Part 11
Avec la lucidité que donnent parfois les grands périls, elle comprit que si elle se montrait au faussaire dans la toilette d'une demoiselle, il aurait, au point de vue pécuniaire, des exigences insoutenables. Elle rentra chez elle aussi silencieusement qu'elle en était sortie, endossa une robe grise toute fanée, qui avait perdu trois ou quatre boutons de son corsage, se campa sur le chignon un petit bonnet de linge dont elle laissa pendre les rubans derrière le cou; et, quand elle se fut trouvée dans sa glace l'air suffisamment «fille», elle alla décrocher au mur de la cuisine la clef de l'hôtel et celle de la grille qu'Annette y pendait tous les soirs.
Elle logeait au rez-de-chaussée, ce qui lui permettait de sortir sans réveiller les domestiques qui habitaient les mansardes. Si M. Dalombre entendait le bruit de la clef dans la serrure, il croirait à quelque escapade nocturne de Pierre. D'ailleurs, il soupçonnerait tout plutôt que l'expédition qu'elle se préparait à entreprendre.
Bien que depuis ses fiançailles elle eût le droit de prendre à même, réglant les comptes et payant les notes des fournisseurs, elle avait rarement plus de quelques francs sur elle, ayant gardé pour l'argent qu'elle avait tenu de la générosité ou de la parcimonie des clients de la Coffard une horreur presque invincible.
Elle ramassa, traînant dans son tiroir, à peu près l'effectif d'une pièce de cent sous, glissa comme un lièvre sur le palier et, après avoir mis plus de cinq minutes à entr'ouvrir la porte de la rue, tant elle serrait la clef dans ses doigts pour l'empêcher de crier, elle s'enfila de profil par l'entre-bâillement, se bornant, une fois dehors, à rapprocher un battant de l'autre assez hermétiquement pour que la maison, protégée par une première grille, semblât, en apparence, complètement fermée.
Dès qu'elle atteignit la rue de Berlin, elle se prit à courir jusqu'à ce qu'elle eût rencontré une voiture vide, où elle monta sans même donner au cheval le temps de ralentir son pas.
--Vite! boulevard de la Chapelle, 66! cria-t-elle.
--Payez-moi d'avance, fit le cocher défiant, ou alors descendez.
--Tenez, voici déjà quarante sous, dit-elle en lui passant la monnaie par la portière. Mais, vous savez, c'est à l'heure.
Elle avait donné comme point d'arrivée le numéro 66, afin que l'arrêt d'une voiture devant le 70 n'amenât pas parmi les consommateurs et les consommatrices du café un élan dangereux de curiosités malsaines.
Il était une heure quand elle aperçut les lumières du _Perroquet bleu_ se jouant sur les arabesques des carreaux dépolis. Cependant, le café se vidait, et elle voyait à chaque instant les gens en sortir comme d'un théâtre où le spectacle va finir.
Elle descendit de son fiacre, dévisageant ceux qui passaient près d'elle, et commençant à se reprocher amèrement son extravagance. Depuis un an, Gustave était peut-être mort ou bloqué de nouveau pour un laps de temps déterminé. Tout à coup, elle le reconnut de loin à son flamboyant guayaquil. Il venait précisément à elle, et bien qu'elle eût la quasi-conviction qu'il ne se la rappellerait pas, au moins physiquement, l'ayant à peine vue et ne lui ayant jamais parlé, elle regrimpa dans sa voiture, se contentant d'en tenir la portière ouverte.
Elle le happa au passage par ces mots:
--Monsieur Gustave! monsieur Gustave!
Il jeta dans la voiture un regard oblique. Une femme! Que lui voulait-elle? Il y avait déjà plusieurs années que les femmes ne lui voulaient plus rien. Il hésitait donc à répondre à une invite dont il n'était pas bien sûr d'être le héros; mais Emmeline lui souffla de nouveau:
--Montez! monsieur Gustave, j'ai à vous parler.
Il s'enfourna dans le fiacre qu'elle referma soigneusement.
--Voilà! dit-elle sans préambule, je suis blanchisseuse, je viens de faire un petit héritage; mais pour le toucher, il faut que je présente l'acte de décès de ma mère, et je ne l'ai pas.
--Eh bien, dit Gustave, allez le chercher.
