Part 5
--Je m'entends: vous n'êtes certes pas venu dans pareille thébaïde à seule fin de nous y rendre visite! Non, non, monsieur, ce n'est point un aveu si fort extravagant que je souhaite obtenir de vous. J'imagine même volontiers qu'avant cette nuit-ci notre triple existence ne tenait guère de place en vos préoccupations et soucis... N'est-il pas vrai? Fort bien, nous voilà d'accord. Tout de même il n'est pas impossible que votre présente invasion dedans nos frontières soit autre chose, en vérité, qu'un simple accident fortuit... Dois-je dire tout? Monsieur, le vicomte mon petit-fils vous a découvert, ce tantôt, en un lieu bien extraordinaire... Vous alliez de la Mort de Gauthier au Grand Cap?... Soit! le ciel me garde de mettre en doute votre parole! Mais le fait est qu'il vous a fallu, pour aboutir où vous avez abouti, tourner constamment le dos à votre but. La brousse, ce nonobstant, ne laisse pas d'être assez drue. S'y promener en rêveur n'est point bagatelle. J'ai donc raison de m'étonner grandement qu'un gentilhomme, sain d'esprit, comme je vois bien que vous êtes, et quelque peu géographe, comme sont les gens de votre noble profession, ait pu se fourvoyer si loin et si péniblement... D'honneur! monsieur, c'est à croire que les feux follets courent la lande, à dessein de mener les pauvres voyageurs à leur perte!... Et, j'y songe ... pourquoi non? Monsieur l'officier, serait-ce là votre cas, et quelque flamme errante, des plus pernicieuses, vous aurait-elle entraîné jusqu'à notre seuil?
Il se tut et me considéra.
Dès le premier mot de son discours, j'en avais prévu la conclusion. Elle ne me surprit donc aucunement. La harangue, par surcroît, avait été longue, et le temps ne m'avait pas manqué pour une suprême délibération. Quand les feux follets intervinrent, mon parti était pris.
Doucement, ma main droite s'en fut, dans ma poche à revolver, toucher la crosse quadrillée. Sous mon fauteuil je ramenai ma jambe gauche, et d'avance, j'en raidis le jarret. Prêt de la sorte à bondir et à combattre, je relevai la tête, et sans hésiter:
--Monsieur,--dis-je,--c'est comme il vous plaira. Accident fortuit, flamme errante, feu follet, choisissez vous-même. Je n'ai rien à vous répondre. Et, tout au contraire, j'ai à vous interroger.
Il ne sourcilla, ni ses deux acolytes. Il souriait et le sourire ne s'effaça pas de sa bouche mince. Je pris la crosse du pistolet à pleine main:
--Moi non plus, je ne vais pas jouer au plus fin avec vous, et je compte sur votre immédiate franchise, car vous avez, monsieur, je vous le jure! le plus grand intérêt à ne pas mentir d'un mot. Sur ce, procédons par ordre, et sans préambule: monsieur, connaîtriez-vous par hasard une jeune femme qui se nomme madame Madeleine de...?
J'articulai le nom clairement. Et le marquis Gaspard, plus souriant que jamais, inclina la tête et la main en signe d'assentiment.
--Bon!--dis-je.--Je continue: monsieur, est-il exact, oui ou non, que cette dame soit, en cet instant même, prisonnière dans cette maison?
La tête inclinée se releva lentement. La main large ouverte esquissa un geste dubitatif. Le sourire se compliqua d'une moue d'incertitude:
--Prisonnière? En vérité, non... Il est exact que la dame dont vous parlez nous honore, «en ce moment même», pour dire comme vous dites, de sa galante compagnie. Mais, si, comme je n'en puis guère douter à présent, vous l'avez ce tantôt, rencontrée sur notre chemin, vous avez pu, monsieur, vous assurer vous-même qu'elle y marchait seule et librement, sans que rien ni personne la contraignît de venir vers ce toit sous lequel vous l'imaginez, bien à tort, prisonnière. Monsieur, elle ne l'est point, je m'en porte garant.
Il se renversa dans son fauteuil, et sa face glabre, ironique et joyeuse se détacha plus nette sur le dossier de brocart.
Trois secondes je me tus, déconcerté. Puis, reprenant pied:
--Soit!--dis-je.--Je me trompais, et je le confesse. Madame de... est libre ici. En ce cas, rien ne s'oppose, évidemment, à ce que je sois admis à l'honneur de lui offrir mes respectueux hommages. Puis-je la voir? je suis de ses amis, et même des plus intimes.
