Part 6
Une famille vient d'être frappée d'un immense malheur, un de ses membres vient d'être assassiné ou de se tuer lui-même, le reporter sonne: il demande à voir la veuve, les enfants... On répond qu'ils sont tous accablés par la douleur et ne reçoivent personne.--«Personne, c'est possible; mais moi, c'est différent;--je suis--la presse!» Et alors on le reçoit, on répond en pleurant à des questions les plus risquées, les plus indiscrètes.
Pourquoi s'est-il tué? «Avait-il volé à la banque; où il était employé? ou a-t-il découvert, madame, que vous le trompiez avec un de ses amis? etc.»
Le reporter s'en va, le carnier plein, mais, à l'instant même, lui succède le reporter d'un autre journal;--pourquoi refuser à celui-ci ce qu'on a accordé à l'autre?--Il fait à peu près les mêmes questions et empoche les mêmes réponses.
Un crime a été commis, le reporter va voir l'accusé dans sa prison, les geôles lui sont ouvertes comme des palais.
--Eh bien, mon pauvre criminel, nous avons donc tué notre père?
Il n'était pas encore question du reportage, lorsqu'il courut l'anecdote suivante, attribuée à Victor Hugo,--qui était, lui aussi, en quête de documents pour «_Le Dernier Jour d'un Condamné_».
Il obtint facilement l'autorisation des magistrats compétents, pour aller voir à la Force un assassin qui venait d'être condamné à la peine de mort.
Hugo,--très correct--et ne voulant pas manquer d'égards au condamné, se fait annoncer:
--Un monsieur demande à vous voir, dit le geôlier au prisonnier.
--Qui ça... un monsieur?
--M. Victor Hugo.
--Rugo?... répond le condamné--Rugo?... je connais pas; de quel bagne qu'i'sort?
Un nouveau volume «illustré» de charmants dessins de Riou,--que vient de publier l'heureux auteur d'un petit chef-d'oeuvre _Boule de suif_--me rappelle une circonstance où une femme sut se servir habilement de l'intervention d'un reporter:
Bazaine, moins coupable peut-être que certains de nos ministres de la guerre, était dans la plus délicieuse prison, l'île Sainte-Marguerite, une oasis dans la Méditerranée;--je comptais même, si des amis à moi arrivaient au pouvoir, demander la survivance--en m'efforçant d'être ensuite transféré à l'île voisine, l'île Saint-Honorat, que je préfère de beaucoup.
On apprit un matin que le maréchal Bazaine s'était évadé et on attribua l'aventure à sa femme.--Le «pouvoir» ne s'en soucia point;--c'était un débarras.
Les fugitifs furent cependant poursuivis, mais par le reporter d'un journal très répandu--et qui ne regarde pas à la dépense pour satisfaire la curiosité de ses nombreux lecteurs;--voies ferrées, postes, etc., il ne négligea rien et les rejoignit;--il déclina ses titres, et demanda une entrevue à madame Bazaine, qui, après un peu d'apparente hésitation, voulut bien le recevoir, montra quelques répugnances à répondre à ses questions, puis y consentit après lui avoir recommandé une discrétion qu'elle eût été bien fâchée de lui voir pratiquer.
--Eh bien, monsieur, dit-elle, je cède et je vais vous dire toute la vérité. Après quoi, elle commença une fable, ayant le but honnête de ne pas compromettre, peut-être de sauver les complices de l'évasion du maréchal.
--La nuit, au moyen d'une corde, dit-elle, le maréchal était descendu sur les rochers au pied de la forteresse;--pendant cette périlleuse gymnastique, il avait même frotté et fait luire une allumette pour se signaler aux sauveurs.
Les sauveurs étaient tout simplement madame Bazaine et un sien cousin, jeune homme aussi nouveau qu'elle aux choses de la mer;--ils avaient pris un petit bateau à la Croisette, en face de l'île,--avaient traversé, avaient accosté sur les rochers, où ils avaient recueilli M. Bazaine, puis étaient allés trouver un bâtiment italien mouillé au large du côté de Nice.--Voilà toute la vérité.
