La maison de la courtisane: Nouveaux Poèmes

Chapter 3

Chapter 34,017 wordsPublic domain

Le soleil monta d'un bond pour accomplir sa course, la brise souffla doucement sur pâturages et prairies; mais il me sembla voir à l'ouest l'apparence d'une face humaine.

Une linotte, sur la mousse de l'épine-vinette, chantait les gloires du printemps, et faisait retentir les bosquets en fleurs de la gaîté du jour nouveau-né.

Une alouette partit effarée de la terre que je foulais, et disparut aux regards dans le grand voile bleu, sans couture, qui est suspendu devant la face de Dieu.

Au-dessus de ma tête, le saule disait tout bas que la mort n'est qu'une vie plus nouvelle, et que par de vaines paroles de discorde nous apportons le déshonneur aux morts.

J'arrachai une branche à l'arbre, et des fleurs de l'épine-vinette toutes trempées de rosée, et je les liai avec un rameau d'osier et en fis une guirlande belle à voir.

Je portai les fleurs là où Il repose (feuilles et fleurs toutes chaudes sur la pierre). Quelle joie ce fut pour moi, de m'asseoir seul jusqu'à ce que le soir vint sur mes yeux fatigués.

Jusqu'à ce que les nuages mobiles eussent tissé une robe d'or que Dieu portera, et que dans les flots de l'air empourpré, disparût la brillante galère du soleil.

Aurai-je de la joie pour la journée, et laisserai-je mon coeur s'émouvoir, jusqu'en ses profondeurs, du murmure de l'arbre ou du chant de l'oiseau, ou de la mélancolie des jeux du vent indocile?

Non, non! les vains rêves de cette sorte sont le lot d'âmes moins profondes que la mienne. Je sens que je suis à moitié divin, je sais que je suis grand et fort.

Je sais que c'est par l'effort que tout arbre de la forêt surgit de la racine, je sais que nul ne récoltera du fruit, en faisant voile sur la mer inféconde.

=JOURS PERDUS=

D'après un portrait peint par Miss V. T.

Un blond et svelte enfant, qui n'est point fait pour la douleur de ce monde, avec une chevelure dorée qui tombe à grands flots autour des oreilles, et des yeux pleins d'aspirations, à demi voilés par de vaines larmes, comme les eaux les plus bleues, vues à travers les brouillards de la pluie, des joues pâles où jamais encore baiser n'a laissé sa tache, lèvre inférieure rouge rentrée en dedans par effroi de l'Amour, et blanche gorge, plus blanche qu'une poitrine de colombe.--Hélas! Hélas! si tout cela n'existait qu'en vain!

En arrière, des champs de blé, et des moissonneurs en ligne, accomplissant d'un air las leur tâche fatigante, sans qu'aucun son de rire ou de luth y mette de la douceur.

Et indifférent au flamboiement écarlate du soleil couchant, l'enfant rêve encore. Il ne sait pas que la nuit approche, et que nul ne récolte des fruits pendant le temps de la nuit.

=IMPRESSIONS=

I

=LE JARDIN=

Le calice flétri du lis tombe autour de son pistil d'or en poudre, et sur les bouleaux du bosquet de la lande le dernier ramier roucoule et appelle.

L'hélianthe léonin, aux couleurs voyantes, se laisse tomber noir et dépouillé sur sa tige, et sur le sol des allées du jardin, où le vent se joue, s'éparpillent les feuilles mortes, d'heure en heure.

Les pétales, blancs comme le lait, des pâles troènes, s'amassent à ce souffle en une boule neigeuse: les rosés gisent sur l'herbe comme de menus lambeaux de soie cramoisie.

II

=LA MER=

Un brouillard blanc se traîne à travers les voiles; une lune farouche, en ce ciel d'hiver, reluit pareille à l'oeil d'un lion irrité, du milieu d'une crinière de nuages roux.

Le timonier au vêtement épais qui se tient à la roue, n'est plus qu'une ombre dans l'obscurité, et dans la chambre aux machines toute vibrante, bondissent les longues liges d'acier poli.

L'ouragan vaincu a laissé sa trace sur ce vaste dôme qui se soulève, car les minces filaments d'écume jaune flottent sur les vagues comme de la dentelle déchirée.

