La maison des hommes vivants

Part 3

Chapter 33,808 wordsPublic domain

--Votre billet? vous ne l'avez donc pas donné à la sortie de la gare? comment?...

Elle me regarda de ses yeux grands ouverts:

--Je ... je ne sais pas... Non, évidemment, je ne l'ai pas donné ... on ne me l'a pas réclamé...

Ses deux sourcils, rapprochés par une petite ride pensive, marquaient une réflexion intense. Tout à coup, comme à bout de mémoire, elle avoua:

--Écoutez! j'aime mieux vous dire... C'est vraiment absurde ... et j'en ai presque honte... Mais je préfère que vous sachiez... Eh bien! voici: je ne sais littéralement pas pourquoi j'ai été à Beaulieu, mardi! Rien ne m'y appelait ... ou du moins je ne me souviens de rien qui m'y appelât... Et je ne me souviens pas non plus d'y avoir rien fait... Je suis partie mardi matin, je suis revenue mercredi soir ... éreintée d'ailleurs... Et c'est tout!...

Ahuri, je tirai sur la bouche de mon cheval qui s'arrêta net.

--Comment, c'est tout? Mais voyons?... Votre mari?... Vous lui avez bien expliqué pourquoi vous vous absentiez ainsi quarante-huit heures? Vingt fois vous m'avez répété qu'il ne vous permettrait pas d'aller même à Marseille sans un motif très précis?...

J'en savais quelque chose: ç'avait été des arias sans fin pour conquérir les deux pauvres petites nuits que nous avions dormies ensemble, en six ou sept semaines.

Mais, nerveuse, elle frappa de son stick nos deux animaux, qui repartirent avec un écart:

--Eh oui! c'est le plus drôle! j'ai expliqué à mon mari, avant de le quitter!... Mais je ne me rappelle pas un traître mot de ce que je lui ai expliqué!...

--Mais quand vous êtes revenue? il vous a demandé des nouvelles de votre voyage, je suppose?

--Oui! il m'a dit textuellement,--ça, je m'en souviens à merveille:--«Es-tu contente? tout est arrangé comme tu voulais?» J'ai répondu, d'instinct; «Tout. Je suis très contente.» Et il n'a pas insisté.

--Mais le voyage lui-même? l'arrivée? Beaulieu?... En descendant du train où avez-vous été?

--Où?... heu ... à la villa, bien entendu...

--«Bien entendu»... Vous n'avez pas l'air d'en être seulement sûre...

--Si ... tout de même!... Mais j'y vois tellement trouble, dans cette affaire ... c'est comme un grand trou sombre au milieu de ma mémoire... Et, bien pis!... dès que je tâche de regarder dans ce trou, j'ai mal ... mal là ... et là...

Du doigt elle appuya au-dessus de sa tempe, puis au bas de son front, entre ses deux sourcils. Et, comme je continuais de l'examiner toute et de scruter son visage et ses yeux, elle pleura soudain, à grosses larmes lourdes.

Alors je ne songeai plus qu'à essuyer ces larmes de mes lèvres.

X

Car je l'aimais...

* * * * *

Que j'écrive ici ce mot: aimer, quelle dérision, et quelle épouvante!

Il le faut cependant, pour que tous les hommes et toutes les femmes comprennent ... pour qu'ils croient...

* * * * *

Oui, je l'aimais.

Cela peut paraître très étrange et invraisemblable, qu'un homme aime une femme pour l'avoir rencontrée une fois en plein jour et une fois au clair de lune, pour l'avoir trouvée belle et le lui avoir dit, pour l'avoir désirée, sollicitée, obtenue...

Mais, vous tous et vous toutes, interrogez votre mémoire, souvenez-vous! Vous vous êtes pareillement rencontrés les uns les autres, désirés, sollicités, obtenus. Et d'abord en effet vous ne vous aimiez pas. Votre ardeur n'était qu'une curiosité. En mêlant vos bras pour la première étreinte, vous songiez: «Certes, c'est aussi la dernière étreinte.» Et c'était la dernière étreinte souvent.

Parfois cependant,--souvenez-vous!--le goût des baisers échangés vous restait aux lèvres. La passade devenait caprice. Parfois encore le caprice devenait liaison. Vous aviez songé d'abord: «Une seule nuit.» Puis: «Quelques nuits.» Puis: «Autant de nuits que je voudrai, autant de nuits qu'elle voudra.» Puis enfin,--souvenez--vous, tous!--«Autant de nuits que nous vivrons...»

