Part 9
Il démasqua le faisceau lumineux. Je fus inondé, des pieds à la tête, d'une clarté crue, et d'autant plus brutale que la chambre était maintenant presque obscure. Je fermai d'abord les yeux. Puis, les rouvrant, j'évitai le faisceau braqué sur moi, et je regardai au delà, dans l'ombre de la salle, vers la lentille diaphane et vers la dormeuse qui me faisait vis-à-vis.
Or, malgré moi, et assez sottement, je tressaillis: dans la dormeuse, vide l'instant d'avant, il y avait quelqu'un,--ou, plutôt, quelque chose: l'ombre lumineuse d'un homme assis;--mon ombre à moi-même.--Je le vérifiai sur-le-champ, en levant un bras, geste que l'ombre répéta fidèlement. Et je compris: mon hypothèse de tantôt était exacte: l'une des deux dormeuses occupait la place où se formait l'image optique de l'autre réfractée par la lentille. Sitôt qu'on m'éclairait vivement dans la salle demeurée sombre, cette image réelle devenait visible. Il n'y avait rien là que de fort naturel et de scientifique. Et je m'en voulus de ma première émotion, assez grotesque. La seconde d'après, le vicomte masqua sa lanterne, et l'image lumineuse disparut. Alors seulement, je songeai à m'étonner d'un fait assez inexplicable, et qui d'abord ne m'avait pas frappé: réfractée par une lentille ordinaire, mon image, telle que je venais de la voir, aurait dû m'apparaître renversée,--sens dessus dessous, tête en bas et pieds en l'air;--or, je l'avais vue droite. Phénomène dont je ne pus me rendre compte, ni dans le moment ni par la suite.
Cependant la voix aigre du marquis avait questionné:
--L'image est nette?
Et la voix profonde du vicomte répondit:
--Monsieur, très nette.
J'avais replacé ma tête dans l'appui qui l'enveloppait à moitié, la portant et la soutenant si bien que j'aurais pu m'évanouir sans plier le cou. Et le champ de ma vision s'en trouvait diminué d'autant. Je ne voyais plus que le comte François, toujours occupé de ses lampes, dont il amenait les flammes à n'être plus que deux veilleuses bleues.
Le marquis questionna encore, et, cette fois, la question fut pour moi:
--Monsieur, êtes-vous bien assis, sans gêne ni raideur? Car cela est important, je vous le dis.
J'éprouvai l'élasticité des ressorts et du capitonnage. Je répondis, brièvement:
--Je suis bien.
En répondant, je touchais l'étoffe de la dormeuse. Ce n'était ni du satin, ni du velours, mais une sorte de drap de soie, d'un tissu très serré, et qui devait être un isolant. Je remarquais alors que la partie inférieure des quatre pieds était de verre épais.
Comme je relevais les yeux, je vis le marquis Gaspard, debout maintenant en face de moi:
--Monsieur,--me dit-il, avec la plus singulière douceur dans l'attitude et dans la voix,--monsieur, le jour naîtra dans fort peu de minutes. Et nous ne pouvons plus guère tarder davantage. N'avez-vous point d'objection à ce que l'opération commence?
Une dernière émotion serra ma gorge. D'un signe de tête brusque, j'indiquai tout de même que je n'objectais rien.
--Voilà qui va des mieux,--fit le marquis.--et je vous suis, monsieur, obligé plus que je ne saurais dire.
Il me considérait avec une sorte d'émotion assez surprenante:
--Monsieur,--reprit-il après avoir hésité,--monsieur, je ne voudrais pas que jamais cette pensée pût naître en vous: que vous avez eu affaire en ce jour à des êtres inhumains.
J'ouvris des yeux plus larges. Il poursuivait:
--L'opération que je vais tenter sur vous,--pour la première fois,--ne laisse pas d'être, je vous en avertis en toute loyauté, périlleuse. Il ne dépend pas de moi qu'elle puisse être évitée. Tout au moins n'aurez-vous pas à subir, monsieur, la moindre souffrance. Pour accroître d'ailleurs les chances favorables, je ne vous endormirai point préalablement, encore que ce soit pour moi un surplus considérable de fatigue, et même de douleur physique. Mais votre force musculaire et nerveuse demeurant intacte en l'état de veille, vous en supporterez mieux la perte de substance qu'il faut que vous supportiez.
