La Maison de l'Ogre

Part 8

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Solon disait: «Je vieillis en courtisant assidûment les Muses, Bacchus et Vénus, qui sont les seules sources des plaisirs permis aux mortels.»

On ne manque jamais d'expressions pour peindre la douleur, l'absence, la mort, la séparation, les regrets;--mais le poète ne sait bien parler du bonheur que lorsqu'il est absent, perdu ou passé; presque tous les poètes qui s'en sont avisés ont fait des enfers très passables;--tous les _ciels_ ont été manqués.

Ne souhaitez pas d'être élevé avant que d'être grand;--ça ne servirait qu'à montrer l'exiguïté de votre taille.

Fût-on un héros, on peut avoir peu de soin de sa vie; mais il faut en avoir beaucoup de sa santé.

Femme, un peu de beauté, médiocrement d'esprit, et pas du tout de coeur, et tu seras heureuse si tu mets ton bonheur à gouverner les hommes.

«Les richesses, les honneurs, la renommée, dit Longin, ne passent jamais pour des biens vantables dans l'esprit du sage, puisque ce n'est pas un bien médiocre que de les pouvoir mépriser.»

Dans le choix du petit nombre de lieux que j'ai habités, j'ai toujours eu soin de me placer de façon à bien voir le soleil couchant;--le choix et l'orientation des fenêtres ont toujours été le plus grand, souvent le seul luxe de mes habitations.

«Manquons-nous de maux véritables, nous sommes ingénieux à nous en créer, dit Ménandre, qui, pour être imaginaires, ne sont pas moins douloureux:--quelques paroles malveillantes,--un songe,--le cri d'une chouette, etc.

Socrate s'en rapportait au jugement de Dieu, et le priait de choisir pour lui et de lui accorder ce qu'il y aurait de mieux pour son bien, se déclarant incapable de le savoir lui-même.

La nature s'arrête au nécessaire;--la raison désire l'honnête et l'utile; la vanité et la passion portent au voluptueux et à l'excessif.

Dans la rigueur de l'hiver, celui-ci se contente de ne pas avoir froid, celui-là veut avoir chaud, un autre veut se brûler les tibias devant le feu et être forcé de s'en reculer.

Gygès, roi de Lydie, ayant consulté l'oracle pour savoir s'il y avait un mortel plus heureux que lui, l'oracle lui désigna un certain Aglaus.--Et cet Aglaus, dit Valère-Maxime,--avait cultivé toute sa vie un petit champ qui fournissait à tous ses besoins.

«Les philosophes, dit Cicéron, ne recherchent-ils pas la gloire par l'affectation de la mépriser, et n'ont-ils pas soin de mettre leur nom à la première page des livres qu'ils composent sur la vanité de la renommée?»

_De leur meilleur côté tâchons de voir les choses: Vous vous plaignez de voir les rosiers épineux; Moi, je me réjouis et rends grâces aux dieux Que les épines créent des roses._

Il y a dans le coeur de l'homme un instinct qui le fait s'inquiéter d'un bonheur sans mélange, et penser que le malheur veille et cherche s'il est prudent d'être heureux tout bas.

J'ai entendu une femme dire: «Je suis trop heureuse, j'ai peur!»

«Il y a eu autrefois _en l'homme_, dit Pascal, un véritable bonheur dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide qu'il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, en cherchant dans les choses absentes ce qu'il n'obtient pas des présentes, et ce que les unes et les autres sont incapables de lui donner.»

Les amis:--une famille dont on a choisi les membres.

Le bonheur et le malheur des hommes ne dépendent pas moins de leur humeur que de la fortune.

Dacruon pense que les dieux et les hommes sont conjurés contre lui.--Parfois il signe une lettre: «Le plus malheureux des hommes.»

Cependant il a une bonne santé, une fortune suffisante, sa femme et ses enfants, sans être mieux que les autres, ne sont pas plus mal. Mais il appelle malheurs et calamités les plus petits contretemps;--il s'indigne et se désespère de tout ce qui n'est pas juste comme il le désire et peut-être comme il ne le désirera pas demain.

Après une longue sécheresse, le ciel accorde à la terre une pluie bienfaisante. Mais comme, ce jour-là, il avait l'intention de se promener, il s'écrie:

«C'est fait pour moi!»