--Je ne l'ai pas, reprit-elle, parce que je ne sais pas ce que ma mère est devenue. Elle m'a plantée là il y a quatre ans. Peut-être est-elle morte, mais peut-être ne l'est-elle pas; et si je veux toucher mon héritage, je suis obligée d'attendre encore six ans. Alors, on dressera un acte de notoriété publique, comme ça se fait toujours, et j'aurai droit à mon argent. Mais, en attendant, il faut que je trime comme une malheureuse, tandis que j'ai là de bons billets de mille qui m'attendent.
--Et, questionna Gustave, est-il pas mal gros, cet héritage?
--Oh! non, quatre mille francs à peu près; mais, tiens! avec ça, on se met dans ses meubles.
--Oui, je comprends, fit l'ancien reclusionnaire, entrant tout de suite dans les plans de la jeune fille: vous voudriez avoir l'acte de décès en supprimant les six années qui restent à courir.
--Précisément, appuya Emmeline, devant qui Albert avait un jour expliqué le chapitre des successions, qu'il étudiait alors en vue d'un prochain examen.
--Et pourquoi vous adressez-vous à moi, comme ça? Vous me connaissez donc?
--Non, dit-elle, c'est une de mes amies du _Perroquet_ qui m'a raconté que vous n'aviez pas votre pareil pour imiter des signatures de peintres.
--C'est vrai, répondit Gustave, flatté que sa notoriété eût pénétré jusqu'aux blanchisseuses; mais il ne s'agit pas de peinture, ici.
--C'est la même chose, fit observer Emmeline, c'est même bien plus facile. Il ne vous faudra qu'une plume et un morceau de papier.
--Eh bien! et le cachet de la mairie, est-ce que je l'ai? Et la signature du maire, est-ce que je la connais? Tout cela me donnerait un mal inouï, repartit Gustave, songeant déjà à faire mousser sa marchandise.
Emmeline n'avait pas pensé, en effet, au cachet de la mairie. Elle n'en continua pas moins:
--Bah! est-ce qu'un homme comme vous est jamais embarrassé?
--Et, poursuivit Gustave, s'enfonçant dans son calcul, croyez-vous qu'un travail comme celui-là se fasse pour des prunes? Est-ce que par hasard, ma petite, tu te serais mis dans le coco que je vais risquer les assises pour tes beaux yeux?
--Mais je vous payerais, oh! je vous payerais! se récria-t-elle, sans s'offusquer du tutoiement de l'artiste en faux.
--Tu me payerais? Avec quoi?
--Eh bien! avec de l'argent donc. Un de mes oncles, qui a hérité aussi, m'en a remis un peu, à compte sur ce qui doit me revenir.
--Combien?
--D'abord, combien demanderiez-vous?
--Pas moins d'un billet de cinq.
--Cinq cents francs. C'est convenu. Quand me donnerez-vous le papier?
Gustave fut surpris de tant d'ignorance! Mais, pour fabriquer l'acte de décès, il était indispensable d'avoir l'acte de naissance. Et quand elle le lui aurait remis, qui lui prouverait que, la besogne terminée, elle lui verserait les cinq cents francs. Il fallait au moins fournir des arrhes. Deux cents francs tout de suite et trois cents francs après.
--C'est cela, ratifia Emmeline, prête à toutes les promesses et à toutes les concessions. Donnez-moi votre adresse. Je vous enverrai sous enveloppe, par la poste, les deux billets de cent francs et l'acte de naissance de maman. De plus, je vous indiquerai sous quel nom vous m'enverrez l'autre acte à un bureau de poste restante que je marquerai dans ma lettre. Tout sera, du reste, expliqué d'un bout à l'autre. Vous n'aurez qu'à suivre mes renseignements. Voyons! quand serez-vous prêt?
--Après-demain, est-ce trop tard?
--Va pour après-demain! Et où dois-je écrire?
--A mon atelier, 37, rue Viollet-le-Duc, fit Gustave, qui décorait de ce titre artistique une chambre mansardée, où le jour venait d'en haut.
--Mais, fit remarquer Emmeline, vous avez bien un autre nom que Gustave?
--Oui... certainement, dit celui-ci, comme s'il n'en était pas bien sûr. Seulement, on ne me connaît que sous celui-là.
