La maison des hommes vivants

Part 2

Chapter 23,912 wordsPublic domain

Il ne faisait pas encore nuit; mais il ne faisait déjà plus jour. La piste disparaissait absolument sous une brousse épaisse, tout à fait pareille à la brousse qui tapissait la lande alentour. Mon cheval avançait là-dedans tant bien que mal, tâtant parfois le sol avant d'y appuyer son sabot. Je me fiais à son instinct, incapable moi-même de distinguer ce qui était le sentier et ce qui était la lande. J'avais oublié que, précisément à cette pointe la plus nord de la chaîne des Mouras, la piste de Tourris se détache de la piste du Grand Gap,--s'en détache sur la gauche, vers un col assez célèbre dans les annales toulonnaises, et assez singulièrement nommé: le col de la Mort de Gauthier.

C'est dans cette piste de Tourris que mon cheval s'engagea. Et je ne m'en aperçus pas, n'ayant pas même soupçonné que nous venions de dépasser un carrefour.

Le sentier, médiocre jusque-là, devint alors mauvais. L'ombre commençait d'épaissir. Aux derniers gradins du cirque succédaient les premiers escarpements rocheux. Le sol était inégal, raviné, jonché de pierres et criblé de trous. La brousse cachait les unes et couvrait les autres. Siegfried butta plusieurs fois. Cependant les longues floches des nuages formaient au-dessus de ma tête un plafond opaque, et ce plafond s'abaissait au fur et à mesure que la montagne était plus proche. Bientôt une brume diaphane m'enveloppa, avant-garde du brouillard plus dense que je devinais, suspendu à quelques dizaines de mètres plus haut.

Je me souviens que je jurai, et dis:

--C'est du propre, comme Provence!...

Juste à cet instant, la piste, qui montait assez raide, se prit à redescendre de manière à m'étonner: la carte ne m'avait rien indiqué de semblable. J'eus envie de la consulter de nouveau. Mais, le crépuscule était déjà trop brun pour me permettre de vérifier exactement les cotes et les hachures. J'y renonçai. D'ailleurs la descente fut courte. Je parvins dans une sorte de creux, très touffu; et la piste recommença de monter. Je dis «la piste»; mais, proprement, de piste il n'y avait plus: les ronces et les lentisques faisaient fourré, et leurs épines atteignaient le poitrail de mon cheval; je dus garer mes mains pour éviter des griffades. Je n'apercevais littéralement plus le sol, à travers ces buissons pressés; et Siegfried, nerveux et inquiet, marquait sa répugnance à marcher en aveugle sur ce terrain qu'il flairait dangereux...

Après cent mètres environ de cette côte touffue, il y eut une nouvelle descente; puis, une nouvelle montée. Je me rendis compte alors que j'étais hors de la bonne route. Car, à n'en pas douter, je franchissais un col,--un col à trois seuils successifs;--et nul col d'aucune espèce ne me séparait du Grand Cap. De cela, j'étais sûr. Je continuai cependant afin d'atteindre le troisième seuil, d'où sans doute j'aurais quelque vue.

Je l'atteignis.

Et, en effet, j'eus la vue que j'espérais. Devant moi s'abaissait une plaine large et longue, bornée de tous côtés par des montagnes lointaines, dont la forme quoique brouillée par la brume pluvieuse me fut un repère certain. La barrière massive qui se dressait au sud ne pouvait être que le Faron, dont la silhouette est caractéristique, pareille à celle d'un gigantesque chien couché; et je reconnaissais aussi sûrement le Coudon, dont l'arête orientale, coupée nette comme l'éperon d'un cuirassé, semblait fendre la plaine à la manière d'un proue qui fend l'Océan. Oui: j'étais au col même de la Mort de Gauthier, et je n'avais rien de mieux à faire qu'à rétrograder, le plus vite possible, jusqu'au fâcheux carrefour, cause de mon erreur;--le plus vite possible, car il importait d'y arriver avant que la nuit fût trop noire...

Siegfred hésita, près de s'enfoncer encore dans le fourré dont les hautes épines avaient chatouillé ses naseaux au passage. Je serrai la jambe, pour qu'il comprît bien qu'il ne s'agissait pas de piétiner sur place. Courageux, il allongea l'allure, et, sitôt la première descente achevée, il trotta.

Il trotta, mais pas longtemps.