=SOUS LE BALCON=

O belle étoile à la bouche de carmin, ô lune aux sourcils d'or, lève-toi, lève-toi du Sud embaumé et éclaire la route que suivra mon Aimée, de peur que ses petits pieds ne s'égarent sur la colline où le vent souffle, ou sur la dune. O belle étoile à la bouche de carmin, ô lune aux sourcils d'or.

O navire qui trembles sur la mer désolée, ô navire à la voile humide et blanche, pars, oh, pars pour le port, vers moi. Car celle que j'aime et moi nous voudrions aller au pays où s'épanouissent les asphodèles, dans le coeur d'une vallée violette. O navire qui trembles sur la mer désolée, ô navire à l'humide et blanche voile.

Oiseau charmeur au chant faible et doux, oiseau qui chantes sur la branche, chante, chante encore de ta gorge douce et brune, et celle que j'aime, en son petit lit, prêtera l'oreille et lèvera la tête sur l'oreiller, et viendra de mon côté. Oiseau charmeur, au chant faible et doux, oiseau qui te perches sur la branche!

O fleur qui te balances dans l'air tremblant, fleur aux lèvres de neige, descends, pour être portée par celle que j'aime. Si tu meurs, ce sera dans une couronne sur sa tête, si tu meurs, ce sera dans un pli de sa robe. Tu iras te poser sur son petit coeur léger, ô fleur qui te balances dans l'air tremblant, ô fleur aux lèvres de neige.

=LE JARDIN DES TUILERIES=

Cet air d'hiver est vif et froid, et vif, et froid est ce soleil d'hiver, mais autour de ma chaise, les enfants courent: on dirait de menues choses en or qui dansent.

Parfois aux abords du kiosque bariolé, des soldats en miniature se promènent fièrement, allongent le pas. Parfois ce sont des brigands aux yeux bleus qui se cachent dans les fourrés dépouillés des massifs.

Et d'autres fois, pendant que la vieille bonne s'absorbe dans son volume, ils se risquent à traverser le square, et lancent leurs flottilles de papier parmi les gros tritons de bronze verdi qui se contorsionnent.

Puis ils font semblant de fuir en un vol rapide, et puis ils se lancent, bande turbulente, et s'aidant de leurs petites mains tour à tour, ils grimpent à l'arbre noir, effeuillé.

Ah! cruel arbre, si j'étais vous, et si des enfants grimpaient sur moi, rien que pour eux, je ferais jaillir de tout mon corps, en dépit de l'hiver, des fleurs printanières, des blanches, des bleues.

=À L'OCCASION DE LA VENTE AUX ENCHÈRES DES LETTRES D'AMOUR DE KEATS=

Voici les lettres qu'Endymion écrivit à celle qu'il aimait en secret, sans en rien dire; et maintenant les braillards de la vente aux enchères font leurs marchés, leurs offres pour chacun de ces pauvres billets desséchés. Oui, pour chacune des pulsations de la passion, on entend les marchands faire leur prix. Je crois qu'ils n'aiment guère l'art, ceux qui brisent le cristal d'un coeur de poète, pour que de petits yeux chassieux puissent y jeter leurs regards avides et curieux.

Ne dit-on pas que dans des années bien lointaines, dans une ville au fond de l'Orient, quelques soldats coururent, la torche en main, vers minuit, se chamailler au sujet de pauvres vêtements, et jouèrent aux dés les haillons d'un malheureux, sans rien savoir du miracle divin, et des souffrances d'un Dieu?

=LE NOUVEAU REMORDS=

Le péché est mien; je ne compris pas. Ainsi donc la musique est prisonnière dans son cachot. C'est à peine si de temps en temps le flot passager d'une vague tourmente, de ses mouvements incessants, ce rivage infécond. Et dans le fond flétri de ce pays, l'Eté s'est creusé une tombe si profonde, qu'à peine le saule plombé ose implorer de l'hiver au souffle tranchant une fleur d'argent. Mais quel est-il celui qui vient sur cette rive? (Non, mon amour, lève les yeux et admire). Quel est-il celui qui vient du Sud en vêtements teints? C'est le Maître que tu viens de trouver, c'est lui qui cueillera les roses qui n'ont pas été encore ravies à ta bouche, et moi je resterai, comme auparavant, à pleurer, à adorer.

=FANTAISIES DÉCORATIVES=

I

=LE PANNEAU=

Sous l'ombre dansante du rosier se voit une fillette d'ivoire, arrachant les pétales soit d'incarnat soit de nacre avec des ongles vert pâle de jade poli.

