La Maison de l'Ogre

Part 7

Chapter 73,933 wordsPublic domain

Une des plus jolies fougères--l'_adiantum_ cheveux de Vénus--a joué un assez grand rôle et a guéri bien des maux en 1644, comme en fait foi un traité publié par le docteur Pierre Formi, docteur de l'université médicale de Montpellier. L'_adiantum_ est une délicieuse petite fougère qui, dans la région que j'habite, vit très volontiers dans les anfractuosités et les fentes intérieures des vieux puits; elle ne s'élève pas à plus de dix à douze centimètres--sur des tiges fines comme des cheveux et d'un noir vernissé, elle émet des feuilles arrondies et découpées d'un vert gai;--on l'appelle, et on l'a appelée de tout temps, cheveux de Vénus;--cela me gêne un peu parce que je vois Vénus blonde. Elle sert, dit Pline, à teindre les cheveux et à les faire croître longs, épais et frisés; pour cet effet, on la fait cuire dans du vin et de l'huile.

On lui a découvert d'autres vertus. En MDCXLIV,--le docteur Pierre Formi, de l'université de médecine de Montpellier, a publié un _Traité de l'adiantum, cheveux de Vénus_--contenant la description, les utilités et les diverses préparations galiéniques et spagiriques de cette plante pour la «guérison de quelque _indisposition_ que ce soit». Ce titre est modeste, car, dans la dédicace faite à puissante dame Marguerite de Montprat, abbesse de Noneuques,--il avoue--qu' «il n'est de maladie contre laquelle l'_adiantum_ ne déploie le bénéfice de sa vertu».

Il purifie le sang, guérit la mélancolie, l'hypocondrie, toutes fièvres; fait croître et épaissir les cheveux, combat victorieusement le catarrhe, l'épilepsie, la céphalalgie, les maux de dents et d'oreilles; éclaircit la vue, éveille les facultés du cerveau, excite les puissances vitales, réjouit le coeur, annihile le venin des serpents, des scorpions, des vipères.

Il guérit encore l'asthme, la péripneumonie, la gravelle; remédie à la stérilité et à l'impuissance, la teigne, la jaunisse, les écrouelles, les ulcères, les fistules, etc. L'auteur cite encore Galien, Théophraste et Dioscoride.

La tisane qu'on en fait est un vrai or potable par sa couleur et par ses vertus; on en fait du vin _adiantum_, des opiats, des tablettes, des pastilles, des pilules, des poudres, des juleps, des gargarismes, des cataplasmes, etc.

Enfin, on ne voit pas ce qu'il reste à guérir aux autres drogues, médicaments, panacées, etc.

Le volume est terminé par des éloges, en prose, en vers, en français, en latin, en grec, du docteur Formi et de son ouvrage par d'autres médecins et savants.

En MDCLXVIII, le docteur Baillaud dédie à M. Bourdelle, premier médecin de la reine de Suède, conseiller et médecin du roy, un «discours du tabac».

Le tabac, alors tout nouveau, avait été fort attaqué, rejeté; le docteur avait pris sa défense;--c'est pourquoi le docteur Baillaud lui dit qu'il a un esprit plus qu'humain.

Le livre est précédé des approbations du docteur Daquin, conseiller du roi en ses conseils et premier médecin de la reine; du docteur Lizot, conseiller et médecin ordinaire du roi; du docteur Guérin, régent en la faculté de médecine de Paris; du docteur de Michu, docteur en médecine de la faculté de Montpellier.

Il est inutile que je copie une nomenclature. Le tabac guérit complètement de tout.

L'auteur termine ainsi son volume, orné d'une jolie reliure en maroquin vert, orné de filets d'or.

«Mon ouvrage est complet, s'il n'est pas achevé; puisse-t-il donner l'estime que les véritables savants ont pour le tabac; c'est le plus riche trésor qui soit venu du pays de l'or et des perles. Il contient tout réuni ce que les autres médicaments n'ont que séparé.--La nature ayant fait un pareil miracle, ne devait pas le cacher plus de six mille ans à l'une des moitiés du monde; elle fut injuste de le reléguer si longtemps parmi les barbares; elle fut moins indulgente pour nous que pour eux, lorsque, ayant égard à leur peu de lumières, elle ramassa tous les remèdes en un seul remède.»