Sur la bouche rasée de près, le sourire fit place à trois petits éclats d'une gaîté en fausset:
--Oh! monsieur l'officier! nous n'en ignorons rien, croyez-le! et veuillez m'excuser si je prends la liberté grande de rire d'une affaire de cœur qui est la vôtre: je suis très vieux, et, de mon temps, le secret n'était pas de rigueur en semblable bagatelle... Passons, passons ... je vois bien que je vous ai blessé, mais c'est en toute innocence ... oublions cela... Voir madame de..., demandez-vous? Ce serait en effet la chose la plus aisée, si madame de..., très lasse, n'avait dû se coucher tout a l'heure. Elle est dans son premier sommeil, et je vous sais trop galant homme pour ajouter aucune autre raison à celle-là.
Il raillait. Je sentis une chaleur à mes tempes.
--J'insiste,--dis-je, en tâchant de rester calme encore.--Je m'engage à ne pas réveiller madame de..., si son sommeil est vraiment profond à ce point. Mais je désire tout de même la voir. J'en ai, ce me semble, le droit, et j'espère que ce droit ne me sera pas contesté.
Cette fois, le marquis Gaspard cessa de sourire, et me regarda très fixement. Puis d'un ton sérieux:
--Monsieur l'officier,--dit-il,--vous êtes, sachez-le, en situation de tout exiger ici, sans qu'on vous y refuse rien. Donc, venez!
Il se leva, s'en fut à la porte, l'ouvrit, traversa l'antichambre...
Je le suivais, étonné, inquiet. Les deux vieillards s'étaient levés aussi, et marchaient derrière moi........
* * * * *
--Monsieur,--dit le marquis Gaspard, à mi-voix,--il vous est maintenant loisible de comprendre la raison pour laquelle on vous a maintes fois prié de ne pas faire de bruit dans votre appartement, voisin de celui-ci...
Ç'avait bien été l'huis aux trois verrous de fer sous le vantail duquel j'avais, l'heure d'avant, respiré le parfum de muguet si familier à mes narines. Et c'était bien la chambre que j'avais devinée, toute nue, pareille à ma propre chambre; et c'était bien le même lit, aux draps fins, aux couvertures soyeuses.
Sur ce lit, Madeleine gisait, les yeux clos, la bouche blanche, les joues grises... On ne m'avait point menti. Elle dormait. Elle dormait très profondément,--trop profondément,--d'un étrange sommeil, blême, glacé, et plus proche, peut-être, de la mort que de la vie...
--Ayez soin de tenir votre promesse, monsieur,--dit encore le marquis Gaspard;--vous voyez que madame de... dort tout de bon. Et j'ajoute qu'elle est assez lasse pour ne pouvoir guère supporter la secousse d'un réveil trop brutal...
Il parlait toujours bas, et d'une voix grave qui contrastait avec le ton badin qu'il avait d'abord choisi.
Alors, du plus profond de mon être, une colère froide et terrible se leva, comme se lève sur une plaine dévastée la plus farouche des rafales d'hiver.
Pistolet au poing, je marchai droit à cet homme,--mon ennemi,--et j'appuyai au creux de sa poitrine le canon prêt à faire feu. Puis je commandai:
--Silence! Silence tous trois, et pas un geste, ou je vous tue! A présent, répondez-moi, vous, vous seul! Et, je vous le répète, pas de mensonge, sous peine de mort! Cette femme, d'abord, qu'en faites-vous ici?
Je tenais sous mon regard l'homme que je menaçai. Mais son regard, à lui, tout d'un coup, fut plus fort. J'en fus comme ébloui,--percé,--vaincu. Une épouvante subite remplaça ma colère. Je sentis ma proie m'échapper. Un dernier sursaut de volonté me fit presser sur la détente du pistolet. Mais le coup n'eut pas le temps de partir. Les yeux de mon prisonnier s'étaient abaissés, lentement, paisiblement, irrésistiblement, de mes yeux sur ma main. Et ce fut comme une toute-puissante étreinte qui paralysa mes doigts, qui les meurtrit, qui les brisa.--Le pistolet coula de mon poing,--tomba par terre...
