Part 3
Ce fut avec une répulsion totale que j’envisageai l’internat. Imaginez un poulain sauvage, habitué à gambader, sans mors ni sangle, à travers les prairies illimitées du _Far-West_ et qu’on verrouillerait brusquement dans une écurie aussi obscure que nauséabonde. Concevez-vous sa fureur et sa désolation? Tel était, à peu de chose près, mon état d’esprit. Quoique je ne connusse pas encore Dante, lorsque la porte du collège s’ouvrit, pour la première fois, devant moi, je crus lire sur ses panneaux enfumés l’inscription fatidique: _Vous qui entrez, laissez toute espérance._
Jamais je ne me suis adapté. Pendant les cinq années que je passai là, je tins ma réclusion pour un abus de la force contre lequel tout mon être s’insurgea jusqu’au dernier jour.
Je n’avais cependant pas à supporter les rigueurs d’une règle particulièrement revêche. La discipline n’avait rien d’excessif. Les professeurs étaient des vieillards ankylosés par la routine d’un quart de siècle d’enseignement et soupirant après la retraite, ou des jeunes gens frais issus de la Normale et qui songeaient surtout à fuir le chef-lieu d’arrondissement dénué de vie intellectuelle qu’un sort contraire leur infligeait comme poste de début. Le Principal, absorbé par le souci de défendre au dehors les opinions conservatrices, fervent de l’_Ordre Moral_ que préconisait le gouvernement de l’époque, ne s’occupait de nous que par foucades. Il ne faisait que de brèves apparitions dans les salles d’étude. Le plus souvent il se contentait de les traverser en silence et en effleurant d’un regard distrait les têtes inclinées sur les pupitres. D’autres fois, lorsque le surveillant lui avait signalé quelque élève comme un collectionneur zélé de mauvais points, il calottait le coupable en lui prédisant le bagne. Mais ces exécutions étaient fort rares. En une seule occasion, je le vis hors de lui. Comme je fus le promoteur de cette explosion insolite, je raconterai le drame un peu plus loin. Le surveillant général--qui cultivait en secret la bouteille et la fille de cuisine--braillait beaucoup, mais ne punissait guère. Les pions étaient ce qu’ils sont partout: les uns, des laborieux qui préparaient des examens et ne nous demandaient que du silence. Les autres, de nonchalants déclassés, satisfaits d’avoir le vivre et le couvert sans se donner grand mal. Ceux-là rêvaient au petit café où, durant les heures de classe, ils tuaient le temps à s’entonner des bock et à jouer aux cartes. On ne saurait croire à quel degré nous leur demeurions lointains, nébuleux--inexistants.
Comme on le voit, le joug n’était pas onéreux. En somme, dans ce collège, presque tout le monde avait l’air de penser à autre chose qu’à sa besogne. Mais il suffisait que je me sentisse à l’attache pour me considérer comme en guerre avec ce personnel si peu enclin à la tyrannie. Je le fis bien voir...
Je ne décrirai point par le menu mes années d’internat. Je rapporterai seulement quelques faits caractéristiques où se résumeront mes façons de penser et mes manières d’agir pendant cette période de mon existence. Je noterai aussi ce que j’ai retenu des passions politiques qui troublaient, par crises intermittentes, la somnolence de la petite ville.
* * * * *
Une cour assez vaste et caillouteuse, où végètent quelques platanes dont la nostalgie, me semble-t-il, égale la mienne. Des bâtiments grisâtres--classes, études, dortoirs--l’encadrent de trois côtés et y projettent leurs ombres froides. Au midi, une muraille élevée complète la clôture.
J’ai la sensation d’être confiné dans le préau d’une prison. Je frémis, tout indigné à la pensée que des jours et des jours s’écouleront, monotones, à piétiner là, sans autre diversion que des promenades insipides, le jeudi et le dimanche, en rangs, deux à deux, sous la conduite d’un pion ennuyé.
Il est vrai qu’une fois par mois, pourvu que je ne sois pas puni, je vais chez le correspondant choisi par mon père. Mais ce brave homme, que déconcertent mes allures insolites, n’a pas réussi à m’apprivoiser. Vis-à-vis de lui, je me tiens sur la défensive. Je voudrais flâner tout seul par la ville, aller où il me plairait. Or, il ne consent pas à ce que je me promène sans mentor. C’est pourquoi le poulain ombrageux, ne prenant nul plaisir à un simple changement de licol, repousse toutes ses invites à ma confiance.