A l'instant que la piste se relevait vers le deuxième seuil, je sentis tout à coup la selle manquer sous moi. Je tombai, et Siegfred tomba. Les lentisques me reçurent assez rudement, moins toutefois que n'eussent fait les pierres. Je fus debout en moins de dix secondes, froissé et égratigné, mais, somme toute, intact. Mon cheval ne se relevait pas. Je me penchai vers lui: le membre antérieur gauche s'était pris dans une fente du roc, et si malheureusement que la jambe était cassée comme verre. Plus jamais le pauvre Siegfried ne trotterait ni ne galoperait, ni ne quitterait cette lande au bord de laquelle son instinct l'avait fait hésiter. Nous autres cavaliers aimons nos chevaux autant et plus que des amis ou des maîtresses. A voir mon Siegfried abattu de la sorte, je crus que j'allais larmoyer comme une fillette de douze ans. Et tout de suite, brutalement, pour réagir, je tirai mon pistolet, et, fourrant le canon dans l'oreille de la malheureuse bête, je fermai les yeux et je pressai la détente. Le grand corps blessé tressaillit à peine avant de s'affaisser définitivement sous le suaire des hautes herbes. Machinalement je remis mon pistolet en poche. Et, marchant sans songer où j'allais, je gravis la pente du second seuil, et je m'arrêtai au plus haut, et je m'assis au hasard, sur la première pierre qui s'offrit.

Ce ne fut qu'au bout d'un bon quart d'heure que je m'avisai de réfléchir à ma situation.

Elle n'était point enviable. J'étais à pied, hors de tout chemin frayé, et quasi perdu au milieu d'une lande qui compte parmi les plus désertes de toute la Provence montagneuse. La chaumière la moins distante l'était encore d'une grande lieue; et le fort du Cap, d'au moins deux. Et mon devoir était pourtant d'y parvenir, malgré la quasi impossibilité où j'étais de me dépêtrer de cette brousse inextricable, dans la nuit qui m'enveloppait, sombre déjà, et bientôt noire.

VI

J'étais assis sur une pierre, au bord de ce qui devait être le sentier. Je regardais vers le vallon touffu qui me séparait du premier seuil,--vers la place où gisait le cadavre de mon cheval. J'allais me relever et reprendre ma route,--puisqu'il fallait tout de même, coûte que coûte, aller jusqu'au bout, atteindre ce fort inaccessible, et remplir ma mission...

Tout à coup, au delà du vallon, sur le premier seuil du col, à quelques cent pas de moi, j'aperçus, profilée nette sur le ciel encore laiteux, une silhouette brune.

Une silhouette humaine, la silhouette d'une femme qui venait vers moi, marchant vite...

Surpris et joyeux, je m'étais levé de ma pierre. Certes, je m'attendais à tout, plutôt qu'à rencontrer n'importe qui, en ce lieu et à cette heure. Ni paysan, ni bûcheron, ni chasseur ne fréquente la Mort de Gauthier, même en plein jour: car on n'y trouve ni culture, ni bois, ni gibier. Et ma chance était aussi singulière qu'inespérée, de tomber ainsi, si bien à point,--et par cette nuit sombre, et par cette pluie froide!--sur la seule femme qui eût peut-être franchi le col de toute la semaine.

Évidemment c'était une quelconque paysanne, de Valaury ou de Morière, qui s'en revenait chez elle en se hâtant. Nul doute qu'elle ne connût bien tous les sentiers de la montagne et qu'elle ne consentit volontiers à me remettre dans le mien...

Je fis trois pas au devant d'elle. Elle allait d'ailleurs passer tout près de moi. Elle marchait très vite, glissant à travers la brousse avec une étonnante aisance.

Elle n'était plus qu'à vingt pas. Je m'arrêtai, stupéfait tout à coup...

Ce n'était pas une paysanne. Maintenant que je la voyais mieux, je distinguais sa robe, la plus étrange robe qu'on pût imaginer en pareil lieu: une toilette de ville, élégante! fourreau de drap clair, à la dernière mode; jaquette de loutre à revers d'hermine. Les mains disparaissaient dans un manchon très ample, d'hermine aussi. Les plumes du chapeau s'aplatissaient défrisées par la bruine. Point de parapluie. Point de manteau. De la tête aux pieds, rien qui fût vraisemblable. D'un coup d'œil je vérifiai qu'alentour la lande ne s'était pas métamorphosée en jardin d'hiver ou en terrasse; qu'elle était toujours le même désert sinistre, et que la même pluie perçante tombait...

