Part 7
Et le marquis, ayant une fois de plus offert une prise au comte et au vicomte, prisa lui-même, puis, voluptueusement éternua dans son mouchoir.
XXII
Tour à tour, sur un signe courtois de leur père et grand-père, le comte, puis le vicomte, discoururent. Et j'avais si longtemps entendu le mince fausset du marquis que le timbre grave et bref des deux autres voix faillit me faire sursauter, tout paralysé, tout pétrifié que je fusse...
--Monsieur,--commença le comte François, s'adressant au marquis Gaspard,--vous avez d'abord raison sur tous les points et notamment en ce qui concerne le danger que nous fait courir la présence de monsieur le capitaine en ce lieu. Ce danger s'augmente du fait que madame de... est également, aujourd'hui, notre hôtesse. La renvoyer d'ici avant la nuit prochaine et l'exposer trop tôt à la fatigue du retour, soit à Toulon, soit à Solliès, ne se peut envisager: sa faiblesse est encore extrême, et ni vous, ni moi, n'accepterions de risquer, même en de pires circonstances, une innocente vie. Dès demain, toutefois, le gouverneur, à qui monsieur touche de fort près, ne manquera pas d'envoyer de nombreux soldats alentour. Des perquisitions sont à craindre. Et, si pareille malencontre advient, nous voilà donc contraints de dissimuler deux personnes au lieu d'une. Double péril, si vous pensez comme moi.
--Certes!--approuva le marquis.
Le comte s'inclina. Puis, poursuivant:
--La vertu est ici d'un usage difficile; car les moyens criminels ou perfides sont nombreux qui nous sortiraient d'embarras. A Toulon, peu de gens, par exemple, ignorent la sorte d'intimité qui unit ensemble madame de... et monsieur le capitaine. Il nous serait donc fort aisé de détourner sur l'amante les soupçons qui vont naître de la disparition de l'amant. Nul doute là-dessus. Que demain les sbires, cherchant celui-ci, trouvent celle-là, et la trouvent à la Mort de Gauthier, non loin du cheval abattu, trace irrécusable ... il n'en faut pas plus!... La légende serait vite accréditée d'un guet-apens amoureux, d'un «crime passionnel», pour parler le jargon des gazettes; crime passionnel qui nous innocenterait sans débat. D'autant que madame de... ne saurait évidemment se défendre d'une telle accusation, dont elle-même serait confondue la première ... jamais cette infortunée n'expliquerait aux juges, ni ne s'expliquerait à soi-même, sa présence incompréhensible en de tels invraisemblables parages!
Le vicomte Antoine avait levé la tête;
--Une si barbare iniquité, et si contraire à l'honneur, mettrait sur nos mains pis que du sang, monsieur: de la honte!
Il avait parlé assez vivement. Le comte se tourna vers lui et l'approuva d'un geste.
--Cela va de soi,--dit-il.--Nul honnête homme, et qui s'efforce de vivre d'accord avec la Nature, n'acceptera jamais qu'une tête innocente soit accablée sous l'injustice et les châtiments immérités. Il sied toutefois d'observer qu'ici les juges ne sauraient condamner madame de... sur de simples présomptions, en l'absence de toute preuve d'un crime seulement supposé...
Le vicomte l'interrompit;
--Les juges acquitteraient, je le crois, monsieur. Mais le peuple n'acquitterait pas. Et une femme, coupable seulement d'avoir vécu selon son cœur, subirait, par notre faute, l'opprobre d'une hostilité générale et injurieuse. Son bonheur familial serait en tout cas brisé, et son foyer détruit.
--Il est vrai,--fit le comte.
Le rire en crécelle du marquis les railla:
--Paix! messieurs!... Trêve à vos lamentations, de grâce! Que voilà bien déchaînées vos habituelles frénésies en faveur de l'orphelin et de la veuve!... Hélas! ne vous lasserez-vous donc jamais d'emplir votre bouche des grands mots d'humanité, de fraternité, d'amour et de nature? Et ne concevez-vous pas clairement à quel point notre sécurité, voire notre vie se doit préférer au conjugal château de cartes d'une bonne et fidèle épouse dont les galanteries sont toutefois déjà la fable d'un chacun? La solution que vous avez indiquée n'est donc point du tout inacceptable. Je ne la crois pas cependant des meilleures. Et j'estime qu'avant de choisir, le plus sage est de vider d'abord notre sac. Antoine à votre tour. Avez-vous une pensée utile?
