La maison des hommes vivants

Part 4

Chapter 43,686 wordsPublic domain

De nouveau le heurtoir frappa l'enclume, cette fois d'un battement double, rapide comme les deux appels dont le pied d'un escrimeur bat le sol avant de se fendre. Puis, à ce double battement, succéda encore un coup simple, comme le premier coup.

Et la porte s'ouvrit.

XIV

L'antichambre était vaste. Deux torchères allumées ne l'éclairaient qu'à peine. J'entrevis très vaguement quatre murs peints à fresque au-dessus d'une boiserie de chêne ou de noyer, presque noire. Des portes basses, à l'ancienne mode, se confondaient avec la boiserie. Deux grands trophées de chasse étaient l'unique ornement.

Mais ce que je vis avec netteté, sitôt le seuil franchi, ce fut, debout en face de moi, et la main gauche encore posée sur la serrure que cette main venait d'ouvrir, un vieillard, tellement identique au vieillard qui m'avait guidé qu'involontairement je me retournai, pour vérifier qu'ils étaient bien deux hommes différents, et non pas un seul avec son image reflétée dans quelque miroir:--même barbe, longue et large, plus blanche que neige; mêmes yeux graves et immobiles... Oui, je me retournai, doutant d'une identité si exacte. Mais les deux hommes étaient réellement deux:--le père et le fils.--Le fils s'inclina devant le père, avec respect. Et ce respect seul me permit désormais de discerner le fils du père, tous deux m'apparaissant également vieux,--également centenaires!--quoique également robustes et droits,--verts,--jeunes!

D'instinct je m'étais arrêté, et je saluais bas mon hôte. Il me rendit poliment mon salut, mais sans dire mot. Ses yeux me dévisageaient avec la plus précise fixité. A la fin, ils s'écartèrent de moi, le temps d'un clin d'œil, et je sentis qu'ils interrogeaient mon guide, impérieusement.

Et le fils dit au père:

--Monsieur, j'ai cru bien faire en amenant ici monsieur, que j'ai trouvé sous la pluie, et dans l'état où vous le voyez, égaré ou perdu, à l'entrée du labyrinthe de pierres.

Il parlait à mi-voix, comme s'il eût craint de troubler le repos de gens endormis.

Un silence succéda, que je trouvai long. Puis le père répondit au fils:

--Vous avez, je pense, bien fait, monsieur.

Lui aussi parlait à mi-voix.

La politesse surannée du dialogue m'étonna. Je m'avisai de détailler alors l'habit de ce vieil homme qui employait pour parler à son fils les formules cérémonieuses de l'avant-dernier siècle. Ce n'était qu'un gros vêtement de velours à côtes, pareil de tous points au vêtement que portait le fils. Les molletières seules en étaient remplacées par des bas de laine, et le pantalon, par une culotte bouclée au genou.

Le fils, cependant, exposait au père mon cas. Et je remarquai qu'il n'en omettait pas un détail:

--Monsieur est officier,--disait-il,--et s'appelle monsieur le capitaine André Narcy. Il porte au fort du Grand Cap un pli scellé, et ce pli, très urgent, paraît-il, doit atteindre au plus tôt sa destination. C'est pourquoi j'ai cru pouvoir offrir à monsieur notre hospitalité pour cette nuit, afin qu'il se repose, et soit mieux à même de se hâter, demain matin, dès que l'aurore lui permettra de ne plus errer vainement, comme il a fait ce soir, faute d'un fil conducteur. Car monsieur n'a bien entendu rencontré sur sa route âme vivante qui eût au moins pu lui indiquer la direction à suivre. Et c'est, à n'en point douter, la raison pour laquelle monsieur s'est écarté si loin de ce Grand Cap où il allait.

L'insistance qu'on mettait à certifier la solitude des lieux où nous étions me frappa. Je scrutai l'un après l'autre les deux visages qui m'observaient. Mais pas une ligne d'aucun des deux ne bougea. Et la voix du père répondant au fils fut tout à fait normale. Elle répéta, mot pour mot sa première approbation.

--Vous avez, je pense, bien fait, monsieur.

Je cherchai une formule de remerciement. Mais, avant que j'eusse trouvé, mon hôte, allongeant un doigt, désigna l'une des portes dissimulées dans la boiserie.

