La maison des hommes vivants

Part 6

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Dans la main du marquis Gaspard, la tabatière béante se ferma tout d'un coup avec un léger bruit sec, sans que le marquis Gaspard eût, cette fois, songé à humer une prise.

XIX

J'étais toujours assis en face de mes trois hôtes. Et rien ne semblait changé entre nous. J'étais libre: aucun lien, aucune entrave. En apparence, je pouvais me lever, marcher, frapper,--en apparence!... en réalité, une force irrésistible, un poids écrasant s'était abattu sur chacun de mes membres; et j'étais paralysé, au sens le plus complet, le plus atroce du mot. Pour sauver ma vie,--pour sauver mon âme,--pour sauver la femme que j'aimais!--je n'aurais pas, sur l'ordre même de Dieu, soulevé un seul doigt, cligné une paupière...

Et le marquis Gaspard put achever en paix son épouvantable réponse. J'écoutais en silence. Et sur ma face figée ne se refléta pas l'indicible horreur de toutes mes fibres.

Maintenant, l'homme de proie se taisait. Et, par instants, dans l'air accoisé, j'avais l'illusion obsédante d'entendre passer des ailes,--des ailes de vampires...

* * * * *

Tout à coup le marquis Gaspard parla de nouveau:

--Monsieur l'officier,--dit-il,--j'imagine volontiers qu'à présent votre curiosité est satisfaite. A supposer toutefois qu'il vous reste au fond de l'âme un doute, ou dans l'esprit quelque obscurité, je suis prêt à les dissiper. Il vaut d'ailleurs beaucoup mieux, à mon humble avis, faire pleine lumière sur tout, et ne rien laisser dans l'ombre. Souffrez par conséquent que je complète ma précédente explication par divers éclaircissements de détail, et daignez pardonner une fois encore à mon bavardage. Vous avez au surplus, monsieur, toute licence de vous y soustraire, s'il vous importune: dormez. Rien ne s'oppose à votre sommeil. Au rebours de ce que je vous ai dit tantôt, ce que je vous vais dire n'est pas indispensable à la juste compréhension des faits. Et vous pouvez sans nul inconvénient ne le point écouter.

«Je le dirai pourtant, vaille que vaille. Madame de..., votre amie, est ici, vous le savez maintenant, pour besogner, du meilleur de son cœur et de son corps, à notre profit, et, proprement, pour nous renouveler et nous rajeunir. Peut-être, étant donné l'amour très cher que vous portez à cette dame, souhaitez-vous en apprendre davantage sur ce labeur tant miraculeux qui est le sien, et duquel nous tirons si grand bénéfice? Je m'en voudrais de rien vous taire là-dessus.

«Monsieur l'officier, je n'ai pas la prétention de vous enseigner, en manière de préface, à quel point, de tous temps, s'ingénièrent tous les hommes, et particulièrement les médecins, pour transfuser jeune vie dans vieux corps. Je dis «transfuser», en pensant à cette grossière expérience qu'on réitéra tant de fois sans succès, et qui consiste à injecter le sang d'un homme robuste dans les artères d'un homme affaibli. Bagatelle et barbarie que tout cela. Qu'inventerait d'ailleurs un médecin, sauf une barbarie doublée d'une bagatelle? Ces pauvres gens ne sont qu'ânes bâtés, et je vois avec grand dédain le cas ridicule que votre siècle fait de leur race ignare. Mon siècle à moi était plus sage.

«N'importe. Il va de soi que mon maître, et vous l'avez déjà deviné, n'usa, pour parvenir à ses fins, d'aucun procédé ni d'aucun artifice médical. Il se piquait d'être chimiste, voir alchimiste, et non vétérinaire, ni barbier. Il chercha au fond de ses cornues plutôt qu'au bout d'un brutal scalpel. Et il trouva...