Aux récréations, tandis que mes camarades crient, sautent, gesticulent, jouent aux barres ou aux billes, j’arpente la cour tantôt en long, tantôt en large, tantôt en oblique, la tête basse. Ou bien je me plante, comme si j’étais au piquet, devant le mur du fond. J’en suppute la hauteur, avec l’envie de l’escalader et d’aller voir un peu ce qui se passe de l’autre côté. Je cherche s’il n’existerait pas quelque fissure que je m’empresserais d’élargir jusqu’à en faire une brèche par où m’évader.
Hélas, la cage est bien close!... Alors, je m’accroupis dans un coin et je souhaite un cataclysme qui nous rendrait la liberté: tremblement de terre, épidémie, que sais-je?--Puis je tente une expérience. Par une belle après-midi d’été où la contemplation des petits nuages qui voguent gaiement dans un ciel radieux avive ma soif d’escampette, je médite de l’inoculer aux enfants policés qui gambadent autour de ma songerie morose. J’en rassemble une douzaine. Je leur sers, pour commencer, une harangue véhémente où je dénonce l’iniquité de notre réclusion. Ensuite, je leur propose d’envahir en tumulte la loge du concierge, de bousculer ce fonctionnaire, de tirer le cordon et de gagner, au pas de course, la colline boisée qui surplombe la ville.
Tous m’écoutent, d’abord, avec stupeur. On dirait que jamais nulle velléité d’indépendance ne les sollicita. Ames natalement soumises, ils ne parviennent pas à réaliser mon esprit de révolte. Puis les caractères se dessinent. Un blondin au profil de mouton, premier de sa classe à perpétuité, bêle tout effaré:--Oh! il ne faut pas; on nous mettrait en retenue!...
Celui-là est jugé; si le complot s’ébruite, c’est lui qui sera le dénonciateur.
Un autre, œil vif, frimousse espiègle, subit fortement la tentation. Mais il craint le risque:--Et si l’on nous rattrape? s’écrie-t-il.
Aprement je réponds:--Nous nous rebifferons; nous couperons des triques et nous taperons plutôt que de nous laisser reprendre!
Cette perspective d’une bataille avec l’autorité n’enflamme personne. Les mioches m’examinent d’un air mi-craintif, mi-railleur, comme si je chevauchais la plus imprévue des chimères. Ils se consultent du regard à la muette. Enfin, un bout d’homme grassouillet, à la physionomie déjà aussi rusée que celle d’un notable commerçant, prononce le mot décisif:--Moi, je ne marche pas; on me supprimerait les dix sous de ma semaine.
Puis il me toise avec dédain et ajoute:--En voilà un original!...
A ce coup, tous les autres reconnaissent en moi l’imaginatif, l’aventureux qu’il ne faut imiter sous aucun prétexte. Mon prestige s’écroule. Ils retournent à leurs jeux en glapissant:--Il est fou! Il est fou!
Je hausse les épaules; je les méprise de tout mon cœur. Et je me sens l’âme d’un Spartacus dont les compagnons d’esclavage refuseraient de rompre leurs chaînes à son appel. Par la suite je l’entendrai bien souvent retentir à mes oreilles le terme par lequel la démocratie béotienne où nous sommes condamnés à vivre promulgue sa haine de quiconque se détache du troupeau pour se tracer une voie personnelle: l’original, c’est-à-dire le monstre, celui _qui n’est pas comme tout le monde_.
Cet épisode date des premiers mois de mon internement. Plus tard, vinrent l’accoutumance et la résignation. Mais de combien de soupirs mal étouffés elles étaient faites!...
* * * * *
Pour mes études, j’adopte un système dont je ne me suis point départi jusqu’à ma délivrance: ne m’appliquer qu’aux choses qui m’intéressent. Je n’étais pas un paresseux, mais j’entendais choisir.
En ce temps-là, dans les classes d’humanités, on donnait--avec combien de raison--le premier rang aux langues mortes; quinze heures de latin, sept heures de grec par semaine. La grammaire et la composition française étaient également en honneur.
