendre.
Il commit la maladresse de protester dans la _Sentinelle de Nantua_. Cette précaution lui aliéna pas mal d'ouvriers avancés, qui lui reprochèrent de renier ses actes, et ne fit pas remonter ses actions auprès des modérés. Trois membres de son comité passèrent à celui d'Albert, dont cette débandade assura l'élection. Emmeline, haletante, avait envoyé, pendant le dépouillement, des émissaires à toutes les sections de vote. A mesure qu'elle recevait les résultats, elle les additionnait fiévreusement avec les précédents. Qui l'eût surprise dans ce travail peu féminin l'eût évidemment cataloguée parmi ces jolies ambitieuses qui projettent d'avoir un salon politique, de faire nommer des préfets et d'intervenir, un jour, dans les crises ministérielles. Elle n'y songeait guère.
Ce à quoi elle tenait uniquement, c'était à clouer pour jamais son mari au sol de cette contrée d'adoption, où, plus tard, elle marierait sa fille, richement peut-être, à coup sûr honorablement, et qui, par son éloignement du théâtre de ses premières misères, déblayerait pour toujours le terrain mouvant qu'elle craignait continuellement de voir s'effondrer sous ses pieds.
Elle avait, par la fabrication du faux acte de décès de sa mère, chargé son dossier d'un méfait qui pouvait la mener autrement loin que boulevard de la Chapelle. Après des coups de cette gravité, les coquins prudents partent pour l'Amérique. Elle s'était contentée de partir pour le département de l'Ain, et il lui semblait que si son mari y conquérait une situation prépondérante, les soupçons et les recherches s'en égareraient d'autant.
Aussi sa joie frisa-t-elle l'extase quand les derniers chiffres apprirent, à elle et à toute la ville, que décidément M. Albert Dalombre était élu au premier tour avec quinze cents voix de majorité.
--Ça, par exemple, c'est bien à toi que je le dois, s'écria Albert en embrassant sa femme à l'annonce de cette victoire. Le diable m'emporte si, il y a seulement trois mois, je pensais à devenir jamais député!
XIV
LE FANTOME
Quelques jours avant l'ouverture des Chambres, le ménage Dalombre loua, rue de l'Université, à quarante pas du palais Bourbon un appartement au premier, d'où Albert serait en mesure de surveiller les travaux législatifs. Comme la plupart des gens qui n'ont encore rien fait, il prit tout à coup au sérieux ce mandat qu'il avait conquis un peu par raccroc. Il tenait sans doute à prouver à ses électeurs à quel point il était digne de la confiance qu'ils lui avaient prématurément accordée.
Avant de se risquer à la tribune, il parla dans les bureaux et accepta dans les commissions la rédaction de ces rapports d'affaires qui ennuient autant ceux qui les écoutent que ceux qui les composent.
Il semblait vouloir se faire pardonner par son assiduité son manque de passé politique. Deux ou trois fois, un peu humilié de sa situation de Mirabeau en chambre, il se promit de gravir les terribles gradins qui mènent à l'impassible verre d'eau sucrée. Mais le coeur lui manqua et ce fut seulement après six mois de couloirs et d'hémicycle qu'il osa, un jour, aborder les rostres pour y soutenir un projet de réforme pénitentiaire qu'il avait signé en compagnie de plusieurs membres de la gauche radicale.
Cette proposition, qui avait pour but d'empêcher les voleurs d'être volés par ceux qui les gardent et qui sont censés les nourrir, fut renvoyée, avec les honneurs de la journée, à une commission spéciale. Le député Dalombre, en descendant de la tribune, reçut, assura l'_Officiel_ du lendemain, les félicitations d'un grand nombre de ses collègues; et quand il alla attendre dans la cour, pour la ramener à leur domicile, Emmeline qui avait assisté à la séance, elle lui glissa dans l'oreille en lui prenant le bras:
--Tu seras ministre!
Cette étoile qui affecte la forme d'un portefeuille, et sur laquelle la plupart des élus du suffrage universel ont les yeux fixés, ne pouvait toutefois luire avant longtemps pour un homme aussi jeune que l'était Albert, la valeur de nos principaux politiciens étant surtout basée sur leur expérience, bien qu'il soit démontré depuis des siècles que l'expérience politique n'a jamais servi à personne. Trois ans se passèrent donc sans amener le déménagement obligatoire du député qui s'installe dans un ministère.