Le vicomte hésita:
--Monsieur,--dit-il enfin,--la bonne solution n'est-elle pas enclose dans notre énergie magnétique propre, et surtout dans la vôtre, si prodigieusement puissante? M'est avis qu'il est en somme faisable de renvoyer tout à l'heure monsieur le capitaine, libre en apparence, et de conserver toutefois sur lui une emprise telle que chacun des mots de sa bouche sera désormais dicté par nous. Quelques jours s'écouleront de la sorte. Puis...
Le marquis souriait avec ironie:
--Puis?--questionna-t-il.
Mais le vicomte n'achevait pas. Et ce fut le marquis qui acheva:
--Puis, rien! Car je ne vois point de dénouement à cette comédie. Or, imaginez-vous que nous puissions nous infliger longtemps cette fatigue,--surhumaine, encore que répartie entre nous trois,--de terrasser ainsi, sans trêve ni repos, et _usque ad vitam aeternam,_ la volonté de monsieur que voilà, sain d'esprit et de corps, robuste, et jeune tout de bon? Passe encore s'il s'agissait d'un vieillard caduc!... Mais monsieur? Folie!... Folie pure!... Cherchez mieux, Antoine. Allons, messieurs, qu'on s'évertue!
Mais le comte ni le vicomte n'ajoutèrent plus un mot. Et le rire chevrotant du marquis grinça tout seul dans le silence.
XXIII
Soudain mes artères, engourdies, recommencèrent de battre sous les pulsations plus fortes de mon sang. J'éprouvai, comme naguère, un fourmillement nombreux dans tous mes membres, et l'étreinte qui me paralysait se délia de nouveau. Mais, tandis qu'auparavant la liberté ne m'avait été rendue qu'à demi, et pour quelques secondes, je me sentis cette fois libre des pieds à la tête, libre absolument, et cette sensation de liberté dura. Stupéfait, je relevai la tête. Sur mes yeux, les yeux du marquis étaient fixés; mais aucun commandement n'en jaillissait plus. Une tentation brusque me traversa: m'élancer, bondir, et, quoique désarmé, combattre ... ou mieux: fuir... Mais, dans la même seconde, et comme malgré moi, je haussai les épaules. A quoi bon, en effet? Plus prompt que toute fuite ou que toute attaque, l'infaillible regard de cet homme m'eût arrêté,--m'eût foudroyé,--je le savais bien. Et s'il dénouait mes liens occultes, comme on détache les menottes d'un prisonnier quand les portes de la prison sont closes, c'est évidemment que je n'en étais ni plus ni moins captif, et que ma force, quoique affranchie, ne semblait guère redoutable à mes adversaires.
Et je ne bougeai donc pas.
Alors le marquis reprit la parole, s'adressant à moi, sur un ton très doux.
--Monsieur l'officier,--me dit-il,--je gage que vous voilà beaucoup plus raisonnable, et que vous comprenez enfin clairement la sorte de gens que nous sommes; d'honnêtes gens, tout pareils à vous; plus vieux seulement, et dont la vie plus longue n'a pu manquer d'acquérir un prix plus précieux. Oui; et la question n'est point ailleurs: sauvegarder d'abord cette vie merveilleuse et presque immortelle qui est la nôtre; et sauvegarder ensuite autant qu'il se pourra votre vie à vous, comme nous sauvegardons de notre mieux la vie des hommes et des femmes qui nous servent de la façon que je vous ai dite. Voilà tout. Monsieur, vous nous rendrez, j'imagine, cette justice de convenir que nous en avons bien usé avec vous: point de violence, point de dureté,--même alors que vous nous aviez injuriés assez rudement.--Notre dessein est de vous traiter non en ennemi, mais en allié. Vous et nous poursuivons en somme le même but. C'est pourquoi, sans plus attendre, permettez que je vous prie de prendre part à notre conseil. Vous avez entendu tout ce qui vient d'être dit. Il n'en a malheureusement résulté nul plan praticable. Vous-même, apercevriez-vous quelque moyen de nous tirer d'embarras?
