La Mal'aria: Etude Sociale

Part 10

Chapter 103,853 wordsPublic domain

Elle avait toujours été trop occupée auprès de son malade pour trouver le temps nécessaire à l'essayage. Elle envoya chercher la couturière et lui demanda instamment de lui apporter sa robe neuve le surlendemain. Au jour convenu, vers les cinq heures du soir, elle était sous les armes. Elle attendit qu'Albert descendît dans la salle à manger, où son couvert était solitairement mis.

Lorsqu'il fut à table, prêt à expédier une aile de poulet afin de se soustraire le plus tôt possible à cet isolement, elle ouvrit brusquement la porte et, comme étonnée de le voir dans la salle à manger, elle poussa un petit cri:

--Ah! pardon!

--Entrez, mademoiselle, j'ai fini, dit Albert en se levant.

--Mais, restez donc, au contraire, fit-elle d'un air souriant. Je n'ai pas dîné non plus. Votre oncle dort. Si vous me le permettez, je vais m'asseoir à votre table. Je ne vous ennuierai pas longtemps. En deux bouchées, ce sera fait.

Il y avait au moins huit jours qu'elle ne lui en avait débité autant. Albert leva les yeux sur elle presque avec reconnaissance. Elle lui parut charmante dans sa petite toilette première révolution. Il ne répondit pas et changea son couvert de place, l'invitant ainsi à prendre celle qu'il lui abandonnait.

Elle s'y assit gaiement, avec une sorte de coquetterie familière dont il s'étonna:

--Voulez-vous me donner un peu de poulet? réclama-t-elle en lui tendant son assiette.

Albert, tout désarçonné, coupa et servit en tremblant le morceau demandé.

--Mangez donc! vous ne mangez pas! reprit-elle. Vous devez pourtant avoir besoin de vous refaire, car vous avez joliment maigri depuis quelque temps.

--Ah! vous trouvez! C'est possible, murmura-t-il.

Elle se pencha de côté comme pour se rapprocher de lui et, lui dardant au plus profond des yeux des regards fixes et troublants:

--Voyons, monsieur Albert, dit-elle, pourquoi vous faites-vous du chagrin? Il faut être raisonnable.

Il eût été en droit de lui répondre:

--Je ne me fais pas de chagrin, attendu que le chagrin se fait tout seul; et si je ne suis pas raisonnable, c'est parce que j'ai perdu la raison.

Mais l'amour n'a pas cette logique. Il fut tellement ravi de ces bonnes paroles, sur lesquelles il ne comptait plus, qu'il la regarda à son tour, non pas fixement, mais tendrement et languissamment, comme un noyé à qui une médication énergique vient de faire entr'ouvrir les paupières.

--Et puis, ce qu'il y a de plus grave, insista-t-elle, c'est que vous causez beaucoup de peine à votre oncle.

Cette fois il eut un petit mouvement de révolte:

--Si quelqu'un lui cause de la peine, fit-il légitimement observer, ce n'est pas moi, c'est vous!

--Moi! se récria Emmeline, poussant la mauvaise foi à ses dernières limites, de quoi suis-je coupable?

--Vous n'êtes coupable que de ne pas m'aimer, soupira-t-il. Ce n'est pas un crime, je le sais. C'est seulement un grand malheur, contre lequel ni mon oncle ni moi ne sommes de force à lutter.

--Mais, dit-elle en jouant l'étonnement, je vous aime de tout mon coeur lui et vous.

--C'est clair! fit Albert avec découragement, vous n'avez aucune raison de nous en vouloir. Vous m'aimez de tout votre coeur, comme on aime son parrain ou son père nourricier. Je préférerais un peu de haine, ma parole d'honneur! Ce serait moins cruel.

--Non, je vous assure, monsieur Albert, j'ai une grande, une très grande affection pour vous.

Elle allait continuer: mais il l'interrompit sur le mode ironique:

--Ah! parlons-en, de votre affection, vous m'en avez donné de belles preuves! J'étais désespéré. Je comprenais l'impossibilité de vivre plus longtemps en tête-à-tête avec une femme qui m'avait repoussé comme un chien. Je suis resté hors de la maison pendant huit jours. Eh bien! vous n'avez pas même cherché à savoir ce que j'étais devenu et si j'étais mort ou vivant.