--Il convient donc,--dit-il, s'adressant toujours à son fils,--que monsieur l'officier puisse dormir sans retard. Veuillez le conduire, monsieur, et l'éclairer.

Je m'inclinai derechef en silence. Mon premier guide me précédait déjà, haussant sa lanterne sourde à la façon d'un flambeau.

Sur le carrelage du sol, nos pas éveillèrent un écho confus. Les quatre murs, nus, se renvoyaient le son, et prolongeaient chaque bruit d'un bref tremblement. La lanterne, dirigée sur l'une des fresques, y promena un rond lumineux. Je distinguai le dessin flou et la couleur pâlie d'une scène mythologique,--Aphrodite naissant de la mer, autant qu'il me fut possible de reconnaître...

Mon guide tirait, l'un après l'autre, trois verrous de fer, plus épais et plus longs que tous ceux dont je me souvenais. Les verrous fermaient la porte qu'avait désignée l'autre vieillard. Regardant de près, je vis qu'à côté de cette porte il y en avait une autre pareillement dissimulée et pareillement verrouillée. L'ensemble figurait assez bien les deux battants d'une seule porte,--deux battants qui d'ailleurs joignaient fort mal, en dépit de leurs lourdes ferrailles: un jeu large d'un bon pouce existait sous l'un et l'autre vantail, et les vents coulis s'y pouvaient glisser à l'aise...

Dans l'instant que je m'en avisais, l'autre vieillard,--le père, toujours debout au milieu de la vaste antichambre, et ses yeux toujours dardés sur moi,--marcha soudain vers nous. Et ses pas, quoique légers, résonnèrent comme avaient résonné nos pas. Je m'arrêtai et le regardai. Il fit un geste de la main, et parlant cette fois à moi-même:

--Monsieur,--dit-il,--j'oubliais de vous avertir: nous avons, sous notre toit, et précisément non loin de votre appartement, un malade. Oserai-je en conséquence vous prier de vouloir bien faire peu de bruit?

* * * * *

C'était la seconde fois qu'on me demandait d'être, dans cette maison, silencieux; et ç'avait été, l'une et l'autre fois, sous deux prétextes différents...

Au même moment, une très petite sensation me fit tressaillir. Et, pour être exact, ce ne fut pas moi-même qui tressaillis, mais plutôt cet être subconscient qui habite en nous, et qui veille quand nous dormons, et qui a sa mémoire propre, distincte de la nôtre:--Par dessous l'autre porte,--la porte qui demeurait fermée,--une bouffée d'air tiède passa. Il faisait assez froid dans l'antichambre. Sans doute derrière cette porte close, y avait-il un appartement mieux chauffé...

Or, cette bouffée d'air tiède, je la sentis odorante;--parfumée;--parfumée d'un parfum, qui, tout d'abord, étonna mes narines, mais que je ne reconnus pas; que mon subconscient, seul, reconnut...

Et moi, je franchis la porte ouverte, avant d'avoir compris,--avant d'avoir compris ce qu'il y avait derrière la porte fermée...

XV

Derrière la porte ouverte, il y avait un corridor. Et, au bout du corridor, une autre porte. Cette porte-ci passée, mon guide éclaira six marches. Je vis qu'elles étaient du même carreau rouge que le dallage de l'antichambre. Le bord seul en était de bois, et très usé.

Au haut de ces marches, mon guide poussa une dernière porte. J'entrai dans une pièce très obscure, et je m'arrêtai presque sur le seuil, craignant de heurter quelque meuble. Mon guide ôtait cependant le verre de sa lanterne, et commençait d'allumer les trois bougies d'un énorme candélabre de fer, dont le pied triangulaire reposait sur le sol même, et figurait un faisceau de lances. La chambre, éclairée, m'apparut ancienne et rustique, meublée seulement de ce candélabre, d'une chaise et d'un lit, les deux derniers objets très simples,--paysans.--Mon guide alors me salua:

--Monsieur,--dit-il,--je vous donne le bonsoir. Dormez sans souci: j'aurai l'honneur de vous réveiller moi-même...

Je dis:

--A l'aube?

Il affirma:

--A l'aube, et même ... peut-être un peu plus tôt...