Brentos, au contraire, pense que lui d'abord et ensuite tout ce qui lui appartient est ce qu'il y a de mieux au monde. Sa maison est la mieux située, la mieux orientée, la plus belle et la plus commode de toutes les maisons;--son jardin produit les légumes les plus savoureux et les fruits les plus exquis; sa femme est la plus belle des femmes, ses enfants l'emportent de beaucoup sur tous les autres enfants par la beauté et l'intelligence;--son chien est sans pareil;--la rosse qu'il a achetée hier n'a pas plus tôt passé une nuit dans son écurie--que c'est un arabe, un pur sang, un coursier, un destrier, un palefroi;--s'il plante un clou dans un pan de mur, c'est le meilleur des clous dans le meilleur des murs;--chaque matin, il se réveille heureux de se trouver et d'être précisément lui-même, c'est-à-dire ce que le Créateur pouvait faire de mieux.

Ce qui n'est que le nécessaire pour tel homme, suffirait pour faire le bonheur de toute la rue qu'il habite.

_Jetant sur un ciel gris des tons bleus et sereins, La Providence emploie à charmer nos chagrins L'amour,--comme aux bonbons a recours une mère... Mais ses pralines ont souvent l'amende amère._

Le bonheur d'être décoré:--mettre un oeillet rouge à sa boutonnière;--à dix pas, on croit que vous êtes officier de la Légion d'honneur; à trois pas, on voit que vous êtes un sot.

Je lis dans un livre publié par un Allemand en 1753: «L'Allemagne soumise à un seul prince serait sans doute plus puissante,--mais serait-elle plus heureuse?»

Dans un autre livre d'un baron de Biefeld, diplomate au service du grand Frédéric,--livre écrit en français et imprimé en 1772--je lis: «Voici les titres que tout bon Allemand donne à l'empereur: resplendissantissime, transparentissime, puissantissime et invincible empereur, etc. _Allerdurchlauchttigster, grossmaechtigster und unueberwindlischter Kayser allergnaedister Kayser und Herr._

Il faut dire que le baron, qui se raille agréablement de ce «galimatias», était Prussien, et que l'empire d'Allemagne appartenait alors à l'Autriche. J'ignore, si les Prussiens, devenus aujourd'hui les maîtres, et leur roi étant passé empereur, ont ramassé ces titres comme joyaux de la couronne impériale, et si peuple et roi en sont très heureux.

_Le bonheur légitime est si cher aujourd'hui, Que, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite, Au banquet de l'amour il vit en parasite, Et n'ose plus aimer que la femme d'autrui._

«La plupart de nos malheurs et de nos chagrins, dit Pascal, viennent de ce qu'on ne sait pas rester dans sa chambre.»

Un riche malaisé et embarrassé dans ses affaires est cent fois plus malheureux qu'un pauvre simplement pauvre.

Nous regardons les biens qui nous arrivent comme des dettes que paye la Providence, et les maux comme des injustices; nous jouissons des premiers sans reconnaissance, et nous subissons les autres sans résignation.

Tout bonheur se compose pour au moins, la moitié de deux sensations tristes:--le souvenir de la privation dans le passé, la crainte de la perte dans l'avenir.

On jouit toujours de ce qu'on espère, et on ne jouit pas même si longtemps de ce qu'on possède.

La nouveauté n'a plus le même attrait pour les vieillards; ils ont appris à se défier des promesses qu'elle fait.

Nos pères dînaient ensemble pour jaser, chanter, rire et boire.

Aujourd'hui, un dîner est une question de politique ou d'affaires:--on dîne contre ou pour le gouvernement; on a invité le punch d'honneur et le punch d'indignation:

_Nalis in usumlæ titiæ scyphis pugnam thracum est._ (Horace).

Se battre à table et se jeter à la tête les verres, inventés pour la gaieté,--c'est se conduire en sauvages.

Il n'y eut jamais si bel habit qui ne devint haillon, si mignonne et élégante pantoufle--qui ne devînt savate. Ainsi de tout bonheur, qu'on attend des autres et qu'on ne trouve pas en soi-même.

Une affaire importante dans la vie est de pouvoir être seul sans ennui et sans oisiveté.