--Vous vous trompez, dit-elle. Demandez à Annette combien de fois j'ai pleuré pendant votre absence.

Si ce n'était pas précisément là un aveu, c'était tout au moins une tentative de réconciliation. Le jeune homme l'accueillit avec transport, l'amour n'étant généralement pas fier. Il décrivit son supplice comme s'il s'y complaisait, oubliant parfois que celle à qui il le détaillait en était précisément la cause.

Quand il eut fini l'addition et présenté ainsi la note de ses souffrances, elle y ajouta ce paraphe:

--Eh bien! et moi, croyez-vous donc que j'étais plus heureuse que vous?

--Est-ce possible! répliqua Albert stupéfié, vous étiez malheureuse aussi.

Elle se tut et baissa la tête dans l'attitude d'une innocente qui a failli laisser échapper le secret de sa vie. Il lui saisit la main et, la lui serrant entre les deux siennes, il lui dit gravement:

--Répétez-moi que vous aussi, vous étiez malheureuse!

--Oui, très malheureuse, dit-elle, continuant son rôle de provocatrice.

--Vous ne m'exécrez donc pas?

--Mais non!

--Vous m'aimiez donc un peu?

--Mais oui!

Albert fondit sur la main qu'il tenait et la couvrit de baisers, qu'elle laissa prendre passivement. Quand il en eut son compte, il lui demanda, les yeux tout à fait dans les yeux, car il s'était visiblement rapproché d'elle:

--Alors pourquoi me repoussiez-vous?

Elle sentit qu'elle ne pouvait se dispenser d'ajouter quelque chose à son «parce que» ordinaire. Elle hésita un moment, puis elle dit en appuyant la tête sur l'épaule du jeune homme:

--Parce que je ne croyais pas qu'un fils de bonne famille comme vous était capable d'aimer sérieusement une pauvre fille comme moi.

--Ah! par exemple! fit Albert radieux, vous avez une bien triste opinion de moi. Y a-t-il au monde une femme qui, comme honnêteté, comme désintéressement, comme coeur, soutiendrait la comparaison avec vous? D'ailleurs, est-ce que l'amour n'est pas au-dessus de ces niaiseries sociales?

Il était tout à fait à ses côtés, son bras s'était coulé entre elle et le dossier du fauteuil; si bien qu'il la tenait et n'avait qu'un mouvement à faire pour la ramener jusque sur sa poitrine. Il approcha sa bouche de l'oreille d'Emmeline et lui murmura:

--Ainsi vous n'êtes plus fâchée du tout?

--Plus du tout!

--Vous êtes bien sûre maintenant que j'étais sincère?

--Sans cela, est-ce que je serais ici comme ça, tout près de vous? répondit-elle, en se câlinant contre lui et mêlant ses cheveux bruns à ses cheveux blonds.

--Alors, dit-il, après l'avoir presque attirée sur ses genoux, vous consentez à être à moi?

--Oui!

Elle attendait ce mot: «vous consentez à être à moi», et la netteté de sa réponse prononcée à travers les baisers dont il la saturait lui paraissait le prélude immédiat de sa défaite voulue. Elle fut donc des plus surprises de voir Albert, après une dernière et plus convulsive étreinte, se lever brusquement et courir comme un fou à la chambre du malade, à qui il cria avant même d'avoir ouvert la porte:

--Mon oncle! Elle a dit: oui! Elle veut bien être ma femme, ah! que je suis heureux!

--Emmeline, mon enfant!... ma chère nièce! Venez m'embrasser... ah! je savais bien que vous ne nous feriez pas mourir de chagrin tous les deux, dit le vieillard tout secoué par l'annonce de ce grand événement.

Emmeline s'aperçut qu'elle était prise. Les avances qu'elle avait faites à Albert, il les avait acceptées comme un acquiescement définitif à ce mariage, auquel elle s'était si longtemps dérobée. Il avait cru qu'elle ne livrait d'elle que son coeur et sa main et il avait loyalement remis le reste après la cérémonie. Elle se résignait à faire de lui son amant et elle venait d'en faire son mari.

Il était pourtant difficile à Emmeline d'expliquer à Albert qu'il y avait maldonne et que si le oui par elle prononcé comptait pour l'amour, il ne comptait pas pour le mariage.