Je mords très bien à tout cela et, de plus, je ne néglige ni l’histoire ni la géographie. Mais c’est surtout le latin et le français qui conquièrent mon attention. La tarentule littéraire commence à remuer en moi; en voilà l’indice. Aussi, de la septième à la seconde, je remporte des prix dans l’une et l’autre branche.
L’ennemi, ce sont les mathématiques. J’y suis totalement fermé. Les chiffres m’horripilent, me causent même la plus vive aversion. N’y comprenant rien, les tenant pour d’absurdes casse-tête, je les élimine de mon programme avec le ferme propos de ne jamais leur accorder le droit d’entrée dans ma cervelle.
De toute évidence, il y avait là une incapacité de nature, car elle a persisté durant ma vie entière. A l’heure où j’écris ces lignes, je continue d’être incapable de réussir une addition un peu étendue, sans m’y reprendre à plusieurs fois. C’est pour cette raison que, parlant de l’algèbre dans l’un de mes livres, je me montrai véridique en écrivant: «Les logarithmes, ce doivent être des animaux bizarres comme les ornithorrhynques et les babiroussas.»
Un colonel d’artillerie, mon ami quoique mathématicien hors-ligne, lisant cette phrase croyait à une plaisanterie et, passionné pour les nombres, il n’était pas loin de la trouver inconvenante.
--Mais non, lui dis-je, avouant mon ignorance, je n’ai fait que lui donner une forme pittoresque. Si vous me demandiez le produit de deux et deux, après réflexion, je vous répondrais peut-être quatre. Mais si vous compliquiez l’examen, vous verriez aussitôt pousser de chaque côté de mon crâne les longues oreilles d’Aliboron.
Et pour mieux le convaincre, je lui conte les anecdotes suivantes.
Je suis en cinquième. J’assiste, de corps et non d’esprit, à la classe d’arithmétique. Comme de coutume, j’ai apporté un devoir où j’ai proprement écrit l’énoncé des problèmes à résoudre, mais sans y joindre le plus minime essai de solution. A quoi bon? Je savais si bien d’avance que je ne m’en tirerais pas!
Le professeur m’interpelle:
--Ainsi, c’est bien entendu, vous avez décidé de ne rien faire de toute l’année?
--Je réponds froidement:
--Cela va de soi, puisque je ne comprends goutte à tous vos calculs.
--Je vous marque un zéro.
--Parmi les chiffres, c’est le seul pour qui j’éprouve de l’estime.
--Vous serez en retenue dimanche prochain et vous copierez vingt pages du _Cours de mathématiques de..._
Ici, ouvrons une parenthèse: je ne me rappelle plus le nom du bourreau qui confectionna cet instrument de torture.
Sur le moment le coup porte. Copier ces choses indigestes, quelle horreur! D’abord un peu déconfit, je ne tarde pas à reprendre ma sérénité. Je me suis lié avec un externe, cancre irréductible, mais qui, doué pour les affaires, a fondé une entreprise de pensums. C’est-à-dire que, moyennant quelques plumes, des crottes de chocolat ou une toupie, il se charge de rédiger les tâches afflictives qu’on lui apporte. Très bien: j’aurai recours à cet industriel. Et comme il apprécie surtout le métal, je lui verserai, d’un geste large, la somme de deux sous.
Autre conflit. Je suis en seconde. Le professeur, sous prétexte de géométrie, trace au tableau des lignes rigides et nous affirme énergiquement leurs vertus--dont je n’ai cure. Tout en n’écoutant pas et pour occuper mon loisir, je bâtis la traduction d’un passage du _Pro Milone_ de Cicéron. Ce n’est pas que la prose de ce bavard spongieux m’enthousiasme, mais enfin on ne pourra pas prétendre que je me dissipe.
Le professeur s’aperçoit que je ne lui accorde aucune attention. Passe encore; je l’ai formé: depuis longtemps, il désespère de mon intelligence. Cependant, il estime que, par politesse, je devrais au moins feindre de suivre son raisonnement. Piqué dans son amour-propre, il s’écrie:
--Qu’est-ce que ce livre?... N’essayez pas de le cacher, je le vois fort bien. Apportez-le moi!...