Les pétales rouges tombent sur les mottes, les pétales blancs voltigent un à un, pour tomber dans une tasse bleue où le soleil, tel un grand dragon, se tord en replis d'or.

Les pétales blancs flottent dans l'air, les pétales rouges tombent lentement; il en est qui tombent sur sa robe jaune, et d'autres qui tombent sur sa chevelure d'un noir de corbeau.

Elle prend un luth d'ambre et chante, et pendant qu'elle chante, une grue d'argent commence à allonger son cou écarlate, et à battre de ses ailes aux reflets de métal.

Elle prend un luth d'ambre brillant, et du dense bosquet, où il se cachait, son amoureux aux yeux en amande, la suit d'un regard charmé dans ses mouvements.

Et maintenant elle jette un cri de frayeur, et déjà se font jour de mignonnes larmes. Une épine a blessé de sa pointe la conque marine aux veines incarnat de son oreille.

Puis elle lance un joyeux rire: c'est qu'un pétale de rose est tombé juste à l'endroit où le satin jaune laisse voir la fleur de sa gorge aux veines bleues.

De ses ongles vert pâle en jade poli, elle arrache un à un les pétales d'incarnat et de nacre. Voici là debout une fillette d'ivoire, sous l'ombre dansante du rosier.

II

=LES BALLONS=

Sur ce fond trouble de ciel en turquoise, les légers et lumineux ballons plongent, vont au hasard comme des lunes de satin, vont au hasard comme des papillons de soie, et tournent à chaque souffle de vent, montent et tournent comme des danseuses, flottent comme d'étranges perles transparentes, tombent et flottent comme une poussière d'argent.

Et voici qu'ils s'attachent aux feuilles d'en bas, chacun prend discrètement une pose fantastique; chacun d'eux est un pétale de rose au bout d'un fil de la Vierge.

Puis ils grimpent aux grands arbres, pareils à de petits globes d'améthyste, opales errantes qui vont au rendez-vous avec les rubis du tilleul.

=CANZONETTE=

Je n'ai point à profusion, de l'or que gardent les griffons; aujourd'hui comme jadis, pauvre est le parc du berger. Des rubis, des perles, je n'en ai point pour parer ta gorge. Malgré tout, les jeunes filles de la campagne ont aimé le chant du berger.

Ainsi donc cueille un roseau, et commande-moi de te chanter, car je voudrais nourrir de mélodie tes oreilles, qui sont plus belles que la plus belle fleur de lis, plus douces et plus précieuses que le parfum de l'ambre gris.

Que crains-tu? Le jeune Hyacinthe a péri? Pan n'est plus ici, et il ne reviendra jamais, pas plus que le Faune cornu ne foulera les prés jaunis, pas plus qu'aucun Dieu ne se glissera furtivement à travers les oliviers.

Hylas est mort. Lui non plus ne devinera pas ces petites lèvres rouges, pareilles à des pétales de rose. Sur la haute colline ne jouent plus les Dryades d'ivoire. Argenté, silencieux, s'efface tristement le jour d'automne.

=SYMPHONIE EN JAUNE=

Un omnibus, tout le long du pont, rampe comme un papillon jaune, et çà et là un passant a l'apparence d'une petite mouche inquiète.

De grosses péniches chargées de foin jaune se rangent le long du bas-port dans l'ombre, et comme une écharpe de soie jaune, l'épais brouillard s'accroche le long du quai.

Les feuilles jaunes se flétrissent déjà, et quittent en voletant les ormes du Temple, et à mes pieds la Tamise d'un vert pâle, s'allonge comme une tige de jade ondulé.

=DANS LA FORÊT=

Hors du demi-jour du centre des bois, dans l'aurore de la prairie s'élance mon Faune au corps d'ivoire, aux yeux bruns.

Il va par bonds à travers les bosquets, en chantant, et son ombre les suit en dansant, et je ne sais, laquelle je suivrai, sera-ce l'ombre ou la chanson?

O chasseur, prends-moi son ombre au piège. O Rossignol, dérobe pour moi ta chanson, de peur que, rendu fou de musique et d'égarement, je ne suive en vain sa piste.

=À MA FEMME=

AVEC UN EXEMPLAIRE DE MES POÉSIES

Je ne saurais écrire un imposant prologue, comme prélude à mon lai, ce serait, j'ose le dire, les propos d'un poète à un poème.

Car si parmi ces pétales tombés, il en est un qui vous semble beau, l'amour l'emportera jusqu'à ce qu'il se pose sur votre chevelure.

Et lorsque le vent et l'hiver endurciront tout le pays dépouillé de son charme, il parlera tout bas du jardin, et vous comprendrez.

=AVEC UN EXEMPLAIRE

DE

"LA MAISON DES GRENADES"=

Va, petit livre, à celui qui sur un luth aux branches de nacre, chanta les pieds blancs de la jeune fille aux cheveux d'or, et invite-le à regarder dans tes pages; peut-être verra t-il, en toi, danser de jeunes filles aux cheveux d'or.

=À L. L.=

Pourrions-nous déterrer ce trésor depuis longtemps enfoui, pourrait-il récompenser ce caprice, ce désir, nous ne pourrions jamais apprendre le chant de l'amour, nous sommes séparés depuis trop longtemps.

Quand le passé plein de passion, qui s'est enfui, pourrait rappeler ses morts, pourrions-nous le revivre tout entier, s'il valait cette souffrance.

Je m'en souviens, nous avions coutume de nous retrouver près d'un banc couvert de lierre, et vous de gazouiller tous les jolis mots, de l'air d'un oiseau.

Et votre voix avait comme un tremblement, tout comme celle de la linotte, et se brisait comme dans la gorge du merle sa dernière et bruyante note.

Et vos yeux, ils étaient verts et gris comme un jour d'avril, mais ils s'allumaient comme l'améthyste, quand je me baissais et vous embrassais.

Et votre bouche, elle refusait, longtemps, bien longtemps, de sourire, puis elle partait toute vibrante de rire, cinq minutes après.

Vous aviez toujours peur d'une averse, ainsi qu'une fleur; je m'en souviens, vous vous leviez en sursaut, et couriez, à la première goutte de pluie.

Je m'en souviens, je ne pouvais jamais vous attraper, car personne ne vous égalait: vous aviez à vos pieds de merveilleuses, lumineuses, rapides petites ailes.

Je me rappelle votre chevelure.--L'ai-je rattachée? Car sans cesse elle se révoltait--on eut dit un écheveau brouillé de rayons dorés de soleil.--Ces choses-là sont vieilles.

Je me rappelle si bien la chambre, et le lilas en fleur qui battait contre la vitre ruisselante, par une chaude pluie de juin.

Et la couleur de votre robe, elle était d'un brun ambré, et deux bandes de satin jaune partaient de vos épaules.

Et le mouchoir de dentelle française, que vous pressiez contre votre figure? Était-ce une petite larme, ou était-ce la pluie, qui y avait fait une tachelette?

Sur votre main, quand elle me fit l'adieu, il y avait des veines bleues. Dans votre voix, lorsqu'elle me dit bonjour, il y avait un cri étourdi.

Vous avez tout simplement gaspillé votre vie (ah! cela trancha comme un couteau!) Lorsque je m'élançai par la porte du jardin, c'était trop tard, trop tard!

Nous pourrions revivre encore une fois cela, si c'était la peine de le souffrir; si le passé de passion, qui s'est enfui, pouvait rappeler ses morts.

Eh bien, s'il faut que mon coeur se brise, cher amour, à cause de vous, il se brisera en musique, je le sais. C'est ainsi que se brisent les coeurs des poètes.

Mais, chose étrange, on ne m'avait point appris que le cerveau peut contenir dans une toute petite cellule d'ivoire et le ciel de Dieu et l'enfer.

=SEN ARTISTY

ou

LE RÊVE DE L'ARTISTE=

Traduit du polonais de Madame Helena Modjeska Moi aussi j'ai eu mes rêves, oui, vraiment j'ai connu les visions qu'amène en foule une ardente jeunesse, et qui me hantent encore....