Je sais, je sais! ce rêve-là, on ne le rêve pas longtemps. Très vite, la chair se lasse, et l'esprit plus vite que la chair. On s'était voulu pour toute la vie; et, six mois plus tard, on se trahit, on se hait, on s'oublie. Je sais. Qu'importe? C'était de bonne foi qu'on s'était voulu pour toute la vie. De bonne foi on avait cru n'être désormais plus qu'un. Et de bon cœur on fût mort, plutôt que de laisser mourir l'autre moitié de soi-même...

Souvenez-vous, tous et toutes, pour comprendre...

XI

Or, c'était le crépuscule--le crépuscule de ce 21 décembre 1908, mon dernier jour.--Et, autour de moi, c'était ce col au nom bizarre, la Mort de Gauthier.--Un cri effaré m'avait échappé:

--Madeleine!...

C'était elle:--Madeleine, ma maîtresse;--seule, à pied, dans ce désert et dans cette nuit déjà noire;--Madeleine, courant la brousse, sous la pluie d'hiver, en robe de ville, à cinq lieues de sa maison...

Et elle avait semblé ne pas entendre, comme elle avait semblé ne pas voir. Et elle s'éloignait, rapide, sur la lande...

Vingt secondes durant, ma stupeur me paralysa. Mon cœur s'était arrêté. Puis il battit avec une violence folle. Et, d'un même élan, je fus debout, et à la poursuite de celle qui fuyait.

Elle descendait la pente touffue du vallon qui est entre le deuxième et le troisième seuil. Elle marchait très vite, malgré l'obstacle multiple des buissons épineux. Elle allait droit devant elle, franchissant le col du sud au nord, et tournant par conséquent le dos à Toulon. Vers le nord, c'était l'obscurité très sombre. La tache claire de la jupe disparut parmi les herbes. Je ne vis plus au-dessus de la jaquette de loutre que l'éclat blanc du collet d'hermine.

Je courus.

Mais le sol manquait sous mes pieds. Le roc, presque à nu sous le tapis de broussaille, était profondément creusé et raviné, avec d'innombrables fentes semblables à celle où, tout à l'heure, mon cheval était tombé. Je tombai à mon tour,--deux fois.--Et, me relevant, je vis la lueur blanche du collet d'hermine déjà plus lointaine.

Je criai de nouveau, à pleine gorge:

--Madeleine!...

Mais on ne m'entendit encore pas. Maintenant, j'apercevais, profilée sur le sommet du troisième seuil, la silhouette mystérieuse que, cinq minutes plus tôt, j'avais aperçue profilée sur le sommet du premier. Elle apparaissait seulement moins nette sur le ciel moins laiteux...

Je courais toujours. Et cependant je perdais du terrain. La silhouette s'enfonça lentement derrière le troisième seuil. Quand j'y parvins, moi, je ne vis plus à mes pieds que la pente déserte, avec, à ma droite, les contreforts des Mouras, et, à ma gauche, les contreforts du Grand Cap...

... Et nulle trace humaine...

* * * * *

Or, je continuai de courir, désespérément, dans la brousse nocturne. Désespérément je voulais rejoindre celle que je poursuivais. Désespérément je voulais éclaircir ce prodigieux mystère. Tout mon cœur s'était jeté sur les traces de la fugitive. Tout mon cœur, et toute ma raison effarée...

Je me ruai du haut en bas des rochers. Puis, ayant cru saisir une lueur à ma gauche, sur d'autres rochers inconnus, je les gravis. Je bondissais de pierre en pierre, glissant parfois, butant, cognant au sol mes genoux ou mes mains, déchirant aux ronces mes vêtements et mon visage.

Et je courus longtemps, longtemps, longtemps...

Et je ne m'arrêtai qu'à bout de force et de souffle. Alors je m'écroulai, épuisé, anéanti. Et je demeurai je ne sais où, sur la terre nue, gisant comme un cadavre. Tout d'un coup, comme il arrive lorsqu'on a dépassé de loin les bornes de son énergie physique et morale, le sommeil s'abattit sur moi, foudroyant, absolu, sans rêves.

