Part 8
Ils avaient d'abord écarté chaque meuble, rangeant les trois fauteuils tout contre la muraille, et dégageant le parquet entier, comme s'il se fût agi de préparer un bal. Après quoi, sans échanger un seul mot, et répétant évidemment des gestes appris d'avance, et répétés déjà maintes fois, ils s'en furent chercher dans son coin le chevalet dont j'ai parlé, et le placèrent exactement dans l'axe longitudinal de la salle, au tiers à peu près de la longueur de cet axe. Alors, ouvrant le bahut que j'ai dit, ils en tirèrent un objet singulier, qu'ils soulevèrent avec précaution, et non sans effort, pour le porter jusqu'au chevalet, où ils le disposèrent, vertical. Je vis que cet objet, grand au moins comme une grande roue de voiture, et pareillement rond et plat, n'était autre qu'une véritable lentille, pareille aux lentilles des phares ou des projecteurs électriques, sauf toutefois qu'elle n'était pas de cristal, mais d'une substance que je ne pus déterminer: c'était diaphane plutôt que transparent, et incolore, mais avec des reflets irréguliers, très brillants, métalliques, et nuancés de toutes les couleurs de l'or, depuis le rouge rubis jusqu'au vert émeraude. Et ces reflets étaient nettement distincts de la masse incolore et diaphane, quoique incorporés en elle. Si bien que l'ensemble rappelait ces eaux-de-vie de Dantzig, où flottent des parcelles d'or,--rappelait aussi ces bouteilles de Leyde, où du clinquant froissé luit à l'intérieur du verre...
Maintenant les deux vieillards s'étaient approchés de leur père et grand-père, toujours rigoureusement immobile dans sa dormeuse bizarre, et, sans bruit aucun, ils commençaient de rouler cette dormeuse, très doucement, vers un point du plancher où je venais d'apercevoir quatre repères marquant avec précision la place des quatre pieds. L'un après l'autre, en effet, le comte et le vicomte, à genoux sur le sol, vérifièrent que tout fût où il fallait. Sans doute s'agissait-il d'une opération étrangement méticuleuse. Quand le premier siège fut en place, vint le tour du second. Et, quoique vide, il ne fut pas roulé moins doucement, ni moins silencieusement; et sa position fut aussi vérifiée avec la plus extrême attention. Puis, toutes choses accomplies, les deux vieillards s'en retournèrent à leurs fauteuils, et s'y rassirent, le dos au mur, et face à moi. Moi seul, en tout cela, n'avais pas été remué ni dérangé.
Je regardais toujours. Les choses étaient maintenant disposées comme suit: les deux dormeuses et le chevalet portant la lentille occupaient trois points en ligne droite; les deux dormeuses se faisaient vis-à-vis: et il me parut que l'une devait être à la place où se formait l'image de l'autre réfractée par la lentille... Cependant le marquis Gaspard, inerte et les yeux clos, continuait de ne pas donner signe de vie. Et un long silence suivit.
XXVI
... Un très long silence...
De toute ma volonté je luttai d'abord pour demeurer impassible, et garder sur mon visage le masque de dédain que j'y avais attaché. Mais, bientôt je sentis mon sang-froid m'échapper. L'Aventure commençait de revêtir un aspect à demi-surnaturel, dont la menace imprécise paralysait peu à peu mon courage autant qu'avait été paralysée tout à l'heure ma force musculaire et nerveuse. Si bien qu'à la fin j'eus peur de montrer à mes ennemis cette anxiété irrésistible qui m'envahissait, et je me levai tout à coup, et je marchai quelques pas, afin de dérober à leurs yeux mes traits...
Toujours immobile, endormi peut-être, le marquis Gaspard ne sembla pas s'apercevoir de mon geste. Mais le comte François et le vicomte Antoine, courtois à l'excès, s'informèrent sans ironie de ma fatigue ou de mon ennui.
--Monsieur.--dit le comte,--veuillez excuser la lenteur de tout ceci. Mais si j'ai bien deviné l'intention très audacieuse de notre père, j'ose vous affirmer que cette lenteur, en l'occurrence, s'impose. Il s'agit en effet, ou je me trompe beaucoup, d'une opération magnétique difficile entre les plus ardues. Et notre père recueille d'abord,--et bien logiquement,--toute sa force et toute son énergie, dont chaque parcelle lui sera tantôt indispensable.