Le chevalier Digby, dont nous allons parler, n'était pas le premier venu. Nommé gentilhomme de la chambre par le roi d'Angleterre Charles Ier, après la révolution, il émigra en France et s'y lia avec des savants, entre autres Descartes, pendant le séjour de Charles II en France; il avait été nommé «chancelier de la reine de la Grande-Bretagne». C'était à la fois un homme savant, un grand et effronté charlatan et un grand fou!

Il avait une très belle femme--qu'il droguait sans cesse pour conserver sa beauté; il la nourrissait de poulardes nourries elles-mêmes de la chair de vipères;--ce qui ne l'empêcha pas de mourir très jeune, et qui peut-être y contribua.

J'ai un petit livre, imprimé avec «Privilège de roi», daté de 1668. Sous ce titre: «Remèdes souverains et secrètes expériences de M. le chevalier Digby, chancelier de la reine d'Angleterre, avec plusieurs autres secrets pour la beauté des dames,» l'éditeur, Jean Malbec de Trespel, «médecin spagirique», dit dans une préface: «Le nom du chevalier Digby est trop connu par toute l'Europe pour douter que ce qui vient de lui ne soit estimé; la délicatesse de son génie et la subtilité de son esprit ont toujours brillé dans ses ouvrages, etc.»

En voici quelques passages,

_Poudre de la comtesse de Kent, laquelle a des vertus surprenantes:_

«Prendre les extrémités des serres de cancres pendant que le soleil est au signe du cancer,--quatre onces des yeux des mêmes cancres,--sel de perles, sel de corail,--bézoard oriental,--de l'os qui se trouve au coeur des cerfs,--un peu de jus de céleri,--de la gelée de peau de vipère;--spécifiques pour empêcher les vapeurs de monter au cerveau, empêcher l'effet du vin pour enivrer, corroborer toute la nature--contre tous venins et morsures des chiens enragés et toutes les vertus.»

_Remède contre le mal caduc:_

«Prenez de la fiente de paon autant qu'il en peut tenir pour une pièce de quinze sous, et avalez le matin à jeun.

«_Poudre de cloportes contre la gravelle_,--on peut également avaler la fiente d'un taureau de trois ans.»

«_Contre une hémorrhagie prenez du crâne humain_: râpez-le en poudre et avalez-le dans un verre de vin blanc.»

«_Contre la morsure des serpents_; des pâquerettes blanches en cataplasme.

«_Contre la pleurésie_; de la fiente de cheval dans du vin blanc.

»Également quelques pous dans un oeuf à la coque, pour arrêter le sang d'une plaie.

»Prenez la mousse qui vient sur les têtes de mort;--mais que ce soit une tête d'homme; humectez d'eau de rose et mettez sur la veine du front descendant sur le nez.»

«_Pour les yeux:_

»De la moelle de l'os d'une aile d'oie avec gingembre.»

«_Contre le mal de dents:_

»Portez sur vous la dent d'un homme mort et frottez-en la dent qui vous fait souffrir.»

Autre remède:

»Prenez un clou, écorchez votre gencive de façon qu'il y ait un peu de sang, puis enfoncez le clou dans un arbre jusqu'à la tête, et le mal ne viendra plus.

»Or potable pour servir aux maladies les plus abandonnées, dont les effets sont admirables: on mêle à l'or des perles, du bézoard, de l'ambre gris, du corail rouge.

»Huile de vitriol philosophique, pour les blessures.

»Les belles vertus du noble sel d'esprit d'urine: il guérit tout cancer,--le loup des jambes, les vieux ulcères,--les fièvres continues;--pour les maux d'yeux,--contre la peste,--contre les dartres, gales et toutes autres maladies de la peau; contre le mal de dents, contre la gravelle;--mais il faut le prendre au déclin de la lune.»

Parlons de la _poudre de sympathie_:

Dans un appartement voisin de celui qu'occupait le chevalier Digby, se trouvait un M. Jacques Hovell, secrétaire du duc de Buckingham, qui, voulant séparer deux de ses amis qui se battaient, reçut un terrible coup d'épée à la main droite, et la plaie ne se cicatrisant pas, quoi que fissent les médecins, on voyait des signes de gangrène, et on allait couper la main lorsqu'on s'adressa au chevalier Digby.