Il me sembla une fois que j'étais étendu dans un jardin bien clos, au temps où le Printemps s'échappe de l'Hiver comme un oiseau, ou le ciel a une voûte de saphir. L'air pur était doux, et le gazon épais qui me servait de couche était doux comme l'air. L'étrange et secrète vie des jeunes arbres enflait la verte et tendre écorce, ou éclatait en bourgeons pareils à des émeraudes serties. Des violettes jetaient des regards furtifs du fond de leurs cachettes; quelque peu effarouchées de leur propre beauté. La rose vermeille ouvrait son coeur, et la brillante stellaire scintillait comme une étoile du matin. Des papillons en costumes de brun et d'or prenaient les craintives campanules comme pavillons et comme séjours d'agrément. Là haut un oiseau faisait tomber en neige toutes les fleurs dans son vol et allait charmer les bois de son chant. L'univers entier semblait s'éveiller au plaisir. Et pourtant,... et pourtant... mon âme était emplie d'une lourdeur de plomb. Je ne trouvais point de joie dans la Nature. Pour moi, l'esclave de l'ambition, qu'était ce que la rose aux taches cramoisies, ou le crocus aux sceptres d'or? Le bel oiseau chantait faux pour moi, et les charmantes fleurs me faisaient l'effet d'un défilé de gens travestis, car, ainsi que le serpent de la fable se pique de son aiguillon pour se faire souffrir, aussi je gisais, me torturant moi-même. Le jour s'avançait inaperçu sur le cadran solaire, jusqu'à ce qu'enfin le soleil se plongea, drapé de pourpre dans les splendeurs de l'est. Alors du coeur ardent de ce grand orbe, sortit une créature en qui la beauté des formes effaçait par son éclat la plus brillante vision de cette terre triviale. Elle était ceinte d'une robe plus blanche que la flamme ou que l'airain chauffé dans la fournaise. Sur sa tête elle portait une couronne de laurier, et pareille à une étoile qui tombe tout à coup des hauteurs du ciel, elle passa près de moi.

Alors m'agenouillant bien bas, je m'écriai:

«O toi que je désire tant! ô toi que j'ai longtemps attendue, gloire immortelle! grande conquérante du monde, oh! fais que je ne meure pas sans couronne, une fois du moins que ton laurier impérial ceigne mon front, sans cela méprisable. Une fois fais sonner le clairon, et que la trompette de l'ambition bruyante répande mon nom. Quant au reste, je n'en ai point souci.»

Alors, d'une voix douce, l'ange me répondit: «Enfant, qui ignores le véritable bonheur, qui ne sais en quoi consiste la plus haute sagesse de la vie, tu as été créé pour la lumière, et l'amour, et le rire, et non point pour gaspiller ton jeune âge à lancer des flèches contre le soleil, ou à nourrir en ton âme cette ambition dont le poison mortel infectera ton coeur, et salira toute joie, tout contentement. Reste ici, dans la douce prison de ce jardin bien clos, dont les prairies au sol égal et les bosquets charmants invitent au plaisir. L'oiseau sauvage qui, d'un chant soudain, éveille ces vallons silencieux, sera ton compagnon de jeux. Chaque fleur qui s'épanouit viendra d'elle-même s'entrelacer dans tes cheveux, guirlande mieux faite pour toi que le poids redoutable de la couronne de laurier que donne la Gloire.

--Ah! stériles présents, m'écriai-je, indocile à son langage de prudence. N'est-il que ces fleurs périssables, dont les courtes existences sont limitées entre l'aurore et l'heure du couchant. La colère de midi peut blesser la rose, et la pluie dépouiller le crocus de son or. Mais ton immortelle couronne de Renommée, ta couronne de laurier qui ne connaît point la mort, elle est la seule que le temps ne saurait flétrir. La dent glacée de l'hiver ne saurait l'entamer et lui nuire. Les choses triviales ne la profaneront pas.»

L'ange ne répondit point, mais sa figure s'obscurcit d'un brouillard de pitié.

Alors il me sembla que de mes yeux, où la torche de l'ambition lançait ses dernières et ses plus violentes flammes, jaillissaient deux rayons horizontaux de lumière bien droite, et qu'entre leur feu brillant la couronne de laurier se tordait, se contournait, ainsi que quand l'étoile de Sirius dessèche le blé mûrissant, et une feuille pâle tomba sur mon front; et je me levai d'un bond, et je sentis le pouls puissant de la Renommée, et j'entendis au loin le bruit de nations nombreuses qui me louaient!

* * * * *

Moment unique de grande vie aux ardentes couleurs, et puis... qu'elle est vaine, la louange des nations! qu'elle est futile, la trompette de la gloire. Il y avait d'âpres épines dans cette feuille de laurier, et leurs crochets dentelés entraient comme une brûlure, comme une morsure, jusqu'à ce que du feu et de la rouge flamme semblèrent se repaître de mon cerveau, et changèrent le jardin en un désert nu.

