Part 12
--Oh! ce que je vous en disais, répliqua Albert, c'était pour vous bien plus que pour moi. Je sais que les jeunes filles aiment généralement donner à leur noce le plus de relief possible. Moi, je ne me marie pas pour aller au bal.
--Et moi donc! fit, en riant, Emmeline. J'ai bien autre chose en tête, je vous assure.
«Décidément, pensa le jeune homme, j'ai gagné un quine à la loterie. Elle n'est même pas affligée de ces petites vanités féminines qui, pour avoir parfois leur charme, n'en constituent pas moins une infériorité. Quelle différence avec tant d'autres!»
Le mariage à la mairie, où elle était perdue au milieu de trois autres noces, ne causa à Emmeline que peu d'inquiétudes. Ce fut en franchissant le porche de l'église Notre-Dame-de-Lorette et pendant toute la durée de la messe qu'elle se sentit vingt fois près de défaillir. Elle lançait tout autour d'elle des regards sournois, s'attendant constamment à voir surgir de derrière un pilier quelque apparition sinistre.
La cérémonie s'acheva sans trouble. Elle ne fut réellement rassurée qu'en rentrant à l'hôtel avec les quatre témoins, et quand le pauvre malade, qui attendait le retour des époux dans son grand lit, au chevet duquel on avait attaché un bouquet de fleurs d'oranger, lui dit, en la prenant par la tête de ses deux mains tremblotantes:
--Allons! embrassez-moi, madame Dalombre!
XIII
LA MÈRE
L'imminence du danger, l'instinct de la conservation personnelle avaient en partie caché à Emmeline l'odieux de la comédie qu'elle avait jouée pendant un an, comédie compliquée de drame; car l'imposture était allée jusqu'au faux en écriture publique. Il fallait vaincre à tout prix et, conséquemment, sans discussion sur le choix des moyens. Depuis que la sécurité lui était revenue, elle commençait à raisonner ses méfaits. C'était précisément devant ceux qu'elle aimait qu'elle s'était mise à mentir. Et le jour n'arriverait jamais où elle aurait la faculté de dire à son mari:
«Maintenant je vais tout vous conter.»
Elle était condamnée à perpétuité à la falsification et à l'hypocrisie. Quelque dévouement qu'elle fût prête à offrir à son Albert, il serait éternellement sa dupe, et tout l'amour qu'elle lui témoignerait n'arriverait pas à modifier leurs situations respectives.
C'est pourquoi sa tendresse pour lui se fortifia d'une sorte de pitié. Elle l'aimait tous les jours davantage et elle le plaignait davantage, tous les jours, de la confiance à la fois aveugle et absolue qu'il avait placée en elle. La nuit de noces s'était soldée pour elle par une série de remords, et sa rougeur du lendemain reflétait surtout la honte d'avoir trompé sans vergogne et dès la première heure celui à qui elle venait de promettre obéissance et sincérité.
Elle se répétait, en le regardant la combler de soins et de douceurs:
«Pauvre Albert! il ne sait même pas à quel point il est bon.»
Bien qu'il crût la connaître depuis le temps qu'il l'étudiait, il était surpris de la constater aussi peu mondaine, car elle craignait perpétuellement une rencontre et elle refusait presque toujours d'aller au spectacle, sauf dans des baignoires particulièrement ombreuses.
Une après-midi, la roue de sa voiture avait frôlé sa mère, qui titubait sur la chaussée du boulevard de Clichy. La rue de Berlin ne lui semblait pas non plus suffisamment éloignée d'un autre boulevard: celui de la Chapelle, dont les souvenirs emplissaient son cerveau et où un hasard pouvait la remettre nez à nez avec Gustave, que l'appât de cinq cents nouveaux francs aurait certainement excité à des recherches pleines de périls.
Il est vrai qu'il ne l'avait que très imparfaitement dévisagée, dans la nuit d'une voiture de place; mais, bien que vraisemblablement très modifié depuis qu'elle n'en faisait plus partie, il restait sans doute encore assez de l'ancien personnel de la Coffard pour provoquer des reconnaissances écrasantes.
Aussi ne sortait-elle jamais à pied et tenait-elle systématiquement sa tête enfoncée dans les capitons du coupé. En outre, elle avait feint de contracter l'habitude du voile qui, prétendait-elle, empêchait sa peau de se gercer.
Ainsi blindée contre les rencontres compromettantes, elle voyait avec espoir les jours passer sans amener la catastrophe attendue, et qui devenait de moins en moins redoutable. Comme s'il n'avait tenu à vivre que jusqu'à l'établissement définitif de son neveu et de celle qu'il traitait comme sa fille, le vieux Dalombre baissa, baissa avec une rapidité vertigineuse. La paralysie avait, tous les matins, remonté d'un certain nombre de centimètres, au point que le médecin, se basant sur le calcul des probabilités, crut pouvoir prédire le moment où elle atteindrait le coeur.
Elle l'atteignit un samedi, vers huit heures du soir. L'oeil s'ouvrit démesurément, comme pour absorber tout ce qui flottait encore d'existence autour de lui. Le moribond remua la bouche pour appeler, mais les cordes vocales ne frémissaient déjà plus. Un léger soubresaut agita son grand corps, qui sembla se soulever de lui-même pour entrer dans le cercueil. Une écume d'un brun fauve monta aux lèvres; puis, sous les yeux d'Emmeline et d'Albert affolés, les ailes du nez se resserrèrent, les lèvres blanchirent et il expira.
Au plus fort de sa douleur, Emmeline ne pouvait se soustraire à cette réflexion consolante:
«Il est mort avant de rien savoir.»
Elle s'imputa comme un nouveau crime l'espèce de soulagement qu'elle éprouvait à cette certitude d'être demeurée intacte dans l'âme du vieillard. Quoi qu'il arrivât maintenant, elle resterait sa fille bien-aimée. D'ailleurs, elle n'avait rien à se reprocher à son égard, l'ayant entouré, jusqu'à sa dernière minute, de la plus constante sollicitude:
--Il a emporté mon image comme celle d'un ange, se disait-elle, et, à cette heure, ni moi ni personne ne peut le détromper!
Ce digne homme avait été son sauveur, son protecteur et son égide. Pendant tout un mois, elle se rendit presque tous les deux jours au cimetière Montmartre, sur sa tombe, se tenant, pendant des demi-heures, debout devant la grille du caveau, comme occupée à raconter à ce mort tout ce qu'elle n'avait jamais eu le courage de lui confier pendant qu'il était vivant.
Elle méditait silencieusement ces pèlerinages. Un matin, Albert la suivit, intrigué par ces absences subites. Il la vit entrer au cimetière et la regarda de loin s'accoter contre le monument, où elle demeura longtemps la tête basse et les genoux à demi ployés.
--Pauvre chère créature! se répétait-il, furieux contre lui-même d'avoir ressenti non pas l'atteinte, mais l'effleurement d'un soupçon; comme mon pauvre oncle avait raison de l'aimer!
Un point non pas absolument noir, mais tant soit peu gris, pourtant tachait l'existence si douce qu'elle lui avait faite. L'amour revêtait chez elle des formes d'une sévérité qui parfois côtoyait la froideur. Jamais il ne l'avait surprise dans un de ces élans où la chair s'épanche en même temps que le coeur et où l'on crie des «mots inconnus». Elle y mettait si peu du sien qu'il ne savait parfois comment s'y prendre pour l'associer à ses entraînements.
Ah! par exemple, il eût été injuste de l'accuser d'être exigeante! Elle accordait un baiser, mais elle ne le sollicitait jamais. Les frémissements d'épiderme lui semblaient totalement inconnus et l'expression matrimoniale «accomplir son devoir» paraissait avoir été créée pour cette femme, cependant si tendre dans tous les autres actes de la vie. Il se disait souvent:
--Elle est si jeune et si candide! Elle s'échauffera.
Bien qu'elle lui eût répété à deux ou trois reprises: «Je suis convaincue que je n'aurai jamais d'enfant», elle eut un matin la quasi-certitude qu'elle était enceinte. L'immense joie qu'elle ressentit de cette aventure, qui la classait définitivement parmi les femmes utiles et respectables, fut traversée d'une profonde mélancolie. Le nom qu'elle laisserait à cet être, garçon ou fille, serait-il honoré ou flétri? Avait-elle le droit de transmettre à sa progéniture une partie des dangers qu'elle courait elle-même?
En admettant qu'on ne découvrît rien pendant sa vie, le scandale pouvait éclater après sa mort. Ce serait alors son enfant qui hériterait de sa honte. On a beau rabâcher que les fils ne sont pas responsables des fautes de leurs parents, il n'en était pas moins probable que les prétendants se détourneraient en toute hâte si on leur fournissait ce renseignement:
--Cette jolie jeune fille aura une dot sérieuse. Seulement sa mère a été autrefois pensionnaire du _Perroquet bleu_.
Sa grossesse lui procura, momentanément au moins, un prétexte pour s'abstenir d'aller dans le monde, où Albert aurait désiré l'introduire. Deux ou trois de ses camarades d'études s'étaient mariés comme lui, et les invitations commençaient à venir. Emmeline avait maintenant, pour s'y dérober, des motifs qu'elle ne se faisait pas faute de mettre en avant. Quand elle serait relevée, neuf mois auraient encore passé sur sa tête en y apportant des changements de nature à la rendre méconnaissable. Si ses forces le lui permettaient, elle nourrirait son enfant, et le métier de nourrice donne généralement à celle qui l'exerce un aspect plantureux qui serait pour elle, jusque-là si frêle et si ténue, une véritable transfiguration.
Quand elle mit au monde l'être attendu, qui se trouva être une fille, elle dut, par ordre de son accoucheur, prendre une allaiteuse de la campagne, les tendances à l'anémie que manifestait la mère ayant donné au docteur des inquiétudes pour le nourrisson.
Elle avait, depuis quelque temps déjà, ruminé un projet qui la mettrait à l'abri de toutes les revendications sociales: c'était de quitter Paris pour un temps indéterminé, sinon pour toujours, après avoir vendu l'hôtel. L'arrivée de la petite Albertine dans le ménage--on l'avait appelée Albertine, parce que le père s'appelait Albert--permettait d'attribuer ce changement d'air et de milieu à la sollicitude maternelle. Emmeline ferait dire au médecin que l'atmosphère des montagnes de l'Auvergne donnerait aux poumons de la nouveau-née l'élasticité qui leur manquait.
Elle-même prendrait, au besoin, les attitudes langoureuses d'une femme qui a besoin de respirer. Elle insinuerait à son mari qu'elle avait toujours rêvé le rôle de châtelaine, au milieu de braves paysans qui lui rendraient en dévouement les bienfaits qu'ils recevraient d'elle.
Elle se rappela une conversation où Albert, qui n'avait pas poussé jusqu'au doctorat ses études de droit, se plaignait presque des quarante mille livres de rente qu'il tenait de la succession de son oncle. Il ne se sentait plus la patience de terminer la série de ses examens, et cependant il aurait bien aimé être quelque chose. C'était réellement honteux de traîner inutilement sa vie.
Malheureusement, il était trop riche pour travailler, s'il ne l'était pas assez pour risquer des sommes dans ces entreprises grandioses, mais dangereuses, qui offrent des chances de faillite au moins autant que de succès.
Elle aurait été heureuse de développer chez lui une ambition politique ou autre qui nécessitât soit un séjour, soit au moins des tournées en province. En tout cas, elle aspirait à prendre le train pour une destination quelconque. Elle avait droit à un voyage de noce que l'état maladif du vieux Dalombre avait ajourné, puisqu'il eût été impossible de le laisser seul. On emmènerait Pierre, la nourrice et la petite, qui ne pouvait que se trouver bien de cette locomotion.
Enfant de la capitale, d'où elle n'était jamais sortie, Emmeline fut ainsi obstinément prise de l'envie de s'éloigner de cette souricière. L'été était venu, amenant un mois de juin superbe. Un soir, on s'engouffra presque à l'improviste dans un sleeping-car en partance pour Genève. Quand une femme n'a pas encore voyagé, ce qu'elle demande à voir tout d'abord, c'est la Suisse.
Les premiers sifflements du train l'inondèrent d'une joie sans mélange. Enfin, elle allait donc pouvoir marcher à pied et à visage découvert. Pour elle, qui avait à peine franchi la ligne des fortifications, Genève était une ville lointaine où le plus grand des hasards pouvait seul faire rencontrer deux Parisiennes.
Le lac Léman l'enthousiasma. Dès sept heures du matin elle était debout, ne demandant que fatigues et escapades. Elle qui, rue de Berlin, mettait si rarement le nez dehors et ne sortait qu'en voiture, se révéla, aux yeux surpris d'Albert, comme une marcheuse intrépide. Naguère si discrète et si enfermée, elle devint causeuse et expansive. Le vent des Alpes semblait avoir balayé sa mélancolie native. Elle adorait dîner en plein air sur la terrasse de quelque restaurant dominant le Rhône. Elle se montrait, s'exhibait presque, comme toute fière de porter ce défi aux passants:
--Regardez-moi tant qu'il vous plaira: vous ne verrez en moi que Mme Dalombre.
Elle aurait tout donné, y compris la maison que lui avait laissée le défunt, pour se fixer sur ces coteaux où aucune inquiétude ne serait venue la troubler. La perspective d'une rentrée dans Paris, avec les chances d'y rencontrer Gustave ou des gens de son monde, lui saignait le coeur. Cependant, Albert n'avait aucun motif plausible pour se faire naturaliser citoyen des vingt-deux cantons, et le lui proposer eût été provoquer chez lui une surprise à lui casser bras et jambes.
Un jour, en parcourant les annonces du _Journal de Genève_, elle lut celle-ci:
Pour cause de départ, à vendre, dans des conditions exceptionnelles, un beau château, aux portes de Nantua (département de l'Ain), avec soixante hectares de bois; à proximité du territoire suisse. Pour tous renseignements, s'adresser à Me Plantaz, notaire à Genève, rue du Rhône, 27.
Quoique le mot «conditions exceptionnelles» n'indiquât pas si le prix de ce domaine était exceptionnellement bas ou exceptionnellement élevé, elle se sentit comme hypnotisée par cette offre imprimée. Au déjeuner elle en persécuta son mari. Soixante hectares de forêts. Dieu! que ce devrait être agréable de s'y promener! Elle ignorait au juste et même approximativement ce que ces soixante hectares représentaient comme étendue, mais elle y tenait d'autant plus. Dans l'après-midi, elle entraîna, malgré sa résistance, Albert chez le notaire Plantaz. On ne risquait rien de s'informer. Soixante hectares, c'est cela qui serait bon pour Albertine! Si, une fois rentrés à Paris, l'enfant venait à tomber malade, peut-être à mourir, elle ne se pardonnerait jamais d'avoir négligé ainsi de lui sauver la vie.
--Quel remords! hein! quel remords! répétait-elle à Albert, comme s'il n'y avait plus qu'à choisir pour leur fille entre la mort et l'acquisition de ce château.
Son mari ne s'était pas résigné au voyage de Suisse pour la contrarier. On se rendit chez Me Plantaz, qui fit passer les plans sous leurs yeux avec l'empressement d'un homme qui a depuis longtemps un château sur les bras; mais il fallait nécessairement le visiter autrement que sur des lavis d'architecte. C'était un grand bâtiment Louis XVI...
--Tiens! comme ta chambre où l'on m'a mise après mon accident! fit observer Emmeline.
Avec de vastes écuries et un magnifique jardin qui précédait les bois. Le tout adossé à des montagnes qui vous abritaient merveilleusement du vent d'est.
L'énumération des vertus spéciales à cette propriété--qui attendait son acheteur depuis neuf ans--enchanta la jeune femme. Du moment où on y était abrité du vent d'est, il n'y avait pas à hésiter. Elle manifesta si hautement son intention de trouver tout à son goût qu'avant même d'y avoir mené ses clients inespérés, le notaire avait déjà haussé ses prix.
Emmeline perdant toute patience, il fit attacher son cheval à la voiture, une de ces étranges guimbardes qu'on ne voit qu'à Genève, et qui ne contiennent qu'une ouverture pratiquée de côté, dans le cuir de la capote, laquelle enveloppe toute l'armature du véhicule, sans doute pour abriter aussi les voyageurs du vent d'est.
Quelques heures après, on entrait dans le château, qui verdissait poétiquement dans de vieux arbres dont la fraîcheur enchanta Mme Dalombre.
--Jamais nous ne trouverons mieux que ça, dit-elle tout bas à son mari pour l'engager à profiter de l'occasion. Le fait est que la première mise de fonds n'était pas ruineuse, le propriétaire--pour cause d'un départ qu'il retardait depuis neuf ans, et étant donnée la baisse considérable que les terres avaient subie depuis qu'on avait à peu près complètement renoncé à les cultiver--se décidant à laisser le bâtiment d'habitation et les soixante hectares de terrain pour la somme ridicule de cinquante mille francs.
--Oh! c'est réellement pour rien! eut l'imprudence de s'exclamer Emmeline. Et, sans attendre la décision de son mari, elle se mit à faire la distribution des chambres. La nourrice coucherait là avec Albertine. Annette aurait une pièce superbe pour elle toute seule.
Pierre habiterait dans les communs tout un logement d'où il surveillerait les chevaux.
La question de l'ameublement serait tout de suite tranchée, le département de l'Ain, assurait le notaire, abondant en vieux bahuts Louis XIII à colonnes torses, en crédences, en tables à pieds tournés et en quantités d'antiquailles que leurs possesseurs céderaient pour un morceau de pain. Emmeline jura qu'elle adorait cette chasse aux vieux bibelots. Elle prétendit même s'y connaître et se fit une fête de procéder elle-même à l'installation de toutes les curiosités qui allaient lui tomber sous la main.
D'ailleurs, l'hôtel de la rue de Berlin contenait déjà en linge, literie et ustensiles de tout ordre, un matériel plus que suffisant pour une installation provisoire.
--Et, une fois que l'hôtel sera vide, qu'en feras-tu? fit observer Albert.
--Nous le vendrons, répliqua-t-elle. Depuis que ton oncle y est mort, je m'y sens toute triste. Nous louerons un appartement à Paris, dans un autre quartier. Un pied-à-terre nous suffira; car, lorsque nous serons établis ici, je suis sûre que nous y passerons les trois quarts de l'année.
Elle exposait ses combinaisons avec une telle volubilité qu'Albert se laissa emporter dans le tourbillon. En outre, elle se montrait si pressée de jouir de son domaine que le voyage en fut interrompu. On retourna à Paris; et comme Mme Humbertot avait manifesté dans presque toutes ses visites à M. Dalombre ses regrets d'avoir consenti à céder la maison où son mari l'avait rendue «si heureuse», Emmeline lui en proposa le rachat: ce à quoi elle se décida assez promptement, après avoir spécifié que, l'ayant vendue cent quatre-vingt mille francs à l'ancien armateur, elle la reprendrait pour cent vingt-cinq mille; les bâtisses étant menacées du krach qui avait récemment si fort éprouvé les valeurs de la Bourse.
La jeune Mme Dalombre n'avait pas laissé à son mari le temps de respirer. Il se trouva, un beau matin, aux portes de la Suisse, comme si Aladin lui-même s'était chargé du transport. Il ne s'en plaignit pas, l'activité déployée par sa femme lui paraissant, en somme, le meilleur stimulant contre la langueur à laquelle elle cédait d'ordinaire si facilement.
Nantua est une ville agreste, plantée sur toute une chaîne de montagnes tellement boisées que la taille des planches de sapin est devenue la principale industrie du canton. Toute l'atmosphère est saturée de parfums de goudron et les trois mille habitants qui peuplent ce chef-lieu d'arrondissement ont l'air de camper dans quelque pli de la Forêt-Noire.
A une demi-lieue de la ville se développe sur deux kilomètres de long et quatre ou cinq cents mètres de large un lac cristallin, où l'on aperçoit les truites aller et venir à une profondeur que la limpidité de l'eau empêche de déterminer, si bien qu'on peut choisir celles qu'on veut y pêcher.