Alors, de sa même voix basse et grave, exactement de sa même voix, et comme si rien ne s'était passé,--rien du tout,--le marquis Gaspard me répondit:
--Ce que je fais, ici, de cette femme? Monsieur, rien n'est plus légitime que votre curiosité, et je vais avoir l'honneur de la satisfaire. Vous plaît-il toutefois de retourner d'où nous venons, afin de laisser madame de... à son sommeil?
Mes deux bras étaient libres le long de mon corps, et libres mes deux jambes. Il me sembla pourtant que j'étais lié, garrotté. Pas un mouvement ne m'était plus possible, hormis ceux que m'ordonnait le marquis Gaspard, mon maître.
Prisonnier d'âme et de corps, j'obéis en silence. Et je retournai d'où nous étions venus.
Sur le point de quitter la chambre où dormait ma maîtresse aimée, j'eus une âpre envie de jeter un regard en arrière, un regard vers elle, un seul regard.
Mais ce regard ne me fut pas permis.
XVII
--Monsieur l'officier,--prononça le marquis Gaspard,--vous êtes en situation de tout exiger ici, sans qu'on vous y refuse rien. Rien! sauf une chose unique, dont nous parlerons tout à l'heure. Pour l'instant, vous avez bien voulu m'interroger au sujet de madame de..., et je m'en voudrais en vérité de ne vous pas répondre. Peut-être cette réponse sera-t-elle toutefois plus longue que vous ne l'imaginez. N'importe! je vous le répète, il n'est rien que je ne sois prêt à accomplir pour vous plaire. Sur ce, pardon d'un tel préambule, et, d'avance, excusez-moi si je vous fatigue les oreilles d'une explication ennuyeuse certes, mais nécessaire. Il prit un temps, ouvrit sa tabatière, l'offrit aux doigts de ses fils et petit-fils, y puisa lui-même. Puis:
--Monsieur,--commença-t-il,--je suis né fort loin d'ici, dans une petite ville d'Allemagne, en l'an de grâce...
Il s'interrompit encore: le comte François, brusquement soulevé de son fauteuil, avait étendu vers son père une main large ouverte, comme pour le supplier de n'en pas dire davantage. Et le marquis Gaspard se tut en effet, trois secondes durant. Il regardait son fils, et il allongeait les lèvres pour une moue d'indulgente ironie:
--Ça!--fit-il enfin, du plus haut de son fausset.--Çà! François! à votre âge? quelle enfance!... Imaginez-vous donc que monsieur l'officier n'en sache pas déjà très long sur le Secret? trop long?... Il n'importe maintenant peu ni prou qu'il apprenne ou continue d'ignorer le surplus.
Il se retourna vers moi, et recommença:
--Monsieur, je suis né, comme je viens d'avoir eu l'honneur de vous le dire, dans une petite ville d'Allemagne, à Eckernfœrde, non loin de Schleswig, en l'an de grâce 1733,--oui, monsieur: mil-sept-cent-trente-trois. Il s'en suit par conséquent que je compte, aujourd'hui, 22 décembre 1908, cent soixante-quinze ans d'âge. Ne vous en étonnez pas trop; rien n'est plus authentique, et rien ne vous sera plus facilement expliqué. Si même nous étions, monsieur, de loisir, je comblerais votre curiosité en vous contant par le menu, non pas ma vie entière, laquelle vous serait indigeste et fastidieuse, mais, au moins, quelques-unes de mes cinquante premières années. Il n'en faudrait pas plus. Cela toutefois nous entraînerait bien loin, et la nuit, quoique hivernale, serait trop courte pour un tel récit. Permettez donc, monsieur, que je le réduise à ce qu'il contiendrait d'essentiel. Mon père, bon gentilhomme au service de Sa Majesté le roi Christian VI de Danemark, était un soldat courageux, qui n'avait pas manqué de s'illustrer dans les guerres du précédent règne, mais qui faisait petite figure à la cour d'un prince tout pacifique, et dont les arts, les lettres et les sciences faisaient l'unique souci. L'Europe, à vrai dire, jouissait alors d'une paix générale, et mon père s'en devait bien accommoder, bon gré, mal gré. Mais cette paix fut courte, et je n'avais pas encore sept ans qu'une guerre nouvelle éclata, dont se mêlèrent l'Autriche, la Prusse, la France et force petits états, pêcheurs