Albertine grandissait avec l'élégance et les grands yeux de sa mère qui, elle, avait un peu perdu de sa ténuité et dont le corsage s'était capitonné, en même temps que ses joues s'étaient remplies. Elle était devenue une femme charmante et passait pour telle. Quand elle se montrait à la Chambre, où elle espérait toujours assister à quelque triomphe imprévu de son mari, les lorgnettes parlementaires convergeaient aussitôt sur elle. Dalombre avait invité plusieurs fois à dîner ses collaborateurs des commissions, et Emmeline les avait reçus avec une cordialité qui avait doublé leur sympathie pour son mari. Elle était si fière d'avoir à sa table des messieurs décorés, qui causaient familièrement devant elle des affaires de l'État, de la chute possible du cabinet et qui confectionnaient parfois sous ses yeux des listes ministérielles!
Grâce aux facultés d'assimilation si rares chez le sexe masculin et si fréquentes chez l'autre, elle s'était en moins de dix-huit mois transformée en femme du meilleur monde. Albert était émerveillé en constatant la facilité avec laquelle la petite ouvrière d'autrefois lui faisait maintenant honneur.
--J'aurais épousé la petite-fille d'un pair de France qu'elle n'aurait pas plus de tenue et de distinction, se disait-il.
Il l'obligea à prendre des leçons de danse afin que, jeune comme elle était, elle figurât autrement que comme tapisserie dans les nombreux bals où on les conviait et où presque toujours elle se dispensait d'aller. Quand elle se considéra comme suffisamment forte sur l'_avant-deux_ et sur la _chaîne des dames_, elle n'hésita plus à produire de temps en temps ses épaules dans les salons diplomatiques, où les dames se montrent, sous la lumière du gaz, décolletées, sans aucune diplomatie, jusqu'à la naissance d'une foule de choses.
Cette vie nouvelle, insoupçonnée jusque-là, avait surtout pour elle ce précieux avantage de la faire pénétrer dans un monde qui l'éloignait de plus en plus de l'autre. Qui donc aurait désormais l'audace de confronter Gustave et son guayaquil avec une dame toute diamantée faisant vis-à-vis à un ministre plénipotentiaire?
L'ambassadeur de Suède ayant, à l'occasion de la naissance du fils de son roi, organisé une soirée dansante agrémentée d'un concert, Albert reçut une invitation sur laquelle Emmeline se jeta avec enthousiasme, le mot «ambassadeur» exerçant un attrait presque magique sur la vanité féminine.
En outre, on devait y représenter une comédie de salon, où les rôles seraient tous tenus par les représentants les plus connus du _high-life_. La comtesse de la Meynardière ferait une demi-mondaine, et le duc de San-Stefano lui donnerait la réplique dans un costume de jockey. De plus, un marquis, célèbre par l'importance de ses parties de baccara, réciterait un monologue emprunté au riche répertoire de Coquelin cadet.
Emmeline se commanda, pour cette fête de l'art et de l'intelligence, une robe de satin crème, dont la nuance légèrement éteinte relevait encore l'éclat de ses yeux de créole. Le corsage ne tenait à l'épaule que par une agrafe de roses rouge sang qui se déroulaient en torsades jusqu'au bas de la jupe. Elle ne voulut ajouter ni un bracelet, ni un collier, ni un diamant, ni une perle à cette toilette tropicale, et campa seulement de côté sur ses cheveux châtain foncé une petite couronne des mêmes roses rouges, comme un rappel de la couleur dominante.
La pièce, dialoguée par un amateur, l'étonna moins par les mots, qui n'y abondaient pas, que par l'aplomb avec lequel la comtesse de la Meynardière entra dans la peau de son personnage. Fallait-il qu'elle eût reçu une brillante éducation pour être sûre d'elle à ce point-là!
Elle désespéra d'arriver jamais à une pareille audace et n'hésita pas à attribuer cette impuissance à son obscure origine. Aussi applaudissait-elle avec entrain. Quand le duc de San-Stefano entra, dans son costume de jockey: toque groseille et casaque arlequin, elle rit aux larmes de très bonne foi, bien que ce déguisement ne fût que médiocrement comique. Les spectateurs étaient assis devant l'estrade; des chaises espacées sur une dizaine de rangs de profondeur avaient été déposées à leur intention. A côté d'Emmeline, un jeune homme, qu'elle ne voyait que de profil perdu, suivait le jeu des scènes, sans donner aucune marque d'approbation ni d'improbation.