Il vaudrait mieux être toujours seul que de n'être jamais seul.

Un des grands obstacles au bonheur--naît de ce que nous le faisons dépendre des autres:--nous nous agitons moins pour être heureux que pour le paraître. «Je me suis souvent étonné, dit l'empereur Marc-Aurèle, que les hommes, qui ont tant de vanité, fassent plus de cas de l'opinion des autres que de la leur propre.»

Il est un proverbe populaire qui exprime bien cette sottise:

«Il vaut mieux faire envie que pitié.» On se déguise en quelqu'un de plus riche, de plus noble, de plus beau, de plus heureux qu'on ne l'est en réalité,--source de déceptions et de misères. On ne se contente pas d'être riche, beau, noble, on veut que d'autres le voient--et en soient un peu chagrinés.

Je crois que c'est Tallemant des Réaux qui raconte cette histoire d'un jeune seigneur:

A force de parler de son amour à une belle dame du matin au soir, il avait obtenu la permission d'en parler une fois du soir au matin;--mais, au milieu de la nuit, il se montre si inquiet, si agité, que la belle lui demanda s'il était malade.

--Non, dit-il; mais je voudrais qu'il fît jour pour aller raconter mon bonheur.

Il y a des hypocrites et des menteurs de bonheur--qui parfois payent de la réalité l'apparence qu'ils étalent.

Cependant les gens sages savent qu'il faut cacher son bonheur, comme le voyageur cache son or, quand il doit traverser une forêt périlleuse,--et la vie est fort boisée.

On sait ce qui arriva au roi Candaule pour avoir voulu montrer la beauté de sa femme.

«Il n'y a pas beaucoup de différence entre posséder un bien et en retrancher le désir,» a dit Sénèque.

La mesure des biens la plus avantageuse est celle qui ne nous expose pas à l'indigence, mais ne nous éloigne pas de la pauvreté.

_O bona paupertas!_ dit Horace, heureuse pauvreté, présent des dieux, ton prix n'est pas assez connu des hommes; les vertus sont tranquilles à l'ombre de ta salutaire obscurité.

Il vient un âge où on ne peut plus être aimé, mais il n'en est pas où on ne puisse aimer--et c'est la moitié, plus que la moitié, du moins la meilleure moitié de l'amour que l'on conserve jusqu'à la fin.

L'envie qu'inspire le bonheur qu'on suppose à certaines gens vient de ce qu'on ne voit que l'endroit et le velours du manteau--et que celui qui s'en couvre connaît seul la grossièreté ou les trous de la doublure.

On est bien,--on s'en fatigue, on s'en ennuie;--on sort du bien pour trouver mieux, on s'agite, on trouve plus mal, et on s'y résigne, et on s'y installe,--crainte de pire.

La civilisation, l'industrie, les arts,--la vanité surtout ont ajouté beaucoup de besoins factices à trois ou quatre besoins réels et faciles à satisfaire que nous avait donnés la Nature; d'où la vie plus difficile, et le pain quotidien si cher, que c'est non plus à Dieu, mais au diable qu'on le demande.

De ces besoins nouveaux le nombre s'accroît tous les jours; il est vrai qu'on invente également tous les jours des moyens de les satisfaire, mais incomplètement et dans la proportion de deux à cinq.

Ce qui était luxe autrefois devient usage, décence, nécessité.--Ce qui était les vices est devenu les moeurs.

Il est des gens qui ont ce don d'avoir froid aux pieds des autres--de souffrir du vide de l'estomac d'autrui.

Il en est, au contraire, qui ne pensent jamais aux pieds et à l'estomac des autres et qui savent à peine qu'il y a des autres, qui cependant ne sont pas méchants--et peut-être seraient bons--s'ils savaient.

Ne pas mettre le bonheur dans des choses impossibles ni le malheur dans des choses inévitables--comme on le fait si souvent.

Un homme fatigué d'exciter l'envie et la haine de ses voisins écrivit sur sa porte:

«Je fais savoir à mes voisins que je ne suis pas heureux.»

Combien c'est un plus grand plaisir de donner que de recevoir!--et comme on a envie de remercier ceux à qui on peut faire un vrai plaisir, surtout un plaisir inattendu!