en eau trouble. Le Danemark fut quasi seul à garder l'épée au fourreau. Mon père ne le souffrit pas, et préféra l'émigration. Nous vînmes à Paris, puis à Versailles, et le roi Louis XV nous accueillit bien. Il y avait place dans l'armée française pour tous les gens de cœur. Mon père s'y fit remarquer, et sa carrière promettait d'être brillante, quand un boulet anglais la vint trancher, le 10 mai 1745, à l'instant même que se décidait la victoire fameuse de Fontenoy. Mon père y avait grandement contribué, sous les yeux mêmes du roi, qui sut ne pas oublier les services d'un mort, et m'appela, en récompense, à prendre rang parmi ses pages. Ainsi commença, monsieur, ma vie d'homme. Elle fut longtemps insouciante et joyeuse. Et je me souviens encore avec douceur des charmantes années que vécut toute la France après la paix de 1747. La cour, en particulier, n'était que fêtes, amours et folies. Je pris ma part de tout cela. Et, sans mentir, si vous me voyez aujourd'hui tel que me voici,--solitaire, voire ermite,--la faute en est principalement à cette grande et délicate félicité au sein de laquelle s'écoula mon jeune âge, et dont la perfection sans égale me dégoûta pour tout jamais des piètres bonheurs que vous autres, gens du XIXe> et gens du XXe siècle, pourriez m'offrir, si je m'en souciais. Mais à quoi bon vous donner d'inutiles regrets? je passe donc, en m'excusant d'avoir déjà trop insisté. Et je viens, un peu tard, à mon fait.
«Je vous ai dit, monsieur, que je fus page du roi Louis XV, à partir de cet an 1745, date du trépas paternel. Je l'étais encore cinq années plus tard. Et ce fut en cette qualité que j'eus alors l'honneur de précéder un jour chez Sa Majesté monsieur le maréchal de Belle-Isle, lequel, ce jour-là, menait par la main un seigneur de bonne mine, qui m'était inconnu.
--«Sire, dit le maréchal (et il me semble encore voir dans sa révérence, l'éclat poudré de sa perruque et le retroussis de son habit amarante que relevait l'épée en verrouil)--Sire, j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté, comme Elle a daigné m'en donner l'ordre, monsieur le comte de Saint-Germain, qui ne manque pas d'être sans conteste le plus vieux gentilhomme du royaume.»
«Je regardai le susdit comte. Il me parut, au rebours de cette parole, un gentilhomme dans toute la force de l'âge. Ce qu'il avait en plus de trente ans ne s'apercevait d'aucune façon.
«Monsieur l'officier, je ne vais pas vous traiter de pédagogue à écolier. Vous n'ignorez assurément rien de ce que savent tous nos historiographes sur le compte de cet homme extraordinaire, voire surhumain, qui eut noms, en des temps successifs, comte de Saint-Germain, marquis de Montferrat, comte de Bellamye, signor Rotondo, comte Tzarogy, révérend père Aymar... C'est par simple piété,--piété, j'ose dire, filiale,--que je me suis oublié jusqu'à vous conter en détail comment j'eus le bonheur de rencontrer celui qui devait plus tard me servir de père, de mère, de maître et d'ami tout ensemble. Cela certes ne se fit pas d'un coup. Mais, de 1750 à 1760, le comte de Saint-Germain fut un des plus familiers parmi les hôtes de Versailles. Et je continuais moi-même d'appartenir au roi. Par la suite, des intrigues jouèrent, et le comte dut s'éloigner. Je ne pus alors me résoudre à demeurer dans un lieu où il n'était plus, et je le voulus rejoindre. Ce fut d'abord en vain. La Franc-Maçonnerie, dont il était secrètement le général et le grand-maître, s'était donné à tâche de le bien cacher, cependant qu'il fomentait en Moscovie une manière de révolution. Après mainte recherche infructueuse, je me résignai, en désespoir de cause, à cesser ma poursuite. Mais la pensée d'un retour en France m'était devenue insupportable, et je résolus de regagner ma lointaine patrie, pour y vivre dans la retraite, et me souvenir de l'homme prodigieux que je croyais avoir perdu. Je revins donc d'où j'étais parti, et je retrouvai, à Eckernfœrde, ma