Je ne soufflais plus; j'avais presque peur...

L'apparition avançait toujours. Elle n'était point une ombre impalpable et surnaturelle: j'entendis le craquement léger des bottines et le froissement de la jupe frôlée par les buissons bas...

L'apparition passa à côté de moi, m'effleurant, sans s'arrêter, sans tourner la tête... Et je vis de près son visage, de face d'abord, puis de profil. Je le vis, et je le reconnus. Et un cri effaré m'échappa:

--Madeleine!...

C'était elle: Madeleine, ma maîtresse.

Elle sembla ne pas entendre, comme elle avait semblé ne pas voir. Et elle s'éloigna, rapide, sur la lande...

VII

Madeleine...

Non, je ne puis pas écrire son nom...

C'est l'avant-dernière année que je l'avais rencontrée... Oui, l'avant-dernière ... 1907... Au mois de mai, je crois... Je ne suis plus très sûr... C'est si lointain, si effroyablement lointain!... Ma mémoire vacille comme un flambeau qui a brûlé sa dernière larme de cire, et dont la mèche abattue jette par saccades ses dernières lueurs...

Au mois de mai 1907... Voilà que je revois tout d'un coup, dans l'une des lueurs... C'était sur l'esplanade du vieux château-fort, au sommet du rocher de la Garde. J'étais monté par le sentier en zigzag, lentement. Et, derrière la ruine sans forme qui fut le donjon, j'avais aperçu Madeleine, assise. Elle s'était retournée, elle avait rougi, et, à cette rougeur, j'avais deviné que je troublais une rêverie très intime. A nos pieds, la plaine lépreuse s'étendait, et, par delà la plaine, vers l'horizon du sud, la mer. Dans le ciel éblouissant, le soleil brûlait à nu, sans une vapeur, même invisible, qui voilât son feu. Toute la plaine, incendiée, se transfigurait, et de laide devenait belle. C'était un de ces jours d'or pur, où les poitrines ont peine à contenir le battement des cœurs ivres. Quand j'avais aperçu les cheveux blonds de Madeleine, mon cœur ivre avait battu. Et quand j'avais été atteint par le regard de ses yeux verts, ma poitrine avait eu peine à contenir ce battement. Plus tard, je sus que notre amour était vraiment né dans la minute de cette première rencontre, car Madeleine m'avoua l'émoi mystérieux et profond qui l'avait agitée elle-même, dès qu'elle avait vu ma propre émotion... O l'impossible chose! Il n'y a pas tout à fait deux ans de cela!... et ce fut moi, qui ne suis plus qu'un peu d'ossements creux sous un peu de peau morte ... ce fut moi, qui aimai, et qui fus aimé...

Après, il y eut une fête de nuit, dans le parc d'une villa très somptueuse. La villa dominait de haut la mer, et le parc s'abaissait jusqu'au rivage par des pentes abruptes où les pins maritimes enfonçaient obliquement leurs racines, si bien que la verdure noire s'étendait horizontale au-dessus de l'eau écumante. Des sentiers serpentaient entre ces pins. Et, partout, on avait accroché des lanternes de papier, dont la lumière était douce. Ce fut là que pour la seconde fois, je vis Madeleine. Sa robe, couleur de lune, découvrait des épaules rondes. La chair en était fleurie et voluptueuse. Et moi, regardant ces épaules nues, un désir impérieux me traversa. Nous étions face à face sur une terrasse qui surplombait les vagues, et leur bruit sourd montait jusqu'à nous, et nous enveloppait. Au loin, des violons mêlaient à ce bruit leur murmure. D'autres hommes et d'autres femmes se promenaient non loin de nous. Un couple vint jusque sur la terrasse et rompit notre silence, puis s'en alla...