Il se leva tout à coup, fit le tour de l'assistance, passa par derrière l'estrade qui servait de théâtre, et revint quelques instants après reprendre à côté d'Emmeline la place qu'un ami lui avait gardée.
--Je suis allé recommander au duc de mettre sa toque plus en arrière: la visière empêche qu'on lui voie les yeux! dit-il en se rasseyant.
--C'est que, dans le dessin que tu lui as donné, tu l'avais placée en avant, lui fit observer l'ami.
--C'est bien possible, repartit le jeune homme. J'aime mieux chercher trois tableaux que de composer un costume.
Elle comprit que son voisin avait été chargé de dessiner les toilettes et, probablement, de peindre les décors. Malgré elle, elle leva les yeux sur cet artiste sans doute improvisé, comme le proverbe auquel il avait ainsi collaboré; et, obstinément, comme si un magnétisme irrésistible et irraisonné clouait sur lui ses regards, elle les fixa à deux ou trois reprises sur le visage du jeune homme, qui continuait à causer avec son ami, sans prêter attention à cet examen.
--Est-ce curieux! se demandait-elle, où ai-je vu ce monsieur? C'est peut-être dans une tribune de la Chambre? Non, pourtant. D'ailleurs, les peintres ne vont pas dans ces endroits-là. Et c'est un peintre, puisqu'il a été chargé de peindre les costumes. A moins que ce ne soit aussi un homme du monde, comme le duc et la comtesse.
A partir de ce moment, elle n'écouta plus la pièce et ne se préoccupa que de démasquer la personnalité de ce grand garçon brun, élégant, mais dont les allures et jusqu'à la coupe des cheveux indiquaient un homme appartenant à un autre monde que celui de la jeunesse gommeuse.
--Comme toutes ces toilettes sont amusantes! dit-elle en ayant l'air de s'adresser à Albert assis à sa gauche.
--Madame, vous me flattez! fit le jeune homme. Elles sont de moi.
--Ah! vraiment! répliqua-t-elle; c'est étonnant. On jurerait qu'un peintre de profession a passé par là.
--Mais, madame, je suis peintre, en effet, dit-il. Je parierais même qu'il n'y a ici que moi qui ne sois pas député ou secrétaire d'ambassade.
Comme la figure lui semblait déjà vue, la voix lui sembla déjà entendue. La toile tomba, une toile également peinte par le voisin d'Emmeline. Il se leva alors et, se redressant de toute sa taille il rejeta en arrière ses longs cheveux par un mouvement qu'elle retrouva subitement dans son cerveau: ce peintre égaré dans les salons de l'ambassadeur de Suède, c'était celui qui, au _Perroquet bleu_, lui avait offert cinq francs par séance pour aller poser dans son atelier.
Son premier mouvement fut de fuir. Elle allait, vis-à-vis d'Albert, prétexter une migraine instantanée ou un invincible instinct maternel qui la poussait à aller constater en personne qu'Albertine, laissée seule avec la femme de chambre, dormait d'un bon sommeil. Puis, elle réfléchit qu'on ne se paye pas une robe de quinze cents francs pour quitter à dix heures et demie la soirée en l'honneur de laquelle on l'a fait faire. Ce départ, que rien ne faisait prévoir un instant auparavant, provoquerait peut-être de la part de son mari des réflexions auxquelles elle aurait peine à répondre.
En outre, Albert venait d'entamer avec un sous-secrétaire d'État une conversation qu'il aurait sans doute été fâché d'interrompre. Enfin, si le moindre soupçon avait pu germer dans la tête du jeune peintre, cette retraite immédiate ne pouvait que les confirmer.
D'ailleurs, elle l'avait rencontré: elle le rencontrerait probablement encore. Avoir l'air de s'éloigner de lui, c'était l'inviter à courir après elle. Le procédé le plus hardi, mais le plus sûr, était donc de faire tête au hasard qui les rapprochait, après cinq ans, dans des salons si différents de ceux où ils s'étaient vus pour la première fois.
Comme un voleur qui, pendant une perquisition domiciliaire, ne quitte pas des yeux la cachette où il a serré l'argent volé, elle suivait du regard tous les mouvements du jeune homme, pour tâcher de surprendre soit dans un geste, soit dans un jeu de physionomie, un indice sur lequel elle pût baser une tactique quelconque. Il ne l'avait pas reconnue: elle en avait la presque certitude; cependant, pourquoi lui avait-il adressé la parole? Était-ce pour éclaircir un doute? Les hommes, qui sont quelquefois si bêtes, sont souvent si roués. Elle avait cru deviner qu'il allait continuer ses amabilités quand il l'avait vue se tourner du côté d'Albert.