Celui-ci refusa de voir la blessure et le blessé, demandant seulement un des linges qui avaient servi à panser la blessure et l'épée qui l'avait faite. On lui donna un linge, le chevalier jeta une poignée de sa poudre dans un bain plein d'eau où il plongea le linge en question.

Pendant ce temps, M. Hovell, dans la chambre, causant avec un gentilhomme, fit un mouvement en disant: «Je ne sens plus de douleur.»

Ce fait fut rapporté à M. de Buckingham et au roy, dit le chevalier.

«Un peu après, ajoute-t-il, je tirai le linge hors de l'eau et le fis sécher à un grand feu.--Voilà le laquais de M. Hovell qui vint me dire que les douleurs avaient repris à son maître, avec plus de force. «Retournez auprès de votre maître, lui dis-je, il sera guéri avant que vous soyez arrivé.» Il s'en va, je remets le linge dans l'eau et le laquais trouva son maître sans la moindre douleur; en cinq jours, la plaie fut entièrement cicatrisée.»

C'est de cette poudre de sympathie que nous avons vu madame de Sévigné si enthousiaste, ainsi que du «noble sel d'esprit d'urine».

Tous ces médicaments--et je n'en ai relaté qu'une partie--ont été longtemps dits, écrits, préconisés, approuvés, expérimentés,--non point par de vulgaires charlatans des rues et places publiques,--mais par de savants et célèbres médecins;--tout cela a été cru, accepté, subi,--non point par des niais, par de pauvres esprits crédules,--mais par les esprits les plus éclairés, les plus défiants même,--tant est puissant l'instinct de l'amour de la vie et de la santé!

De la santé surtout.--On disait de je ne sais quel grand homme:--Il ne prenait aucun soin pour sa vie, et s'exposait volontiers à être tué; mais, sur l'article de la santé, il n'entendait pas raillerie et se soignait scrupuleusement.

C'est ainsi que lord Chesterfield écrivait à son fils: «Soignez votre santé;--il ne s'agit pas de vivre, vivre est peu important;--non, il s'agit de se bien porter pendant qu'on vit.»

Je veux cependant terminer cette conférence par quelques exemples de bon sens.

L'École de Salerne était au royaume de Naples une université très florissante et très célèbre; elle a laissé un recueil d'aphorismes écrits en vers latins, dits léonins, c'est-à-dire rimés soit à la fin, soit au milieu du vers, ce qui donne à ces sentences, le plus souvent très sages--quoique absolues--un certain air bouffon.

Citons en quelques-uns:

_Ablue sæpe manus._

Lavez-vous souvent les mains, on dit que ça éclaircit la vue; mais, en tout cas, ça rend les mains propres.

_Sex horas dormire satis est._

Six heures au sommeil, c'est assez que l'on donne.

Sept pour le paresseux, huit heures pour personne.

L'empereur du Brésil, qui me fit l'honneur de me venir voir à Saint-Raphaël, était préoccupé d'une question: son médecin voulait qu'il dormît sept ou huit heures,--lui n'en voulait dormir que quatre ou cinq;--je lui rappelai à ce propos l'aphorisme de l'école de Salerne, et, quoique ça lui parût encore donner au sommeil une trop grande part de la vie,--un quart de la vie employé à ne pas vivre,--il accepta la sentence,--disant à son médecin: «Eh bien, vous dormirez sept heures, et moi six.»

Comment l'homme meurt-il quand il a de la sauge dans son jardin? c'est qu'il n'y a pas de remède contre la mort.

_Si tibi deficiunt medici._

Es-tu sans médecin, je vais t'en donner trois:

Gaieté, diète et repos.

On ferait un gros volume rien que des prescriptions non seulement imaginées, conseillées par les médecins, mais ordonnées sous des peines sévères par l'autorité et le gouvernement. Dans un très curieux livre,--quatre gros volumes in-folio, par Delamare, conseiller commissaire du Roy au Châtelet de Paris (MDCCXXIX); c'est un traité de la police, mais dans un sens élevé et général.

A l'article de la peste, les médecins sont sévèrement traités, et on leur impose de rudes devoirs. On donne une liste de parfums,--préservatifs;--après en avoir indiqué quelques-uns, on en signale un autre sous ce titre:

Autre parfum préservatif pour les personnes de condition.

Un médecin raconte qu'un client riche lui dit un jour: «Qu'est-ce que ce médicament de deux sous! gardez ça pour les pauvres, et donnez-moi quelque chose de rare, j'y mettrai le prix.»