Au moment de la séparation, il fit à Emmeline cette proposition finale:
--Descendons-nous prendre un verre?
--Non, merci! fit-elle. J'ai tellement bu aujourd'hui! D'ailleurs, il faut que je rentre.
--Et puis, ajouta-t-il, ce ne sont pas des affaires dont on peut causer devant le comptoir. Alors, adieu!
--Et pas un mot à âme qui vive, n'est-ce pas?
Gustave, qui était déjà sur le marchepied, se retourna vivement:
--Parbleu! Je ne suis pas assez bête pour me vendre moi-même!
37, rue Viollet-le-Duc! 37, rue Viollet-le-Duc! 37, rue Viollet-le-Duc! répétait Emmeline pendant tout le parcours, en retournant rue de Berlin. Elle ne se rendait qu'un compte très approximatif de la gravité de la situation dans laquelle elle se mettait. Le faux dont elle allait devenir complice ne faisait, en réalité, de tort à personne, et il sauvait l'avenir de tant de gens, elle comprise. Au surplus, il n'y avait pas à barguigner: c'était tout l'un ou tout l'autre. Elle était acculée à cette alternative: s'enfuir ou tricher.
La satisfaction d'avoir si heureusement réussi lui cachait, du reste, les périls du méfait. Elle n'avait pas plus d'une heure de voiture et retrouva la porte dans l'état d'entre-bâillement où elle l'avait laissée. Aucun accroc ne s'était produit. Elle arracha son bonnet de linge, se déshabilla ensuite en un tour de main et se glissa dans le lit, toute joyeuse de son succès et, dans une certaine mesure, fière du bon tour qu'elle venait de jouer à M. le maire.
XII
ANXIÉTÉS
Le lendemain, au déjeuner, qu'on avait servi dans la chambre du malade, elle fut gaie et bonne enfant comme jamais. Albert devait, dans la journée, commencer les démarches relatives aux publications.
--Figurez-vous, dit-elle, que je ne me rappelle plus du tout dans quel quartier nous habitions quand ma pauvre mère est morte. Vous pensez: je n'avais pas cinq ans. Je sais seulement que nous avons déménagé, huit jours après son enterrement, pour aller avenue de Saint-Ouen. Oh! ça, par exemple, c'est comme si j'y étais. Mais la mémoire va me revenir. Nous irons d'abord chercher les autres papiers et nous nous occuperons en dernier de retrouver l'acte de décès de ma mère.
--D'autant qu'en promettant à l'employé aux mariages de l'apporter dans le délai voulu, il ne retardera pas les publications pour si peu, appuya Albert.
Emmeline amena ensuite la conversation sur la question du trousseau. Un trousseau, de quoi ça se composait-il? Il paraît qu'on ne pouvait pas se marier quand on n'avait pas de trousseau. Voilà une chose dont elle se moquait, par exemple!
--N'importe! fit observer le vieux Dalombre. Vous ne pouvez pas entrer en ménage avec trois jupons et huit paires de bas. D'ailleurs, c'était lui qui le lui devait, ce fameux trousseau, puisqu'elle était sa fille. Malheureusement, il était hors d'état de l'accompagner pour faire les achats. Elle devrait se résigner à y aller avec Annette. Elle n'avait qu'à puiser dans le secrétaire l'argent dont elle avait besoin, d'autant plus qu'elle était très en retard pour ses acquisitions.
Elle se fit forcer la main pour y prendre deux billets de mille francs, qu'elle serra avec un soin méticuleux, et il fut convenu que, le jour même, elle irait au Louvre s'approvisionner de ce que les femmes appellent des riens, de peur qu'on ne s'aperçoive que ces riens sont tout.
Distraire deux cents francs de cette somme qui lui appartenait, et qu'elle avait le droit de renouveler à son gré, était plus que facile. Vers deux heures, elle commanda le coupé et, sous la protection de Pierre qui la conduisait, elle partit, flanquée de la Bretonne, pour visiter les magasins.
Après deux ou trois emplettes sur le choix desquelles elle se montra des plus accommodantes, elle cingla vers la mairie du dix-huitième arrondissement, sur le territoire duquel était née Madeleine Jougla, sa mère, et demanda une copie de l'acte de naissance, qu'elle supplia le commis préposé aux déclarations et à la vérification des sexes de lui délivrer séance tenante. Elle s'assiérait dans le bureau et attendrait. C'était urgent. Il s'agissait d'un mariage.