--Comment me dégager maintenant? pensa-t-elle. C'est la fatalité qui nous a tous menés là.

D'ailleurs, le neveu, pas plus que l'oncle, ne lui accorda le temps de reprendre sa parole. Le vieux Dalombre était pressé, sentant la mort venir, et eût été fort déconfit que l'enterrement précédât la noce. Il était absolument inutile de prendre ces ajournements que les pudeurs sociales imposent presque toujours. Les futurs se connaissaient suffisamment, puisque depuis un an ils couchaient dans la même maison: elle, au rez-de-chaussée, lui, au premier étage, et que ce n'était certainement pas de la faute d'Albert s'ils n'avaient pas toujours dîné à la même table.

Du moment où les accordailles étaient publiques, mieux valait brusquer le dénouement, ne fût-ce que pour arrêter au passage les nouvelles lettres anonymes que des ennemis inconnus préparaient peut-être dans l'ombre.

--A présent, il ne s'agit pas de s'amuser! fit observer le malade. Je tiens à être de la fête. Dès demain, nous allons procéder aux publications. Il faut que dans douze ou quinze jours tout soit terminé.

Il manda Emmeline auprès de son lit et lui dit d'une voix débordante d'attendrissement:

--Depuis que vous avez mis votre petit pied ici, je vous ai toujours regardée comme ma fille. Vous seule m'avez remplacé l'autre. Un père qui marie sa fille est obligé de la doter. Cette maison vous appartient, vous l'apportez en mariage à Albert. C'est nous, maintenant, qui sommes chez vous, et, ajouta-t-il en souriant d'un bon sourire, quand votre vieil infirme de père vous gênera trop, vous aurez le droit de le mettre à la porte.

Emportée par ce tourbillon d'événements presque féeriques, elle finit par accepter les dédommagements que la destinée lui offrait.

--Je le rendrai si heureux, se disait-elle, qu'il n'aura pas à se repentir d'avoir fait de moi une honnête femme.

Albert exultait. On n'aime invinciblement que les femmes par lesquelles on a souffert.

Quand son oncle lui avait, un beau matin, mis en tête la possibilité de cette union, il avait demandé à réfléchir, n'éprouvant aucune tendance à rompre avec le célibat. C'est seulement à partir du jour où Emmeline l'avait éconduit, presque en le rudoyant, que la pointe du poignard avait commencé à lui chatouiller le coeur. A cette heure, il lui semblait qu'il l'avait aimée, qu'elle l'avait repoussé toute sa vie, et qu'il venait enfin d'atteindre le but qu'il poursuivait depuis trois semaines et qu'il s'imaginait très réellement poursuivre depuis des années.

XI

LA FAMILLE DE LA MARIÉE

Après les deux jours qu'Emmeline avait réclamés pour se reconnaître, Albert lui dit, un soir, devant M. Dalombre:

--Mon intention est d'aller demain à la mairie pour faire publier les bans. Hélas! ma chère Emmeline, nous n'aurons à notre mariage ni nos pères ni nos mères. C'est notre bon oncle qui nous en tiendra lieu à lui tout seul.

--Et encore! soupira le vieil alité. Je ne serai même pas en état d'offrir mon bras à la mariée.

--Qui sait? dit Emmeline, à qui l'espérance ne coûtait rien.

--Voyons! reprit le jeune homme, revenant aux questions pratiques: il nous faut nos actes de naissance, les actes de naissance de nos parents et leurs actes de mariage. Avez-vous tout cela? demanda-t-il à Emmeline.

--Non, répondit-elle; mais rien n'est plus facile que de se les faire délivrer dans les mairies où ils ont été déclarés et où ils se sont mariés.

--Bien! Maintenant, l'acte de décès de votre père et celui de votre mère?...

Elle devint d'une pâleur qu'Albert eût certainement remarquée, si l'abat-jour de la lampe n'eût interposé entre la lumière et elle une forte épaisseur de carton. L'acte de décès de son père, il était aisé de se le procurer; mais celui de sa mère, qu'elle avait déclarée morte et qui ne l'était pas? Une sueur froide lui mouilla les tempes. Que faire?

--Est-ce que l'acte de décès est indispensable aussi? demanda-t-elle, pour gagner du temps.

--Absolument, n'est-ce pas, mon oncle? dit Albert.