La phrase était fort naturelle. Je rendis le bonsoir qu'on m'avait donné:

--Bonne nuit, monsieur.

* * * * *

Il s'en alla. J'entendis ses pas sur les marches bordées de bois, puis sur le moellon du corridor. J'entendis la porte de l'antichambre refermée. Et j'entendis,--avec moins de surprise que de trouble,--les grands verrous de fer repoussés dans leurs logements: ils grincèrent avec douceur parmi le silence absolu de la maison.

Alors je m'assis sur la chaise de paille, au pied du lit de sapin.

* * * * *

Je m'étais assis pour songer,--pour mettre un peu d'ordre dans le chaos des pensées qui tournoyaient en moi.--Mais, sitôt assis, une sensation imprévue coupa court à ma songerie.

J'avais promené mon regard sur les quatre murs de la chambre où j'étais,--quatre murs grossièrement tapissés d'un papier criard.--J'avais constaté la pauvreté du mobilier. Le seul candélabre y faisait contraste. La chambre, ainsi garnie, semblait une pièce inhabitée, refuge de quelques objets disparates. Et j'aurais trouvé naturel d'y respirer cette odeur de moisissure séchée qu'on respire toujours aux lieux trop longtemps vides et clos.

Or, ce ne fut pas cette odeur-là qui frappa mes narines. Bien au contraire! ce fut un parfum tiède et vivant, dont toute la chambre était imprégnée; un parfum qui me rappela l'autre, celui qui tantôt s'était glissé sous la porte fermée de l'antichambre. Non que ce fût le même parfum. Mais c'était un parfum de la même sorte, un de ces parfums qui flottent dans tout logis féminin, un de ces mélanges délicats où des essences diverses se combinent à l'arome propre d'une chair voluptueuse. Je humai l'air,--j'analysai:--dans le parfum actuel, je discernai de l'héliotrope et de la rose;--et cela me fit souvenir que le parfum précédent comportait une base de muguet... Alors, une violente secousse de tout mon être me mit debout, effaré, affolé, farouche. Car les deux sons de ce mot, «muguet», avaient fait en moi comme une illumination soudaine. Le parfum précédent, à base de muguet, c'était le parfum,--tellement familier pour moi!--de ma maîtresse,--de Madeleine...

* * * * *

Détail bizarre: dans cette atroce angoisse qui me serrait la gorge, une pensée insignifiante se fit jour, et me rendit d'un coup mon sang-froid: la pensée que j'étais, en vérité, bien aveugle, bien fou, bien niais, de n'avoir pas, depuis longtemps, deviné cette vérité qui venait enfin de m'apparaître!--depuis longtemps; depuis des heures: dès la première des paroles ambiguës que j'avais entendues dans la bouche de mes hôtes inquiétants.--Et ce parfum, ce muguet, qui pourtant tenait à toutes mes fibres par tant de souvenirs ardents, par tant de frissons éprouvés, comment, comment ne l'avais-je point reconnu dès le premier effluve? avant que ces trois verrous, tirés derrière moi, ne m'eussent enfermé dans cette chambre, dans cette gêole, prisonnier, impuissant!...

* * * * *

Impuissant? peut-être...

D'un geste presque calme je portai la main à mon pistolet.--Sept balles à tirer.--Impuissant? non!--sept balles... J'avais saisi l'arme. Lentement, les yeux vers la porte, j'ouvris la crosse, je sortis le chargeur.--Oui, les sept balles y étaient bien.--Je remis le chargeur en place, et, des deux mains, sans bruit, j'armai. Le levier de feu était au cran de sûreté. Je le fis jouer du pouce, vérifiant qu'il fût bien facile à déplacer. Alors, le pistolet en poche et la main droite bien prête, je me rassis.--A l'aube, n'est-ce pas? on viendrait m'éveiller. Il serait temps, alors.--Je regardai ma montre. Elle marquait deux heures. L'aube serait longue à venir.--Je me relevai, je vins au lit. Les draps en étaient singulièrement fins, les couvertures épaisses et soyeuses. Et ce parfum féminin qui flottait... J'enfonçai mon poing fermé dans ma joue.--Ce lit qu'on m'avait offert, ce lit, d'avance préparé ... et non pour moi, à coup sûr!... qui donc, habituellement, s'y couchait?... Par la pensée, je vis, à travers cloisons et murailles, une autre chambre, un autre lit ... et, dans cet autre lit, une femme endormie; Madeleine.--Madeleine!--Une jalousie sauvage me traversa, douloureuse comme une épée chaude:--Madeleine, dans ce lit inconnu!... Puis un étonnement, un étonnement intense passa sur ma jalousie, l'écrasa:--Madeleine, en ce lieu, à cette heure?... Pourquoi, comment? par quelle sorcellerie obscure? Pour quelle fin mystérieuse, incompréhensible, inconnaissable?--Jaloux,--jaloux de ces vieillards blancs comme neige,--non! Je ne l'étais pas, je ne pouvais pas l'être. Il ne s'agissait pas d'amour dans cette maison.--Mais de quoi?