Maintenant, Madeleine et moi, accoudés sur la balustrade, au-dessus de la mer, nous causions à voix basse, échangeant des paroles indifférentes et retenant d'autres paroles. Et cette causerie dura longtemps. Une à une, les lanternes s'éteignaient parmi les arbres. La lune, rouge et ovale, émergea de la mer, et y allongea son reflet, pareil à un cyprès scintillant. Les violons, alors, se turent. Pour remonter vers la villa, Madeleine osa poser sur mon bras sa main froide. L'ombre, autour de nous, devenait épaisse. Une exaltation soudaine me posséda. Cette femme que j'avais passionnément admirée au plein soleil du premier jour, et passionnément désirée, tout à l'heure, dans la nuit propice aux baisers, je la tenais presque dans mes bras, et je respirais l'odeur de ses cheveux, l'odeur de sa chair... Soudain je me penchai, j'enlaçai les épaules qui tressaillirent, et je posai ma bouche sur la bouche qui ne se déroba pas...

* * * * *

Et me souvenir, ici, de cela, est épouvantable...

VIII

Elle était une femme très vivante. Sa beauté gracieuse et fine n'était pas déparée par l'éclat vif de son teint, par l'ardeur du sang chaud qu'on voyait courir dans le réseau bleu de ses veines, par le ferme modelé de ses jambes longues et de ses bras purs, par la vigueur svelte de tout son corps musclé.

Je me souviens comme d'une lutte de notre première étreinte...

Et je me souviens du poids de ce corps, vaincu et voluptueux, que je balançais dans mes bras, comme on balance le corps d'un petit enfant, pour jouer. Elle riait de se sentir lourde, même pour ma force...

Je songe que tout cela n'est guère intéressant, sinon pour moi. Or, ce n'est point un journal de ma vie que j'écris, non plus que mes mémoires. Et je veux qu'on lise ce testament, parce qu'il enferme un Secret que tous les hommes et que toutes les femmes doivent apprendre. Peut-être conviendrait-il donc d'abréger mon récit, et de passer outre, en négligeant ce qui n'est pas le Secret. Mais il importe d'abord qu'on sente bien la vérité dans tout ce que je rapporte. Que je sois réellement l'homme que je prétends être:--André Narcy, capitaine de cavalerie, breveté, hors cadre, né à Lyon, le 27 avril 1876, mort à Toulon le 21 décembre 1908 ... ou le 22 janvier 1909...--que je sois cet homme, je n'en puis fournir aucune preuve. Je meurs de ne pouvoir le prouver! Il faut donc au moins qu'à force de détails et de précisions, je persuade celui qui me lira!--Et puis, lorsque j'y songe un moment ... tout, tout, tout tient au Secret...

C'est le jour de notre première étreinte que, soulevant Madeleine dans mes bras et jouant avec son corps, je trouvai que ce corps pesait lourd. Plus tard, recommençant le même jeu, j'eus la sensation d'un poids plus léger...

* * * * *

Madeleine... Je ne puis écrire son nom, et je ne puis non plus la désigner avec une clarté qui serait dangereuse pour son honneur de femme. A dessein, je vais donc ici,--ici seulement,--fausser quelques indications, mentir sur quelques faits, sur quelques dates, sur quelques lieux. Il faut que je sois exactement compris. Mais il n'importe en rien qu'on lise, par exemple, juin au lieu d'octobre, voiture au lieu de bateau, et Tamaris au lieu d'Hyères. J'ai besoin d'être prudent, et d'autant plus qu'à chaque instant, la flamme de ma mémoire baisse, tremble et s'éteint, pour ne se rallumer qu'après des minutes d'angoisse; la flamme de ma mémoire, et la flamme de mon intelligence aussi. Si je n'y prenais bien garde, je dirais sans nul doute tout ce que je dois ne pas dire...