Et le reporter triomphant adressa son butin à son journal par le télégraphe, sans compter les mots.
Le récit fut lu avec avidité, reproduit par d'autres feuilles--et la légende était fondée.
Mais on en rit beaucoup à Cannes et à Saint-Raphaël.
Cette même nuit, en effet, j'avais à Saint-Raphaël des filets à la mer;--il se mit à souffler un des plus forts mistrals, vent du nord-ouest, que j'aie vu;--la mer était plus que grosse et les lames montaient en écumant sur les deux îlots, le _Lion de terre_ et le _Lion de mer_ en face de chez moi,--il s'agissait d'aller tirer ou, mieux, retirer nos filets, non pour prendre le poisson, mais pour sauver les filets.--Nous partîmes trois sur un canot, mon matelot, Basile Simon, M. Léon Bouyer et moi--tous trois hommes de mer endurcis.
Eh bien, nous mîmes plus d'une heure à atteindre les filets avec six avirons, et plus d'une heure et demie à les tirer de l'eau, après avoir été vingt fois sur le point d'y renoncer;--au retour, nous étions aussi mouillés que si nous étions venus à la nage, les lames nous passaient par-dessus la tête et notre canot était à moitié plein d'eau.
Cette nuit-là, aucun marin, aucun homme même connaissant un peu la mer, je ne dis pas n'aurait réussi, je ne dis pas n'aurait tenté d'accoster l'île Sainte-Marguerite par le côté où, selon la légende, madame Bazaine et son petit cousin avaient abordé les rochers; mais je dis même n'y aurait songé un instant, certain de voir l'embarcation s'emplir et couler en route, ou se briser en éclats sur les rochers.
Il n'était pas beaucoup plus vraisemblable de se figurer le maréchal, gros, pesant, peu gymnasiarque, pendu au bout d'une corde que le vent aurait agitée, secouée en le frappant et le meurtrissant contre la muraille.
Les choses ne s'étaient donc point passées ainsi.
Le maréchal--je ne me charge pas d'expliquer comment--était sorti par la porte, s'était transporté sur l'autre bord de l'île en face de l'île Saint-Honorat, côte à peu près possible par ce temps pour des marins,--où était venue le prendre une embarcation du navire italien en panne près de l'île, montée pour le moins par quatre vigoureux rameurs avec un homme à la barre.
Si, lorsque M. de Maupassant me fit le plaisir de me venir voir à Saint-Raphaël, la conversation était tombée sur ce sujet, je me serais empressé de l'éclairer--et il n'eût pas, dans son livre dont la scène se passe entre Nice et Saint-Raphaël, adopté la légende de madame Bazaine,--modifiée cependant par ceux qui la lui avaient contée.--M. de Maupassant est propriétaire d'un yacht de plaisance et pas tout à fait étranger aux choses de la mer. On n'osa pas le traiter tout à fait en _bourgeois_ et en _terrien_,--on corrigea et changea certains détails par trop invraisemblables:--on fit disparaître le «petit cousin» et on le remplaça par «un ami dévoué».
Pendant trois jours et trois nuits, le golfe de Saint-Raphaël vient d'être le théâtre d'un spectacle curieux et émouvant,--une petite guerre maritime: cinq ou six vaisseaux cuirassés tentant une descente sur les côtes d'Agay à Saint-Tropez, à Saint-Eygulph et à Saint-Raphaël,--harcelés par un guêpier de torpilleurs; le vaisseau qui se laissait surprendre par le torpilleur et approcher à 400 mètres de distance, était censé avoir reçu ses torpilles; si le torpilleur était aperçu en avant des 400 mètres, il était réputé foudroyé par le cuirassé. D'où une canonnade incessante de jour et de nuit; les torpilleurs s'embusquant dans les anfractuosités, les _caranques_ de la côte, les cuirassés envoyant des éclaireurs et des contre-torpilleurs à leur recherche.--Je crois que les torpilleurs ont eu l'avantage sur les cuirassés, représentant l'ennemi.