Il pencha la tête de côté, et appuya sa joue sur trois de ses doigts allongés:
--J'y songe...--dit-il d'une voix différente.
Il semblait calculer en lui-même:
--J'y songe,--répéta-t-il: monsieur, vous avez évidemment sur vous quelques papiers à votre nom?... je veux dire à votre ancien nom ... oui, et peut-être même un portefeuille?... Auriez-vous l'obligeance extrême de me remettre le tout, qui ferait obstacle à notre dessein?
Silencieusement, je défis deux boutons de mon veston, et je fouillai dans la poche intérieure. J'en tirai le petit maroquin qui enfermait ma carte d'identité, quelques cartons, deux ou trois enveloppes; puis la lettre,--qui s'était froissée, à même la poche,--la lettre du colonel directeur d'artillerie. Et je donnai le tout.
--Merci, monsieur,--fit le marquis Gaspard.
Le pli de sa bouche mince se creusa. Sa voix redevint solennelle;
--Monsieur,--reprit-il--, tout est ainsi réglé, et je n'ai plus qu'à vous prier, puisque je ne vous endors point, de daigner faire, si je puis dire, «le mort», et de relâcher absolument tous les ressorts de votre corps et de vos membres, en même temps que tous ceux de votre volonté et de votre intelligence même. Soyez comme un homme endormi. Vous voyez que, si je vous en prie, c'est dans notre intérêt à tous deux.
J'acquiesçai des paupières.
Il me fit un grave salut:
--Or ça, tout est dit,--prononça-t-il.--Adieu, monsieur...
XXX
Il avait disparu.
Mais l'instant d'après, je sentis derrière moi sa présence. Et je sus avec certitude qu'il se tenait debout, et qu'il me regardait. Son regard frappait droit ma nuque et mes épaules, et j'en ressentais un choc et un poids pareils à ceux que j'avais déjà subis du vicomte Antoine et du comte François, quand l'un m'avait trouvé sur la lande, et quand l'autre m'avait accueilli dans la Maison des Hommes Vivants...
... Pareils, mais incommensurablement plus lourds et plus forts. C'étaient des coups véritables qui s'abattaient sur moi avec une violence dont j'étais à la fois étourdi et meurtri. Tout de suite, ma tête ébranlée tournoya. Je vis la lentille pailletée d'or, et la dormeuse qui me faisait vis-à-vis, et le bahut, et le cartel, et les fresques des murs, emportés pêle-mêle dans une ronde affolée, dont j'étais le centre vacillant, près de choir. Malgré l'appui-tête qui m'enveloppait et me contenait, un vertige irrésistible effondra le sol autour de moi, et mes mains se crispèrent aux accoudoirs, car mon siège, alternativement précipité dans des abîmes sans fond ou emporté comme un ballon à d'impossibles hauteurs, penchait par intervalles épouvantablement, penchait au point de se retourner comme un panier. Et j'apercevais sous moi des creux insondables, où j'étais stupéfait de ne pas tomber.
Ce fut atroce, mais court. Bientôt un engourdissement progressif atténua mon vertige, puis le supprima. Et je n'éprouvai plus qu'une fatigue extrême, la plus accablante que j'eusse jamais éprouvée. Ma tête surtout, viciée en quelque sorte de toute substance cérébrale par les horribles secousses d'abord subies, gisait inerte au creux de son appui, et mes yeux purent à grand'peine remuer dans leurs orbites quand je voulus les diriger vers le cartel, afin d'y lire l'heure qu'il pouvait bien être. Je n'y réussis d'ailleurs pas, tellement mes prunelles elles-mêmes étaient engourdies et troubles.
Alors un fourmillement léger naquit dans mes doigts d'où il gagna mes mains et mes pieds, puis mes bras et mes jambes. Cela ressemblait au début d'une crampe. Mais la crampe ne vint pas. Maintenant, j'avais très froid, et je commençais de ne plus démêler au juste mes sensations, d'instant en instant plus confuses. Il me paraissait seulement que mon corps se déliait peu à peu, et s'emplissait d'un liquide inconnu, plus léger que n'est le sang, et dans quoi tous mes organes, libérés des attaches musculaires, flottaient et erraient.
Et je crus que j'allais mourir...
* * * * *
Il vaudrait mieux ne pas écrire plus avant.
Voilà déjà longtemps que j'ai posé mon crayon. Le registre bordé de noir gît sur la table de pierre. J'hésite encore, et je regarde autour de moi...
Le soleil de midi dore la cime des cyprès noirs. Le vent d'hiver agite à peine leurs ramures raides. Dans tout le ciel très bleu, je n'aperçois pas un seul nuage. Et malgré le froid cruel qui glace et tord la moelle sèche de mes vieux os, je goûte presque une joie dernière à contempler la splendeur de ce jour.
Il vaudrait mieux ne pas écrire plus avant.
A quoi bon? je sais bien qu'on ne me croira pas. Moi-même j'hésite devant le fabuleux, l'impossible souvenir. Si je n'étais pas ici, si je ne lisais pas les mots irrévocables, gravés sur cette dalle où je m'accoude, et si je ne touchais pas de mes doigts raides ma barbe blanche,--moi-même, je ne croirais pas. Et je penserais avoir rêvé, ou être fou. Mais l'évidence est là.
L'évidence est là. Je n'ai donc pas le droit de me taire. Il faut que j'écrive plus avant. Il faut que j'achève,--pour le repos, la paix, la sécurité de tous les hommes et de toutes les femmes, qui furent mes frères et mes sœurs...
O vous qui lirez ce testament, mon testament,--oh! pour l'amour de votre Dieu, ne doutez pas!... Comprenez. Croyez...
* * * * *
Oui, je crus que j'allais mourir.
L'étrange fourmillement qui demeurait la seule de mes sensations dont je me rendis encore à peu près compte, parcourait maintenant tout mon corps, des cheveux aux talons. Mais cela ne ressemblait plus, comme tout d'abord, au prélude d'une crampe. Non: c'était à la fois plus régulier et plus despotique. Et je me rappelais Madeleine et nos chevauchées matinales, et nos haltes, en forêt, au milieu des clairières, et le jeu qu'elle aimait, d'enfoncer son bras nu dans le sable, pour comparer les deux touchers tièdes et lisses du sable fin et de la peau fine... Entre les doigts entr'ouverts, les grains impalpables glissaient avec un bruissement continu. C'était un bruissement pareil que j'entendais, non plus entre mes doigts, mais sous ma peau, dans ma chair; le bruissement d'un invisible sable que charriaient mes veines et mes nerfs, et qui glissait d'un flot égal, ininterrompu, de mon cœur et de mes entrailles, vers mes mains et vers mes pieds. Aux poignets et aux chevilles, passages resserrés, le singulier courant précipitait sa course. De même aux doigts. Et plus loin... Plus loin... Je ne savais pas!... Ils étaient moites et glacés, mes doigts, comme sont ces vases de terre poreuse qui laissent fuir leur eau goutte à goutte et se refroidissent par évaporation...
Et toujours, sur ma nuque et dans le creux de mes épaules, je recevais les coups furieux que m'assénait sans trêve le regard tout-puissant, acharné à frapper...
* * * * *
Je m'affaiblis davantage. Un peu plus plus tôt, j'avais essayé de lever les yeux vers le cartel de la muraille, en vain. Maintenant, mes paupières mêmes étaient paralysées. Et, sans plus pouvoir ni voiler, ni détourner mes prunelles, j'apercevais uniquement, droit devant moi,--la lentille diaphane, dont les paillettes rutilaient mystérieusement,--la dormeuse, où j'avais vu tantôt ma propre image assise,--et un pan de mur peint à fresque,--le tout confus et flottant.
Et, de seconde en seconde, je croyais sentir la vie couler silencieusement hors de ce corps trop atténué...
Soudain, quelque chose d'extraordinaire advint. Et j'en fus galvanisé à tel point que je pus, par je ne sais quelle secousse d'énergie, ouvrir mes yeux plus larges, et battre des cils.
Dans la dormeuse où j'avais vu tantôt ma propre image assise, maintenant je voyais ... je voyais clairement, nettement, sans doute possible, sans hallucination, avec une indicible et terrifiante certitude ... je voyais une autre image, assise de même,--une autre image lumineuse aussi, mais d'une autre lumière ... une ombre flottante et phosphorescente ... qui naissait du néant...
XXXI
... Qui naissait du néant...