--Sans doute, fit le vieillard, puisque, si l'acte de décès des parents n'est pas fourni, il faut leur consentement écrit.

Les yeux d'Emmeline s'emplirent d'épouvante. Il lui était impossible de revenir sur son premier mensonge; et, quand elle eût osé tenter cette rectification ridicule: «J'avais cru que ma mère était morte, mais je me rappelle maintenant qu'elle est vivante», la mettre en scène, c'était l'étalage au grand jour de toutes les mystérieuses horreurs du passé. Puis, cette femme, toujours entre deux vins, et Marsouillac brochant sur le tout, quelle société à présenter à la rigidité de ces Bretons, qui avaient fait d'elle une madone! Renoncer au mariage n'était rien, mais leur dire: «Voilà ma famille!» plutôt s'évader de l'hôtel et retourner au _Perroquet bleu_.

--Nous nous occuperons de toute cette paperasserie demain matin, dit-elle. Ce soir, je suis tellement lasse que je ne serais même pas capable de me rappeler les arrondissements où nous aurons affaire. Adieu, monsieur Dalombre, adieu, Albert!

Elle ouvrit la porte de sa chambre et, après l'avoir refermée au verrou, tomba en tournoyant sur son lit. Dès le premier pas qu'elle risquait hors de l'ombre où elle s'était confinée, le terrain lui manquait. Déchirée, affolée, se voyant acculée à une imposture dont il ne lui était plus permis de sortir, elle en arrivait à se dire:

--Dieu! pourquoi n'est-ce pas ma mère qui est morte à la place de mon pauvre père?

Il est vrai que si l'ordre des décès s'était trouvé interverti, elle n'aurait pas eu à échapper aux étreintes de Marsouillac; elle ne serait pas tombée dans les mains de la Coffard et n'aurait conséquemment pas plus connu M. Dalombre que son neveu. Mais, sans s'arrêter à cet enchaînement des choses humaines, elle s'agitait dans l'impasse où elle cherchait inutilement une issue et contre les murailles de laquelle elle aurait voulu se briser la tête.

Eh bien, puisque le malheur était sur elle et qu'elle n'avait, cette fois, aucune chance d'y échapper, elle aurait de nouveau recours à la seule ressource qui lui restât toujours: la fuite. Elle se sauverait, cette nuit même, emportant les quelques petits bijoux qu'elle avait été forcée d'accepter, au jour de l'an et à sa fête, de la main paternelle du vieux Dalombre.

Elle les engagerait au premier mont-de-piété et, d'un cabinet de restaurant où elle s'installerait pour une demi-journée--elle avait trop peur des garnis--elle écrirait à ceux qu'elle aurait quittés depuis quelques heures une lettre où elle leur demanderait de vouloir bien lui prêter cinq cents francs, qui lui serviraient à louer une chambre dans une maison respectable et à acheter quelques meubles dont elle serait la légitime propriétaire; ce qui la mettrait à l'abri des coups de main de la police.

Elle les aimait trop pour hésiter à accepter d'eux ce subside. D'ailleurs, s'ils apprenaient jamais qu'elle était, faute de quelques sous, retombée dans le cloaque, ils ne se le pardonneraient et ne le lui pardonneraient pas.

Sans autre explication, elle les préviendrait qu'un mariage entre elle et Albert était impossible, le mot impossible renfermant toutes les suppositions auxquelles elle les laisserait libres de se livrer.

Comme elle prévoyait pour elle une nuit complètement blanche, une nuit qu'elle comparait déjà à celle qu'elle avait en partie passée aux écoutes derrière les volets du _Perroquet bleu_, elle résolut de composer là le brouillon de sa lettre de démission.

Elle s'assit à son petit bureau, devant une feuille blanche, et, pour s'affermir dans son projet, traça d'une main rapide ces mots qui, en fait, ne l'engageaient à rien:

Monsieur Albert,

Mais, aussitôt, les larmes qui lui montaient aux yeux les lui obscurcirent à tel point qu'elle vit les lettres danser sur le papier. Elle cessa d'écrire et resta accoudée sur la planchette de velours du bureau, se révoltant presque de se voir ainsi toujours forcée comme une bête qui revient constamment à son point de départ. Si elle partait comme ça tout de suite, après leur avoir donné à tous de si bonnes espérances, le pauvre vieillard mourrait, elle seule sachant ce qu'il lui fallait de soins et de précautions. De son nouveau domicile elle verrait peut-être passer l'enterrement auquel elle se serait retiré le droit d'assister.