Aux pointes des trois lances en faisceau, les trois flammes des bougies dansaient. Cette porte-ci, encore, joignait mal. La fenêtre de même, sans doute...

Au fait, il y avait une fenêtre, à cette chambre-prison... Je m'en approchai, je collai mon front à la vitre, je plongeai mon regard dans l'obscurité extérieure... Rien. Du noir. Du noir opaque, proche de mes yeux... Un lierre épais formait écran, un lierre touffu, reliant entre eux, d'un tissu véritable, des barreaux de fer entre-croisés. Prison, oui.

* * * * *

Derrière l'une des cloisons, des pas troublèrent un instant le silence. Et le silence, de nouveau, fut absolu.

Maintenant, j'étais couché sur Je lit, et j'attendais, prêt à tout: habillé, botté, la main au pistolet. J'attendais, et je retenais mon souffle, guettant chaque murmure qui naîtrait...

XVI

Peu à peu, le calme était rentré dans ma tête et dans ma poitrine. Maintenant, toujours couché sur le lit, je continuais d'attendre, habillé, botté, la main au pistolet. Et cette main, résolument prête à tuer, ne tremblait plus. La certitude d'une issue prochaine à l'Aventure, la probabilité d'une bataille à livrer, la nécessité d'être vainqueur,--autant de cordiaux puissants qui agissaient avec énergie sur mes muscles et sur mes nerfs. J'en étais à ne plus m'étonner; je veux dire, à réprimer mon étonnement, à l'ajourner.--Madeleine en ce lieu, à cette heure, non, cela ne s'expliquait point, d'aucune explication vraisemblable. Mais, pour le moment, cela n'avait pas besoin d'être expliqué. Et je remettais à plus tard,--à l'instant qui suivrait le combat et la victoire,--toutes conjectures superflues.

* * * * *

Les trois bougies du candélabre brûlaient toujours. Déjà je les voyais moins longues. Une fois de plus, je consultai ma montre. Il était deux heures et demie. Les bougies risquaient fort de durer moins longtemps que la nuit. Je songeai qu'il faut voir clair pour user profitablement d'un pistolet. Je me levai, je fus au candélabre et je soufflai deux lumières sur trois. Après quoi je me recouchai. Sur les carreaux du dallage mes éperons avaient grincé, et faute d'un tapis, le talon de mes bottes sonna assez bruyamment sur le sol. Enfin, comme j'appuyais le genou sur le bord du lit, le sommier cria: un cri mince et long, métallique, et qui avait force chances, pour peu qu'on me surveillât, d'être entendu à travers deux ou trois cloisons, dans le silence absolu du lieu. Or, j'eus tout juste le temps de former cette pensée dans ma cervelle: comme en écho au cri du sommier, la serrure cria à son tour.

D'un sursaut violent, je fus à bas du lit. Je dus faire un effort pour ne pas empoigner tout de suite mon arme et pour ne pas la braquer au hasard sur cette porte qui allait s'ouvrir.