XII

Combien de temps je dormis, je ne sais. Une sensation singulière, mais connue, me tira brusquement de mon sommeil: la sensation d'une présence étrangère et d'un regard appuyé sur moi. Je gisais sur le flanc, le visage dans le creux du bras. Je ne voyais donc pas. Mais l'effluve de cette présence et le poids de ce regard me frappèrent à la fois, et j'en reçus un coup véritable,--à la nuque.--Souvent j'avais ainsi deviné, étant endormi, l'approche d'un être vivant. Mais jamais avec une égale intensité.

Il me parut que l'être dont je subissais un choc si puissant ne pouvait ressembler à aucun autre être.

Et moi, qui, en ce temps--impossiblement lointain,--étais un homme jeune, hardi et brave, au lieu de me dresser soudain, et de faire face à la présence sentie, je ne bougeai d'abord pas, et je demeurai à terre, le visage dans le creux du bras, feignant de dormir encore, et guettant les bruits...

* * * * *

Entre mes paupières, à peine entrouvertes, j'apercevais seulement, par-dessus mon bras, un pied carré de terre et de broussaille. Peu à peu, cette terre et cette broussaille s'éclairèrent d'une lueur jaune et tremblante. Je compris qu'une lanterne était balancée au-dessus de ma tête.

Et je fis alors un sursaut, comme si je me réveillais seulement à cet instant. Puis je me levai en rompant d'un pas.

Un homme était debout devant moi,--un homme très vieux.

Très vieux: car, malgré la lueur aveuglante de sa lanterne sourde, qu'il braquait sur mes yeux, je vis, de mon premier regard, étalée sur la poitrine de cet homme, une barbe large et longue, éclatante de blancheur.

La voix dont il me parla n'était pourtant pas la voix d'un vieillard. Non qu'elle ne fût parfaitement grave, et même profonde; mais elle ne chevrotait pas le moindrement, et résonnait au contraire avec une force très virile, sans fêlure ni usure d'aucune sorte. Et j'en fus étonné, non moins que du ton bref dont il m'interrogea,--en ces termes:

--Monsieur, que faites-vous ici?

Je n'attendais pas cette question, qui me sembla discourtoise, étant donnés la posture et l'état où l'on me trouvait. Je songeai toutefois que le questionneur avait à coup sûr pour le moins le double de mon âge. Et je répondis, aussi poliment que je pus:

--Vous le voyez, monsieur, je suis égaré; pis: perdu.

La lanterne sourde continuait de m'éblouir. Je distinguais cependant fort bien les deux yeux qui me scrutaient: deux yeux singulièrement lumineux, et plus aigus que des vrilles.--La voix grave et brève insista:

--Perdu? en ce lieu? D'où veniez-vous donc, monsieur? et où alliez-vous?

Je fus assez agacé par cet interrogatoire pour ne pas prendre garde à la bizarrerie de ce langage, correct et châtié, dans la bouche d'un coureur de brousse. Et j'expliquai sèchement:

--Je viens de Toulon, par Solliès. Je vais au fort du Grand Cap. Je me suis d'abord égaré près du col de la Mort de Gauthier, où mon cheval s'est cassé une jambe. Et je me suis perdu ensuite en essayant de couper au plus court pour gagner le Grand Cap par les sentiers de la montagne...

L'explication parut tant bien que mal contenter l'homme à barbe blanche. Sa lanterne, détournée de mon visage, éclaira tout autour de nous la lande montueuse et farouche. Je vis alors qu'en vérité ma course folle m'avait conduit dans un tel chaos de rocs et d'éboulis que ma présence y pouvait à bon droit stupéfier n'importe qui.

Et, stupéfait à mon tour de la présence, en ce même chaos, d'un autre être, je renvoyais la question:

--Mais vous-même, monsieur, comment êtes-vous ici?

D'un geste vague il désigna la pente abrupte qui s'élevait à ma gauche:

--Je vous ai aperçu de là-haut...

Il se tut, et moi comme lui.

Maintenant que la lanterne laissait mes yeux en paix, j'examinais mon interlocuteur.