«L'époque de sa découverte m'est inconnue. Mais il est hors de doute que le comte de Saint-Germain vécut plusieurs siècles, ce qui ne s'expliquerait guère, si le Secret de Longue-Vie n'était d'origine ancienne. J'insiste sur ce point, car la gloire de mon maître s'en trouve accrue. Le Secret ne manque pas en effet de présenter quelque analogie avec les plus modernes applications de la science électrique ou magnétique. Vous voyez par là, monsieur, de combien ce grand homme devançait son époque. Si je parle d'électricité, n'allez toutefois pas croire que mon maître occupa jamais ses loisirs à battre des peaux de chat ou à faire danser des grenouilles. Mais il maniait galamment la pierre philosophale, et n'avait nul besoin de mercure pour dorer ni pour argenter quoi que ce fût. Souvent il se faisait jeu de transporter ainsi, comme par magie, la matière d'un objet de métal dessus un autre objet d'un métal différent. Et il employait, pour ce faire, soit telles piles électriques dont il était, comme juste, l'inventeur, soit tels procédés divers, non moins merveilleux que naturels. Parfois il ne se contentait pas de si peu. Je le vis, un jour, de mes yeux, transporter mystérieusement d'une chambre dans une autre, à travers murs épais et portes closes, une branchette de rosier, fraîche coupée, laquelle comptait deux fleurs ouvertes et un bouton, avec nombre de feuilles. Le tout disparut d'ici pour se retrouver là-bas, intact; et je pensai demeurer stupide. Mais le comte me voulut bien expliquer qu'il n'y avait rien là de surprenant, attendu que toute substance se pouvait décomposer pour un temps en atomes subtils, lesquels se jouaient de passer au travers de ces obstacles grossiers, tels que portes de bois et murs de pierres. «Viendra le temps» affirmait-il «que matière et mouvement, qui d'ailleurs ne sont qu'un, _s'extérioriseront_ aussi bien comme font déjà parfums, sons et lumières.»

«Monsieur, je vous ferai dès à présent injure si je doutais que vous eussiez d'ores et déjà compris comment fut mis en œuvre le Secret de Longue-Vie:

«De même qu'une masse d'or pur, baignée convenablement dans un liquide choisi, et traversée par le courant d'une pile électrique de juste force, se désagrège peu à peu, et projette une part de son métal vers une masse de simple fonte disposée où il convient pour qu'elle accueille cet apport, de même une créature vivante, pareillement placée dans un milieu favorable et soumise à l'action d'un courant magnétique efficace, abandonne bientôt une part de ses cellules, et les peut transmettre à toute autre créature vivante qui se trouve à point voulu pour les recevoir, et se les assimiler.--Voilà, monsieur, tout le «procédé», pour employer leur jargon à vos modernes alchimistes.

«Je n'ai pas souci, vous le voyez, de vous cacher la moindre chose. Et je descends même aux derniers détails. Le milieu favorable à l'opération se peut aisément trouver dans une salle quelconque, à seule condition qu'elle soit bien close, muette, mi-obscure, et surtout, orientée de nord à sud: cela, dans le dessein d'aider par l'aimantation de la planète au courant magnétique nécessaire, qui n'est autre que le courant jailli au naturel de tout homme fort et volontaire, quand il plaît à cet homme.

«Monsieur l'officier, vous savez à présent, ce me semble, tout ce que vous souhaitiez savoir.

XX

L'étreinte invincible et toute-puissante, qui me ligottait au creux de mon fauteuil, paralysait jusqu'à ma langue et presque jusqu'à mon cerveau. Ma conscience n'était pas abolie, ni ma pensée,--ni mon désespoir.--Mais ma volonté n'existait plus, et ma colère même, ma colère contre ces êtres de maléfice et de sang, assassins de ma maîtresse, vacillait et s'éteignait, incertaine, imprécise, vaporeuse. Cependant le marquis Gaspard, ayant fait une pause, reprenait, toujours avec la même excessive et sinistre courtoisie:

--Monsieur l'officier, au risque d'être fastidieux, je reviendrai encore un coup sur ce que je vous ai déjà dit mainte fois: à savoir que tout vous était soumis sous ce toit, et qu'on ne vous y refuserait rien, sauf une chose unique. Je vous prie donc, avant que nous soyons contraints d'aborder le chapitre de cette chose unique, laquelle il nous faudra, à notre extrême regret, vous refuser, je vous prie donc de vouloir bien regarder de çà et de là en vous-même, et nous exposer tous vos désirs en détail. Foi de gentilhomme, ils seront satisfaits, s'il ne tient qu'à nous.