Je me contins. On frappa d'ailleurs, correctement. Puis le vantail tourna, et, dans le chambranle, je vis l'un de mes hôtes,--je ne discernai pas lequel,--l'un des deux vieillards identiques, à longue et large barbe neigeuse, épanouie.--Il se tenait debout, immobile. Il n'avança pas. Ses yeux, du premier regard, m'avaient parcouru de la tête aux pieds, tel que j'étais: debout, habillé, botté, et dans l'évidente posture d'un homme qui ne s'est point couché, qui n'a pas voulu s'assoupir, qui a veillé, inquiet, défiant, prêt à toute occurrence. Et je vis, dans ces yeux qui me scrutaient, un éclat rapide, éteint dans le même instant. Une dernière fois, l'idée qui déjà m'était venue me traversa encore: ces yeux si perçants qui me regardaient ne pouvaient-ils pas voir plus profond que mon visage, voir dans mon cerveau même, et y surprendre ma pensée secrète, nue?...

Et, alors, le vieil homme parla:

--Monsieur,--dit-il,--vous ne dormez point. Nous nous en doutions en vérité. Puisqu'il en est ainsi, voulez-vous cesser de vous morfondre dans la solitude de cette chambre, et venir nous joindre dans la salle basse? Assurez-vous que ce parti est le meilleur, pour vous comme pour nous.

Je m'étais ressaisi. Je répondis, sans hésiter:

--Oui, monsieur.

Et je marchai vers lui.

Il s'effaçait, comme pour me céder le pas. Je refusai. Il pénétra peut-être mon intention prudente, car il n'insista pas, et, me précédant, murmura:

--Soit!... pour vous montrer le chemin...

A l'antichambre, je fis halte devant la porte où j'avais tout à l'heure flairé le parfum de ma maîtresse. Mais ce n'était pas là,--pas encore là,--qu'on me conduisait.

Le vieil homme traversa en effet l'antichambre, et, me voyant arrêté, m'appela:

--Ici, monsieur, si vous voulez bien...

* * * * *

Ici, il n'y avait point de couloir. La porte,--toujours pareille, et toujours dissimulée dans la boiserie,--donnait directement dans une vaste pièce, plus vaste que l'antichambre, et seulement séparée de l'antichambre par l'épaisseur de la cloison.

Une vive clarté emplit mes yeux. Cinquante ou soixante bougies brûlaient aux murs, avec deux grosses lampes à colonne, plantées de part et d'autre de la cheminée,--une cheminée à l'ancienne mode, dont l'énorme manteau sculpté et armorié aurait pu servir de rôtissoire à plusieurs bœufs.--Je vis, assis dans un fauteuil, en face de moi, l'autre vieillard; et assis à côté de lui, un personnage inconnu, qui me sembla moins âgé sans être jeune. Tous deux s'inclinèrent quand j'entrai.

Je demeurai sur le seuil, soucieux que la porte ne fût pas refermée. L'homme inconnu, d'un geste courtois, me montra un siège. Je refusai de la tête. Lui-même, alors se leva:

--Comme il vous plaira,--dit-il;--je vous comprends.

Sa voix était une voix de fausset, très bizarre.

Je le vis repousser son fauteuil et faire un pas vers moi. Les deux vieillards s'étaient rangés derrière lui à droite et à gauche, comme s'il eût été leur chef. Il l'était en effet...

--Monsieur l'officier,--reprit-il après un silence,--souffrez d'abord que je m'excuse auprès de vous. Je vous ai fait une incivilité, en vous dérangeant, ainsi, dans votre sommeil. Mais peut-être dormiez-vous très mal? Auquel cas je compte sur votre pardon...

Il s'interrompit, et, de la main, me désigna ses deux compagnons l'un après l'autre.

--Excusez-les comme moi,--continua-t-il.--Ils sont de fort honnêtes gens, mais un peu sauvages, et, certes, pardonnables de l'être, vus le lieu, l'époque, et notre solitude. Leurs façons se ressentent de tout cela. Et j'aurais fort à faire, s'il me fallait rendre raison de toutes leurs bévues à quelqu'un de pointilleux ou de susceptible. Vous n'êtes rien de pareil, et je m'en félicite. Souffrez toutefois que je répare au moins, monsieur, la première et plus grosse impertinence dont vous fûtes victime. Monsieur que voici, quand vous avez eu la bonté de vous nommer à lui, à négligé de se nommer à vous. Je l'en ai tancé. Et j'implore pour le surplus votre indulgence. Il s'appelle le vicomte Antoine, et il est bien votre serviteur. Monsieur que voilà est son père, et il s'appelle le comte François. Je suis, moi, le marquis Gaspard, leur père et grand-père. Voilà qui est dit, et j'espère qu'à présent vous ne me tiendrez pas davantage rigueur, et vous asseoirez.