Nous avons vu manoeuvrer ce que la science peut montrer jusqu'à présent de plus fort et de plus nouveau dans l'art de tuer les hommes en dépensant des trésors perdus.
On ne peut s'empêcher de remarquer qu'on n'a jusqu'ici trouvé qu'un seul moyen de faire des hommes, et qu'on a inventé et invente tous les jours de nouvelles manières de les tuer.
Notre petit Saint-Raphaël a joué dans l'histoire contemporaine, par deux fois, un rôle resté anonyme:--c'est à Saint-Raphaël (San-Raphaëlo)--que Bonaparte est descendu en revenant d'Égypte, c'est à Saint-Raphaël qu'il s'est embarqué pour l'île d'Elbe.
Mais ce n'était alors qu'une bourgade de pêcheurs, et on désignait, on désigne encore souvent le golfe qui le baigne, par le nom de Fréjus, qui est à une lieue de la mer.--Le territoire de Saint-Raphaël, dont Agay, Saint-Eygulph, Valescure, sont des dépendances, est fort étendu et même bien changé depuis vingt-huit ans que je l'ai découvert et vingt-deux ans que je l'habite.
Quelques jours avant la petite guerre, on avait assisté à une scène triste et touchante:--il y a à Saint-Raphaël un jeune médecin instruit, studieux, soigneux et qui plus est... heureux,--pour lui appliquer ce que disait de lui-même un très célèbre médecin: «Je le soignais, Dieu l'a guéri.» La Providence a guéri la plupart des malades qu'il a soignés.
Il a eu le malheur de perdre un petit garçon de trois ans après l'avoir disputé à la mort pendant plusieurs mois. Nous n'avons pas encore ici le «hideux corbillard»,--et le petit corps couvert de fleurs était porté à l'église et au cimetière par des jeunes filles vêtues de blanc.
Le père suivait le convoi nombreux au bras d'un ami;--ses regards tombèrent sur une des jeunes filles qui portaient l'enfant, il la reconnut et dit avec amertume: «En voilà une que j'ai réussi à rappeler de bien loin et à sauver et je n'ai pu sauver mon pauvre petit garçon!»
Il n'est personne qui, ayant vu dangereusement malade une personne chère, n'ait eu des anxiétés, des doutes sur la médecine.
Surtout si on a étudié l'histoire de cette science que Galien lui-même appelait une science de conjectures--et dont Pline dit qu'il n'y a point de discipline plus inconstante que la médecine.
Il n'y a que la politique, certaines religions, la philosophie et «la sagesse» qui aient engendré et fait croire autant d'absurdités et de saugrenuités que la médecine;--il n'y a que les jupes des femmes qui aient subi autant de variations, de révolutions et de modes différentes.
Pendant six cents ans, dit Pline, le chou composa toute la médecine des Romains.
Caton l'ancien, dans son livre «_De re rustica, Des choses de la terre_», dit:
Le chou tient le premier rang entre tous les légumes; c'est un aliment excellent qui détruit les germes de toutes les maladies;--il guérit la mélancolie, les palpitations du coeur, les lésions du foie, des poumons, des entrailles; il guérit la goutte, les insomnies, les maux de tête, les maux d'yeux, la surdité, les dartres. Si, dans un repas, dit-il textuellement, vous voulez bien boire et bien manger, mangez auparavant quelques feuilles de chou confites dans le vinaigre, après le repas mangez-en encore cinq feuilles, vous serez comme si vous n'aviez ni bu ni mangé, et vous pourrez boire à votre fantaisie. Et il détaille la façon de préparer le chou d'après ce qu'on lui demande. En 1766, un nouveau légume vint remplacer le chou tombé tout à fait en oubli.
M. Ami-Félix Bridault, médecin des hôpitaux civils et militaires de la Rochelle, président du comité de santé de la Rochelle, publia un volume de près de 500 pages--grand in-8º--avec l'approbation et les éloges des principaux médecins de son temps et de nombreuses attestations de malades guéris;--on n'acceptait que les malades «incurables» et désespérés.