Il se tut, comme pour me céder la parole. Et, tandis qu'il achevait son dernier mot, une sensation bizarre et complexe me fit tressaillir. Cela débuta par un fourmillement léger de toutes mes veines. Mon sang circula plus vite et mon cœur battit plus fort. Et je compris que, doucement, l'étreinte invisible se relâchait autour de moi, et que le poids si lourd, appesanti sur tous mes membres, commençait d'être soulevé par une force inconnue. Ce n'était pas la liberté. Mais ce n'était plus l'esclavage total, ni l'absolue paralysie. Et lorsque le marquis Gaspard répéta, en la précisant, sa question:

--Monsieur, que souhaitez-vous?

Il me fut loisible de répondre sincèrement.

Et je répondis donc; et je répondis du plus profond, du plus ardent de mon cœur:

--Je ne souhaite rien. Tuez-moi, comme vous avez tué la femme que j'aime. Et tuez-moi vite. Je suis prêt.

Or, en réplique à mes paroles, le marquis Gaspard éclata de son rire en fausset, comme il avait fait déjà. Et dans le même instant, le poids mystérieux retomba soudain sur mes épaules, et l'étreinte se resserra sur mes muscles et sur mes nerfs. Derechef je fus lié,--garrotté;--et ma langue, inerte, s'affaissa sur mes dents.

Puis j'entendis, inerte moi-même, inerte de corps et d'âme, j'entendis la voix ironique de l'ennemi vainqueur.

--Çà! monsieur l'officier! qu'est-ce à dire? Par la corbleu! me suis-je donc si mal expliqué, et pensez-vous avoir affaire à feu Cartouche, ou peut-être à monsieur de Paris?

Il haussa les épaules, rit encore, et rouvrant sa tabatière d'un geste tant soit peu excédé:

--Là!--dit--il,--je crois bien que je n'en suis pas quitte, et qu'un surplus de glose ne sera décidément rien de trop. Monsieur l'officier, qu'il vous plaise ou non, vous avez en face de vous les trois plus honnêtes gens du royaume. Et la main que voici ne fut jamais tachée d'une seule goutte de sang. Mon fils François, qui naquit en 1770, fit ses débuts dans le monde au temps de votre révolution, et, philosophe à la mode de Jean-Jacques, comme chacun l'était alors, la vision grotesque et bestiale de cette France en délire, s'efforçant à devenir, de nation, charnier, le dégoûta pour tout jamais des bourreaux et des guillotines. Quant à mon petit-fils, il vint au monde à point pour être l'un de ces «enfants du siècle» qui empruntèrent la plume de Musset pour confesser au monde leur tendre lassitude et leur molle désespérance. J'imagine que vous n'apercevez pas un tel homme mué en cannibale? Monsieur, la littérature est un des péchés de ce temps, et elle ne manque pas de faire grand mal aux esprits imaginatifs. Il n'est ici question de tuer qui que ce soit, et pas plus madame de... que vous-même. Le comte François, qui donne un peu dans le moraliste, voire dans le prédicateur, vous enseignerait, si vous l'en priiez, qu'il ne sied point aux Hommes possesseurs du Secret de Longue-Vie, aux Hommes véritablement Vivants, d'abréger la courte carrière des simples Hommes Mortels. Grâce à Dieu, le Secret, sauf accidents négligeables à force d'être rares, n'exige rien de pareil. Si j'ai, pour mon seul compte, prolongé mon destin d'un bon siècle, tenez pour certain que ce siècle-là ne fut pas retranché d'autres destins. Non, monsieur, nous ne tuons pas, et vous-même, qui êtes soldat, vous en pourriez remontrer là-dessus, croyez-le. Que toutes les jeunesses de l'un et l'autre sexe qui se sont succédé dans notre laboratoire n'y aient jamais laissé quelques plumes, je n'oserais l'affirmer. Considérez d'ailleurs qu'un seul jour d'une vieille et sage existence telle que la mienne vaut certes beaucoup, et mériterait qu'on lui sacrifiât quelque chose. Or, ce sacrifice, je vous le répète, est tout exceptionnel, et nos «ouvriers de vie», ayant accompli leur tâche bienfaisante, s'en retournent chez eux sains, saufs et gaillards. Madame de..., votre amie, pour ne parler que d'elle, n'est pas si fort malade que vous l'imaginez; et, demain soir, quand elle aura regagné ses pénates, nul parmi ses proches ne s'avisera de remarquer qu'elle revient une une fois encore de ... de Baulieu ... moins lourde de quelques livres,--des quelques livres de sang, d'os et de chair prélevées par nous sur sa jeune substance. Vous voyez, monsieur, de combien vos indignations sont exagérées. Et voilà qui est dit. Je retiens toutefois ceci de vos paroles, que vous ne souhaitez plus rien, sauf, j'imagine, la prompte solution de votre Aventure. Eh bien! monsieur, cette solution, vous plaît-il que sur-le-champ nous la cherchions ensemble?