Le commis, très galant, réveilla spécialement pour cette besogne un jeune expéditionnaire, assoupi dans des rêves d'avenir; et, au bout d'un quart d'heure, Emmeline eut son acte signé, estampillé et bon pour le service.
Sans désemparer, elle remonta dans la voiture qu'elle fit arrêter chez un papetier, où elle demanda un paquet d'enveloppes dans une desquelles elle fourra pêle-mêle l'acte de naissance et les deux billets de cent francs promis comme entrée de jeu. Elle allait la refermer, quand elle réfléchit qu'elle n'avait pas encore livré à Gustave ce nom de Freizel qui, ébruité, pouvait la faire reconnaître et remettre la police sur sa trace, depuis longtemps perdue.
Cependant, pour dresser l'acte, il était indispensable qu'elle donnât à l'artiste falsificateur le nom de fille de sa mère, et en même temps le nom de femme sous lequel elle était soi-disant décédée. Comme elle était résolue à ne pas rentrer à l'hôtel sans avoir liquidé cette terrible affaire, elle demanda à la papetière l'autorisation d'écrire chez elle deux mots, en la priant aussi de lui vendre un cachet pour charger le pli.
Elle acheta également le bâton de cire nécessaire à l'opération, choisit dans la vitrine un sceau gravé d'un L et écrivit simplement cette mention: «Jean-Louis Freizel, époux légitime de Madeleine Jougla», puis cet avis discret: Répondre à Mlle Léontine B. X. Poste restante, rue Milton.
Quand le tout fut dûment à l'abri sous la garantie de cinq cachets rouges, elle se fit conduire au plus prochain bureau de poste et, après une attente assez longue pour le chargement, elle arriva enfin à jeter dans la boîte la majestueuse enveloppe, sur le glacé de laquelle resplendissait cette suscription:
Monsieur GUSTAVE, artiste peintre, 37, rue Viollet-le-Duc. _Paris._
Les complicités coupables ne peuvent guère vivre que de confiance mutuelle, laquelle est, presque toujours, peu justifiée. Quelle garantie avait Emmeline de l'exécution du contrat passé entre elle et ce Gustave, qui avait, en réalité, tout intérêt à empocher les deux cents premiers francs et à abandonner les trois cents autres pour lesquels il avait tant de risques à courir?
D'autant qu'il n'était pas plus sûr d'elle qu'elle n'était sûre de lui. Il était obligé de s'en remettre absolument, pour l'envoi du reste de la somme, à une femme qu'il ne connaissait pas et qui, à en juger par la proposition qu'elle lui avait faite et qu'il avait, du reste, acceptée, ne devait pas être particulièrement scrupuleuse.
Quand elle aurait l'acte entre les mains, l'honnêteté seule pouvait l'empêcher de garder les trois cents francs. Elle supposait que ces réflexions allaient envahir le cerveau du vieux monogrammiste et qu'elle en serait pour son argent. Elle attendit jusqu'à l'après-midi du lendemain avant de demander la voiture pour se rendre au bureau de la rue Milton. Si elle n'y trouvait rien au nom de Mlle Léontine B. X..., elle y retournerait le jour suivant; mais la bizarrerie de ces atermoiements finirait par faire perdre patience à Albert et, une fois ses soupçons éveillés, tout le chapelet des révélations s'égrénerait de lui-même.
Gustave, avec son oeil expérimenté, avait sans doute deviné, dans son inconnue, une femme sincère et incapable d'abuser un artiste dans le besoin; car lorsqu'elle se présenta au guichet de la poste restante, l'employé lui remit une enveloppe qui l'attendait à son rang de réception. Sa joie fut vive, mais pas complète: le faussaire lui renvoyait peut-être l'acte de naissance de sa mère, en s'excusant de n'y pas joindre l'acte de décès. Ce fut seulement dans la voiture, où elle remonta d'un bond, qu'elle eut, en déchirant l'enveloppe, la preuve du respect que l'ex-chevalier de la Coffard professait pour la foi jurée.