M. Albert, aussi, pleurerait beaucoup. Il l'oublierait bien sûr. Seulement, ce ne serait pas sans lutte. Pour la première et, probablement la seule fois de sa vie, un jeune homme plein de coeur et de loyauté avait fait attention à elle. Il l'aimait au point de la prendre pour femme et elle était contrainte non seulement de dire non, mais de s'enfuir comme une voleuse: tout cela parce que la loi exigeait l'acte de décès de sa mère et que, ne pouvant pas montrer sa mère, elle avait dû en faire une morte.

Échouer ainsi devant un obstacle représenté par un mauvais morceau de papier timbré, c'était aussi trop de misère. Elle eût été pourtant bien heureuse de porter ce nom de Dalombre, qu'elle avait depuis un an appris à tant vénérer. Du jour où il lui avait été permis de se mêler à la vie de M. Albert, auquel elle n'aurait jamais eu l'impudence de songer la première, elle l'avait trouvé très gentil et elle avait pensé souvent qu'il était singulièrement flatteur d'avoir été choisie par un jeune homme de cette valeur, qui deviendrait un jour un avocat distingué: car les personnes qui devant elle avaient parlé d'un avocat n'avaient jamais manqué d'ajouter qu'il était distingué.

Oh! cet acte de décès, si on pouvait l'avoir, bien qu'il n'existât pas! Cette préoccupation finit par l'obséder. Elle le voyait avec ses timbres, ses signatures et ses mots rayés nuls, comme celui du père d'Albert, que celui-ci avait un jour tiré devant elle d'un petit coffre où l'on serrait les papiers de famille. Il lui semblait qu'il lui suffirait d'étendre la main pour le saisir et l'apporter toute triomphante à cet insupportable maire qui le réclamait si impitoyablement. C'était peu de chose: mais, ce peu de chose, où le prendre et de quelle trappe mystérieuse le faire jaillir?

Alors, en battant le rappel de tous ses souvenirs et, à force de tendre sa volonté vers ce talisman de Tantale, elle entrevit vaguement, dans la brume d'un passé qui lui apparaissait déjà comme si lointain, un être affreux, aux dents sales, aux cheveux tombants, dont la graisse se mêlait à celle du collet de son paletot. Ce type, qui frisait, ou plutôt défrisait la cinquantaine, se coiffait, hiver comme été, d'un de ces chapeaux plus ou moins péruviens en paille brune tressée et qu'on décore, afin de leur donner du cachet, du nom de «Guayaquils».

Boulevard de la Chapelle, on l'appelait Gustave. Il avait été et était peut-être encore du dernier bien avec Mlle Coffard. Malheureusement, leurs amours avaient été interrompues par une condamnation à cinq ans de réclusion, que l'homme au Guayaquil avait subie à Poissy, à la suite d'une fausse police d'assurance qu'il avait fabriquée de ses mains expertes et qu'il était allé, en se donnant comme employé de la Compagnie, toucher chez un particulier.

Depuis sa libération, Gustave avait renoncé à son industrie périlleuse; mais l'art de l'imitation était tellement inné chez lui qu'il l'avait transporté du papier sur les toiles et qu'il s'était définitivement adonné à l'application de signatures modernes sur des tableaux anciens.

Lorsqu'on parle à certains collectionneurs d'un Rubens ou d'un Claude Lorrain, la première question qu'ils vous posent est celle-ci:

--Est-il signé?

C'est afin de se mettre en mesure de répondre par l'affirmative que nombre de marchands venaient prier Gustave de leur prêter le concours de sa connaissance des monogrammes, qu'il avait étudiés avec la patience d'un élève de l'École des chartes. Il savait que Salvator Rosa enlaçait, dans le coin à gauche de ses tableaux, un R et un S; qu'Hobbema traçait au bas de ses paysages, à égale distance des côtés, son prénom de _Minderout_, et que Lucas de Cranach avait un serpent pour signature.

Cette science coupable lui offrait l'énorme avantage d'être sans aucun péril: car si vous falsifiez le nom d'un banquier au bas d'un effet de commerce, il dépose une plainte et vous fait arrêter; tandis que, si vous ajoutez sur une toile peinte par Tribouillard la signature de Van Dyck, celui-ci n'en continue pas moins à dormir tranquillement du dernier sommeil.