La porte, derrière moi, demeurait grande ouverte. Je jetai vers elle un coup d'œil, et, subjugué par l'étrange discours qui venait de m être débité, je m'assis comme on m'en priait. Tous m'imitèrent.

--Oh! Oh!--fit alors le marquis Gaspard,--il vient par là un vent bien froid!

Le vicomte Antoine se releva, empressé. Mais je le devançai. Et je m'assurai, en fermant moi-même, qu'un simple loquet servait de fermeture.

--Mille grâces!--s'écria le marquis Gaspard.--Mais, monsieur l'officier, c'est trop de courtoisie: pourquoi n'avoir pas laissé faire mon petit-fils?

Déjà je m'étais rassis, et le vicomte Antoine comme moi. Dans le silence qui régna de nouveau, je regardai toute la salle,--la cheminée ancienne, où rougeoyait un feu de bûches,--les bougies du mur,--le plafond à solives, noirci,--la vieille soie brochée des fauteuils, très beaux... Un étonnement me possédait, un étonnement auprès duquel tous mes étonnements antérieurs ne comptaient plus, n'étaient rien... Je regardai mes trois hôtes, les deux centenaires aux grandes barbes de neige, et cet homme qui s'affirmait leur père et leur grand-père. Certes, il semblait le moins vieux des trois. Sa face rasée n'avait presque pas de rides. Ses yeux vifs n'étaient guère creux. Sa voix, cette voix fluette, sortie tout du haut de la tête, ne tremblotait ni n'hésitait... Et, pourtant, c'était lui, l'ancêtre, le patriarche,--patriarche à rendre peut-être des points aux plus vénérables des aïeux d'Abraham... Que savais-je?

Le silence dura. Maintenant, nous étions assis, eux et moi, face à face. Et ils figuraient assez exactement un tribunal, dont le marquis Gaspard eût été le président, et ses fils et petit-fils les assesseurs. Qu'étais-je, moi?... prévenu?... accusé?... condamné?...

Le silence dura longtemps. Gêné peu à peu par le triple regard appesanti sur moi, je détournai la tête, et parcourus des yeux toute la salle, une fois de plus. C'était bien une salle,--une salle basse,--et non un salon, ni un fumoir. Les chaises étaient de bois doré et de brocart. Mais les murs étaient peints à fresque, sans tapisserie d'aucune sorte, ni tableaux, ni glaces. Le mobilier comprenait seulement, outre les fauteuils où nous étions, deux canapés du même style,--un Louis XV très pur,--et deux sièges bizarres, sortes de dormeuses compliquées d'accoudoirs et d'appui-tête, et si profonds qu'on devait s'y encastrer plutôt que s'y asseoir. Je remarquai encore un cartel et un bahut qui se faisaient vis-à-vis, ainsi qu'une sorte de chevalet, analogue à ceux dont se servent les peintres pour supporter une toile dont ils veulent varier l'inclinaison selon l'éclairage...

A l'instant même que je m'avisai de ce chevalet, le marquis Gaspard toussa, puis éternua bruyamment. Je vis qu'il tenait une tabatière où il avait prisé, et qu'il replaça dans la poche de son habit. Après quoi:

--Monsieur l'officier,--commença-t-il en manière de préambule,--je désire, avant toute chose, vous bien persuader de notre bonne volonté à votre endroit, laquelle bonne volonté est extrême, et s'efforcera d'être efficace. La rigueur des temps nous a nui, à la vérité; et nous voilà, tous trois, plus proches, par l'apparence, de brigands calabrais que de chrétiens d'ici. Nous valons néanmoins mieux que notre mine, et nous vous le prouverons.

Il se tut, prisa derechef, et sembla réfléchir encore un peu.

--Monsieur,--reprit-il enfin,--il me déplairait de jouer au plus fin avec vous. Je compte bonnement sur votre loyauté de soldat. Dites-moi donc, tout net: est-ce le hasard seul qui vous a conduit, ce tantôt, si près de notre maison?

Je n'eus pas le temps de répondre. Prompt, il m'arrêta de la main: