La maison des hommes vivants

Part 10

Chapter 103,756 wordsPublic domain

Je regarde le cadavre,--mon cadavre.--C'est un vieux cadavre, déjà... Au-dessus de lui, des mouches bourdonnent ... autour, l'eau courante glisse ... l'eau courante use, dissout, décompose ... En vérité, oui: un très vieux cadavre... Il faudra que le menuisier se hâte...

* * * * *

Et moi aussi, et moi aussi, je suis vieux...

Étais-je tellement vieux, tout à l'heure?... ou le soleil s'est-il arrêté dans le ciel?... longtemps?... plusieurs années?... Je ne sais plus...

Évanoui ... j'étais évanoui... Cela, je me rappelle... C'est lorsque je suis tombé de la falaise ... ma tête et mes mains ont heurté le parquet... Et sans doute les Hommes Vivants m'ont-ils emporté dans cette chambre ... sur ce lit... Peut-être est-ce l'eau courante, et la pluie, et la bise d'hiver, qui m'ont vieilli...

Vieilli, vieilli, vieilli... Et davantage d'instant en instant, de seconde en seconde...

Je touche mon menton. Voici qu'une barbe commence d'y pousser, une barbe grise... Elle pousse vite, vite... Et, quand je passe ma main sur mes tempes, je sens des rides...

Trois fois déjà, la porte s'est entr'ouverte, et, dans le chambranle, j'ai vu paraître le visage attentif des Hommes. Chaque fois, j'ai fermé les yeux, mais pas tout à fait, afin de pouvoir guetter, entre mes paupières presque closes. Et j'ai bien vu, j'ai bien vu que les Hommes étaient étonnés,--étonnés, évidemment, de ma vieillesse, de ma soudaine vieillesse...

* * * * *

Quelle heure, à présent? quel jour? quelle année? Ma barbe grise a blanchi. Je la vois. Elle est déjà large et longue. Pareillement croissent la barbe et les cheveux aux chairs décomposées des morts... Mes mains ont maigri. A travers le parchemin de leur peau, je palpe des os noueux...

Il me semble que le soleil baisse. Dans la chambre-prison, il fait moins clair. La fenêtre grillée ne laisse plus filtrer qu'un jour incertain... Et l'eau courante, là-bas, l'eau verte, devient brune, autour du cadavre déjà très confus ... amolli, ce me semble ... effiloché...

* * * * *

Oui, voici venir la nuit. De nouveau, les Hommes Vivants sont entrés;--le père et le fils, seuls; pas le grand-père, disparu, invisible.--Ils se sont encore approchés du lit. Ils m'ont considéré longuement, la mine soucieuse.--Puis ils sont repartis, toujours sans mot dire. Au candélabre triangulaire, les trois bougies brûlent maintenant, et cela fait aux trois lances trois pointes flamboyantes... Là-bas, le crépuscule s'épaissit, et l'eau brune se fait noire...

* * * * *

... Ho! ho! qu'est-ce?... des torches dans la chambre?... des cris?... Ah! non ... c'est là-bas. A quoi pensais-je? C'est là-bas, au-dessus du précipice. Les torches s'inclinent, les regards fouillent le vide... Je vois des uniformes rouge et bleu... Je vois une civière... Bon! bon!... j'ai compris: c'est pour moi.

Des cris. Des jurons. Une voix, ensuite, qui impose aux autres le silence. J'entends, j'entends très bien:

--Je le vois, je vous dis! il est dans le trou. Faut descendre!

--Méfiance! c'est creux!...

--As pas peur! ça me connaît!... Oh! là! là!... Il est rien frais, le macchabée! Nom de Dieu de nom de Dieu!...

--Gueulez donc pas tant, foutre!

--Mais c'est qu'on n'y reconnaît seulement rien, sergent!... c'est tout pourri...

--Quoi? quoi? tout pourri? cette blague! qu'est-ce que vous chantez là? il n'est seulement pas mort depuis vingt-quatre heures!

--Ah bien!... Pour ce qui est des vingt-quatre heures, je ne peux pas vous dire ... mais pour ce qui est d'être de la viande avancée, il n'y a pas d'erreur! C'est d'avoir trempé dans l'eau, probable... Envoyez toujours le drap, et de la ficelle... On va nouer les quatre coins ... c'est plus un homme, c'est une bouillie! Faudrait des cuillers à soupe pour ramasser ça...

--Mais ... alors? si c'était quelqu'un d'autre, qui sait? S'agit de ne pas gaffer, hein! Fouillez-y les poches, et on verra voir!...

--Ça colle, on y va... Si, tout de même! c'est le client! sa carte d'identité, que je trouve ... et puis des bristols ... et tout un fourbi personnel... Sûr et certain que c'est lui... Vous y êtes, pour le drap?

--Tu parles! on t'espère!...

--Alors, une, deusse, troisse!... Enlevez le bœuf!... Eh bien!... eh bien!...

--Quoi encore? «Eh bien! eh bien!»

--C'est le macchabée! Il pèse autant dire rien du tout!

--Ah?... Mais ... dites donc! s'il est si purée que ça, regardez voir par terre ... des fois que vous aureriez oublié une jambe ou un bras?

--Non, sergent! pas même la tête!... Vous avez le retour du filin, en haut?

--Oui. Paré!

--Oh! hisse! oh! hisse!...

--Et pour lors, en retraite...

--Gy! Pour défiler!... arche!...

--Tâchez moyen de pas tant la secouer, cette civière!...

--Ah! ouat!... Il s'en fout un peu, le type, qu'on y chahute sa voiture, à présent...

* * * * *

Le linceul resserré presse ma tête, lie mes membres... La civière s'en va, cahotée... Je vois toujours, je vois très bien...

La flamme des torches et la flamme des trois bougies du candélabre mêlent leurs distantes clartés...

C'est la nuit noire.

Par la fenêtre grillée, nulle clarté crépusculaire n'entre plus.--Et nulle clarté crépusculaire ne descend plus du ciel éteint, sur le sentier...

Le linceul resserré ferme mes yeux.--Le linceul là-bas, et ici, le sommeil. Le sommeil, autre mort...

XXXV

Encore l'aube...

Je ne la vois pas, je la devine... Le rectangle de la fenêtre grillée est toujours noir. Mais la nuit s'achève pourtant. Je sens, à travers les vitres épaisses, je sens la froidure qui précède le matin...

Les trois bougies ont brûlé jusqu'au fer des trois lances. Leurs mèches, abattues dans la petite flaque des dernières gouttes de cire, ne jettent plus qu'une lueur incertaine et dansante, et qui s'éteint par intervalles...

* * * * *

Le sommeil m'a rendu un peu de force,--très peu.--Peut-être pourrais-je me soulever de ce lit...

J'essaie de calculer... Combien de temps depuis le début, depuis l'origine de l'Aventure? Voyons... Aujourd'hui ... aujourd'hui, voici l'aube... Hier ... hier j'étais ici ... oui: c'est hier que je suis devenu vieux,--hier, entre l'aurore et le crépuscule.--Et c'est avant-hier, avant-hier soir, que je suis entré dans la Maison des Hommes Vivants... Donc, en tout, deux nuits et un seul jour...

Un seul jour... Comme elles sont creuses et desséchées, pourtant, les rides de mon vieux, vieux visage!... Et cette broussaille couleur de givre, qui pend à mes joues, à mon menton... Un seul jour, oui ... mais plus lourd sur moi qu'un siècle... Qui me croira, jamais? Personne, personne, personne...

Peut-être pourrais-je me soulever de ce lit... Mais, d'abord, il faudrait qu'on m'aidât à dérouler ce drap, qui me serre et m'entrave... Quel drap? il n'y a point de drap, sauf ceux-ci, qui ne m'entravent point... Quoi donc?... Ah! oui ... c'est le drap de l'autre, le drap de l'Homme... Je vois toujours ... je vois ... et alors, n'est-ce pas?... je confonds...

* * * * *

L'aube... La voilà, cette fois: le rectangle de la fenêtre grillée n'est plus tout à fait noir...

* * * * *

Je n'ai pas entendu la porte s'ouvrir. J'ai été surpris. Je n'ai pas eu le temps de fermer les yeux.

Ils sont là tous les deux, le comte François et le vicomte Antoine. Ils me regardent. Et je vois bien, comme hier, je vois bien qu'ils sont étonnés...

C'est le comte François qui m'a dit:

--Monsieur, levez-vous, je vous prie...

Je me suis levé, sans aucun effort. Je suis faible, très faible, mais léger, léger,--si léger!...

Alors le comte François m'a dit:

--Monsieur, mon père est aujourd'hui fort las, et ne peut du tout quitter sa chambre. C'est pourquoi mon fils et moi-même sommes venus vous chercher pour vous y conduire...

Je les ai suivis. Que m'importe d'être là ou ici?...

* * * * *

Lui,--le marquis Gaspard,--je ne l'ai pas vu. Dans sa chambre, un paravent de vieille soie cache le lit, dont je n'ai fait qu'apercevoir les quatre colonnes torses très hautes, et leur baldaquin, carré, sans rideaux...

Mais j'ai reconnu la voix de fausset, et j'ai reconnu les accents singulièrement doux qu'elle sait prendre, quand elle veut n'être ni impérieuse, ni ironique... Maintenant, l'Homme Vivant parle, et j'écoute, debout sur le seuil. J'écoute, et dans ma mémoire usée, effritée, d'où s'effacent et tombent en poussière toutes les empreintes du temps jadis, les paroles de l'Homme Vivant s'enfoncent et se gravent, si fortement qu'elles subsisteront, je crois, jusqu'à la fin.

Il parle. Il dit;

--Monsieur, j'avais mieux espéré de ma puissance magnétique et de votre énergie vitale. Je ne saurais dire que je regrette d'avoir fait ce que j'ai fait,--ce que je devais faire. Notre sécurité, notre paix, notre immortalité probable étaient à ce prix. Voilà qu'elles sont maintenant assurées, sans qu'il en ait rien coûté de plus qu'un grand effort. Mais j'aurais voulu que cet effort vous fatiguât comme il m'a fatigué et ne vous épuisât point. Certes, l'expérience que nous tentions ne laissait pas d'être périlleuse, et je vous en avais averti. J'appréhendais surtout pour votre vie l'inévitable rupture du lien vibratoire qui vous avait d'abord uni à l'être tiré par moi de votre substance. J'appréhendais aussi la mort de cet être que j'avais créé, et qu'il fallait que je tuasse, sachant pourtant que vous ressentiriez cruellement sa destruction. Or, vous avez, monsieur, supporté l'une et l'autre secousse à merveille, mais pour tomber, l'instant d'après, en cette particulière langueur où je vous vois. Monsieur, j'en éprouve un chagrin véritable, et vous supplie de croire qu'il n'a pas dépendu de moi que vous ne fussiez, ce matin, mieux portant et plus robuste que vous n'êtes.

Une pause. Je fais un pas en arrière, pour me retirer. Mais la voix a repris, plus lente et plus solennelle. J'écoute encore, attentif:

--Monsieur, puisqu'il en est ainsi, le plus court est d'accepter l'irréparable. Mais telle quelle, la situation ne laisse pas de présenter pour vous quelque avantage. Les objections que nous avions dû faire, en effet, à votre immédiate liberté, tombent maintenant d'elles-mêmes. Ce qu'il nous était impossible de consentir à l'homme que vous étiez hier, à pareille heure,--sain de corps et d'esprit, robuste, et jeune tout de bon,--nous pouvons sans inconvénient l'accorder à l'homme que vous êtes aujourd'hui,--vieux, et faible de plus d'une sorte de faiblesse.--Monsieur, vous êtes donc, dès à présent, libre, et libre sans restriction. Sitôt qu'il vous plaira, mon petit-fils aura l'honneur de vous ouvrir notre porte. Et vous pourrez mener vos pas où bon vous semblera. Il nous suffit que jamais vous ne parliez, à âme qui vive, de ce que vous avez vu dans notre maison. Et vous n'en parlerez pas.

J'écoute toujours. Et je ne m'étonne nullement, quelque imprévue que soit cette liberté qu'on m'offre tout à coup. J'écoute, et de plus en plus, je sens chacun des mots entendus pénétrer en moi, et s'y fixer, inoubliable, définitif. Je comprends, je comprends très bien: de l'épreuve terrible, ma volonté, mon intelligence, ma raison même sortent diminuées, raréfiées; ma tête, en quelque sorte, est à moitié vide, et ces paroles qu'on m'adresse, et ces ordres qu'on me donne, et cette consigne de silence qui s'inscrit indestructiblement au fond de ma mémoire, tout cela, dicté par une autre volonté, par une autre intelligence, par une autre raison, va se substituer dans ma cervelle à tout ce qui n'y est plus, à tout ce qui s'en est enfui, et, tant bien que mal, remplir ce creux intolérable de ma tête...

La voix de fausset conclut:

--Vous avez, pour le surplus, notre parole: madame de..., votre amie, a quitté cette demeure hier au soir, et plus jamais n'y reviendra.

Madame de..., mon amie?... Ah! oui!... je n'y songeais plus... En vérité, je suis très vieux... Et mon cœur commence à s'effriter, lui aussi... Je suis très vieux, et bien des choses sont déjà métamorphosées en moi...

Madame de... Oui ... Madeleine... Elle ne reviendra plus jamais.--Soit!...

La voix de fausset vient d'achever:

--Adieu, monsieur.

Tout est consommé.

* * * * *

A la porte,--à la porte extérieure, de bois clouté de fer, qu'on vient de m'ouvrir, et sur la première des huit marches du perron de grès,--le comte François, puis le vicomte Antoine m'ont dit, pareillement:

--Adieu, monsieur.

* * * * *

J'ai traversé le jardin, mes pieds foulant le gazon inculte, ma tête frôlant les ramures emmêlées des pins et des cèdres. La grille était ouverte. Je l'ai passée.

Et je m'en vais, sur la lande, au hasard, vers l'aube qui naît...

XXXVI

J'ai marché toute la journée, de l'aube bleue au crépuscule rouge. Le chemin que j'ai suivi, je ne saurais pas le retrouver. J'ai marché droit devant moi. Et je n'ai pas senti la fatigue, sauf après être arrivé.

C'est tard, très tard, que je suis arrivé. Je marchais droit devant moi, sans savoir où j'allais. Et je n'imaginais même pas aller quelque part. Et puis, tout à coup, j'ai vu que je marchais sur une route. Et j'ai vu, à droite et à gauche, des maisons.

C'est en passant un pont, un pont-levis, que j'ai reconnu Toulon, Toulon et ses remparts. Dans l'arc de la porte, j'ai vu le ciel déjà sanglant. Et j'ai compris que le soir tombait. Mes pieds tramaient dans la poussière du sol. Mais je continuais d'aller,--sans savoir où, comme le fer va vers l'aimant...

* * * * *

Un peu plus loin, j'ai passé devant une boutique. Et j'ai vu, à côté de moi, un vieillard extraordinairement misérable, usé, courbé, loqueteux, l'œil éteint, les cheveux blancs, la barbe longue. Je me suis arrêté, et lui s'est arrêté aussi. Alors, j'ai compris que c'était moi que je voyais, reflété, dans une glace de la boutique.

* * * * *

Plus loin encore, j'ai tourné l'angle de deux rues. Et j'ai aperçu ma maison. Or, c'est là qu'inconscient j'allais. Mes jambes, soudain paralysées, s'immobilisent.

Et je m'adosse au mur d'en face, et je regarde,--de tous mes yeux...

XXXVII

De tous mes yeux, je regarde...

La rue entière, trottoirs, chaussée, est encombrée d'une foule nombreuse, qui piétine de ci, de là, et parle bas. Force gens sont vêtus de noir. Des officiers en grand uniforme se tiennent à part, groupés autour de quelques chefs dont j'aperçois les plumes blanches. Un large cordon barre une poitrine. Je reconnais la haute stature et le noble visage, grave et régulier, du vice-amiral gouverneur....

Des prêtres se rangent derrière une croix. La calotte rouge des enfants de chœur tache les surplis et les aubes. Un camail de chanoine s'agite...

Plus loin, une compagnie d'infanterie coloniale, l'arme au pied, semble attendre...

Aux fenêtres des maisons, beaucoup de visages apparaissent. Des enfants grimpent aux balustrades des balcons, et se penchent, mais sans rires ni cris. La foule est recueillie, ou s'efforce de l'être. Tous les regards convergent vers mon logis. La porte en est habillée d'une ample draperie noire. Deux initiales d'argent se détachent au milieu d'un écusson de velours. Je lis: A. N.--André Narcy.--C'est bien cela.

C'est bien cela: mon enterrement. J'ai compris.

Voici le char funéraire, qui arrive au pas, fendant la cohue. Les chevaux sont très caparaçonnés. Les quatre colonnettes d'ébène portent de gros panaches qui oscillent. Et voici des couronnes, dix, vingt, trente couronnes, toutes enguirlandées de rubans tricolores. Sur chacune, une inscription en lettres d'or. Je ne peux pas déchiffrer, je suis trop loin. Peut-être tout à l'heure, quand le cortège défilera...

Ah!... un remous dans toute la rue... La levée du corps, probablement.--Oui.--Voici les croque-morts, qui sortent de l'allée. Ils marchent lestement, sans peiner à la tâche. Mon cercueil n'est guère lourd. Je me hausse pour le mieux examiner. Il est plat, à la mode du pays. Le bois disparaît sous les plis du drapeau jeté par-dessus. Et maintenant, d'autres hommes noirs s'approchent, et disposent sur le char une défroque bleu de ciel avec un sabre de cavalerie dont la lame et le fourreau croisés tintent:--mon uniforme et mes armes;--en effet, c'est l'usage;--mes croix aussi, sans doute: je n'ai pas vu, je n'ai pas eu le temps de voir...

D'ailleurs, je vois autre chose ... je vois ... oui ... je _vois_ avec ces autres yeux mobiles et infaillibles, qui savent percer les murs, les rochers, les broussailles,--qui savent percer les planches d'un cercueil aussi.--Je vois, oui! je vois très bien...

Horreur! horreur!...

* * * * *

Les clairons sonnent le glas. Le cortège s'ébranle.

Les prêtres s'avancent en tête, psalmodiant. Puis huit officiers, tenant en main deux poëles. Puis les soldats. Puis le char...

Le gros pavé brutalise les ressorts. Le cercueil secoué danse. Trop de secousses, trop de secousses, trop de secousses... Oh! prenez garde!... c'est un pauvre, pauvre cadavre, qui est là-dedans... Prenez-garde!... Trop de secousses... Regardez: sous le char, par les fentes des ais, des gouttes sinistres suintent et tombent sur le pavé, une après une...

* * * * *

La foule s'éloigne, derrière le char.

Ils ont tourné le coin de la rue. Ils vont à l'église, et, de là, au cimetière. Ils se hâtent pour en finir avant qu'il fasse nuit...

La rue, maintenant, est toute vide. Les fenêtres se sont refermées.

Moi, je suis resté où j'étais, adossé contre mon mur. La fatigue, d'un coup, est entrée dans mes membres. Je plie et m'affaisse à demi.

Je veux marcher encore, pourtant. Je traverse la rue. Je vais vers mon logis. Où irais-je ailleurs?

La porte d'allée est encore ouverte. Les draperies de deuil pendent autour. Je passe le seuil. Je m'arrête.

Une petite table est là, avec un tapis de crêpe, un encrier, une plume, et un gros registre funéraire. Le vent qui s'engouffre dans l'allée feuillette les pages encadrées de noir, couvertes de signatures pressées. C'est là que mes amis, mes camarades, et force indifférents, ont écrit leurs noms, selon la coutume.

Oui. Et sur le premier feuillet, c'est mon nom, mon ancien nom, qui est écrit,--imprimé:

Monsieur CHARLES-ANDRÉ NARCY

Capitaine breveté d'État-Major.

Décédé le 21 décembre 1908 dans sa 33e année.

J'ai pris le registre funéraire. Je l'ai caché sous mes haillons.

Et je m'en vais.

Je m'en vais: ce logis, c'était le logis du capitaine Charles-André Narcy, qui est mort. Mon logis à moi est ailleurs,--évidemment.

Je m'en vais.

* * * * *

Dans la rue, je me hâte, à mon tour. Et je clopine, à force d'être las...

Tiens? elle n'est plus tout à fait déserte, la rue... Sur le trottoir d'en face, quelqu'un, debout et immobile, regarde la porte drapée de deuil,--regarde fixement... Quelqu'un. Une femme. J'ai fait halte. Et je la regarde aussi, fixement.

Une femme. Une femme élégante. Sa robe est un fourreau de drap clair. Ses mains disparaissent dans un manchon d'hermine, très ample...

Je l'ai reconnue. C'est elle,--Madeleine.--Je l'ai bien reconnue.--Mais, n'est-ce pas? je suis mort. Et puis, et surtout, je suis vieux,--si vieux...

Non, je ne suis pas ému. Pas du tout ému. Étonné seulement. Très étonné.

N'importe! Je veux passer près d'elle. Par curiosité.

Oui, la voilà. Ses yeux ne se détournent pas de la porte endeuillée. Et je vois ... tiens?... je vois qu'elle pleure, qu'elle pleure à grosses larmes silencieuses et lourdes...

Elle pleure... Tiens?... je n'avais pas prévu cela. Oh! évidemment, des larmes de femme...

Tout de même ... que faire?

J'hésite un moment. Je m'approche:

--Mad...

Elle tressaille soudain, m'aperçoit, essuie d'un geste brusque du manchon ses joues mouillées, puis, fouillant dans ce manchon, me jette quelques sous, et s'enfuit.

XXXVIII

Moi, aussi, je m'enfuis...

C'est prouvé maintenant. Je suis mort. Très mort. Plus mort peut-être que l'autre, dont je vois, obstinément, dans le cercueil, le cadavre,--le cadavre épouvantablement décomposé.--Plus mort que lui, puisque lui ne sait pas qu'il est mort; tandis que moi...

Lui, d'ailleurs, on ne le pleure pas. C'est moi qu'on pleure. C'était pour moi, les fleurs, les uniformes, et le silence de la foule: pour moi, les regards attachés au cercueil où brillaient mes aiguillettes, mes croix, mes armes. C'est pour moi que tant de gens inconnus piétinent maintenant la boue du cimetière...

Et moi aussi, il faut que je sois là-bas,--avec eux...

* * * * *

Le ciel rouge se change en un ciel violet, couleur de deuil. Les platanes du boulevard, sans feuilles, tendent sur cette flamboyante étoffe la guipure noire de leurs branches hérissées de brindilles. Au zénith, une grande profondeur semble se creuser, vert d'émeraude...

Peut-être y a-t-il quelque chose, n'importe quoi, de l'autre côté de la mort?...

Mais je ne crois pas. Non. Impossible. Je vois trop bien ce cadavre, dans ce cercueil...

* * * * *

Beaucoup de monde autour de ma fosse. Beaucoup, presque autant que, tout à l'heure, devant ma maison. Le cimetière est si proche de la ville...

C'est fini, quand j'arrive. J'entends le bruit mat des pelletées de terre qui tombent sur la bière, déjà mi-ensevelie.--J'ai marché trop lentement.--C'est que je suis si fatigué!... Et cette terre qu'on jette dans le trou, je la sens s'abattre de tout son poids sur ma poitrine... Six pieds de terre, je ne savais pas que ce fût tellement, tellement lourd.

* * * * *

C'est tout à fait fini. Ils s'en vont, tous. La fosse est comblée.

Moi, je ne m'en vais pas. Pourquoi m'en irais-je? Ce logis-ci, maintenant, c'est le mien...

XXXIX

Maintenant, tout est écrit.

J'ai posé mon crayon sur la table de pierre,--sur la dalle, sur ma dalle mortuaire, où j'épelle mon épitaphe gravée. J'ai posé mon crayon, usé jusqu'au bois. Et j' ai fermé le registre bordé de noir dont toutes les pages sont jusqu'à la dernière couvertes de mon griffonnage serré.

Tout est écrit. Il fallait tout écrire, pour que les hommes et les femmes, ignorants et menacés, sachent, et puissent se défendre. Il fallait écrire, puisque ma langue est liée, paralysée, pétrifiée dans ma bouche...

Tout est écrit. Vous qui avez lu, vous savez. Pour l'amour de votre Dieu, ne doutez pas! Comprenez. Croyez...

* * * * *

Le soleil est déjà bas dans le ciel. Le soir vient,--mon suprême soir. Oui: c'est tout à l'heure que je vais mourir. Ma vie est usée jusqu'au bout. La lampe s'éteint, faute d'huile.

* * * * *

J'épelle mon épitaphe, gravée sur cette longue pierre polie qui m'a servi de table, et sur laquelle je m'accoude encore:

CI-GIT CHARLES-ANDRÉ NARCY

né le 27 avril 1876

mort le 21 décembre 1908

21 décembre 1908;--ou 22 janvier 1909... 22 janvier 1909, aujourd'hui. Car voilà juste un mois,--non, pas même un mois: un mois moins un jour,--que je suis ici, sur cette tombe, sur ma tombe, et que j'attends la mort,--ma seconde mort.

* * * * *

Un mois. Je regarde sous la pierre,--je regarde avec ces autres yeux, qui continuent de voir, implacablement.--Je regarde... Dans le cercueil intact, il n'y a déjà plus qu'un squelette. Un squelette nu,--sans vêtements: les vêtements, mes vêtements, trop minces, sont tout de suite tombés en poussière. Seule subsiste encore, sur les os, eux-mêmes poussiéreux, la lettre du colonel directeur d'artillerie,--la lettre encore lisible, et qu'on a, par mégarde, enterrée avec moi.

Oui, un squelette; un squelette déjà poudreux. Rien davantage. Comment pourrais-je vivre plus longtemps, moi qui ne suis plus, en somme, que ce squelette-là, et que cette ruine-ci, écroulée sur cette tombe? Impossible, à coup sûr. Impossible, heureusement...