Je m'étais arrêté, et je regardais mon interlocuteur. Puis mes yeux, instinctivement, se tournèrent vers l'appareil singulier que son fils et lui-même avaient disposé tout à l'heure de leurs mains.
--Cette lentille,--m'expliqua sur-le-champ le vicomte Antoine,--cette lentille que vous considérez a pour utilité de concentrer où il faut les effluves magnétiques du courant de transmission. Sa substance est une composition spéciale, de l'invention du comte de Saint-Germain, laquelle composition réfracte les rayons électriques comme le verre réfracte les rayons lumineux. C'est au moyen d'artifices analogues que le dit comte, et notre grand-père après lui, purent d'abord perfectionner, par maint exercice de pratique, leur puissance magnétique naturelle, puis obtenir des résultats tels que jamais rien de comparable ne fut réalisé, ni par vos médecins aliénistes, ni par vos psychiâtres,--est-ce bien ainsi que vous les nommez?--ni même par vos spirites les plus thaumaturges. Et, sans chercher plus loin, l'opération qui va probablement être tentée sur vous vous en fournira la prodigieuse preuve.
Malgré moi j'arquai les sourcils. Le vicomte eut un geste discret:
--Le marquis, monsieur, n'ayant pas encore jugé à propos de vous révéler son projet, ni même de le révéler expressément à nous, je ne me crois point autorisé à vous faire part de ma supposition. Mais, sans anticiper sur ce point, vous savez, monsieur, ce qu'on entend, en langage d'occultisme, par le mot _extériorisation_? Vous a-t-il jamais été donné d'assister, chez quelque soi-disant sorcier, à l'évocation prétendue d'un fantôme?
La question me fit l'effet d'un coq-à-l'âne, et je n'y répondis pas.
--Il me souvient,--continuait le vicomte, sans prendre garde à ce silence,--il me souvient d'avoir vu de mes yeux quelque chose de pareil. Deux charlatans fort habiles, dont l'un s'intitulait _médium_, firent apparaître assez nettement, dans une chambre mi-obscure où j'étais avec diverses gens, une ombre lumineuse qui avait à peu près forme humaine, et qu'ils prétendirent être l'âme d'un personnage défunt. Le mensonge était plaisant, mais l'ombre lumineuse n'en existait pas moins, visible et matérielle. A n'en pas douter, l'un des deux charlatans l'avait tirée de la substance de l'autre par extériorisation. Toute grossière que soit une expérience de ce goût, elle se rapproche de celles que nous pratiquons couramment, quand nous forçons un de nos ouvriers de vie à nous abandonner une part de ses atomes ou cellules. Et elle se rapproche aussi, et davantage, de celle qui, tout à l'heure... Mais voilà que j'en dis bien long...
Il se tut, avec une sorte de confusion. Et le comte François prit aussitôt la parole, comme s'il eût voulu détourner mon attention des dernières paroles de son fils:
--Monsieur,--dit-il,--laissons cela, dont vous serez d'ailleurs bientôt informé. Et soutirez que je vous félicite, quoique vous puissiez penser, de cette chance singulière qui vous advient, à vous, Homme Mortel, tombé par hasard dans la compagnie des Hommes Vivants, et contraint, par ce même hasard bienheureux, à vivre quelque temps de leur vie. Ne croyez à nulle raillerie de ma part. Vous dont la vie est bornée à moins d'un siècle, et qui devez en conséquence précipiter vos pensées, vos paroles et vos actes, mettre, si j'ose dire, les bouchées doubles, et vivre d'autant plus vite que vous vivez moins longtemps, vous ignorez en vérité ce que c'est que vivre, et l'infinie douceur enclose dans ce seul mot. Monsieur, la pensée obsédante d'une mort d'instant en instant rapprochée vous interdit le loisir et la contemplation, seules joies véritables, et qui laissent bien loin derrière elles les vains plaisirs et la fausse et flatteuse volupté des sens. Quand il nous imposa d'éterniser non pas notre jeunesse, mais notre âge mûr, le comte de Saint-Germain croyait nous imposer un sacrifice, fécond, mais pénible; lui qui, tant et tant d'années durant, ne s'était pas lassé de la plus orageuse navigation sur l'océan des passions humaines, et qui avait fini par y faire naufrage, sur l'écueil déplorable d'une boucle de cheveux blonds, jamais certes ne se douta qu'il passait par sa faute à côté du bonheur. Vous-même, monsieur, si j'en juge sur l'amour excessif que vous montrez pour une femme d'ailleurs pleine d'attraits, mais d'attraits tout voluptueux, ignorez encore de combien sont préférables aux blandices du corps les pures jouissances de l'esprit, telles que sont, pour des yeux qui ont appris à voir, les simples et sublimes visions d'un soleil qui se couche ou d'une lune qui se lève.