Je lui tends le volume. Il lit le titre puis l’engouffre dans sa poche avec une moue dédaigneuse. Ensuite, me désignant le tableau, comme il pratique le calembour, il reprend, d’un air fin qui lui va très mal:--Regardez là _si c’est rond_!
Les camarades--vils courtisans--s’esclaffent.
Flatté mais résolu à me couvrir de honte, il poursuit:--Répétez la démonstration que je viens de faire.
Naturellement, je m’ensevelis dans un silence opaque. Et les camarades de pouffer.
Mais je veux avoir le dernier mot. Donc, je me lève et du ton le plus modéré je déclare:--Monsieur, il est nécessaire que nous nous expliquions une fois pour toutes. Vous nous dites qu’AB égale CD. Je n’y vois pas d’inconvénient. Mais solliciter mon contrôle, je trouve que c’est me faire un honneur dont je me reconnais indigne. Je préfère vous croire sur parole.
Sur quoi, je m’incline profondément et je me rassieds. Les camarades se roulent.
Mais le professeur outré, l’index tendu, me désigne le dehors:--A la porte!...
Je me garde bien de protester. Sans perdre une seconde, aussi léger qu’un sylphe, je m’éclipse, tandis que le pédagogue lance à mes trousses une grêle d’épithètes malgracieuses.
Quelle joie d’échapper à cette atmosphère empestée de chiffres! J’irai m’installer dans une classe vide à cette heure, et j’y mettrai au net mon devoir de latin. Je bénis les mânes de Cicéron, raseur insigne mais fort recommandable en l’occurrence, puisqu’il me valut cette aubaine.
* * * * *
Or, si je ne goûtais guère le Pois Chiche, par contre, j’aimais grandement Tacite et Virgile. La concision robuste de l’historien, son style de bronze, veiné d’or sombre, me ravissaient. Ce m’était une jouissance de le traduire en serrant le texte d’aussi près que possible, et jamais je ne plaignais ma peine lorsque j’avais à résoudre ses obscurités. Et puis j’appliquais ses sentences à la vie de collège.
Je me souviens qu’un jour, un maître d’étude, afin de réprimer quelque tumulte, condamna au séquestre les plus indomptables des perturbateurs de l’ordre. On devine que j’en faisais partie. Le vieux domestique de confiance, chargé de me conduire à ce cachot, était fort débonnaire; même il me dit son regret d’avoir à m’incarcérer. Mais moi je voyais en lui le satellite servile d’un despotisme exécrable, l’exécuteur des vengeances d’un Tibère ou d’un Caligula. Comme, avant de pousser le verrou, il m’engageait à me montrer désormais «plus sage», je le toisai fièrement et je lui plaquai à la face cette phrase vengeresse, empruntée à mon cher Tacite: «_Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant..._»
Bien entendu, il ignorait le latin et il crut à des injures.
--Ah! monsieur, dit-il d’un ton de doux reproche, ce n’est pas bien de m’envoyer des sottises, moi je fais ce qu’on me commande...
--Et c’est là ton crime, vil prétorien, m’écriai-je, d’ailleurs je ne t’en veux pas, mais à celui qui compte sur ton obéissance. Ah! il m’inflige la solitude pour avoir la paix!... Il aura la guerre!
Sans rancune, le bonhomme insista timidement pour que je me soumisse à l’inévitable. Mais je ne l’écoutais plus. Je lui tournai le dos. J’allai m’asseoir sur l’escabelle boiteuse qui, avec une table vermoulue, constituait le mobilier de la mansarde décorée du nom de séquestre. J’y pris l’attitude de Thraséas devant Néron et je gardai un silence digne. Dès que la porte fut verrouillée, je me mis à ruminer une invective latine où, comme de juste, les réminiscences de Tacite tenaient une place considérable. Aux intervalles de l’inspiration, j’observais les mœurs des araignées dont les toiles tapissaient, à profusion, le petit local. Et ainsi, le temps passait...