Son imagination commençait à travailler. Il y avait certainement plus de deux cents personnes à cette soirée. Il était donc bien extraordinaire que le seul individu dont elle eût à redouter la présence se fût précisément trouvé placé à côté d'elle.
Oui, c'était bien lui: elle ne se trompait pas. Pourtant, elle tint à s'en assurer encore en tâchant d'entendre son nom qu'elle ne se rappelait pas, mais qui lui reviendrait tout de suite en mémoire si quelqu'un le prononçait devant elle. On avait enlevé les chaises et déblayé la salle pour le bal. A l'installation de l'orchestre sur l'estrade, il se produisit un brouhaha d'inviteurs allant retenir leurs dames et d'invitées allant au-devant de leurs cavaliers. Elle en profita pour se glisser entre le peintre et son ami, qui lui dit tout à coup:
--Tu ne danses pas, Gérald?
Gérald, c'était certainement par ce nom-là qu'on l'avait interpellé boulevard de la Chapelle. L'identité était dûment établie.
Comme elle le regardait sans cesse malgré elle, il la regarda aussi, et pensant naïvement qu'elle cherchait un danseur pour le premier quadrille, il se crut suffisamment autorisé par leur bout de causette à lui demander l'honneur de son bras.
Cette démarche la terrorisa. Dans la façon dont il lui dit:
--Madame voudrait-elle bien m'accepter pour cette contredanse?
Elle distingua un fond d'ironie qui la glaça de la tête aux pieds. Pourquoi ne la reconnaîtrait-il pas, puisqu'elle l'avait tout de suite reconnu? Elle ne l'avait pas oublié, bien qu'il vînt au _Perroquet bleu_ beaucoup plus d'hommes qu'il ne venait sans doute de femmes dans son atelier. D'abord, il lui avait examiné la figure dans tous les sens, avant de décider si elle était assez bien pour lui servir de modèle. Naturellement, un homme convenable, qui revoyait dans les conditions actuelles une femme qu'il avait connue sous une livrée inavouable, n'allait pas se mettre à pousser les hauts cris et à la tutoyer devant tout le monde. Un sourire, une intonation tant soit peu gouailleuse, c'était assez pour lui donner à comprendre qu'elle ne pouvait plus avoir de secrets pour lui.
En posant son bras sur la manche de son habit noir pour aller rejoindre leur vis-à-vis, elle tremblait si fort qu'il lui demanda si elle avait froid.
--Non, dit-elle, essayant de débrouiller une allusion dans chaque mot du jeune homme.
Assez inhabile dans l'art de quadriller, ce M. Gérald, tout en riant de ses maladresses, se laissait conduire par sa danseuse, qui mettait une grâce extrême à le ramener dans le bon chemin. Elle se montrait aux petits soins envers lui, comme pour acheter son silence. Gérald, qui certainement était le plus pauvre et le plus inconnu de tous ces étrangers dont les poitrines resplendissaient de décorations et de crachats, était très flatté d'être pris ainsi sous la protection d'une des femmes les plus jolies et les plus élégantes parmi les plus saluées. Il était tout ébloui par ces énormes yeux noirs et l'attache du cou le ravissait.
D'ailleurs, il ne connaissait pas une âme dans l'hôtel de l'ambassade. Son ami lui avait apporté à composer les costumes de la pièce; et comme il avait refusé toute rémunération pour les cinq ou six croquis dont il s'était chargé, il avait été prié à ce bal où il était allé par pur désoeuvrement en empruntant un habit noir, et uniquement pour «jouir du coup d'oeil».
Son intention était de partir sur le coup de onze heures; mais comme il n'y a guère, en somme, d'attrait plus puissant qu'un commencement de relations avec une jolie femme, il se dit après le quadrille:
--Tant pis! je reste.
Emmeline, qu'il reconduisit à sa place, y retomba accablée. Dans la foule qui la circonvenait, elle ne distinguait plus que cet ennemi. Elle aspirait au plus prompt départ; mais si elle le laissait là, qui prouvait qu'il ne se hâterait pas de faire part à cinquante personnes de cette extraordinaire aventure. Elle aimait encore mieux s'accrocher à lui pour le surveiller et, au besoin, lui arracher le serment de rester muet.
Elle s'était gardée de lui apprendre le nom de son mari, la médisance qui porte sur un député ayant une saveur toute spéciale. Albert, qui considérait cette soirée moins comme dansante que comme politique, y traitait avec des diplomates du Nord des questions de commerce, de libre-échange et de construction de ports. Une fois, Emmeline s'étant trouvée sur son passage, il lui demanda:
--T'amuses-tu, ma chérie?
Elle répondit:
--Oh! beaucoup!
Après quoi, il regagna un groupe où, à en juger par la calvitie de la plupart de ceux qui le formaient, on devait triturer des sujets de haute portée européenne.
L'amour-propre humain permet difficilement, fût-ce à la personne la plus modeste, d'admettre que son image ait disparu complètement de la mémoire ou, tout au moins, du rayon visuel d'une autre personne. Combien de gens dont les traits se sont, pour vous, absolument effacés, vous abordent dans la rue en vous tendant amicalement une main que vous ne vous rappelez pas avoir jamais serrée! Ce sentiment instinctif dominait Emmeline, au point qu'elle avait _à priori_ supposé que le jeune peintre n'avait pu s'égarer à son sujet.
Toutefois, il avait gardé vis-à-vis d'elle une attitude si discrète qu'elle ne savait sur quel pied danser, et cette incertitude même redoublait son trouble. Rien n'était bouleversant pour elle, qui avait tant de choses à cacher, comme de se dire à chaque minute:
«Sait-il ou ne sait-il pas que la femme de là-bas et celle d'ici n'en font qu'une seule?»
Or il n'y avait pas à hésiter: dès qu'elle aurait la preuve que sa vie n'aurait plus de mystère pour ce jeune homme, il fallait en finir immédiatement avec lui. La sueur lui perlait sur le front, à la pensée qu'un mot lâché dans la foule serait l'écroulement de l'échafaudage qu'elle avait construit avec tant de patience et au milieu de tant de périls. Ce n'était pas la peine d'avoir échappé si heureusement à l'enquête pratiquée à propos de son prétendu assassinat, d'avoir doublé sans naufrage le cap de la publication des bans, d'avoir acquis, dans un département-frontière, une situation tellement brillante qu'il en était résulté l'entrée de son mari à la Chambre, pour échouer misérablement sous les racontars d'un rapin!
Et encore, lorsqu'elle tremblait à l'arrivée du commissaire de police et qu'elle attendait constamment, pendant les douze jours qui avaient précédé son mariage, le coup de sonnette de sa mère, elle était seule, s'appelait tout bonnement Mlle Freizel et ne possédait pas, comme maintenant, un nom et une enfant, dont elle avait à sauvegarder l'honneur. La catastrophe atteindrait, cette fois, toute une maison; son mari la jetterait dans la rue et plus tard, quand Albertine lui demanderait ce qu'était devenue sa mère, Albert lui répondrait:
«Ta mère était une...»
Non, elle n'avait pas mérité une aussi effroyable condamnation sociale. Cet homme, cet inconnu--car l'avoir coudoyé une fois dans un bouge, ce n'était pas le connaître--qui se dressait ainsi entre elle et le bonheur qu'elle croyait si bien s'être assuré, elle aurait voulu le supprimer, fût-ce au prix d'un crime. Au surplus, l'horrible angoisse qui l'étreignait ne durerait pas longtemps. Il était impossible que la soirée s'achevât sans qu'elle fût fixée sur l'étendue du danger qu'elle courait... Sans trop se rendre compte de la valeur du raisonnement qu'elle ressassa dans sa tête égarée, elle adopta ce criterium:
--Si, après m'avoir invitée pour le premier quadrille, il me laisse tranquille pour aller s'adresser à d'autres, c'est que, décidément, il ne m'a pas reconnue. Si, au contraire, il commet l'inconvenance de me faire danser de nouveau--ce qui ne se fait jamais, de la part d'un homme bien élevé, à l'égard d'une dame qu'il rencontre pour la première fois--je saurai à quoi m'en tenir. Évidemment, il s'imposera comme un homme sûr que je n'oserai rien lui refuser. Peut-être même aura-t-il l'impudence de me parler du passé. Oh! ce serait atroce!
Elle en était là de ses réflexions quand Gérald s'approcha d'elle, un peu gauchement, mais résolument. Il avait, aussitôt le quadrille fini, recueilli des renseignements sur sa jolie danseuse; et, ma foi, tout glorieux d'avoir été redressé dans ses maladresses chorégraphiques par la femme d'un élu du suffrage universel, il ne demandait qu'à lui confier la suite de son éducation mondaine.