Le vicomte Antoine étendait un bras enthousiaste:
--On ne se blase point, monsieur, sur de pareilles beautés, et, tandis que vous serez notre hôte, j'espère bien vous révéler ces deux merveilles, que les Hommes Mortels ne savent plus goûter: la Nuit et le Jour. Votre siècle, entêté de vaines sciences et de grotesques mécaniques, s'est tant acharné dans la poursuite d'un superflu de bien-être, inutile et méprisable, qu'il a, ce faisant, perdu de vue les naturels agréments de l'existence, et que, cessant de les voir, il a cessé d'en jouir. Vous-même, tout à l'heure, marchant avec moi sur la lande pluvieuse et sous le ciel orageux, je gage que vous avez seulement maudit le sentier glissant, les buissons humides, sans lever une fois les yeux vers les splendeurs romantiques dont notre course était environnée, vers les monts sourcilleux, vers leurs pointes déchirant la robe nacrée des nuées, vers l'écharpe d'argent diaphane dont s'enveloppait frileusement la Nature...
J'écoutais, et ma stupeur, cette fois encore, eut raison de mon anxiété. J'écoutais ces hommes atroces,--vampires véritables, cannibales, puisque, en somme, nourris de chair et de sang humains,--j'écoutais leurs paroles délicates et poétiques, et je songeais, avec moins d'horreur que d'ahurissement, à toutes les pitoyables victimes qui entraient, saines et robustes, dans cette maison, pour en sortir pâles et défaillantes, à seule fin que trois bêtes féroces pussent savourer à leur aise «les pures jouissances de l'esprit»...
XXVII
Le comte François s'était interrompu, et regardait son père, toujours immobile comme un cadavre au fond de cette dormeuse singulière, moitié fauteuil et moitié chaise-longue. Y avait-il, sur le visage absolument figé, quelque indice que je n'aperçus pas? Toujours est-il que le comte se retourna vers moi, et me dit:
--Monsieur, l'heure de l'opération approche. Réfléchissez encore, je vous prie, et voyez en vous-même s'il n'est rien que vous souhaitiez obtenir préalablement, et qui vous puisse être accordé? Vous savez que notre dessein ferme est de faire tout ici pour vous plaire. Et nous voudrions que vous nous missiez à même de n'y rien épargner.
Je secouais déjà la tête de droite à gauche, pour refuser, quand une idée, tout d'un coup, me sillonna, jetant dans tout mon être une soudaine fulguration. Et je restai sur place, les yeux fixes, une main levée.
--Monsieur, parlez?--insistait le comte.
Je ne répondis pas sur-le-champ. Je songeais, et je calculais en moi-même. Mais, à la fin, résolûment:
--Messieurs,--dis-je, prenant mon parti, et les regardant tous trois,--messieurs, je souhaite en effet qu'il me soit accordé une faveur; et j'espère que vous ne verrez pas d'inconvénient à me contenter, car j'attache, moi, un prix immense à l'être; un prix tel, que je suis prêt, si j'obtiens ce que je veux, à vous donner en échange non pas seulement mon consentement passif, mais bien mon assistance la plus active à tout ce qu'il vous plaira d'entreprendre ensuite, fût-ce contre moi-même!--Voici: vous m'avez tantôt permis d'entrevoir, endormie ou hypnotisée, madame de..., mon amie? Eh bien! je souhaite revoir une fois encore,--une dernière fois!--cette dame; mais je souhaite la revoir éveillée, consciente, vivante, je souhaite lui parler, et qu'elle me réponde; je souhaite lui dire adieu, et demeurer avec elle, seul à seule, une heure de temps.--Une heure, oui!--rien qu'une heure. Et, sitôt après, je serai à vous.--A vous: votre homme; votre chose;--comme vous voudrez, tant que vous voudrez.
Je me tus, et je croisai mes bras sur ma poitrine.
Ni le comte, ni le vicomte, ne répliquèrent d'abord. Ils hésitaient, et je les vis se consulter l'un l'autre d'un coup d'œil. Puis, comme ils avaient déjà fait, tous les deux se tournèrent à la fois vers leur père et grand-père, et l'interrogèrent en silence. Cette fois encore, je n'aperçus rien sur la face inerte dont les paupières jointes éteignaient le regard. Mais sans doute le comte François, lui, aperçut-il quelque chose: car, immédiatement, et sans la moindre incertitude, il me dit:
--Monsieur, d'accord. Nous allons faire selon votre désir.
Une indicible émotion me fit chanceler. Le comte continuait de scruter attentivement le visage paternel, et d'y lire l'arrêt qu'il me transmettait:
--Monsieur--me répéta-t-il,--d'accord. Nous allons avoir l'honneur de vous conduire auprès de madame de...; nous vous y laisserons, tête-à-tête avec elle; et, le moment d'après, cette dame, comme vous le demandez, s'éveillera. Vous aurez alors tout loisir de causer librement avec elle, et lui pourrez même tenir n'importe quel propos, sans nulle restriction; car sachez-le, et n'en soyez pas surpris: madame de..., en votre compagnie, sera bien consciente et vivante, et vous reconnaîtra, et se réjouira de votre présence,--mais, néanmoins, conservera sur ses yeux l'invisible bandeau que nous y avons mis, et ne saura donc point où elle est, et ne s'étonnera en rien de vous rencontrer dans une chambre inconnue, qu'elle prendra de bonne foi pour la sienne ou la vôtre,--bref, ignorera constamment tout ce que l'intérêt des Hommes Vivants exige qu'elle ignore. A supposer même, monsieur, que vous usiez tout à l'heure votre peine et votre temps à tâcher de dissiper cette favorable ignorance, vous n'y parviendrez pas, je vous en avertis: car, la soixantième minute écoulée, madame de... se rendormira, comme juste, et soudain perdra tout souvenir de votre entrevue, laquelle sera dans sa mémoire effacée absolument, nulle et inexistante.--Monsieur, s'il vous convient à présent de nous suivre?
Il ouvrait déjà la porte, et, précédé de son fils, traversait comme naguère l'antichambre. Je marchai derrière lui. Il me sembla que je titubais.
Sous la porte mal jointe, le parfum aimé se glissait encore, par minces effluves tièdes. A l'aspirer, je crus défaillir.
* * * * *
--Monsieur,--dit enfin le comte François, parlant à voix basse,--monsieur, vous êtes ici, pour une heure, chez vous.
XXVIII
Elle dormait toujours, du même sommeil terrible, plus proche, certes, de la mort que de la vie. Et sur ses paupières noires, et sur ses lèvres blêmes, et sur ses joues couleur de cendre, et jusque dans le tissu de sa chair très froide, je cherchai d'abord en vain la rougeur, même lointaine et profonde, d'un peu de sang mobile encore dans quelques artères...
Une minute passa, interminable. Je m'étais penché au-dessus du lit, sans oser seulement effleurer de mes mains draps ni couvertures. Enfin j'entendis, dans la poitrine presque affaissée, le murmure d'une respiration moins imperceptible; puis, sur les deux pommettes à la fois, j'aperçus, très pâle, mais déjà rassurante, la teinte rosée tant attendue.....
Et ce fut comme une résurrection, rapide et merveilleuse. Tout le visage, par degrés se recolora. Le cœur se reprit à battre fort, et les beaux seins qui étaient ma plus tendre et ma chère volupté soulevèrent d'un rythme harmonieux la toile qui les couvrait. Sous ma bouche, prête à baiser le premier éveil des paupières encore closes, je sentis la chaleur vitale reconquérir les joues, le front, la bouche. Un doux soupir entr'ouvrit les lèvres déjà mi-souriantes. Et je ne retins plus mon baiser...
Ce fut sous ma caresse qu'elle revint à la vie...
* * * * *
Dieux! dieux!... combien de siècles révolus, engloutis, depuis ce baiser?...
* * * * *
Elle me dit:
--Oh! j'ai dormi?... Et tu t'es rhabillé, méchant?