Dans un autre livre très estimable du docteur Guybert, _le Médecin et l'Apothicaire charitables_ (MDCLIII), il indique au contraire, après les médicaments rares, coûteux ou à la mode, des drogues équivalentes pour les pauvres.

Ainsi, en place de l'orviétan et du bézoard, si fort en crédit de son temps, il indique comme contrepoison le citron;--peut-être en exagère-t-il les vertus, par la confiance en Virgile, qui a dit au livre II des _Géorgiques_:

«Contre les poisons des marâtres, il n'est rien de plus sûr que le citron.»

Mais, ce qui est au moins aussi certain, il cite contre la peste une recette dite médicament des trois adverbes:

_Cite_, _longe_, _tarde_, vite, loin, tard.

Allez-vous-en vite, assez loin, et revenez tard.

Je dois avouer que sa théorie sur le sommeil est assez étrange.

«Il faut, dit-il d'abord, se coucher sur le côté droit afin que le souper descende plus profondément au fond du ventricule, puis se retourner et se coucher sur le côté gauche, afin de hâter la coction de l'aliment; puis, un peu plus tard, se retourner encore et se recoucher sur le côté droit pour faciliter la distribution du chyle.

Il me semble que ce sommeil est bien laborieux et que, pour obéir aux prescriptions du docteur, il serait nécessaire de ne pas s'endormir.

Le célèbre Guy Patin (de 1601 à 1672) était un médecin non seulement très savant, très lettré et de plus très spirituel: on a raconté que, pour l'avoir souvent à leur table, «quelques grands mettaient un louis d'or sous son assiette,» tant son entretien était intéressant, varié, gai et spirituel.

Il était sans pitié sur le charlatanisme de ses confrères et sur la médecine elle-même, à laquelle il croyait assez peu.

«J'aurais, disait-il, désiré être le médecin d'un vieil empereur;--il n'y a rien à faire avec un jeune prince:--il se passe de remèdes et il a raison, tandis qu'un vieux, il a peur, il s'affaiblit, devient crédule, et j'en aurais profité.»

«La nature, disait-il encore, a des secrets qu'elle ne nous révèle pas, et la vie de chacun est fixée à un certain nombre de jours qu'il n'est pas en notre pouvoir de prolonger.»

A un homme riche et gourmand qui se plaignait des premières atteintes de la goutte, il disait: «Il y a encore un moyen de vous guérir, vivez pendant un an avec trois francs par jour et gagnez-les en travaillant.»

«Nous profitons, disait-il encore, de l'entêtement des femmes, de la faiblesse des hommes et de la crédulité de tous.»

«Dans ma jeunesse, je rougissais quand on me donnait de l'argent; si je rougis aujourd'hui, c'est quand on ne m'en donne pas.»

Il disait encore:

«En fait de remèdes, je ne crois que ce que je vois.»

On usait beaucoup de la raclure de corne de cerf et surtout de licorne,--animal fabuleux que personne n'a vu plus que les tritons des Grecs et les hippogriffes.

«Pourquoi, disait-il, au lieu de prescrire de la corne de licorne, qui n'existe pas,--les médecins ne raclent-ils pas leurs propres cornes?--car aucune profession autant que la nôtre, qui nous oblige à être sans cesse hors de la maison et à y laisser nos femmes seules, n'expose la tête des hommes à cet ornement.»

Résumons: les anciens médecins n'étaient ni moins savants, ni moins intelligents, ni moins honnêtes que ceux d'aujourd'hui; leurs clients n'étaient ni plus crédules ni plus bêtes.

On a abandonné l'orviétan, la thériaque, les vipères, les pierres précieuses, etc.

Mais nous avons la morphine, la cocaïne, l'atropine, l'antipyrine, la caféine, etc.

Nous avons l'homéopathie, nous avons la théorie des altitudes sur les moulages, nous avons la guérison par persuasion, l'hypnotisme, la purgation par suggestion, etc.

Un évêque, voyant canoniser saints ou du moins bienheureux des personnages qu'il avait connus, disait: «Les nouveaux saints me font beaucoup douter des anciens.»

Je dirai, en renversant l'idée: l'étude de l'ancienne médecine et des anciens médicaments m'inspire beaucoup de doutes sur les nouveaux.