C'était bien un vieillard, et, sans conteste, un vieillard extrêmement vieux: à la barbe de neige s'ajoutaient le parchemin de la peau, la maigreur des mains, les rides de la face. Mais c'était un vieillard merveilleusement robuste et vert. Sa taille était droite, sa tête haute, ses coudes et ses genoux souples. Il était grand, avec des jambes longues et de larges épaules. Tout en lui respirait la force, et le bâton sur lequel il s'appuyait prenait dans son poing la valeur d'une arme. Devant cet homme, peut-être octogénaire, moi, soldat de trente-deux ans, je me sentis débile. Et d'instinct, je touchai du doigt dans ma poche la bosse longue et plate de mon pistolet, auquel ne manquait qu'une seule cartouche sur huit,--la cartouche qui avait abattu, tantôt, mon cheval Siegfried...

Honteux, la seconde d'après, de cette peur confuse et stupide qui avait poussé ma main vers mon arme, je repris l'entretien:

--Monsieur,--dis-je, très poli cette fois,--je ne vous ai pas encore remercié; excusez-m'en. Je n'avais pas compris votre généreuse intervention: c'est pour me secourir que vous avez risqué peut-être votre vie en descendant cette pente périlleuse. Veuillez accepter l'expression de ma gratitude. Je suis le capitaine André Narcy, de l'état-major du vice-amiral gouverneur...

Je m'interrompis, supposant qu'en échange de mon nom, j'allais en entendre un autre. Mais le vieillard ne se nomma pas.

Il m'écoutait en tout cas avec une attention extrême. J'achevai:

--J'étais, je suis porteur d'un pli pour le gardien de batterie qui réside au fort du Grand Cap. Si je me suis égaré et perdu, si j'ai fini par m'abattre ici, à bout de force, et si je m'y suis endormi, épuisé, c'est en essayant de remplir cette mission qu'on m'avait donnée, et dont je n'ai pu m'acquitter encore. Maintenant, monsieur, oserai-je mettre encore à contribution votre courtoisie? Indiquez-moi, je vous en prie, le bon chemin que je n'ai su trouver moi-même: le chemin qui mène au Grand Cap...

Tout en parlant, je continuai d'examiner l'homme à qui je parlais. Et je m'avisai soudain de son costume. Ce n'était rien d'extraordinaire; c'était même, assez exactement, le costume qu'on peut s'attendre à trouver, la nuit, en montagne, sur le dos d'un berger, d'un chasseur ou d'un bûcheron: gros souliers et grosses molletières, blouse et pantalon de velours à côtes, nul linge apparent. Mais, à l'instant que je finissais ma phrase, le contraste de ce costume et du dialogue académique que nous échangions me frappa tout d'un coup. Et j'en demeurai ahuri, et, derechef, peureux. J'entendis à peine la réponse qui m'était faite:

--Le bon chemin, monsieur? vous êtes dans le mauvais;--dans le plus mauvais.

Je fis un effort sur moi-même:

--Où suis-je donc, enfin? loin du fort?

--Très loin.

--Mais encore?... comment s'appelle cet endroit?

--Je ne crois point qu'il ait de nom. Il ne figure pas sur votre carte.

--Voyons, monsieur, je ne puis pourtant m'être à ce point écarté de ma route! Forcément, je suis entre le Grand Cap et la Mort de Gauthier!... donc, à moins de deux lieues de mon but!...

Le poing qui serrait le bâton se leva lentement et retomba, pour un geste d'ironique lassitude:

--Deux lieues, dans cette nuit, monsieur?... Ne seraient-elles que deux, qui les franchirait?

La lanterne, balancée de nouveau, éclairait le chaos de pierrailles. Involontairement je hochai la tête. Puis, me raidissant:

--Il faudra bien que je les franchisse,--dis-je:--le pli que je porte est urgent tout de bon. Monsieur, voulez-vous simplement m'indiquer la direction du fort, et je serai votre obligé!...

Le bâton désigna la pente la plus abrupte,--un entassement de rocs qui semblaient près de crouler:

--C'est par là.

Je ne voulus pas hésiter. Je saluai l'homme à barbe blanche:

--Monsieur, merci.

Et bravement, je mis le pied sur le premier degré de la pente. Mais, devant la quasi impossibilité de l'ascension, une colère me prit, et, entre mes dents, pour moi seul, je grommelai:

--Dans cette nuit-ci, et sur ces rocs-là, des gens que je sais courent tout de même assez vite!...

* * * * *

J'avais grommelé entre mes dents, et pour moi seul. Matériellement il était impossible que le vieil homme, déjà distant d'une dizaine de pas, m'eût entendu. Néanmoins, je sentis encore, très nettement, sur mon dos et sur ma nuque, un choc pareil à celui qui m'avait éveillé tantôt: le choc si étrange et si lourd du regard de cet homme aux yeux aigus. Et je me retournai d'un coup, m'attendant presque à une attaque.