Elle nouait ses mains soyeuses à ma nuque, et je sentais tout son corps léger,--trop léger,--se détendre, s'étirer, mollement, entre les draps...
Elle dit encore:
--Chéri, chéri, chéri!... Oh! je suis trop lasse!... Vois-tu, c'est fini: jamais je ne pourrai plus me lever, m'en aller, rentrer ... jamais, jamais, jamais plus!... C'est fini!... Je suis une pauvre petite... Vous l'avez toute cassée, votre poupée, monsieur!...
Elle se tut, parce que le dernier mot avait été dit trop près de ma bouche.
* * * * *
Maintenant, nichée parmi les oreillers, ses cheveux d'or vert coulant en ruisseau scintillant le long d'elle, et ses bras purs suspendus à mon cou, elle riait, fantasque et tendre comme elle avait été tant de fois, comme tant de fois je l'avais adorée, chez nous, dans notre chambre, sur notre lit... Elle riait, et moi, accoudé tout contre elle, un genou touchant le creux de sa taille et ma main pressant son épaule ronde et nue, je plongeais mon regard dans l'eau claire de ses yeux,--et j'oubliais,--oui, j'oubliais tout...
* * * * *
C'était bien la fin d'un rendez-vous, d'un rendez-vous si voluptueux,--«si déraisonnable,» disait Madeleine, «qu'on n'était plus bien, bien sûre d'avoir encore deux bras, deux jambes et une tête, chaque chose vraiment à soi, et attachée à sa bonne place... Et c'était absolument fou d'avoir perdu comme cela, sans exception, tous ses peignes et toutes ses épingles!...»
Moi, j'écoutais, de toute mon âme...
* * * * *
D'abord elle s'était soulevée, avec un effort dont elle avait pâli, et elle avait jeté un coup d'œil inquiet autour d'elle. Et j'avais tremblé qu'elle ne vît les murs nus, la fenêtre grillée, l'unique chaise de paille,--tremblé qu'elle ne s'étonnât, qu'elle ne s'effrayât--tremblé que le cher rire confiant n'expirât soudain sur la chère bouche... Mais non. L'invisible bandeau restait bien appuyé, bien serré sur les yeux de la victime. Et la chambre-prison n'avait rien de surprenant pour ces yeux aveuglés.
Madeleine demanda seulement:
--Chéri? Il n'est pas sept heures, au moins?
Et je répondis,--riant, moi aussi:
--Mais non, ma folle...
Contente, elle secoua ses boucles, qui brillèrent comme ensoleillées, et, se laissant retomber avec délices sur le lit, qui fléchit à peine:
--Oh! alors!... je paresse encore un peu!... Tant pis si j'arrive en retard pour dîner... Si tu savais, mon amour, comme ta petite fille est fatiguée, fatiguée, fatiguée!...
Et elle ne bougea plus s'offrant, heureuse, à mes baisers qui osaient à peine effleurer sa chair meurtrie.
* * * * *
Non, je ne lui dirais rien. Je n'aurais garde de rien lui dire. Elle ne savait pas, elle avait cet immense bonheur de ne pas savoir. Je ne le lui arracherais pas. A quoi bon, en effet?--non! mon désespoir, mon épouvante, ma ruine mortelle, tout serait pour moi seul. Elle ne saurait jamais. Et puisque j'étais seul condamné, seul je porterais mon destin. Elle, libre, épargnée, insouciante, s'en retournerait vers la vie. Moi, je resterais. Et j'entrerais, muet, dans mon néant...
Mais j'aurais eu, pour récompense ultime de mon silence, j'aurais au moins eu, intacte, pure, sans tache, sans ombre, la joie déchirante de ce suprême rendez-vous d'amour...
Mieux éveillée, maintenant, elle babillait. Et c'était comme de petites lueurs de liberté qui entraient avec ce babil dans la nuit du cachot noir...
Elle disait:
--Figure-toi! chez ma couturière, mardi passé...
Puis:
--Tu sais bien, voyons! Marie-Thérèse!... cette peste qui t'a fait la cour sous mon nez, au bal de l'escadre...
Et encore:
--La prochaine fois que nous monterons à cheval nous deux...
Moi, je caressais des deux mains ses cheveux souples, sa peau chaude; je touchais avidement toute cette réalité vivante qui était en elle, qui était elle-même...