Les mains tendues avec force, je luttai pour l'arracher de mon front saignant, mais ce fut en vain, et avec un cri de douleur, auquel les étoiles pâlirent avant l'instant qui leur était assigné, je m'éveillai enfin, et vis l'aube craintive, avancer sa face grise pour regarder dans les ténèbres de ma chambre, et j'aurais cru que ce n'était là qu'un vain rêve, sans cette douleur qui sans trêve me ronge le coeur, et sans les blessures rouges que les épines ont faites à mon front.

=FRAGMENTS EN PROSE=

LETTRES AU =DAILY CHRONICLE= SUR LA VIE DE PRISON

=Le cas du gardien Martin. Quelques cruautés de la vie de prison=. (28 mai 1897)

_À l'Éditeur du "Daily Chronicle"_.

Monsieur,

J'apprends avec un grand regret, par la lecture de votre journal, que le gardien Martin, de la prison de Reading, a été renvoyé par les commissaires de la Prison pour avoir donné quelques biscuits sucrés à un petit enfant affamé.

J'ai vu les trois enfants, le lundi qui a précédé ma mise en liberté.

Ils venaient d'être condamnés.

Ils étaient rangés, en ligne, debout dans le hall central, vêtus du costume de la prison, leurs draps sous le bras, prêts à se rendre dans les cellules qui leur avaient été assignées.

Je passais par hasard par une des galeries qui se trouvaient sur mon chemin pour aller au parloir, où je devais avoir la visite d'un ami.

C'étaient de tout petits enfants.

Le plus jeune,--celui auquel le gardien a donné les biscuits,--était un tout petit garçon, pour lequel il avait été évidemment impossible de trouver des vêtements à sa taille.

Certes, j'ai vu beaucoup d'enfants en prison pendant les deux ans qu'a duré ma détention.

La prison de Wandsworth, en particulier, en contenait toujours un grand nombre.

Mais le petit garçon, que je vis dans l'après-midi du lundi 17 à Reading, était plus petit encore qu'aucun d'eux.

Il est inutile de dire combien je fus douloureusement affecté de voir ces enfants à Reading, car je savais quel traitement les y attendait.

La cruauté avec laquelle on traite les enfants dans les prisons anglaises est incroyable, excepté pour ceux qui en ont été les témoins et qui connaissent la brutalité du système.

De nos jours, on ne comprend pas ce que c'est que la cruauté.

On la regarde comme une sorte de terrible maladie médiévale, et on l'attribue à une espèce d'hommes pareils à Eccelin de Romano, et autres, auxquels infliger volontairement des souffrances donnait une véritable folie de plaisir.

Mais les hommes du type d'Eccelin ne sont que des représentants anormaux d'un individualisme perverti.

La cruauté ordinaire n'est autre chose que de la stupidité.

C'est le défaut absolu d'imagination.

C'est, de nos jours, le résultat de systèmes stéréotypés, de règles conformes au «_vite et fort_» et de la stupidité.

Partout où il y a centralisation, il y a stupidité.

Ce qui est inhumain dans la vie moderne, c'est l'officialisme.

L'autorité est aussi destructive pour ceux qui l'exercent que pour ceux sur qui elle est exercée.

C'est le Bureau des Prisons, c'est le système qu'il met en pratique, qui sont la source première de la cruauté qu'on exerce sur un enfant en prison.

Les gens, qui soutiennent ce système, ont d'excellentes intentions.

Ceux qui le mettent en pratique sont également humains dans leurs intentions.

La responsabilité est rejetée sur des règlements disciplinaires.

On suppose qu'une chose est juste parce qu'elle est la règle.

Le traitement actuel des enfants est terrible tout d'abord de la part de gens qui n'entendent rien à la psychologie particulière d'une nature d'enfant.

Un enfant est capable de comprendre un châtiment infligé par un individu, tel qu'un parent, un tuteur, et de le supporter avec un certain degré de résignation.

Ce qu'il est incapable de comprendre, c'est un châtiment infligé par la Société.

Il ne saurait se faire une idée de la Société.

Pour les grandes personnes, c'est naturellement le contraire qui est vrai.