Pour la seconde fois, l'étreinte qui m'emprisonnait se relâcha le temps d'un clin d'œil: le temps du signe de tête par lequel j'acquiesçai à la proposition du marquis Gaspard.

XXI

Le marquis Gaspard s'était renversé dans son fauteuil, et, sur chacun des bras de bois doré, j'apercevais une main petite et sèche, dont le parchemin, d'ailleurs fort soigné, luisait comme un ivoire ancien. Imitant leur père et grand-père, le comte François et le vicomte Antoine, pareillement, se renversèrent. Leurs mains, plus larges et plus charnues, s'appuyèrent de même sur la feuille d'acanthe sculptée, et l'enveloppèrent des doigts et de la paume. J'eus alors la sensation précise d'être mystérieusement saisi et serré par ces griffes, d'apparence humaine et bénigne, mais dont les pointes inexorables s'enfonçaient déjà dans toute ma chair suppliciée.

Le marquis, de nouveau, parlait:

--Monsieur l'officier, je vous tiens pour un homme d'esprit, et je ne vous ferai donc pas l'injure de croire une minute que vous en ayez mis plus de deux à pénétrer le sens de la restriction que j'ai toujours expressément introduite dans mes offres d'obéir à chacun de vos commandements. L'heure est à présent venue, et j'en suis plus marri que vous-même, d'aborder le chapitre de cette restriction. Monsieur, notre maison, je vous l'ai dit, est à vous tout entière, mais vous devinez bien que, sachant ce que vous savez, vous n'en pouvez désormais sortir. Rien ne vous y sera refusé,--rien!--sauf cette chose unique: la liberté.

«A vous retenir ici contre votre gré, croyez, monsieur, que notre déplaisir est extrême. Je parle au nom de nous trois, et le comte ni le vicomte ne me démentiront. Mais que faire? en notre âme et conscience, nous ne sommes d'ailleurs point du tout responsables de l'inconvénient qui résulte pour vous de votre entrée sous notre toit. Le hasard et votre curiosité--certes, excusable!--ont tout fait. Il a fallu que, contre mille chances raisonnables, vous vissiez, hier au soir, ce que nul Homme Mortel ne devait voir: madame de... au col de la Mort de Gauthier. Il a fallu que, poursuivant cette dame, vous vinssiez dangereusement près de notre retraite. Dès lors, tout était consommé. Sachant que nous vivons, sachant où nous vivons, et sachant la sorte de visites qu'il nous advient parfois de recevoir, vous en savez, monsieur, trop long. Monsieur, le Secret n'est efficace qu'à la condition de demeurer Secret. Il doit être l'apanage exclusif de quelques Hommes Vivants, et la tourbe des Hommes Mortels ne saurait en soupçonner même l'existence. Son essence est aristocratique. Sa mise en œuvre nécessite l'asservissement d'un grand nombre de créatures inférieures, qui endurent fatigues, souffrances et dangers pour le profit de quelques maîtres. Les préjugés du siècle présent s'accommoderaient mal d'un tel dédain de toute sensiblerie humanitaire. Vos politiciens, flatteurs de plèbe, et plus vils courtisans du bonhomme Démos que jamais mes anciens compagnons les pages ne furent courtisans du Roi Bien-Aimé, se récrieraient d'indignation, s'ils savaient que, depuis cent soixante-quinze ans un homme se permet de ne mourir point, au mépris de tous les principes égalitaires. A telle enseigne que vous nous voyez, monsieur, quoique les plus honnêtes gens du royaume, ainsi que tout à l'heure je m'en vantais à très bon droit, forcés de nous cacher, comme font les brigands, au milieu d'une lande farouche, et derrière un dédale de rocs, précipices et autres obstacles rebutants.