* * * * *
O vous qui lirez ces lignes que j'écris, vous qui, patiemment, déchiffrerez l'informe gribouillage de ce crayon, maintenant usé jusqu'au bois, soyez-moi témoin que l'Aventure fut terrible, et d'une horreur qui sortait de l'humanité, qui sortait de la vie. Durant toute cette nuit,--ma dernière nuit,--je m'agitai dans une ténèbre de cauchemar. Et s'il m'est arrivé, au plus profond de cet abîme noir, d'oublier un instant que j'étais Homme, si j'ai pu songer une minute à trahir la cause des Hommes,--la cause des Hommes Mortels, au profit des Hommes de proie, au profit des Hommes Vivants,--ô vous qui lirez cet aveu, mesurez ma faiblesse à l'aune de la vôtre, et ne me condamnez pas!
* * * * *
Oui. J'ai fait cela. Et je l'ai fait en vain...
Quand le marquis Gaspard eût, à deux reprises, répété sa question;
--Vous-même, monsieur, apercevriez-vous quelque moyen de nous tirer tous quatre d'embarras?
Je répondis,--oui, moi, André Narcy,--front bas, joues chaudes,--je répondis:
--Monsieur, ouvrez-moi votre porte et laissez-moi partir librement, laissez partir madame de..., mon amie. Donnez-moi votre parole de gentilhomme que plus jamais cette dame ne sera rappelée dans cette maison... Et je vous donne, moi, ma parole de soldat que je ne soufflerai mot à qui que ce soit, homme, femme, franc-maçon ou prêtre, de ce que j'ai vu et entendu ici, ni de votre existence même.
Sur-le-champ le marquis Gaspard fut debout.
--Monsieur,--dit-il en me saluant de la main,--à la bonne heure! voilà qui est parler comme il faut. Votre proposition me plaît fort, et j'y veux voir au moins le commencement de notre entente, et du succès qui en découlera.
Il se rassit, chercha sa tabatière, réfléchit, puis, hochant la tête:
--Las!--reprit-il,--il m'en coûte de n'accepter pas, tout de go, une proposition si généreuse!... Non certes, monsieur l'officier, que je ne fasse pas de votre parole de soldat un cas infini. Je l'estime, comme vous faites, à l'égal de ma parole de gentilhomme, et l'une et l'autre sont d'un franc métal plus solide et plus pur qu'or et qu'acier! J'ai foi en vous, je vous en fais serment!... Mais, de grâce, monsieur, avez-vous réfléchi? Le Secret dont vous assumeriez si bravement la charge pèse lourd. Que faut-il pour qu'il tombe? un seul mot imprudent! Ce mot, quel autre qu'un muet se pourrait vanter de le retenir éternellement? Eh oui! de quoi sert s'en défendre? Monsieur, dites-moi, tout de bon: ne rêvez-vous jamais à voix haute? dormez-vous toujours seul? avez-vous quelquefois la fièvre, et le délire? Il suffit, il suffit... La bonne foi toute nue n'a guère d'utilité pratique en si grave occurrence. Et ce n'est pas vous faire insulte que de repousser, à regret, l'offre d'une promesse dangereuse même pour l'honneur de qui l'aurait osé donner.
Il me salua très gravement. Après quoi, changeant de ton:
--Mais,--fit-il,--quel que soit le parti qu'en fin de compte nous adopterons, il serait bon de savoir d'abord au juste si nous ne nous trompons pas sur l'imminence probable du péril. Monsieur l'officier, nul mieux que vous n'est à même de nous bien renseigner sur ce point. Dites-nous donc: avons-nous tort ou raison d'imaginer que, dès ce matin même, des gens de police vont commencer d'errer alentour, à votre recherche?
J'inclinai la tête en silence.
--Ah!--fit-il, soucieux.
Il songea.
--Votre cheval--reprit-il.--est demeuré gisant, m'a-t-on dit, au col de la Mort de Gauthier...
J'inclinai la tête encore.
Il poursuivit à mi-voix, comme parlant à soi-même:
--Les recherches partiront donc de là. Il faudrait qu'elles fussent brèves. La plus proche issue serait la meilleure... Il avait ouvert sa tabatière, et d'un doigt machinal remuait en tous sens la poudre brune:
--Nul doute, le péril sera d'autant moindre qu'il aura moins duré. Or, ces gens, qui chercheront, chercheront longtemps, sauf...