maison, déserte depuis vingt-quatre années. C'était en 1764. Le Danemark jouissait toujours de la paix, ou peu s'en fallait: une seule armée guerroyait en Mecklembourg, sous le commandement d'un jeune homme de vingt ans, qui promettait de devenir un grand capitaine,--je veux dire le landgrave Charles de Hesse-Cassel, que le roi Frédéric V allait sous peu nommer son lieutenant-général. Un hasard m'obligea d'aller faire ma cour à Son Altesse, durant un séjour qu'elle fit, entre deux campagnes, à Eckernfœrde, où était son palais. Et jugez, monsieur, de ma joie, quand j'aperçus, assis à la droite du prince, et dans son intimité, l'homme dont j'avais partout cherché les traces, et que je désespérais de revoir jamais. Le prince pleura d'attendrissement en voyant mes transports. Saint-Germain s'appelait alors Tzarogy. Il partageait sa vie entre le landgrave, dont il était le conseiller privé, et diverses autres seigneuries, auxquelles il prêtait aussi le secours de ses mystérieux secrets: le prince Orlof était de celles-là, et aussi le margrave Charles-Alexandre d'Anspach. Mes peines n'étaient point finies, et trop souvent je fus encore privé de l'être qui d'heure en heure me devenait plus précieux et plus cher. A la fin cependant mon maître cessa de vagabonder. Charles de Hesse avait reçu le bâton des mains du nouveau roi, Christian VII. Et, quoique la guerre eût recommencé entre la Norvège, notre vassale, et la Suède, les loisirs du landgrave-maréchal ne manquaient pas d'être fréquents. Il les employait à des besognes hermétiques, où mon maître et moi l'assistions souvent. Quinze années coulèrent ainsi de la sorte, aussi gravement heureuses pour moi qu'avaient été follement gaies et plaisantes mes quinze années de France. Une catastrophe horrible devait pourtant terminer ce long et parfait bonheur. Je vous ai tout à l'heure dit un mot de l'extrême jeunesse que mon maître avait su garder sur chacun de ses traits, nonobstant son âge incommensurable. Cette jeunesse, tout d'un coup, s'altéra. Je m'en affligeai fort, sans d'abord oser rien en dire. Mais bientôt les choses vinrent à un point que je ne pus souffrir, et je pris le dernier parti de me jeter aux pieds du comte en le conjurant de veiller mieux à sa santé, et d'y employer sa science. Il ne s'offensa pas de ma liberté, et me releva doucement.--«Gaspard,» me dit-il alors d'une voix solennelle qui glaça mon sang, «Gaspard, sache qu'il est des maux contre lesquels cette science même que tu invoques est impuissante. Elle ne peut rien contre la blessure secrète dont mon cœur est ensanglanté, et rien contre ma volonté de n'y pas survivre.» Ce disant, il ouvrit sous mes yeux un médaillon de pierreries qu'il portait au cou, et je vis, nouée dans ce médaillon, une boucle de cheveux blonds.--«Gaspard», me dit-il encore, «je meurs d'avoir voulu éterniser, non pas mon âge mûr, mais ma jeunesse. Plus sage, j'eusse mis à l'abri de l'amour, par quelques rides et quelques cheveux blancs, cette enveloppe mortelle que j'aurais ainsi faite, tout de bon, immortelle. Quand mon Secret sera devenu le tien, profite de cette leçon, et sois mon héritier, digne de l'être.» Sept jours plus tard, il s'éteignait, léguant au landgrave tous ses grimoires, manuscrits, talismans, auxquels le bonhomme n'entendit goutte, et, à moi, ce qu'il avait nommé son Secret.
«Monsieur l'officier, c'est à ce Secret, mon héritage légitime, que je voulais arriver. M'y voilà. Une dernière fois, pardon d'un pareil verbiage. Je ne pouvais m'en abstenir sans risquer de n'être qu'imparfaitement compris. Mais, à présent, rien plus ne s'oppose à ce que je contente tout de suite votre désir, et vous apprenne, sans obscurité ni mensonge, ce que mes fils, petit-fils et moi-même faisons ici de madame de..., votre amie.
XVIII
Une fois de plus, le marquis Gaspard avait ouvert sa tabatière. Mais il ne la referma plus, et la garda béante dans le creux de sa main, sans y puiser.
* * * * *
--Monsieur,--reprit-il,--je n'ai garde d'être savant, non plus que vous, j'espère. Ce néanmoins nous en savons assurément, vous et moi, autant qu'homme de France sur la propre nature de cette indéfinissable chose que l'on nomme la vie. Je dis autant, et ce n'est guère, car, en vérité, personne ne sait, n'a su, ni ne saura jamais rien de la vie. Tout au plus nous est-il loisible de soupçonner quelques-uns des phénomènes dont s'accompagne l'existence des êtres vivants, et qui disparaissent quand apparaît la mort. Mon maître, le comte de Saint-Germain, n'a jamais ignoré cette vérité. Assuré du seul chemin dans lequel nous pouvons marcher utilement, il ne s'en est pas écarté d'une semelle, tout en y marchant par enjambées de sept lieues. Dans son cas, il n'y a point eu, comme l'imaginait sottement le vulgaire, magie ou sorcellerie, mais expérience bien acquise, philosophie, raison et génie. Rien davantage. Le Secret qu'il avait découvert, et qu'il me légua, n'en voulant plus user lui-même,--le Secret de Longue-Vie,--n'a rien en soi que d'exactement naturel et de scientifique. Et vous-même allez en juger...
«Non que je prétende, monsieur, vous exposer et vous démontrer ce Secret avec la rigueur dont usent les mathématiciens pour exposer et démontrer leurs théorèmes! Mon maître l'eût peut-être su faire. Mais je suis, quant à moi, trop ignorant pour m'y risquer. Au demeurant, que vous importe? Ce que vous souhaitez apprendre, n'est-ce pas? c'est le rôle que joue, en tout ceci, votre amie, madame de...?
«J'y viens donc! Monsieur, nous sommes, en tant que créatures vivantes, formés d'éléments, atomes ou cellules, qui naissent en nous, y vivent, y meurent, et y sont remplacés par d'autres éléments semblables, engendrés par les précédents. Si bien que d'ingénieux esprits ont pu professer que notre corps d'aujourd'hui ne contient plus aucune parcelle de la substance qui composait notre corps d'il y a dix ans. Cette incessante transformation, ce renouvellement de nous-mêmes, constitue l'un de ces phénomènes, caractéristiques de la vie, dont je vous entretenais tantôt.
«Toutefois, ce dit renouvellement ne s'accomplit pas à toute époque et en toute créature d'identique façon. Chez un enfant qui croît, chaque atome vieilli cède sa place à deux atomes neufs. Chez un vieillard, au contraire, beaucoup d'éléments disparaissent, et peu leur succèdent. Enfin, chez un mourant, tout proche de la tombe, les cellules mortes cessent d'être remplacées.
«Monsieur, c'est en méditant sur cette vérité singulière que mon maître découvrit le Secret grâce auquel, j'ai, ce matin, l'honneur de vous entretenir, au lieu de dormir, comme je le devrais, dans quelque cercueil déjà fort vermoulu.
«Et ce Secret, le voici enfin!--Je n'hésite point à vous le révéler, encore qu'il soit redoutable: vous êtes, faut-il vous le redire? vous êtes, monsieur, en situation de tout obtenir ici, sauf une chose unique, qui n'est point celle-là.--Voici donc:--Si nous vieillissons, si nous mourons, c'est que nos atomes ou cellules ont perdu le pouvoir d'engendrer d'autres cellules ou atomes qui prolongeraient notre vie;--c'est que notre corps est devenu inapte à cette besogne de reconstitution qu'un jeune corps accomplit en se jouant, et sans nul effort. Eh bien! monsieur, ce qui est devenu trop malaisé pour notre vieille chair, que n'en chargeons-nous une autre chair, neuve et vigoureuse, qui volontiers travaillera pour deux, et ne s'apercevra même pas de ce surcroît de labeur?
«Je ne sache pas qu'il se puisse rien objecter, raisonnablement, à cela. Mon maître pensait ainsi. Je pense comme lui. Mes fils et petit-fils de même. Or, m'est avis, sans nul orgueil malséant, qu'on doit faire cas d'un jugement unanime, quand les quatre juges en sont vieux, partant, sages, non pas comme quatre, mais comme quarante. J'imagine, monsieur, que vous en tomberez vous-même d'accord.
«Madame de..., votre amie, est donc ici, de son plein gré, ou peu s'en faut, pour travailler aimablement à notre profit et rajeunir nos vieilles substances qui ne se pourraient plus rajeunir d'elles-mêmes.