Je vois une chèvre attachée à un pieu sur une pelouse tapissée d'une herbe verte, drue et savoureuse;--elle marche dessus sans la brouter, tire sur sa corde, s'étrangle pour atteindre du bout des dents quelques brins de la même herbe--au dehors du cercle que la corde lui permet de parcourir.

Là-bas, de l'autre côté de la rivière, est une jolie maisonnette, au milieu d'un jardin plein de roses,--avec des gazons de fraisiers; mais, depuis quelque temps, je ne vois plus l'habitant que j'avais souvent envié. Est-il mort? Est-il malade?

--Non, monsieur, au contraire: il est devenu riche, il a hérité, il est heureux;--il demeure maintenant à Paris, au cinquième étage d'une grande maison, dans une des rues les plus fréquentées, les plus sillonnées de riches équipages. Quelle chance! ce n'est pas à moi qu'il en arriverait une pareille.

Être libre,--mais j'entends tout à fait libre c'est-à-dire n'avoir ni à obéir ni à commander à personne,--et ne pas se laisser persuader par la vanité qu'il y a un des deux bouts de la chaîne où il y a plus de liberté qu'à l'autre bout.

Cette pensée me rappelle un magnifique chien de Terre-Neuve auquel, du temps de ma jeunesse, j'ai appartenu pendant dix ans.--Il était violent et brutal dans ses mouvements; plus d'une fois je l'ai vu bousculer un passant dans la rue;--le passant se retournait et commençait un juron.

--Sacre...

Puis s'arrêtait et disait:

--Ah! le beau chien!

Il ne prétendait pas rester seul à la maison; quand il voyait seller mon cheval, qui du reste était son ami, il s'échappait et allait nous attendre dans la rue;--je n'allais que là où je pouvais l'emmener, et chez les gens qui l'invitaient en même temps que moi.--Comme, vu ses dimensions, il ne pouvait être admis dans l'intérieur des voitures, pendant dix ans je n'ai voyagé que sur l'impériale et sous la bâche des diligences.

Un de nos amis disait un jour: «J'ai rencontré Freyschütz et Alphonse chacun à un bout d'une corde; je n'ai pu discerner lequel était celui qui menait l'autre.»

Mais ici je dois m'arrêter sur ce sujet de bonheur à peine ébauché.

_P.-S._--M. Alikoff, dans sa dernière chronique politique, en citant la plus brève et la plus radicale des constitutions dit: «Si je ne me trompe, elle est due à un des plus farouches intransigeants.»

M. Alikoff se trompe;--ce sont les _Guêpes_ (Ier volume, page 85, édition Lévy) qui ont promulgué cette charte.--L'écrivain que M. Alikoff désigne, et qui, d'ailleurs, est assez riche de son propre fond, n'a fait que la reproduire dix ou douze ans plus tard, en y ajoutant un second article,--ce qui l'a gâtée, _si je ne me trompe_, pour parler comme M. Alikoff.

Puisque j'ai tant fait que de feuilleter _les Guêpes_ pour retrouver ce passage, je vais le transcrire ici--pour constater humblement que si, comme Cassandre, j'ai reçu le don de prophétie, je n'ai, pas plus que la fille de Priam, été écouté ni compris des gens auxquels j'annonçais les destinées de Troie--qu'ils eussent pu alors conjurer, et sauver Pergame, _si Pergama defendi possent_--et s'ils avaient été moins aveugles--_si mens non læva fuisset_, mot à mot:--si l'esprit n'était pas tombé à _gauche_.

Voici le _passage_ en question, du moins en partie; peut-être y reviendrons-nous quelqu'un de ces jours.

LA DÉMOCRATIE

Janvier 1810.

«Dans la société actuelle, dites-vous, quelques-uns ont, à l'exclusion des autres, le monopole des capitaux.»

Ouf! voilà le gros mot lâché.

Mais, messieurs, le capital, l'argent est le fruit du travail; ceux qui ont ce que vous appelez le «monopole des capitaux» ont aussi le monopole des fatigues, des veilles, des soirées, l'intelligence, le monopole de l'ordre et de l'économie; tout le monde--vous comme les autres--a le droit de vivre de ses rentes: il ne s'agit que de gagner ces rentes ou d'avoir un père qui les ait gagnées;--que voulez-vous de plus! Serait-ce par hasard de vivre des rentes des autres?