Il me considéra, puis hocha par deux fois la tête:
--Sauf si, tout de suite, ils trouvent. Mais que pourraient-ils trouver? Évidemment vous-même, et nul autre;--vous,--vivant ou mort ... mort, de préférence...
Je crus qu'il aboutissait à l'idée d'un assassinat. J'y étais déjà tout préparé.
--Quand il vous plaira,--dis-je froidement.
Mais il fronça les sourcils.
--Monsieur,--répliqua-t-il d'un ton fort sec,--il me semblait vous avoir dit que nous ne vous tuerions point, dût-il nous en coûter très cher?
Il haussa les épaules; puis, s'adressant au comte et au vicomte:
--Telle est, j'imagine, l'unique porte de sortie: une mise en scène ingénieuse, propre à bien abuser des argousins d'ailleurs sans défiance, et d'esprit naturellement grossier. Cela n'est pas impossible à machiner de la bonne façon. Il n'y faut qu'un cadavre au fond d'un précipice, le tout fort loin d'ici, comme juste, et fort près de la Mort de Gauthier...
Il demeura pensif, les yeux vers la terre. Le vicomte Antoine fit une objection:
--Ce cadavre, toutefois, nous ne l'avons point, monsieur? Où donc le trouver? Songeriez-vous par hasard à fracturer quelque grille de cimetière?
Le marquis releva la tête, et rit:
--Antoine!... vous avez l'imagination romancière!... Oui da! vous nous voyez, tous trois, par une nuit sans lune, dérobant aux vieux tombeaux leur contenu? Par surcroît, l'idée ne vaut rien. Supposez-vous que les argousins, si sots qu'ils soient, prennent pour bon argent le premier squelette venu, et qu'on dresse si vite un acte de décès? Car c'est là qu'en fin de compte nous voulons arriver, ce me semble? Aux yeux du monde entier, monsieur doit être mort, et mort de la mort la plus simple et la moins mystérieuse qui soit. Notre sécurité, notre repos sont à ce prix.
Il était redevenu sérieux, voire grave. Il me regarda fixement:
--Monsieur,--me dit-il,--j'en suis fâché pour vous, car je conçois qu'il soit dur de perdre son nom, sa qualité, sa personnalité, et c'est là le sort auquel vous voilà réduit. Vous vivrez, je l'ai dit et je le répète. Mais vous n'en aurez pas moins dans quelque cimetière, votre mausolée avec, dessus, votre épitaphe, et, dessous, votre dépouille mortelle. Rien à faire à cela, qu'à vous y résigner.
Un frisson courut tout le long de mon dos. A mourir, j'étais prêt. Mais je commençais de comprendre qu'il ne s'agissait pas de mourir,--qu'il s'agissait d'autre chose, et peut-être de pis...
Le vicomte Antoine objectait encore:
--Mais cette dépouille? où?...
Le marquis, du tranchant de sa main, abattue obliquement, coupa la phrase:--Ici,--dit-il.
XXIV
Dans le silence qui suivit, j'entendis le battement accéléré de mon cœur, et je sentis poindre à mes tempes des gouttelettes d'une sueur glacée. J'avais peur,--confusément, comme on a peur de l'obscurité, des fantômes et des larves nocturnes. La voix de fausset du marquis Gaspard augmenta mon malaise:
--Monsieur,--disait-il maintenant, parlant à moi,--j'ai longuement pesé dans mon esprit le pour et le contre. Mais désormais mon parti est pris. Vous-même n'y sauriez raisonnablement rien opposer, puisque vous n'avez su rien imaginer qui nous pût tirer d'embarras. Veuillez donc tenir le présent arrêt comme inattaquable et sans appel.