CONFÉRENCE SUR LE BONHEUR

Sur cette question du bonheur, que j'ai, non sans un peu d'imprudence peut-être, entrepris de traiter, je vais simplement écrire un peu pêle-mêle ce que j'ai vu et appris et pensé par moi-même, et ajouter ce que je me rappelerai d'ailleurs, soit que je l'aie lu, soit que je l'aie entendu dire.

Il n'y a aucun sentiment plus naturel à l'homme, plus unanime, que le désir d'être «heureux»; mais rien n'est plus différent, plus opposé même que les opinions qu'il se forme du «bonheur» et les routes qu'il prend pour y parvenir. «Tel, dit Horace, met son bonheur à se couvrir de la poussière du cirque, tel autre met le sien à entasser dans ses greniers toutes les moissons de la Lybie;--celui-ci ne sera heureux que, si la faveur d'un peuple inconstant l'élève aux honneurs, celui-là veut le bruit des camps, le choc des armes et le son des clairons;--moi, la couronne de lierre qu'on donne aux poètes me fait l'égal des dieux--et, si Mæcenas me donne un rang parmi eux, mon front touchera le ciel.» (_Horace._)

Comment réunirait-on les suffrages des hommes sur ce qu'est le bonheur? Le même homme n'est pas, sur ce sujet, deux heures d'accord avec lui-même--et dédaigne le soir ce qu'il désirait tant le matin.

«Juvénal, dites-vous, l'avait dit avant vous.» Je le sais. Et il dit encore: «Souvent les dieux trop faciles ont ruiné et perdu des familles entières en accordant ce qu'elles imploraient.»

_Eruere domos totas optantibus ipsis Di faciles._

Je ne maudirai pas, comme fit un poète moderne, les anciens d'avoir exprimé ses propres pensées avant lui;--mais la crainte de dire la même chose que Juvénal, si longtemps après lui, ne me fera pas, pour ne pas penser comme lui, ne pas penser comme moi.

Varron, dit-on, avait recueilli deux cent quatre-vingt-huit opinions sur le bonheur.

Je crois qu'on en trouverait facilement davantage. Chaque homme, peut-être, s'en fait une idée différente, et change bien des fois de sentiments dans le cour de sa vie.

«Le bonheur n'est pas un gros diamant;--c'est une mosaïque de petites pierres!»--disait Delphine Gay.--Ajoutons: de pierres d'inégale valeur et d'éclat différent, parmi lesquelles se trouvent quelques cailloux et qui souvent n'ont d'éclat que par le rapprochement ou le contraste des couleurs.

Ce n'est pas une rose bleue;--c'est un bouquet dans lequel il faut admettre le liseron des haies, la pâquerette des champs et la giroflée des murailles.

Ce n'est pas la pierre philosophale, dont la recherche a produit tant de déceptions, de fraudes et de misères.

Ce n'est pas le saint Graal que, à travers tant d'aventures et de périls, cherchaient les chevaliers de la «Table ronde».

_.....Le bonheur, c'est la boule Que cet enfant poursuit tout le temps qu'elle roule, Et que, dès quelle s'arrête, il repousse du pied._

Certains philosophes ont fait consister le bonheur dans l'absence des maux.

_De malheurs évités, le bonheur se compose; L'homme, à l'âge envieux où naît l'austérité, Où l'on fait la sagesse avec l'infirmité. Saigne encor de l'épine et ne sent plus la rose._

Il y a des malheureux imaginaires, comme des malades imaginaires.--J'ai connu un homme dont la vie, divisée entre dix, eût fait dix bonheurs présentables, et qui se plaignait amèrement de son sort.--Je lui ai fait une longue liste des maux qu'il n'avait pas.

Êtes-vous aveugle?--Êtes-vous sourd?--Êtes-vous paralytique?--Êtes-vous défiguré par un chancre?--Ici, une page de maladies.

Êtes-vous pauvre jusqu'à la misère? Avez-vous une femme et des enfants que vous ne puissiez nourrir? Avez-vous une femme et des enfants laids ou malingres; les avez-vous perdus?--Sont-ils idiots, méchants, vicieux,--vous exposant à la honte et au déshonneur? Votre femme vous trompe-t-elle avec votre ami? Vous êtes-vous déshonoré vous-même par quelque action honteuse? Votre maison est-elle brûlée? Êtes-vous injustement accusé d'un crime, ou, qui pis est, l'êtes-vous justement?--Êtes-vous imbécile et ridicule?--Ici, trois pages de maux et de calamités.