* * * * *

Elle était fille et femme d'hommes riches. Son père, vieillard dur et froid, habitait, hiver comme été, une sorte de château presque en ruines, dans un site perdu des montagnes de craie qui séparent Toulon d'Aubagne. Il vivait seul dans cette tanière, ne recevant personne et ne sortant jamais. Une de ces tragédies domestiques dont on ne sait pas si elles sont plus ridicules aux yeux du monde ou plus douloureuses aux cœurs qu'elles ont déchirés, avait séparé cet homme de sa femme douze ou quinze années plus tôt. Les vieilles gens, à Toulon, à Nice et à Marseille, racontaient encore l'histoire, très scandaleuse à leur dire, de cette séparation. On en bavardait parfois, aux five o'clock mornes, quand on n'avait nul potin moins rassis à se mettre sous la dent. Je n'ai jamais eu, quant à moi, d'appétit pour ces régals répugnants. Si bien que je ne sais pas au juste, faute d'avoir une seule fois écouté, pourquoi cette femme et ce mari avaient, en fin de compte, divorcé. Lui, je n'ai d'ailleurs fait que l'apercevoir, dans je ne sais quelle affaire officielle. Elle, je la rencontrais souvent, et partout, d'un bout à l'autre de la Rivièra. Mais jamais je ne fus son ami. C'était une femme très frivole, jolie encore pour tous les regards, et jeune pour ses regards à elle. Elle avait une villa luxueuse à Beaulieu, et, sur la Corniche d'en haut, au-dessus de la Turbie, un domaine assez vaste. Elle passait trois mois par an dans le domaine ou dans la villa, et trois autres mois à Toulon, chez sa fille; le reste du temps, je ne sais où ... à Paris, je crois?... Madeleine, elle, habitait Toulon l'année entière, son mari ne pouvant s'absenter de l'arsenal. Durant les fortes chaleurs, elle se réfugiait seulement à l'extrémité de la presqu'île qui borne la rade, presqu'île toujours rafraîchie par le vent du large. Là sont bâties quelques maisons très isolées. Le mari de Madeleine en possédait une, et n'y venait d'ailleurs jamais lui-même, les communications n'étant pas assez rapides entre ce lieu et la ville. Mon service, au contraire, m'appelait, moi, dans toutes les batteries voisines, aussi fréquemment qu'il me plaisait. Et c'est ainsi que Madeleine et moi pouvions nous promener à notre aise dans les bois de Cépet ou de Sicié. J'arrivais à cheval, suivi seulement d'un ordonnance, homme très fidèle, qui montait la jument choisie par mon amie. Nous changions les selles devant une cabane de douaniers qui nous servait de remise. Le soldat nous y attendait en fumant mes cigares. Nous, très libres parmi ces pinèdes absolument désertes, galopions alors sans souci. Il ne me souvient pas d'avoir jamais fait une rencontre dangereuse.

Et nous étions assez audacieux pour mettre pied à terre, au cours de chaque promenade, chaque fois qu'entre deux bosquets une clairière de sable sec nous offrait son divan moelleux, tout chaud de soleil. Madeleine dégrafait son corsage, pour le plaisir d'enfoncer son bras nu dans ce divan, et de comparer les deux touchers tièdes et lisses du sable fin et de la peau fine...

* * * * *

Oui, j'ai bien compté: c'est au mois de mai 1907 que j'avais rencontré Madeleine, sur l'esplanade du vieux château-fort; c'est au mois de juin de la même année que je l'avais retrouvée, dans le parc illuminé, la nuit de la fête champêtre; et c'est un peu plus tard, quinze ou vingt jours après, que, pour la première fois, j'avais pu prendre dans mes bras le corps de ma maîtresse, et jouer à le porter de la chaise-longue au lit.

Et ce corps était le corps d'une femme grande et bien prise, robuste quoique svelte. Il pesait lourd.

Or, quelques semaines passèrent, six ou huit, dix au plus. Et quand vint septembre, nous étions un matin assis tous deux dans l'une de ces clairières de sable où nous conduisaient nos chevauchées sous bois. Ce matin-là, j'eus la fantaisie de recommencer le même jeu. Ma maîtresse se reposait auprès de moi, essoufflée et rieuse. Je me penchai sur elle, et je nouai mes mains à sa taille. Riant toujours, elle me défia, las comme je devais être, de la soulever.

Je me raidis, rassemblant toute ma vigueur, et doutant du succès. Mais je fus très surpris: presque sans effort, j'arrachai du lit de sable le corps gisant; et ce corps me parut léger,--bizarrement léger...

IX

La mèche du flambeau mourant jette tout d'un coup une lueur vive...

Je me souviens très, très nettement, en cette minute...

Autour de la clairière, les troncs rouges, tachetés décorce brune, étaient comme des colonnes de temple, peintes d'ocre pourprée. Un pin parasol, plus haut que les maritimes, gonflait au-dessus de nous sa coupole d'ombre. Le sable qui nous servait de lit n'était pas blanc, mais jaune, et doré par places. Çà et là, des aiguilles résineuses le jonchaient. Quand Madeleine se releva, je l'arrêtai un temps, pour détacher de sa jupe et du dos de son corsage celles de ces aiguilles qui s'y étaient collées...