Il leva la main droite, comme s'il eût prêté serment:
--Monsieur,--prononça-t-il,--vous étiez, jusqu'à ce jour, monsieur André Narcy, capitaine de cavalerie, attaché à l'état-major de la place forte de Toulon. Vous ne l'êtes plus. Monsieur André Narcy, capitaine de cavalerie, attaché au susdit état-major, va mourir tout à l'heure, et rien ne le peut sauver, puisque sa vie est devenue pour les Hommes Vivants un danger mortel. Vous, monsieur,--que dès cet instant je ne puis plus nommer monsieur l'officier,--continuerez de vivre, sous tel autre nom qu'il vous plaira de choisir, mais continuerez de vivre ici,--prisonnier dans cette maison,--du moins pour un temps, car ce n'est point une captivité perpétuelle que nous sommes contraints de vous imposer. Notre séjour dans ce pays se peut abréger. Par égard pour vous, nous ferons en sorte qu'il n'excède pas deux ou trois années, comptées à partir de ce jour. Nous partirons le plus tôt qu'il nous sera possible de partir sans éveiller des soupçons toujours hasardeux. Nous vous emmènerons. Puis, sur n'importe quelle terre à votre gré, pourvu seulement qu'elle soit lointaine, nous vous élargirons de grand cœur, et sans même vous demander alors aucune promesse de silence: car vos récits, récits d'un aventurier inconnu,--récits d'un imposteur, si vous aviez l'extravagante audace de vouloir ressusciter, après trente ou quarante mois, le capitaine André Narcy, indiscutablement mort ce 22 décembre 1908,--vos récits, vous n'en doutez non plus que moi, vous enverraient incontinent aux Petites Maisons, et pour plus longtemps que deux ou trois années.--Vous vous tairez donc, et, silencieusement, recommencerez une autre vie, que je vous souhaite, monsieur, tout à fait prospère et douce, et exempte d'accidents, fussent-ils même considérablement moins tragiques que celui par lequel votre présente vie s'achève en cet instant.
J'avais écouté, avec un grand froid dans le cœur. Le marquis se pencha en avant:
--Acceptez-vous,--me demanda-t-il,--acceptez-vous de bonne volonté, monsieur, cet arrêt?
D'une secousse des deux épaules, je rappelai à moi tout ce qui me restait d'énergie. Puis, tête haute, je dis:
--Je suis entre vos mains. Je n'ai rien à accepter, ni rien à refuser. Je subis.
A mon grand étonnement, ma réponse, quoique facile à prévoir, déconcerta mystérieusement mon juge. Je le vis mordre ses lèvres et promener de droite à gauche un regard indécis. A la fin;
--Monsieur,--reprit-il tout à coup, sur un ton de reproche assez étrange,--j'attendais mieux de vous, et, je vous le dis sans fard, cette résignation que vous affectez ne fait pas mon compte. Souvenez-vous, s'il vous plaît, des gens que nous sommes. Je ne sache pas qu'il y ait ici ni bourreau ni victime. Et c'est librement que vous accepterez ou refuserez de vous soumettre à ce que nous attendons de vous.
Ahuri, je considérais l'homme qui me parlait en ces termes extravagants, et je me taisais. Il insista:
--Encore un coup, monsieur, je vous le demande; consentez-vous de bon cœur à la mort du capitaine André Narcy, et consentez-vous de bon cœur à lui survivre, au seul prix de quelques années d'une captivité qui sera douce?
Je n'essayais plus de comprendre. Je haussai les épaules, et je répondis:
--Non.
Le marquis Gaspard hocha deux fois la tête:
--Monsieur,--dit-il,--vous avez tort.
Ses yeux vifs et mobiles parcouraient mon visage d'un regard désapprobateur.
--Vous avez tort, monsieur! Souffrez que j'use du privilège de mon âge, et vous parle en quelque sorte de grand-père à petit-enfant: vous cédez tout bonnement à votre mauvaise humeur et regimbez contre le destin, qui ne se soucie pourtant guère des criailleries et bouderies humaines. Et voilà qui est fort puéril, et vraiment indigne de vous. Ne croyez pas nous embarrasser grièvement par ce «non» que vous nous jetez de la sorte comme un défi. Vous n'imaginez certes pas nous réduire au suicide en refusant la véritable grâce que nous vous offrons. Il est entendu que nous ne vous tuerons point, quoiqu'il advienne. Mais ne spéculez pas sur cette horreur du sang versé, qui est nôtre: vous n'en seriez pas le bon marchand; car vous avez pu voir le peu de cas que nous faisons des femmes; et il nous en coûterait moins que rien de sacrifier le soi-disant honneur de celle que vous aimez à notre paix à tous. Or, cela serait aisé, on vous a dit tout à l'heure comment.