Le vieillard n'avait pas bougé. Ses yeux étaient fixés sur moi. Mais leur expression n'était nullement hostile. Je crus même distinguer un sourire sur ses traits rudes. Il parla. Et sa voix fut on ne peut plus calme, voire bienveillante. Le ton bref des questions de tantôt s'était fort adouci:

--Monsieur,--me dit-il,--j'hésitais à vous offrir un conseil que vous ne m'avez point demandé, et que vous n'accepterez peut-être pas. Mais il n'importe. Je me reprocherais de vous laisser courir à votre perte. Car je ne vous donne pas une heure pour vous rompre bras ou jambe en tombant à bas d'un de ces cailloux. Et quand vous serez gisant au fond d'un précipice, votre mission n'en sera pas davantage remplie. Croyez m'en donc, et attendez, pour reprendre votre route, qu'il fasse jour. Partant alors, vous arriverez sûrement à votre fort, et peut-être même à temps. Partant tout de suite, vous n'arriveriez, je vous l'affirme, ni tôt, ni tard.

Il conclut, persuasif:

--Il faut être, monsieur, le montagnard que je suis pour se pouvoir risquer, de nuit, sur ces pierres branlantes.

D'instinct, et sans que je pusse la retenir ou la guider, ma pensée se reporta vers l'autre rencontre que j'avais faite quelques heures plus tôt. Et je fermai les yeux pour revoir, gravée nette au fond de ma rétine, l'image de Madeleine, de Madeleine muette, insensible et sourde, courant la lande...

Dans le même instant, je reçus, pour la troisième fois, et en plein visage, le choc mystérieux de ce fluide qui jaillissait des prunelles attentives dont j'étais regardé! Je rouvris brusquement les yeux, avec la même peur invincible. Les prunelles étaient toujours fixées sur moi. Mais rien davantage. Un doute extravagant s'insinua dans mon cerveau: cet homme ... cet homme, pour le moins singulier ... lisait-il par miracle en moi-même, et entendait-il le son de mes pensées, comme j'entendais, moi, le son de ses paroles?...

Il sembla tout d'un coup prendre un parti:

--Monsieur,--reprit-il,--ma maison est ici près. S'il vous plaît d'y accepter l'hospitalité jusqu'à l'aube? La pluie est froide, et bientôt il sera minuit.

J'écarquillai les yeux. Une maison, ici près?

Mais lui, conscient de mon étonnement, inclinait la tête:

--Ici près,--affirma-t-il.--Venez, monsieur.

Il parlait maintenant avec une extrême douceur. J'eus pourtant la sensation d'un ordre auquel je ne pouvais pas ne pas obéir.

J'obéis.

XIII

Parmi les rocs éboulés, parmi les broussailles enchevêtrées, l'homme à barbe blanche avançait à grands pas. Et son bâton ne lui servait qu'à écarter les buissons de lentisques pour frayer notre route. Je marchais, moi, dans ses empreintes; et j'avais peine à le suivre, et je m'essoufflais.

Un long quart d'heure nous allâmes ainsi, l'un derrière l'autre. Puis mon guide, tout à coup, se retourna vers moi:

--Monsieur, prenez garde! Du bout de son bâton il me désignait, à main droite, un obstacle ou un danger invisible.

Prudemment, j'approchai. Et je m'arrêtai net, avec un frisson singulier.

Un précipice était là, dont les bords étaient si bien couverts de hautes herbes hérissées qu'on eût pu s'y jeter avant d'en avoir seulement soupçonné l'existence. Tâtant du pied le sol, je constatai la chute soudaine du terrain, et j'aperçus entre les herbes, très bas, le fond de l'abîme, un lit de torrent pavé de cailloux, blancs, autour desquels bouillonnait une eau verdâtre. La paroi, presque à pic, n'offrait aucune saillie où s'accrocher. Et, sans nul doute, quiconque eût fait en ce lieu un pas de trop aurait infailliblement roulé jusque dans l'eau glauque et jusque sur les écueils blêmes...

--A gauche, monsieur,--indiqua le vieil homme.

Il repartait, allongeant ses enjambées robustes. Je le suivis.