Cela existait à peine, d'abord... En vérité, moins qu'une ombre... C'était transparent comme cristal: je continuais d'apercevoir tous les détails de la dormeuse, appui-tête, accoudoirs, dossier... Et c'était absolument informe et sans couleur... Simple lueur laiteuse, imprécise et changeante, pareille aux fluorescences vagues des tubes de Gessler...
Cela existait, pourtant. Cela existait beaucoup plus réellement que n'avait existé, tantôt, ma propre image réfractée par la lentille: cela existait d'une existence matérielle, pondérable.--je le devinais, je le sentais, je le savais!--Cela vivait peut-être...
Cela vivait, oui! car, dans le tissu, dans la substance de la chose lumineuse, je commençais de voir,--je voyais,--je voyais distinctement!... un réseau véritable de veines et de nerfs lumineux, plus lumineux que la chose même ... et, dans ces nerfs et dans ces veines, je voyais courir et s'élancer, par pulsations régulières, un fluide phosphorescent qui jaillissait d'un centre.--qui jaillissait d'un cœur...
Je voyais;--mais voir n'était rien: je devinais; je sentais; je savais,--d'une science sûre, infaillible. Je savais que cette Ombre vivait, comme je savais que je vivais, moi. Et je sentais battre ce cœur, et couler ce fluide, dans ces artères phosphorescentes, comme je sentais battre mon cœur et couler mon sang dans mes artères à moi. Et je devinais que ce n'était pas du néant que naissait en vérité cet Être, mais de moi,--_de moi;_--ET QU'IL ÉTAIT EN VÉRITÉ MOI...
* * * * *
Et, du fond de ma faiblesse et de mon agonie, du fond de cette mortelle torpeur où s'engloutissaient ma conscience et ma raison, cette unique certitude émergeait; et cette claire, claire compréhension de tout ce qu'on m'avait expliqué, de tout ce qu'on m'avait dit en paroles naguère obscures...
Oui, c'était moi, cette Ombre assise en face de moi, cette Ombre lumineuse, et déjà moins diaphane...
* * * * *
Alors je m'affaiblis davantage encore. Et je cessai de voir, puis d'entendre. Un voile noir, opaque, m'ensevelit. Et ce fut comme si j'étais mort.
* * * * *
Plus tard, je revins à moi. Beaucoup plus tard, je pense. Je ne sais d'ailleurs pas. Mais, quand je revins à moi, toute ma vie, antérieure à mon évanouissement, m'apparut distante d'une éternité,--reculée au delà de tous les âges...
Des mains froides pressaient mes tempes. Sur mon front, des gouttes d'eau tombaient d'un mouchoir tordu. Le comte François était devant moi, et travaillait à me ranimer.
Je poussai un soupir, j'ouvris les yeux, je détendis mes doigts agrippés aux accoudoirs de la dormeuse... Le comte lâcha mes tempes, essuya mon front, et s'écarta.
Alors je vis...
* * * * *
Je vis, dans l'autre dormeuse assis, un Homme.
Un homme comme moi. Pareil. Pareil exactement.
Moi-même. Je regardai, et je ne sus pas si c était lui, ou moi, qui était moi. Je ne sus pas non plus si nous étions deux hommes, ou un seul en deux personnes. Péniblement, je soulevai un bras,--et j'en vins à bout parce que ce bras ne pesait guère plus, maintenant qu'un bras de baudruche;--je le soulevai donc, pour voir si l'autre Homme,--l'autre moi,--serait, par mon geste, forcé à ce geste identique,--contraint de soulever le même bras, identiquement. Mais non: j'avais bougé, moi; et lui ne bougea pas. Nous étions donc deux. Deux hommes différents. Deux êtres...
Deux êtres.--Et pourtant, à n'en pas douter, les deux moitiés d'un seul. D'un seul, oui! Et toute ma chair, raréfiée, criait de désir vers cette autre chair, arrachée, extériorisée de moi...
* * * * *
Un autre Homme.--Homme, et non pas apparence vaine, ni fantôme. Nul appareil spectral. Point de linceul, point de robe flottante. Des vêtements. Les mêmes vêtements que moi. Je regardai les miens, neufs tout à l'heure: maintenant ils étaient vieux, usés,--usés jusqu'à la corde.
Usés comme moi.
* * * * *
Hélas ... à quoi bon? à quoi bon? je sais bien, ô vous qui lirez, je sais bien que vous ne croirez pas...