Un lac avec des truites, les arbres du bois comme rideau de fond; ceux du verger comme premier plan, le calme, la sérénité de la vie, et cette sorte de résurrection due à une absolue sécurité, tout ce que les déshérités voient au loin à travers leur détresse et qu'elle avait elle-même évoqué si souvent dans son bouge, à la description de quelque paysage de roman, elle le possédait et non pas temporairement comme ces malheureuses qui passent quelques heures dans la chambre à coucher d'un étranger pour retomber ensuite dans la rue, mais pour toujours, puisqu'elle était femme et mère également légitime.
Elle n'avait que la crainte de voir Albert se fatiguer bientôt de cet isolement, n'ayant pas les mêmes raisons qu'elle pour le rechercher. Bourg, le chef-lieu du département, était à près de huit lieues de Nantua, où la société des raboteurs de planches ne le retiendrait pas longtemps. Le seul moyen de l'attacher au pays, c'était de tâcher qu'il s'y créât des intérêts. Mais lesquels? Albertine, grâce au lait de sa puissante nourrice, s'arrondissait tous les jours, et il eût été par trop déloyal de continuer à prétendre que sa santé était menacée.
Emmeline avait la main large et entre ses doigts l'argent coulait comme de l'eau. Les prix de Nantua étant généralement à ceux de Paris comme un est à cinq, elle ne lésinait guère avec ses fournisseurs, toujours prête à s'extasier sur le bon marché de leurs fournitures. Dans une contrée où un sou vaut cinq centimes, cette facilité dans les rapports pécuniaires lui avait tout de suite assuré des sympathies, intéressées sans doute, mais nombreuses. On volait un peu la «jeune dame» et on lui savait gré de la bonne grâce avec laquelle elle se laissait faire.
Un charpentier qui, paraît-il, disposait d'un fort chiffre d'électeurs et tenait plusieurs villages sous sa coupe, dit un jour en sortant du château, ses billets de banque à la main:
--Voilà ce qu'on peut appeler des bonnes gens. Est-ce un malheur que ce brave M. Dalombre ne soit pas notre député!
Emmeline, à qui on rapporta le propos, en tomba toute rêveuse. Albert venait d'atteindre ses vingt-six ans, c'est-à-dire plus que l'âge exigé pour être apte à représenter ses concitoyens. Il n'était que depuis trois mois dans le pays, mais c'est surtout en fait de popularité que le temps ne fait rien à l'affaire.
L'arrondissement de Nantua était composé en partie d'ouvriers et en partie de vieux nobles. C'était au point qu'Emmeline avait reçu du curé, renseigné sur sa générosité, un appel portant cette suscription:
_A madame d'Alombre._
avec une apostrophe, appel qui, ayant été couronné de succès, fut à peu de temps de là suivi d'un autre enfermé dans une enveloppe ainsi libellée:
_Madame La baronne d'Alombre_
--Allons! bon! je suis maintenant passée baronne! se dit-elle. C'est à se tordre.
Les élections générales approchaient. Le scrutin de liste, d'abord adopté par la Chambre, venait d'être rejeté par le Sénat: ce qui permettait aux aspirants députés de travailler les circonscriptions presque électeur par électeur. Un chef de groupe peut enlever un arrondissement électoral avec de l'activité et de l'entregent. Un département tout entier échappe aux influences locales.
Le charpentier, qui s'appelait Pachot et s'était «fait lui-même», n'ayant jamais connu d'autres parents que l'hospice des Enfants-Trouvés, jouissait de l'autorité que lui donnait sa double qualité de patron et d'ancien prolétaire. Si, grâce au concours de ce robuste personnage, Albert arrivait à se créer dans le pays une situation politique, il y serait fatalement retenu par les doux noeuds de la députation. Il habiterait Paris pendant les sessions, c'est-à-dire juste assez pour ne pas trop se provincialiser; mais, en fait, son nid serait à Nantua et cet asile leur resterait toujours ouvert.
Il s'agissait pour Emmeline de persuader à Pachot, devenu l'arbitre de sa destinée, que M. Dalombre, qu'on anoblissait à tort, était aussi démocrate que lui, quitte, en présence des couches supérieures, à ne pas trop regimber devant l'apostrophe et même la baronnie qu'on accordait volontiers aux nouveaux propriétaires du château.