* * * * *

La lande revêtait maintenant un aspect bizarre et inconnu. Ce n'étaient plus les pentes touffues, crevassées, où gisait maintenant mon cheval, là-bas, au col de la Mort de Gauthier. Ce n'étaient plus les escarpements rocheux où j'avais poursuivi et perdu Madeleine. C'était un plateau à peine incliné, mais coupé en tous sens par d'énormes blocs à faces abruptes, dont la masse quasi géométrique émergeait, pierreuse et nue, du sol tapissé de ronces, de genêts et de mille autres plantes toutes épineuses. Ces blocs étranges, taillés comme à la hache, s'éparpillaient sans nul ordre apparent. Il en était de carrés, de polygonaux et de triangulaires. Aucun n'était suffisamment net et poli pour qu'il évoquât l'idée d'une construction humaine. Mais aucun n'était non plus suffisamment irrégulier dans sa structure et dans sa forme pour qu'on ne s'étonnât pas un peu d'une pareille fantaisie de la nature. Et l'ensemble constituait un labyrinthe véritable, où retrouver son chemin n'eût pas été facile même en plein jour. Le vieillard cependant n'hésitait jamais, et poursuivait sa route avec certitude dans le dédale des blocs épars.

* * * * *

Encore une fois, l'aspect du lieu changea. Les derniers blocs de pierre s'espacèrent. La déclivité du terrain augmenta. Les buissons de genêts, de lentisques et de myrtes s'amaigrirent. Le plateau fut une plaine presque rase...

Si je décris avec minutie tout cet itinéraire, c'est que, peut-être, vous qui lirez ceci, jugerez-vous utile de rechercher, par la lande, par la plaine et par la montagne, cette maison dont j'ignore le gisement, dont j'ignore le chemin,--cette maison que je ne saurais pas, aujourd'hui, retrouver, que je ne saurais pas non plus discerner d'entre beaucoup d'autres maisons, apparemment semblables,--cette maison qui est, pourtant, la maison du Secret...

Et nous y arrivâmes, très simplement.

Devant nous, dans la nuit opaque, une masse haute et noire, plus noire que la nuit, se profila: une haie de grands cyprès, borne d'un bois privé, pareil à tous les bois dont s'entourent, dans la Provence trop grillée de soleil, mille et mille villas campagnardes toutes identiques entre elles.

Une grille de fer précédait la haie de cyprès. L'homme à barbe blanche glissa une main entre deux barreaux de cette grille et fit jouer quelque secrète serrure. Une porte grinça. Mes pieds las foulèrent un gazon épais, inculte. Au-dessus de mon front, j'entrevis des ramures entremêlées,--cèdres, pins, chênes-lièges.

Puis, entre les troncs pressés, la façade de briques et de pierres apparut. Sous l'ombre des branches liées entre elles et entrelacées comme la trame et la chaîne d'un tissu, l'obscurité s'était accrue de telle sorte que je ne distinguai pas un détail de cette façade, sauf le perron de grès dont je gravis les marches,--huit marches, je me souviens d'avoir compté,--et sauf, à l'angle gauche du toit, une chose confuse, très haute, que je supposai être une tourelle ou un clocheton...

Vous reconnaîtrez, peut-être?...

* * * * *

La porte est de bois clouté de fer. Le heurtoir figure un marteau de forgeron, qui frappe sur une enclume à deux pointes encastrée dans le vantail.

* * * * *

Près de soulever ce marteau, mon hôte me fit face. Ses yeux durs luisaient d'un éclat qui m'inquiéta. Mais la voix, toujours calme et brève, et la phrase, toujours choisie, atténuèrent une fois de plus ma frayeur, et, une fois de plus, m'obligèrent de résister à mon instinct d'animal défiant, prêta la fuite...

--Monsieur,--me disait-on,--je vous serai maintenant obligé de vouloir bien faire peu de bruit; mon père, qui va nous ouvrir, est un vieillard dont le repos doit être respecté.

Le son métallique du heurtoir frappant son enclume se mêla bizarrement, dans mes oreilles, au son des paroles que je venais d'entendre. Il me sembla ouïr l'écho de ma stupeur, pareille à un choc, à un coup dont j'étais frappé, violemment.

Le père de cet homme qui était là, le père de cet homme, vieux de quatre-vingts ans, ou plus?...

* * * * *