Et je songeais qu'en vérité j'étais, moi, comme un mort qui, du fond de sa fosse, eût entendu les vivants parler et rire au-dessus de lui...
Oui, comme un mort...
Et je regardais les doux yeux couleur de mer, et je regardais la belle bouche bavarde, et, tout bas, je criais, désespérément:
--C'est toi qui me tues,--toi!... Tu as passé sur mon chemin, et je t'ai suivie, et tu m'as conduit, comme par la main, jusqu'à la porte ouverte du tombeau. Et c'est bien vrai que tu as été pour moi le feu follet dangereux, qui abuse le voyageur, l'aveugle, et le pousse dans le précipice. Je suis tombé. Et c'est fait.--Mais, maintenant, comment ne vois-tu pas, comment ne sens-tu pas ma détresse et mon agonie? pourquoi ris-tu? Cela n'est donc pas écrit dans mon cœur, que je vais disparaître, que je ne te verrai plus, jamais plus?... Si! c'est écrit. Tout est écrit: mon amour, ma condamnation, ma mort... Si tu ne lis pas, c'est que tu ne sais pas lire, et si tu ne sais pas lire, c'est que tu ne m'aimes pas... O ma Tendresse chère, ô mon Idole fragile! Tu ne m'aimes pas, je le vois bien... Mais qu'importe! puisque tu ne m'aimes pas, tu auras moins de chagrin en me perdant, tu te consoleras plus vite, ta jeunesse aura plutôt fait d'oublier, et de recommencer, et de rebâtir... C'est mieux. C'est bien. Très, très, très bien. Moi, je t'aime,--et je te sauve. Je t'aime...
* * * * *
Et je dis alors, tout haut, comme si je répondais de ce seul mot à toutes les paroles qu'elle avait dites:
--Je t'aime...
Elle s'interrompit, me regarda bouche bée, puis, joyeuse, éclata de rire:
--Tu m'aimes? tu m'aimes!... Par exemple!... mais, j'espère bien, monsieur!...
Et, toute câline et malicieuse, elle attira mes lèvres contre ses lèvres, pour un baiser qui dura ... qui dura jusqu'à fondre mes moelles...
Comme je chancelais, elle se laissa doucement retomber en arrière parmi les oreillers. Et ses paupières, soudain, battirent:
--Oh!--dit-elle,--voilà que je suis encore lasse, lasse!... Chéri? il n'est pas encore sept heures, au moins?... dis? il n'est pas ... sept...
Elle retomba tout à fait, paupières closes.
* * * * *
La porte se rouvrit.
XXIX
--Monsieur,--me dit le marquis Gaspard,--je suis aise d'avoir pu vous accorder cette heure que vous désiriez, et j'espère qu'elle ne vous aura point déçu.
Il était debout au milieu de la salle basse où je venais de rentrer. Il me parut grandi, la taille plus droite, les yeux plus impérieux.
Aux murs, toutes les bougies étaient éteintes. Seules brûlaient encore les deux lampes à colonne, plantées de part et d'autre de la cheminée. Et le comte François s'occupait d'en baisser les flammes.
--Monsieur,--reprit le marquis,--voulez-vous maintenant prendre place, pour ce qu'il nous reste à faire?
Il me désignait le siège profond dans lequel il avait tout à l'heure dormi.
Je voulus ne marquer aucune hésitation. Je traversai la salle d'un pas ferme. Je m'assis.
--Antoine!--appela le comte.
J'étais dans celle des deux dormeuses qui se trouvait la plus proche de la grande lentille. En face de moi je voyais l'autre dormeuse, distante de dix ou douze pas, et qui me faisait vis-à-vis. Elle était vide. Mon corps, abandonné aux courbes très creuses du dossier, du fond, des accoudoirs et de l'appui-tête, reposait totalement, sans effort ni fatigue d'aucune sorte. Mais je me soulevai néanmoins, inquiet d'un geste du vicomte Antoine, lequel, à l'appel de son père, s'approchait de moi, tenant en main une sorte de lanterne sourde, sensiblement plus grosse que celle dont il avait usé naguère, pour éclairer notre chemin dans la montagne.
--Prenez garde d'être ébloui, monsieur,--dit-il, voyant que j'avais tourné la tête vers lui.