Le taillis nous cernait d'une circonférence verdoyante. Le silence était seulement troublé par le cliquetis des gourmettes de nos chevaux, qui mangeaient des feuillages, et par la chanson proche de la mer invisible...

Pour se remettre en selle, Madeleine posa son pied dans mes mains. J'étais attentif: cette fois encore, j'eus la sensation très nette qu'elle pesait moins lourd qu'autrefois.

Et, tandis que nos chevaux se frayaient passage parmi la brousse, je questionnai, presque malgré moi:

--Chérie? vous n'avez pas été souffrante, ces jours-ci?

Elle s'étonna:

--Moi?

--Vous, oui... Je vous trouve une mine fatiguée...

Elle ouvrit d'instinct sa boîte à poudre, et se regarda dans le miroir du couvercle. Puis elle éclata de rire:

--Mon chéri, voyons! à quoi pensez-vous? J'ai des joues de paysanne!...

La promenade et la halte avaient fouetté tout son jeune sang voluptueux. Et c'est vrai que ses joues roses brillaient comme un corail poli.

Elle se hâta d'éteindre cet éclat, du bout de ses doigts frottés de poudre. Elle continuait de rire très gaîment:

--Heureusement encore que vous m'y avez fait penser! C'était écrit sous mes yeux, vos ... exagérations ... de tout à l'heure, monsieur!... sous mes yeux, et aussi sur mes joues ... mais pas de la façon que vous disiez ... bien au contraire!

Je songeai alors que l'explication était peut-être là. Une jeune femme, très aimée d'un amant trop ardent, peut s'affaiblir, et même s'anémier, sans qu'il paraisse à son teint ni à ses lèvres: une fièvre sourde colore plutôt qu'elle ne pâlit...

Mais je comptai en moi-même: de toute la semaine, je n'avais reçu ma maîtresse chez moi qu'une seule après-midi. Six journées de repos, c'est de quoi réparer la plus épuisante journée de travail ... six journées, oui: cette matinée-ci était la septième, depuis notre dernier rendez-vous à Toulon...

--Mon amour qu'avez-vous fait, depuis mardi...

--Depuis mardi?

--Hou! l'oublieuse!... depuis mardi oui!...

--Ah! bon!... voilà-t-il pas un grand sujet de ne pas oublier!... Fat!... Je n'ai rien fait du tout, d'ailleurs... Si: je suis retournée en ville, jeudi...

--Sans me prévenir, vilaine?...

Elle se tourna sur sa selle, et me considéra, de l'air surpris qu'on a lorsque, à l'improviste, on découvre au fond de soi-même une pensée endormie dont on ne soupçonnait pas l'existence. Elle répéta, sur le ton d'une interrogation:

--Sans vous prévenir?...

Puis, les yeux vers l'encolure de la jument, elle murmura, comme pour elle seule:

--Au fait, c'est vrai!... Je ne vous ai pas prévenu...

Elle semblait confuse,--d'une étrange confusion.--Je m'en amusai d'abord. Je dis:

--Sans doute aviez-vous, ce jour-là, quelque rendez-vous plus séduisant que les nôtres?...

Elle passa deux fois sa main sur son front. Je vis quatre lueurs roses au bout de ses doigts touchés par le soleil.

--Un rendez-vous?... quel rendez-vous?...

Elle parlait comme on parle en rêve. Je haussai un peu la voix, comme on fait pour rappeler l'attention d'un enfant distrait:

--Mais c'est moi qui vous le demande!...

Elle tressaillit, et, changeant soudain de timbre:

--Oh! pardon!... je n'y étais plus... Jeudi? oui, je suis retournée en ville... J'ai pris le train ... pour Beaulieu...

--Vous alliez voir votre mère? Elle est là-bas, maintenant?...

--Ma mère? mais non!... Ma mère est à Aix!... en septembre, voyons!...

--Pourquoi aller à Beaulieu, alors?

--Pourquoi?...

Elle sembla brusquement retombée dans son rêve. Sa bouche hésita. Chaque mot sembla résulter d'un effort...

--Parce que ... j'avais ... des choses à faire... Je suis allée à Beaulieu... Même ... tenez...

Elle lâcha les rênes pour fouiller dans le petit sac qu'elle portait au bras:

--Tenez ... voici mon billet...

Étonné, j'avais pris le petit carton, perforé d'un seul trou.