«Cela étant, vous concevez notre embarras. Vous êtes venu vous abattre chez nous, monsieur, comme une guêpe dans une toile d'aragne. Vous brisez tout. Et s'il vous était loisible de retourner d'où vous êtes venu, emportant à vos basques les lambeaux effilochés de notre mystère, c'en serait tout bonnement fait de nous! Je parle sans hyperbole.

«Songez-y, et veuillez seulement considérer au prix de quelles prudences et de quelles ruses défiantes, au prix de quels sacrifices aussi, nous avons pu, jusqu'à ce jour, assurer en tous pays notre vie et notre indépendance! Que d'émigrations, que de randonnées! Vous n'imaginez guère le métier de Juif-Errant qui fut le nôtre... Et s'il ne s'était agi que d'errer!... Monsieur l'officier, quand mon maître mourut, je n'étais pas encore un vieillard, et François que voici n'était qu'un garçonnet. Sa mère, que j'avais épousée vingt ans plus tôt, en France, ne laissait pas d'être toujours jeune et belle, et sage comme il faut pour le bonheur d'un mari: ni trop, ni trop peu. Je l'aimais chèrement, et ma joie fut d'abord grande à la pensée d'associer ma chère compagne au nouveau destin qui m'était fait. Mais je réfléchis: pouvais-je raisonnablement confier à une femme un Secret d'où dépendait que je devinsse un autre Saint-Germain, plus vieux même, peut-être, et plus sage? Pouvais-je jouer ainsi, sur une prudence et sur une discrétion féminines, cette partie, indéfiniment longue, dont le gain nous faisait, tout de bon, immortels, mais dont un seul mot lâché à tort consommait l'infaillible perte? Las! je ne le pouvais point, nul doute là-dessus. Je m'imposai donc, monsieur, la cruelle infortune de laisser mourir sous mes yeux la mère de mon unique enfant, quand il m'était loisible d'éterniser le sourire de sa bouche et la saveur de ses caresses. Mais notre vie d'Hommes Vivants était à ce prix. Et vingt années plus tard, mon fils sacrifia pareillement sa propre épouse, le Secret de Longue-Vie ne devant point tomber en quenouille.--Voilà, monsieur, qui vous peut mettre à même de mesurer la valeur de ce formidable Secret, auquel furent vouées en holocauste deux existences non moins précieuses, vous l'avouerez, que la vôtre même! Je dis deux existences, pour ne pas enfler sottement le chiffre. Mais peut-être est-ce davantage... Vous avez vu tout à l'heure madame de... fort pâle et défaite: ce n'est pas simple jeu d'abandonner à autrui huit ou dix livres de matière vivante ... et des accidents nous ont attristés quelquefois ... oh! rarement ... très rarement... N'importe: vous voyez que la rançon de notre vie est lourde, encore que le Sort capricieux ait voulu la faire acquitter par d'autres que nous... Hélas! monsieur, ne soyez donc pas surpris d'être à votre tour débiteur d'une part de cette rançon!...

«Il vous faut donc, monsieur, payer. Et je ne doute pas de votre libéralité d'honnête homme. Encore que je ne sache pas trop bien la monnaie dont nous pourrons, de vous à nous, user...

Il s'interrompit, et, l'un après l'autre, regarda ses deux fils, qui, l'un après l'autre, hochèrent la tête. Une ou deux minutes passèrent.