Eh bien, il y a des gens qui subissent tout cela. Quel droit et quelle chance particulière avez-vous d'en être exempt? Il faut donc vous faire un bonheur modeste de tous les maux qui vous sont épargnés.

Que d'heureux on pourrait faire avec tout le bonheur qui se perd et se gaspille dans le monde, par des gens qui en jouissent sans le sentir ni le comprendre?

Depuis que le monde existe, on fait des commentaires sur le bonheur, on le dissèque, on le discute, etc., et la vérité est que les gens les plus heureux sont ceux qui n'y ont jamais pensé, qui seraient fort embarrassés de dire ce que c'est que le bonheur, et qui en jouissent sans presque le connaître.

Oh! la charmante maison couverte de chaume avec des iris sur le faîte, entourée et tapissée de rosiers et de jasmins.

Arrêtez-vous, restez en face. Si vous étiez dedans, vous ne la verriez pas.

Prétendre trouver un bonheur parfait dans ce monde, c'est vouloir faire un canapé d'un buisson d'épines.

On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on l'imagine.

En considérant l'impuissance des objets à nous satisfaire et la faiblesse de nos propres sens à recevoir leurs impressions et à en jouir, on renonce à la vaine poursuite de cette chimère du bonheur.

Les plaisirs sont de la monnaie du bonheur--peut-être sont-ils la monnaie d'une valeur de convention, fictive, idéale et n'existant pas, comme le _grand sesterce_ des Romains et le _talent_ des Grecs.

L'Académie et le Lycée--divisaient en trois classes les biens désirables et constituant le bonheur.--D'abord et avant tout: les biens de l'âme, les vertus;--ensuite: les biens extérieurs, les biens du corps, la santé, la force et la bonté;--enfin, les biens étrangers, comme la bonne réputation, les amis, les honneurs, les richesses.

J'ai vu, à la mer, un pêcheur prenant à sa ligne un très gros poisson;--il est un moment anxieux où le poisson et l'homme tirent chacun de son côté. Est-ce l'homme qui pêchera le poisson, ou le poisson qui pêchera l'homme?

Eh bien, dans ce moment, ambition, famille, amour, devoir, chagrin, honneur, patrie, tout disparaît, il ne pense, il ne voit que ceci: aura-t-il son poisson?--Et j'avouerai humblement que, cet homme, ç'a été quelquefois moi-même.

Épicure, qui se connaissait en bonheur et qui mettait la vertu au nombre des voluptés, ne cessait de prêcher à ses disciples les goûts de l'obscurité et de l'éloignement de la foule.

Démosthène, au contraire, avouait qu'il était heureux lorsque, passant devant la halle au poisson, une des vendeuses disait à une autre, en le montrant du doigt:

Voilà Démosthène qui passe.

Quant au bonheur de laisser après soi un grand nom et une glorieuse renommée, l'empereur Marc-Antonin disait: «Je ne vois pas la différence qu'il y a entre les louanges des hommes qui naissent après nous, et les discours qu'on tenait avant notre naissance.»

Dioclétien, ayant abdiqué l'empire, répondit à celui qui l'exhortait à remonter sur le trône: «On voit bien que vous n'avez pas vu les belles laitues que je cultive dans mon jardin.»

L'ignorance et l'incuriosité, dit Montaigne, sont de doux oreillers pour une tête bien faite.

Euripide ayant mis dans la bouche de Bellérophon un éloge emphatique des richesses, les spectateurs furent si indignés qu'on le hua et qu'on voulait l'exiler;--il s'avança sur le théâtre et pria qu'on attendit la fin de la pièce, et qu'on verrait au dénouement le panégyriste des richesses périr misérablement.

Un peu dans le creux de la main, dit l'Ecclésiaste, vaut mieux avec le calme et le repos que plein les deux mains avec travail et contention d'esprit.

--On recommande avec raison le respect pour le malheur;--il ne faut pas moins respecter le bonheur, qui est plus rare. Si je vois un oiseau picorer des grains qu'il a trouvés, je m'écarte et je change de chemin pour ne pas le déranger.

Il y a un bonheur qui consiste à avoir assez de grands ennuis pour être insensible aux petits.