Le document demandé y était plié en quatre. Elle l'ouvrit. Il était revêtu d'un timbre de la mairie du neuvième arrondissement. C'était un acte déjà un peu ancien dont, au moyen d'une composition chimique, on avait fait disparaître les noms pour les remplacer par d'autres, et sur lequel Gustave avait passé un ton uniforme.
Emmeline apprit dans cette précieuse pièce que Madeleine Jougla, épouse de Jean-Louis Freizel, était décédée dans son domicile, 3, rue de la Tour-d'Auvergne. Afin de ne pas être prise au dépourvu, elle s'y fit conduire et la longea après avoir stationné devant le numéro 3 assez longtemps pour être en mesure de décrire au besoin la façade de la maison qui le portait.
Elle rentra alors rue de Berlin; il était environ quatre heures.
--Que j'étais bête! dit-elle en montrant l'acte tout ouvert à M. Dalombre, à ce moment étendu dans la chaise-longue où on l'avait transporté pendant qu'Annette retapait son lit; je me suis rappelé tout à coup que nous avions demeuré rue de la Tour-d'Auvergne. C'est là que ma mère est morte. Je me souviens maintenant de la maison, comme si c'était hier: un vieux bâtiment tout noir et penchant de côté, car vous ne savez peut-être pas comme cette rue-là fait le dos d'âne.
Pendant tout le dîner, elle ne tarit pas en détails sur l'immeuble où sa mère avait rendu le dernier soupir. Comment avait-elle pu en oublier l'adresse? Dès qu'elle lui était revenue, elle avait couru à la mairie du neuvième arrondissement, où on lui en avait tout de suite délivré une copie. Les employés étaient vraiment tout à fait aimables dans cette mairie-là.
--Maintenant, fit Albert, les papiers sont au complet. Nous n'avons plus qu'à marcher.
Un nouvel embargo attendait Emmeline. Elle n'avait jamais été instruite du but exact de la publication des bans et en quoi elle consistait au juste. Elle se renseigna à cet égard auprès d'Albert.
--C'est bien simple, lui expliqua celui-ci; on fait afficher derrière le grillage de la mairie et annoncer dans les journaux qu'il y a promesse de mariage entre M. Albert Dalombre et Mlle Emmeline Freizel, afin que ceux qui auraient un motif plausible de s'opposer à notre union aient la faculté de le faire. Par exemple, supposons que je sois déjà marié et que je vous aie trompée en affirmant que j'étais garçon: la loi veut que la première femme que j'aurais épousée soit avertie de mon intention de convoler de nouveau. On a pris cette précaution afin d'empêcher les fraudes.
--Alors, demanda-t-elle un peu troublée, tout le monde saura que nous devons nous marier tel jour, à telle heure?
--Tout le monde sera au moins censé le savoir.
--Et ces publications durent?
--Quinze jours, légalement, à moins qu'on ne s'arrange pour obtenir la suppression du dernier ban. C'est ce que nous tâcherons de faire.
Ce qu'Albert prenait pour une légitime et flatteuse impatience n'était, chez Emmeline, que de la terreur. Tous les jours, pendant deux semaines, son nom, accolé à celui de son futur mari, sous les yeux des passants et, comme complément de publicité, inscrit dans les journaux à une colonne spéciale où, sinon sa mère qui ne savait pas lire, Marsouillac ne manquerait pas de le découvrir, et après lui Mlle Coffard, et après elle l'horrible Heurteloup du bureau des inscriptions à la préfecture: c'était presque inévitablement plonger dans les gueules de plusieurs loups et n'échapper à l'un que pour être saisie par l'autre.
Retarder le mariage équivalait à reculer pour mieux sauter. Maintenant qu'elle avait remis à son fiancé le faux acte de décès, fruit de l'ingénieux travail de Gustave, elle aurait tout donné pour le reprendre. En effet, il ne s'agissait plus seulement pour elle de sa position manquée. Si Mme Freizel, avertie par la rumeur publique, ou simplement par les racontars de son voisinage, de la brillante destinée de sa fille, venait tout à coup briguer l'honneur de la conduire devant M. le maire, la présence de cette ressuscitée entraînait fatalement l'intervention de la justice, placée entre une femme vivante et un acte officiel qui la déclarait morte.