Songez cependant que je ne suis pas fou. Est-ce qu'un fou parlerait ainsi, se souviendrait, analyserait, préciserait? non, n'est-ce pas! Et songez que je vais mourir. Deux motifs pour que je ne mente pas, deux motifs pour qu'on ne doute pas de ma véracité...
Hélas ... à quoi bon, néanmoins?... je sais, je sais bien...
XXXII
L'Homme se leva de la dormeuse et marcha vers la porte.
Je vis qu'il marchait de mon pas. Quand il s'était levé, j'avais éprouvé, dans les muscles du jarret et du rein, une soudaine raideur, comme si c'eût été moi qui faisais effort pour me lever moi-même. Puis chacune de ses enjambées éveilla des contractions rapides dans mes cuisses, dans mes mollets et dans mes chevilles.
A la porte de l'antichambre, il s'arrêta et demeura immobile, la main droite sur le loquet.
Et j'entendis alors la voix du marquis Gaspard,--voix que je reconnus à peine, tellement elle était atténuée, diminuée brisée;--souffle plutôt que voix;
--Les papiers,--murmurait-elle.
La haute stature du vicomte Antoine s'interposa entre l'homme et moi. Je vis pourtant,--je ne sais comment,--que le vicomte glissait, dans la poche de l'Homme, mon porte-cartes et la lettre du colonel directeur...
--C'est fait,--dit le vicomte.
L'Homme ouvrit la porte et s'en alla.
* * * * *
Or, quand il fut dans l'antichambre, séparé de moi par la cloison, je continuai de le voir.--Non pas proprement à travers la cloison, non pas avec mes yeux ... mais en quelque sorte avec d'autres yeux qui l'accompagnaient, qui ne le quittaient pas plus que mes yeux à moi ne me quittaient moi-même... Et je voyais par ces yeux-là plus clairement, plus nettement que par mes yeux à moi...
Et, quand il sortit de l'antichambre, dans le jardin, sous les arbres aux ramures pressées, je continuai de le voir. Et quand il sortit du jardin, sur la lande, parmi les genêts et les lentisques maigres, je continuai de le voir....
* * * * *
Une fois encore, une dernière fois, la voix de fausset du marquis Gaspard résonna. Et je sentis qu'elle rassemblait toute sa sonorité presque morte pour une irrévocable déclaration.
J'entendis:
--Monsieur!... cet Homme que vous avez vu, cet Homme qui s'en va,--soyez-en témoin: je l'ai créé,--comme Dieu me créa, moi.--Et, l'ayant créé, j'ai le droit de le détruire,--comme Dieu a le droit de me détruire, moi,--s'il peut!
La voix expira.
XXXIII
Moi, je continuais de le voir...
Il s'en allait marchant vite, glissant à travers la brousse avec une étonnante aisance. Et je me souvenais de Madeleine que j'avais vue, six heures plus tôt ... six heures, ou six siècles?... glisser pareillement...
L'aube blêmissait l'orient. Néanmoins, derrière l'écran des montagnes, la terre masquée demeurait obscure. Je voyais clair, pourtant. J'aurais vu clair dans une nuit plus noire encore. Je voyais comme si j'eus touché. Ces yeux surnaturels et mobiles, par lesquels je suivais l'homme pas à pas, ces yeux prodigieusement attachés à sa chair, sans doute parce que sa chair était ma chair aussi ... ces yeux infaillibles étaient comme des mains. Ils palpaient plutôt qu'ils ne regardaient...
L'Homme s'en allait, marchant très vite. Autour de lui, déjà, j'entrevoyais les énormes blocs à faces abruptes dont la masse quasi géométrique, émergeant, pierreuse et nue, des broussailles du sol, m'avait étonné naguère. Dans ce labyrinthe, l'Homme n'hésitait jamais, et précipitait sa course avec une absolue certitude...
A mes jambes je sentis bientôt la griffade des lentisques et des genêts ... comme si c'eût été moi, et non lui, que les épines griffaient au passage... Et ma fatigue, au fur et à mesure qu'il marchait davantage, augmenta jusqu'à devenir une douleur aiguë des cuisses et des genoux...
Maintenant, il était sorti du labyrinthe de pierres. Il avançait parmi des escarpements crevassés, parmi des éboulements rocheux que je reconnaissais aussi. Là encore, j'avais passé six heures plus tôt... Non loin de là, la lanterne sourde de mon guide avait éclairé le douteux sentier, et son bâton avait écarté devant moi les ronces,--ces mêmes ronces qui, maintenant égratignaient les jambes de l'Homme, et mes jambes à moi...
J'étais las, las à crier grâce...
* * * * *
Tout à coup, l'Homme s'arrêta:
L'aube, peu à peu, était montée jusqu'au zénith. La terre blanchissait vaguement. De hautes herbes hérissées m'apparurent, masquant une brusque déclivité du sol.
L'Homme debout, bras croisés, se penchait en avant. Je me penchai avec lui.
Un précipice était là,--le précipice au bord duquel j'avais frissonné naguère.--Je le reconnaissais, comme j'avais reconnu le labyrinthe des rocs abrupts, et le chaos des escarpements branlants, et le fourré des genêts et des lentisques. Je reconnaissais la chute verticale du terrain, les cailloux blancs du fond, l'eau verdâtre et bouillonnante. Et je reconnaissais aussi mon frisson, tenace...
A l'horizon de l'est, dans le ciel pâle de l'aube, une première tache rouge, rouge comme une tache de sang frais, marqua l'aurore...
Soudain, à l'instant même que je luttais pour refréner mon vertige, une détente atroce de tous mes muscles me jeta hors de ma dormeuse,--me jeta en l'air, comme le corps d'un gymnaste est jeté en l'air par la détente d'un tremplin. Et tout faible, tout épuisé, tout annihilé que j'étais, mes muscles, ainsi détendus, désespérément, me lancèrent si haut que je retombai par terre à plus de trois pas de la dormeuse repoussée.
Je retombai, la tête et les mains en avant et je m'évanouis...
Après avoir vu toutefois l'Homme, lancé lui-même la tête en avant, dans le précipice, s'abîmer, s'écraser,--se tuer raide,--parmi l'eau glauque, sur les cailloux blêmes.
XXXIV
Ensuite je ne sais plus...
Je ne sais plus rien...
C'est le matin ... un matin pluvieux encore... Par la fenêtre grillée, le jour pénètre, visqueux, dans la chambre-prison... Je gis sur le lit. Et quand je reprends connaissance, j'essaie en vain de me soulever sur un coude, pour regarder autour de moi. Je ne peux pas. Je suis trop faible...
Mais, tout de suite, je vois ... je vois ailleurs...
De l'eau courante ... des herbes vertes ... des mousses ... une paroi de rochers, verticale, haute ... des cailloux blancs, lavés par l'eau rapide ... et, sur leurs pointes aiguës, un cadavre ... mon cadavre;--moi...
L'eau détrempe mes vêtements, couvre ma poitrine et mes épaules, noie ma face renversée, emplit mes yeux larges ouverts... Mais je ne sens pas le contact liquide et froid... Je ne sens pas non plus la bise mêlée de pluie qui cingle mes jambes et mes hanches, demeurées hors de l'eau, sur la berge étroite du torrent... Je ne sens plus rien. Je suis mort. Je veux dire: l'Homme,--cet Homme qui était, qui est moi,--est mort. Je vois un grand trou rose dans sa nuque, un grand trou par où l'aiguille d'un rocher est entrée, et la vie sortie....
Ma nuque à moi,--à moi qui suis ici, sur ce lit, dans cette chambre,--ma nuque me fait mal, très mal...
* * * * *
Je gis, inerte. Plusieurs fois j'ai essayé de remuer. Je ne peux pas. Je ne peux rien. Par la fenêtre entre-bâillée, l'odeur fraîche des arbres résineux, trempés de pluie, se glisse. Je suis seul. D'abord, ils étaient là,--le comte François et le vicomte Antoine.--Ils me regardaient, ils tâtaient mon pouls, mes membres, ma nuque.--Mais, bientôt, ils se sont retirés. Je suis resté seul.
* * * * *
Tout ce que j'ai raconté plus haut, c'est maintenant du passé,--du passé fabuleusement lointain.--Je regarde le cadavre à demi submergé. J'essaie de me souvenir... Je suis tombé, oui ... je me penchais, pour voir au fond ... je me penchais ... et un grand coup, soudain, s'est abattu sur moi ... un coup pareil à ceux que frappait, sur ma nuque et sur mes épaules, l'écrasant regard dont je suis encore tout meurtri...