Vous réclamez la liberté religieuse;--mais un de ces jours derniers, vous vous êtes assemblés pour discuter et mettre aux voix la «reconnaissance de l'Être suprême», et l'Être suprême n'a passé qu'à une voix de majorité.

Vous parlez de supprimer aussi la propriété:--on le comprend, c'est supprimer le vol;--c'est supprimer la justice, les tribunaux, les juges, les gendarmes.--Pourquoi ne promulguez-vous pas franchement votre charte en trois mots?

ARTICLE UNIQUE.

_Il n'y a plus rien._

C'est d'autant plus facile qu'il ne reste déjà pas grand'chose.

LA STATUE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

LES DEUX SCRUTINS

UN PROJET DE CONSTITUTION

I

LA STATUE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Il est d'usage constant, pour reconnaître le génie et le talent, et rendre un légitime et public hommage à ceux qui en ont porté le faix et en ont subi les conséquences, d'attendre que ceux-ci soient morts et que ça ne puisse plus leur faire aucun plaisir.

Alexandre Dumas a sa statue, Balzac va avoir la sienne.--Or, j'ai vécu fraternellement avec le premier, familièrement avec le second, et je puis affirmer que bien des fois, pendant leur vie, ils auraient de grand coeur cédé pour cinq louis leurs chances d'avoir une statue vingt ans après leur mort.

On a, l'autre jour, dressé la statue de Jean-Jacques Rousseau près du Panthéon; il y a eu musique, discours, etc.--M. Lockroy, ministre de l'instruction publique, s'est fait représenter par un de ses subalternes; qui diable peut représenter M. Lockroy, qui, lui, ne représente rien?--Du temps des rois, lorsque, pour rendre hommage à la mémoire d'un citoyen plus ou moins grand, plus ou moins célèbre, ils envoyaient leur voiture, selon un usage antique, suivre le convoi du mort, je m'étais permis de plaisanter ce cérémonial et de dire que c'était absolument comme si, moi qui n'ai pas de voiture, je faisais, derrière le corbillard, porter mes souliers sur un coussin.--Aujourd'hui, M. Lockroy et les autres,--car _c'est eux qu'est les rois_,--n'ont pas manqué de s'emparer de cette tradition.

Lorsque après la cérémonie--qui avait attiré beaucoup de monde comme tous les spectacles gratis, la foule se fut dissipée, beaucoup croyant que cette statue de Jean-Jacques était celle du distillateur Jacques,--la nuit tomba sur la ville,--le ciel était pur, la lune jetait sa douce et poétique clarté,--et il arriva quelque chose d'extraordinaire qui vaut la peine d'être raconté.

Tout le monde a lu l'histoire de cette statue de Memnon, à Thèbes en Égypte, qui rendait des sons harmonieux lorsqu'elle était frappée des premiers rayons du soleil;--eh bien, la lune sur la statue de Jean-Jacques Rousseau produisit le même effet que le soleil sur celle de Memnon.

Ce n'était pas, du reste, la première fois qu'une statue parlait,--le souverain maître, créateur des mondes, dans sa divine indulgence, a accepté tous les noms et tous les attributs sous lesquels les hommes ont imaginé de l'adorer, pourvu que sous ces noms on prêchât la vertu et la bonté,--peu lui a importé d'être appelé Indra, Jupiter, [Grec: Zeus], Thor, Jehovah, etc.; pourvu que le culte qu'on lui rendait tendît à rendre les hommes meilleurs ou moins mauvais; aussi toutes les religions ont eu des temples dans lesquels descendait un Dieu, des statues qu'il animait et faisait parler rendant des oracles et faisant des prodiges,--depuis Teutatès jusqu'à cette douce, poétique et légendaire Marie, mère du Christ, dont les sanctuaires et les statues attirent encore tant de dévots et effectuent, dit-on, tant de miracles à Lorette, à Lourdes, à la Salette, au Laghetto, etc.