La noce se terminerait ainsi par une arrestation, suivie d'une comparution en cour d'assises et d'une condamnation calquée sur celle dont Gustave avait gardé un si cuisant souvenir. Elle aurait beau exposer devant les jurés sensibles, mais justes, les misères de sa vie; l'horrible attentat qui l'avait contrainte à dire un éternel adieu au domicile maternel; la capture dont elle avait été victime dans la maison meublée où elle croyait avoir trouvé un refuge; l'inexorable nécessité qui l'avait poussée par les épaules chez la Coffard; le mouvement de dégoût qui l'avait entraînée à une évasion, qui avait bien tourné, mais qui aurait pu si mal finir; enfin, le concours de circonstances qui lui avait rendu ce faux presque obligatoire; ce système de défense serait accepté comme un ramassis d'imaginations dont l'invraisemblance ne méritait même pas d'être réfutée.
Elle avait indignement trompé deux honnêtes gens par ses mensonges d'abord, et enfin par une falsification prévue et punie par le Code: il n'y avait pas à le nier. Et dans quel but avait-elle accumulé des inventions aussi diaboliques? Justement pour prendre dans la société, que l'aveu de son passé lui eût impitoyablement fermée, la place qu'une femme pure et recommandable y aurait occupée.
Quand elle lut de ses yeux ses nom et prénoms dans un journal, elle dut faire des efforts surhumains pour ne pas s'évanouir. Il lui semblait que tout le reste de la rédaction s'était subitement effacé devant cette mention effrayante et que les yeux des lecteurs n'étaient fixés que là-dessus.
Comme lorsqu'elle se supposait, dans les premiers jours de son séjour à l'hôtel de la rue de Berlin, recherchée par des escouades d'agents, chaque fois qu'on sonnait--et on sonnait beaucoup depuis les apprêts du mariage--elle était convaincue que c'était pour sa mère--probablement flanquée de Marsouillac--que la porte allait s'ouvrir.
Pour sa mère, ou pour la Coffard, ou pour tous les limiers qu'elle avait dépistés, et qui se présenteraient réclamant leur proie.
Elle eut la pensée d'envoyer à la pseudo-défunte deux, trois, quatre mille francs, avec ces simples mots:
--Ne dis rien!
Mais l'expression de cette inquiétude était un appel au chantage; et, si ce n'était pas Mme Freizel, ce serait l'autre qui jouerait de ce secret toujours menaçant.
Un jour, on lui annonça un monsieur brun, ganté et très bien mis, qui lui demandait un entretien particulier:
--Toute défense est inutile, se dit-elle. Aux premiers mots de cet homme, qui est sans doute un magistrat, je monte sur le toit de la maison et je me jette sur le pavé.
Elle donna l'ordre de faire entrer l'inconnu. C'était un commis du _Bon Marché_, qui venait lui offrir, dans des prix extrêmement raisonnables, une magnifique toilette de mariée, qui lui serait livrée moins d'une semaine après la commande.
Chaque jour écoulé sans encombre lui remettait au coeur une espérance que la moindre réflexion faisait envoler. Enfin, d'agitations en crise de nerfs, elle atteignit la fin du douzième jour, terme assigné aux publications par la complaisance de la municipalité. La cérémonie fut fixée au surlendemain. Elle ne laissa pas un instant de repos à Albert qu'il ne lui eût promis de faire une noce dénuée de toute espèce d'éclat. On se baserait, pour ce mariage incognito, sur la maladie de M. Dalombre. Quatre témoins, et c'était tout. Le jeune homme serait assisté de deux de ses amis de l'École de droit. Le président et le vice-président d'une Société maritime nantaise, ayant une succursale à Paris et amis de l'ancien armateur, serviraient à la fois de pères et de répondants à la jeune fille; on déjeunerait en revenant et tout serait dit.
--Vous n'avez jamais eu, je pense, répétait-elle, l'idée d'avoir des invités et de les faire danser dans la maison, quand notre pauvre oncle est étendu sur son lit sans avoir seulement la force de bouger. D'ailleurs, nous ne connaissons presque personne et notre bal serait par trop maigre. Dans ces cas-là, c'est tout ou rien.
--Quoi! fit observer Albert, pas même les Humbertot?
--Pas même les Humbertot. D'abord, depuis que vous m'avez raconté, un jour, que vous alliez épouser Mlle Brigitte, ça me fait tout drôle quand je la vois.