Pour Virgile, j’en raffolais encore plus que de Tacite. La magie de ses cadences, la mélodie insinuante de ses vers agrestes réveillaient mes esprits alanguis par le train-train monotone du collège. A les scander, une fièvre heureuse faisait battre mon cœur. Je conformais aux leçons de cet art souverain les lyrismes naïfs qui commençaient à me chanter dans la tête. Que j’ai aimé les _Bucoliques_!... Je les aime toujours. Après tant d’années, malgré tant de causes d’oubli, à travers les péripéties d’une existence mouvementée, elles n’ont pas cessé d’habiter ma mémoire. Et c’est bien souvent que je me récite les strophes délicieuses de la première églogue:
Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi, Silvestrem tenui musam meditaris avena; Nos patriae fines et dulcia linquimus arva; Nos patriam fugimus, tu, Tityre, lentus in ombra, Formosam resonare doces Amaryllida silvas.
Et le final où chuchote une musique si tendrement invitante:
Hic tamen hanc mecum poteras requiescere noctem Fronde super viridi. Sunt nobis mitia poma, Castaneae molles et pressia copia lactis; Et jam summa procul villarum culmina fumant...
Et, en contraste, le grand vers aux sonorités graves où se condensent la tristesse et l’anxiété vague qui accompagnent le crépuscule:
Majoresque cadunt altis de montibus umbrae[1].
[1] Le latin tendant à devenir, pour un trop grand nombre de personnes, la plus étrangère des langues, il est peut-être nécessaire de traduire. Voici: «O Tityre, couché à l’ombre d’un hêtre touffu, tu cherches un air rustique sur ta petite flûte. Nous, cependant, nous fuyons par force nos labours aimés, il nous faut quitter les champs paternels. Mais toi, Tityre, insoucieux et paisible, tu apprends aux échos de la forêt obscure à répéter le nom de la belle Amaryllis.»
«Ici, sur un lit de feuillage, tu pourrais reposer cette nuit. J’ai des pommes douces, des châtaignes tendres et du lait caillé en abondance. Vois: déjà les toits des villages prochains commencent à fumer et l’ombre, en s’accroissant, tombe du haut des monts.»
Mais quelle traduction en prose réussirait à rendre cette poésie éolienne? Aux amateurs de traductions en vers je signale avec plaisir la belle interprétation des Bucoliques publiée par M. Ernest Raynaud chez Garnier.
_L’Énéide_ me conquit à un degré encore plus intense. A mon âge, je ne pouvais en saisir toutes les beautés; par exemple, il va sans dire que la psychologie pénétrante de Virgile décrivant le désespoir de Didon m’échappait. Dois-je avouer que les plaintes de cette abandonnée, si émouvante pour quiconque a ressenti les souffrances d’un amour méconnu, m’ennuyaient passablement?
Mais en vingt autres endroits du poème, _j’absorbais_, d’un esprit avide de splendeurs, les images grandioses dont fourmillent ces vers d’un incomparable coloris. D’instinct, j’appréciais, comme il sied, la vigueur de l’expression, la variété des rythmes, l’ingéniosité des coupes et des rejets, tout cet art sûr de lui-même et qui garde la ligne même lorsqu’il exprime les transports les plus effrénés. Ah! la Muse de Virgile, c’est d’elle qu’il faut dire: _Vera incessu patuit dea..._
Comme de juste, c’étaient surtout les aventures fabuleuses et les batailles qui me passionnaient. Je me souviens que je vécus plusieurs jours enseveli dans un songe, très loin du réel, à cause de la Descente aux Enfers d’Énée guidé par la Sybille. Que de fois, depuis, je me suis répété le début de cet épisode! Comme je _sentais_ les ténèbres qui emplissent et l’espace fuligineux et l’âme du héros:
Ibant obscuri sola sub nocte per umbram, Perque domos Ditis vacuas et inania regna: Quale per incertam lunam sub luce maligna Est iter in silvis, ubi cœlum condidit umbra Juppiter, et rebus nox abstulit atra colorem[2].
[2] «Sombres, ils allaient par la nuit solitaire, à travers l’ombre, à travers les demeures vides de Pluton et le royaume des apparences. Ils allaient, comme sous la lune douteuse, aux clartés équivoques, vont les voyageurs dans les forêts, quand Jupiter couvre le ciel de nuées obscures, quand la noirceur funèbre de la nuit a confondu toutes choses.» (Énéide, VI).--Mais comme ici encore, il est impossible de transposer la musique des vers virgiliens!