--Monsieur,--reprit tout à coup le marquis,--si nous étions en 1808, au lieu d'être en 1908, la chose serait aisée. Car, sachez-le, ce n'est pas la première fois qu'il nous advient d'être fâcheusement embarrassés d'un intrus, mort ou vivant.--Pardonnez si je vous nomme d'un tel nom, exact quoique discourtois.--Oui: pour ne citer qu'un fait, je me souviens d'un pauvre diable de Napolitain qui, fort mal à propos, mourut en notre maison, voilà quelque quatre-vingts ans. Nous habitions Naples en ce temps-là. Si mal faite que fût la police du Roi, j'appréhendais maint ennui, pour peu que messieurs les sbires prissent fantaisie d'examiner comment et pourquoi le défunt avait défuncté si loin de sa propre demeure. Et je résolus de me dérober à toute indiscrète curiosité. Une felouque maltaise était justement en rade. Nous y fûmes, bien avant que personne en ville n'eût même commencé de s'émouvoir au sujet de l'homme disparu. Et la felouque fit voile, sans qu'on trouvât non plus rien à redire à l'émigration de trois bons seigneurs notoirement dépourvus de créanciers. De Malte, nous repartîmes pour Cadix, et de Cadix pour Séville, où jamais homme des Deux-Siciles ne soupçonna notre présence. Hélas! la terre est devenue bien exiguë, durant ce dernier siècle. Et le télégraphe, a surtout compliqué d'excessive façon notre existence. Monsieur, je ne doute pas que, dès la prime aurore, force dépêches officielles courent de poteau en poteau, révélant à force gens inopportuns votre mésaventure équestre et l'insuccès mystérieux de votre mission. Par ailleurs, l'incommodité des lois françaises a voulu que je fisse, lors de notre arrivée en ce pays, et pour y pouvoir acquérir légalement cette bicoque, une déclaration à vos magistrats. Ces gens savent donc qui je suis, ou du moins s'imaginent le savoir. Nul doute, si vous disparaissiez tout bonnement de ce monde, que des nuées d'argousins vous vinssent chercher jusque dans mes armoires. Oh! c'est comme je vous le dis. Et, sur ma foi, nous voilà dans un guêpier sans issue visible: nous ne pouvons vous renvoyer d'ici, vivant et libre; et nous ne pouvons guère davantage vous y garder captif ou mort...

Il s'interrompit encore, pencha la tête de côté, allongea les lèvres en moue, et rit, toujours de son rire grêle et cliquetant:

--Je vous vois, ce me semble, monsieur, tout surpris? Songeriez-vous par hasard à madame de..., votre amie, et voudriez-vous objecter qu'elle vient en ce lieu, qu'elle en repart, qu'elle y revient, et que nombre d'autres «ouvriers de vie» font comme elle, le tout sans nul obstacle et sans nul inconvénient? Oui-dà! Mais vous imaginez bien qu'aucun de ces gens n'a jamais su le plus petit mot de notre affaire, et que chacun d'eux accomplit même sa besogne philanthropique sans s'en apercevoir le moindrement? Monsieur, notre goût de la solitude nous a contraints de choisir en tous pays des habitations fort écartées. La route qui conduit à notre porte ne manque pas d'être longue et nos visiteurs auraient droit de s'en plaindre, si nous n'avions dès l'origine fait en sorte de les tous endormir du sommeil hypnotique, pour que nul ne nous pût reprocher sa fatigue. Vous concevez d'ailleurs sans peine que notre sécurité était à ce prix. Et c'est de la sorte qu'il nous est possible, chaque fois que nous plantons pour quinze ou vingt ans notre tente sur quelque terre hospitalière, de repérer tout d'abord les plus robustes et les plus sains parmi les habitants, pour choisir ensuite, de ceux-là, les plus indépendants par leurs vie, us et coutumes. Et ceux-là seuls deviennent nos ouvriers. A ce propos, je suis aise de rassurer votre possible jalousie: madame de... ne fut pas élue par nous pour ses beaux yeux, croyez-le bien, encore qu'ils soient les plus lumineux du monde, mais beaucoup plutôt pour la commodité d'un mari toujours enfermé dans son arsenal, et d'une villa lointaine qu'il est indispensable de visiter fréquentes fois, sans que personne dans Toulon se puisse inquiéter d'absences aussi légitimes. Vous voilà, monsieur, j'aime à croire, rasséréné.

«Je voudrais l'être moi-même sur l'issue de votre aventure. Il est, à cette heure, clairement entendu que vous ne pouvez sortir d'ici vivant et libre, et que vous n'y pouvez non plus rester, prisonnier, voire mort. Sans doute pourrions-nous abuser de notre avantage, et vous tuer, puis vous porter en tel lieu qu'aucun soupçon ne risquât de nous atteindre. Mais, quoique vous ayez dit et quoique vous pensiez, nous ne sommes point, monsieur, des meurtriers, ni rien qui y ressemble. Ce pourquoi nous ne vous tuerons point, dût-il nous en coûter très cher...

«Reste à savoir, cela étant, comment nous ne vous tuerons point. Et le problème me semble assez ardu pour solliciter d'abord l'avis d'un chacun, y compris le vôtre.

* * * * *