A son tour il haussait les épaules. Au bout d'un moment il reprit:
--Monsieur, vous plaît-il d'en finir, et que nous jouions cartes sur table? Or çà, voici: mon intention, je vous l'ai dit, est d'abuser sur votre sort les autorités toulonnaises, tant civiles que militaires, et aussi l'opinion publique. On vous tiendra pour défunt, on signera votre acte mortuaire, on creusera votre fosse, on vous y enterrera. A ce prix, nul ne s'avisera plus de vous venir rechercher au fond de cette maison, où vous continuerez de vivre, provisoirement, la vie que nous-mêmes vivons,--en attendant, comme je vous le promettais il n'y a qu'un instant, de retrouver, sous d'autres cieux, votre liberté pleine et entière. Rien de cela n'est déplaisant pour un homme tel que vous: sans épouse, sans enfant, sans foyer.--Mais, pour le premier acte de cette simple comédie, votre concours m'est indispensable. Ce faux cadavre qu'on ensevelira, croyant vous ensevelir, je ne le puis, par un coup de baguette, tirer d'une citrouille, à la façon des fées nos bonnes marraines. Je le créerai toutefois d'une manière qui vaut bien la leur. Mais j'ai besoin que vous m'aidiez, et que vous m'aidiez, je le répète encore, librement et de bon cœur.
J'avais écouté, non sans plus de surprise et plus de malaise encore. Comme il achevait, je vis le comte François et le vicomte Antoine, d'un même mouvement, tourner la tête vers leur père et grand-père, et leurs yeux jetèrent une brusque flamme, comme si la révélation de ce mystère que, moi, je ne concevais pas, les illuminait, eux, tout d'un coup.
Une dernière fois, je fis appel à toute ma volonté chancelante. Et je dis:
--A quoi bon tant de paroles? Vous êtes le maître. Peu importe l'espèce de chantage que vous mettrez finalement en œuvre. Je vous ai déjà offert ma vie pour racheter celle de madame de... Désirez-vous que je répète mon offre? Je la répète, soit!
Le marquis Gaspard agita de droite à gauche une main large ouverte et protesta:
--Tck! tck! tck! quel entêtement est le vôtre! Monsieur, il ne s'agit de vie ni de mort, et vous le savez à merveille! Il s'agit de ce que vous nommez assez plaisamment la «réputation» d'une femme, laquelle réputation peut être, à votre choix, sacrifiée, ou sauvée; et vous n'ignorez pas à quel prix. Un mot encore; à cette «réputation» sauvée, j'ajouterai de bon cœur, si vous y tenez tant soit peu, la supplémentaire faveur, pour l'objet de vos soucis, de ne jamais plus revenir en ce lieu, et d'être pour toujours exempte de ce métier d'ouvrière de vie qui excita tout à l'heure votre juste compassion. Bon! tout est dit. Eh bien! monsieur, paierez-vous maintenant pour madame de..., ou madame de... paiera-t-elle pour vous?...
Avant qu'il eût terminé son dilemme, j'avais incliné la tête. Sur le champ il se leva.
--Fort bien!--fit-il, tout à coup solennel.--J'ai votre parole. Il ne m'en faut pas plus.
Le comte et le vicomte s'étaient levés aussi.
--Messieurs,--ordonna le marquis,--j'ai vu que vous m'aviez compris. Veuillez tout préparer pour ce qu'il nous reste à faire, et ne perdez point de temps, car le jour ne tardera plus guère. Je vais, quant à moi, me reposer d'abord, et me recueillir.
Il avait marché jusqu'à l'un des deux sièges bizarres, compliqués d'accoudoirs et d'appui-tête, dont l'aspect étrange m'avait intrigué naguère, lorsque j'étais entré dans la salle basse. Il s'assit, ou plutôt s'encastra dans cette façon de dormeuse. Et je le vis fermer les yeux, après qu'il eût bien abandonné tout son corps aux courbes exactement calculées du dossier, du fond et des bras...
XXV
Moi, j'étais resté assis dans mon fauteuil, et j'attendais, et je regardais...
Silencieux, le comte François et le vicomte Antoine procédaient à une mystérieuse besogne.