Et les combats! J’entendais siffler les flèches, tinter les cuirasses au choc des épées, hennir les chevaux, vociférer les combattants. J’étais épris de Camille, reine des Volsques, nouvelle Amazone, chasseresse nourrie du lait d’une cavale sauvage. Qu’elle m’était belle, menant à la charge contre les Troyens ses escadrons impétueux! J’admirais le baudrier d’or miroitant sur sa poitrine fière et nue. Je respirais l’odeur de sa chevelure ondoyante. Je me brûlais à la flamme homicide de ses yeux. Et j’ai versé des larmes quand une javeline exécrable perça le sein de la vierge belliqueuse!...
Je n’en finirais pas si je continuais à évoquer toutes les magnificences de _l’Énéide_. Pour conclure, je mentionne que ce fut Virgile qui développa en moi l’amour de la grande poésie. J’ajoute que la connaissance du latin m’a rendu d’incomparables services, lorsque j’ai suivi ma vocation littéraire. Tout écrivain dont l’art s’imprègne de la sève latine, c’est-à-dire tout écrivain qui fit «ses classes d’humanité» au temps où il y avait encore des «humanités», vous tiendra, s’il est sincère, un propos analogue. Voyez Vallès. A coup sûr, ni les opinions de l’homme, ni son caractère ne sont louables. Mais il a eu beau bafouer l’antiquité, railler les études classiques, il n’en possède pas moins un style aussi solide qu’évocatoire. Nul des lecteurs de _Jacques Vingtras_ ne me démentira. Eh bien! tenez pour assuré que ce don de bien écrire il le doit en grande partie au fait que, bon gré mal gré, il apprit le latin à fond au collège. La marque lui en resta.
L’histoire, comme je l’ai dit, m’intéressait également. Les manuels où l’on nous la faisait étudier étaient fort secs et par trop sommaires. Le professeur chargé du cours ne suppléait pas à cette pénurie de développement et il ne savait guère ressusciter les siècles écoulés. Tout se réduisait pour lui à des récitations monotones de textes arides. Il nous bourrait la mémoire de dates et de résumés synoptiques sans prendre la peine de nous commenter, d’une parole vivante, ces froides énumérations. Sous lui, on avait la sensation de passer en revue les vieilles tombes poudreuses d’un cimetière désaffecté.
Il importe pourtant de signaler qu’on ne nous apprenait pas que la civilisation a commencé en 1789 et qu’auparavant le monde croupissait dans la barbarie, l’ignorance et la misère. Le règne du Seignobos-Aulard n’avait pas encore commencé. Le mot de Providence apparaissait çà et là. Le rôle bienfaisant de l’Église dans la formation de la société européenne n’était pas envisagé comme un détail incongru et susceptible de pervertir nos jeunes cervelles. Bref, nos maîtres ignoraient l’art de nous inculquer l’athéisme sous prétexte de neutralité.
Ils ne nous prêchaient pas davantage l’humanitairerie aggravée de communisme. Au contraire, un véritable esprit patriotique régissait alors l’enseignement. On mettait en relief les gloires de notre pays. On cultivait en nous l’idée qu’il nous faudrait préparer la revanche sur l’Allemagne, notre vainqueur de la veille. Et l’on n’avait pas de peine à nous faire concevoir qu’un peuple, qui accepte la défaite, avec les mutilations territoriales qu’elle implique, est un peuple en décadence.
Nous comptions, comme pensionnaires, un certain nombre d’Alsaciens venus de Mulhouse et de Colmar. Parce qu’ils protestaient de cette manière contre l’annexion, leurs parents avaient à subir les sévices des fonctionnaires du _Reich_. Ces petits «récupérés» nous contaient les souffrances de leurs familles en butte aux vengeances prussiennes. Et ces récits navrants contribuaient à stimuler notre amour de la France.
Or, si je ne m’assimilais qu’à regret les relavures éventées et dépourvues de condiments que nous servaient nos manuels d’histoire, je voulais pourtant m’instruire. Je ne tardai pas à découvrir le moyen de substituer à ce brouet incolore un aliment plus monté de ton.