Donc, la statue de Jean-Jacques se mit à parler:

«Ah çà! dit-elle, quelle singulière idée ont ces gens, de m'élever aujourd'hui une statue? Que signifie cette foule que j'ai toujours détestée,--cette musique, ces discours moins bons que la musique? Je crains de comprendre ce qui se passe--il ne me manque plus que cela! comme si je n'avais pas autrefois subi toutes les mauvaises chances de la vie!

»Non,--c'est bien cela, ils me mettent au nombre de leurs patrons,--mais c'est idiot!--ils n'ont donc pas lu mes livres? Qui? moi?--me compromettre avec leurs héros, leurs grands hommes, ces fous, ces coquins, ces imbéciles et ces monstres.

»Certes, si j'avais été vivant en 1793, j'aurais été par eux accroché à une lanterne, guillotiné ou massacré à l'Abbaye;--en 1871, j'aurais figuré parmi les otages assassinés.

»Moi! Jean-Jacques! avec ces gens-là! je ne le souffrirai pas.»

Et il se mit à réciter des passages de ses livres:

«N'ai-je pas dit d'avance que ce serait le comble de l'absurdité et de la folie de tenter d'établir la démocratie dans un pays comme la France?

»La démocratie ne convient qu'aux États petits et pauvres,--aux nations grandes et opulentes, la monarchie.» (_Contrat social._)

«Que de conditions à réunir pour une démocratie! D'abord, un État très petit où le peuple soit facile à rassembler, où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres;--une grande simplicité de moeurs, beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunes, peu ou pas de luxe.

»Il n'y a point de gouvernement aussi sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines que le gouvernement démocratique, parce qu'il n'en est aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme.» (_Contrat social._)

Je viens de voir un joli exemple de la façon dont ces insensés, dont ces jobards trompés par des coquins entendent la république.

Cette élection d'un député,--cette population se partageant passionnément, haineusement entre un général tout à fait quelconque et un marchand de vin.

Ces journaux, ces affiches collées les unes sur les autres, augmentant l'épaisseur des murailles et diminuant la largeur des rues,--les deux partis se prétendant exclusivement amis du peuple--et dépensant trois cent mille francs à imprimer des mensonges et à en tapisser la ville,--un conseil municipal sacrifiant par deux fois, en un mois, une somme énorme à faire des ripailles de victuailles les plus chères:--et cela dans une ville où la statistique dénonce un indigent sur douze habitants!--combien, pendant qu'on employait tant d'argent à gâter du papier, tant d'argent à s'empiffrer de pâtés de foies gras,--combien de gens se sont, ce jour-là, couchés sans souper,--ceux du moins qui avaient où se coucher.

Une jolie manière de faire des élections!

«Pour obtenir l'expression de la volonté générale, il faut qu'il n'y ait pas de sociétés partielles dans l'État, et que chaque citoyen n'opine que d'après lui-même;--que les citoyens, au moment des suffrages, n'aient entre eux aucune communication;--mais s'il se fait des associations partielles et des brigues, il n'y a plus autant de votants que d'hommes, mais seulement autant que d'associations.» (_Contrat social_.)

«Il faudrait donc, pendant la période électorale, suspendre toutes réunions, ne pas permettre aux journaux de discourir sur la politique et les élections, et c'est précisément le contraire que vous faites.

»Corrigez s'il se peut les abus de votre Constitution, mais ne méprisez pas celle qui vous fait ce que vous êtes.» (_Gouvernement de Pologne_.)

«Les peuples prenant pour la liberté une licence effrénée qui lui est opposée, leurs révolutions les livrent à des enjôleurs qui ne font qu'aggraver les choses.» (_Origine de l'inégalité._)

«C'est surtout la grande antiquité des lois qui les rend saintes et vénérables, le peuple méprise bientôt celles qu'il voit changer tous les jours. Il ne devrait être permis à personne de proposer de nouvelles lois à sa fantaisie. C'est ce qui perdit les Athéniens à force d'innovations dangereuses favorisant des projets insensés ou mal conçus.» (_Sur l'inégalité._)

«Je ne voudrais pas habiter une république de nouvelle institution, de peur que le gouvernement ne convienne pas aux nouveaux citoyens ou que les citoyens ne conviennent pas au nouveau gouvernement, l'État est fort exposé à être ébranlé et déchiré presque dès sa naissance.