Cette indulgence de la justice pour les faux qui s'appliquent aux oeuvres des peintres morts s'étend même aux oeuvres des peintres vivants. Il se vend, bon an mal an, une trentaine de Vollon, de Feyen-Perrin et de Robert-Fleury, dont les signataires seraient continuellement en police correctionnelle, si la magistrature montrait aux artistes le quart de la sollicitude qu'elle témoigne aux notaires.

Mais comme il est convenu que si on court les plus grands risques à plagier le paraphe de M. de Rothschild, on peut impunément apposer un faux monogramme sur un tableau qui n'est pas plus vrai, le nommé Gustave avait fini par se considérer lui-même comme exerçant une profession libérale. Aussi avait-il laissé pousser ses cheveux et donnait-il à son guayaquil l'air casseur que les rapins impriment à leurs chapeaux mous.

Après avoir payé sa dette à la société et tout en se réservant d'en contracter d'autres si la nécessité l'exigeait, Gustave était revenu rôder autour de Mlle Coffard dans l'estime de laquelle il avait considérablement perdu. Elle le reçut au retour plus que froidement. Un voleur, ce n'était pas du tout son affaire.

--Tout ce qu'on voudra, lui avait-elle dit, mais pas ça!

Étant donné le métier dont elle vivait, «tout ce qu'on voudra» autorisait déjà bien des choses. Cependant, sa «tolérance» s'arrêtait au guichet de la maison centrale.

Gustave n'en venait pas moins de temps à autre au _Perroquet bleu_ en étrangler deux ou trois autres--des verts--qu'il oubliait de payer en sortant et dont Mlle Coffard négligeait de lui présenter la note.

Emmeline avait aperçu quatre ou cinq fois dans le café, raide entre deux absinthes, cet «invité» dont on lui avait raconté les malheurs et qui était regardé là presque comme une victime politique, le faux constituant, aux yeux de ces femmes qui, pour la plupart, ne savaient ni lire ni écrire, un méfait particulièrement relevé.

Dans son ignorance des qualifications du code, elle avait partagé l'espèce de considération qui s'attachait dans la maison à un homme aussi instruit, et ce fut son image, celle de ses cheveux gras et sa coiffure en paille brune qui s'imposèrent à ses recherches méditatives. Dans tous les cas, elle ne risquerait rien en allant le consulter. Plein de ressources comme il était, il ne donnerait que de bons conseils.

Mais où le retrouver et comment le rejoindre? Si elle l'abordait avec cette déclaration:

«Je vais épouser M. Dalombre qui a quarante mille livres de rente, et j'ai besoin d'un faux acte de décès qui me manque pour la publication des bans», il verrait dans cette supplique une admirable mine de chantage à exploiter. Ce n'était donc pas en sa qualité de fiancée d'Albert qu'elle devait d'abord se présenter. Elle aurait à imaginer pour sa démarche un tout autre motif.

En outre, aller le demander à l'établissement du boulevard de la Chapelle, c'était retomber entre les mains de la Coffard, c'est-à-dire de la police, sans compter qu'elle-même ne sortait presque jamais, que ni Albert ni son oncle ne la laisseraient courir seule les rues, fût-ce en voiture, et qu'il lui était interdit de confier à personne cette mission fantastique.

Et, d'ailleurs, le temps manquait, puisque Albert l'avait avertie qu'on s'occuperait le lendemain de rassembler les pièces nécessaires. Elle se rendit compte de l'inanité de sa combinaison et retomba dans le chaos. Elle regarda à sa pendule. Il était minuit trente-cinq. Tout le monde dormait dans la maison, car on s'y couchait de bonne heure. Elle se leva et monta tout doucettement dans la chambre du paralytique qui ouvrit les yeux en reconnaissant son pas et lui dit d'une voix attendrie:

--Comment! vous êtes encore debout à cette heure-ci? Allez vite dans votre lit. Si j'ai besoin de quelqu'un, je sonnerai Pierre.

Alors, tout à coup, comme si une batterie électrique l'avait secouée, elle pensa:

«Ce doit être encore ouvert chez la Coffard. Gustave y est peut-être. Allons-y!»