A cette époque, la carotte guérissait trente-sept maladies.--J'ai ouï dire qu'elle allait reparaître dans la pharmacopée. _Insanas gentes!_ dit Juvénal en parlant des Égyptiens, heureux peuples qui voyaient croître leurs dieux dans leurs jardins.
Un autre légume a eu, de ce temps-ci, une destinée bien glorieuse, bien tapageuse, bien productive, dit-on pour ceux qui le cultivent, je parle de la lentille.
La lentille a été bien longtemps méconnue, calomniée même, je le veux croire,-- Pline seul en parlait favorablement:--«A ceux qui se nourrissent de lentilles, dit-il, une parfaite égalité d'âme.»
Mais écoutez les autres:
«Les lentilles sont de mauvais et grossier suc, engendrant peu de sang;--elles causent des tournoiements de tête et des vertiges, des convulsions, et parfois même l'épilepsie, elles nuisent à la vue selon certains auteurs», dit le docteur Philibert Guybert, docteur régent en la faculté de médecine de Paris (MDCL). Mais depuis quarante ans justice lui a été rendue; elle guérit non seulement toutes les maladies connues, mais aussi celles que les pauvres médecins devenus trop nombreux sont forcés d'inventer tous les jours; en effet, depuis trois quarts de siècle, la moitié des jeunes Français se font médecins, l'autre moitié avocats,--le trop-plein est forcé de se jeter dans la politique.
Le sort des médecins a presque autant varié que la discipline de la médecine.
Hérodote raconte que le médecin Mélampe ne consentit à donner ses soins à la fille de Proetus, roi d'Argos, qu'à condition qu'on lui donnerait cette belle princesse Cyrianase et la moitié du royaume.
Le médecin Musa, ayant guéri Octave Auguste, se vit élever une statue et fut créé chevalier romain.
Mais, d'autre part, Alexandre, après la mort d'Éphestion, fit raser le temple d'Esculape et mettre en croix son médecin Glaucias.
Gontran, roi d'Orléans, fit couper la tête à deux médecins après la mort de sa femme Austrigilde, à laquelle il avait juré de la venger de l'ignorance ou de l'impuissance de ces deux malheureux.
A une autre époque, j'avais lu dans un livre de Cornélius Agrippa: _De l'incertitude et de la vanité des sciences_, une assertion que j'avais prise pour une de ces plaisanteries qu'on a toujours faites sur la médecine: «Le médecin, dit-il, examine le contenu des bassins, allant même quelquefois jusqu'à le goûter au bout du doigt (1590).» Et ce médecin lui-même de Louise de Savoie, mère de François Ier, appelle ses confrères scatophages, nom formé, comme anthropophages (mangeurs d'hommes), de deux mots grecs que je ne traduirai pas. Mais voici ce que j'ai lu dans _les Tableaux de Paris_, de Mercier, chapitre DLXXXV.» Voici les propres mots d'un règlement fait par Henri II sur la plainte des héritiers des personnes décédées par la faute des médecins: «Il en sera informé et rendu justice comme de tout autre homicide, et seront les médecins mercenaires tenus de goûter les excréments de leurs patients et de leur importer toute autre sollicitude; autrement ils seront réputés avoir été cause de leur mort et décès.»
Je ne m'étendrai pas sur des panacées qui ont longtemps régné en médecine: l'orviétan, la thériaque, le mithridate, toutes trois composées d'une quantité prodigieuse d'éléments variés: des herbes, des pierres, des fientes et toujours des vipères;--ça guérissait de tout!--procédé naïf qui ressemble à celui d'un chasseur maladroit ou peu confiant qui, au lieu de mettre une balle dans son fusil, y entasse de nombreuses chevrotines et même du petit plomb. Sur cette quantité de drogues, il peut s'en trouver une qui atteigne la maladie.
La vipère a eu longtemps un grand succès--même auprès de ceux qui ne croyaient ni au bézoard ni à cent autres inventions,--et ces drogues si variées, si souvent contradictoires dans leurs effets, si inertes, ce n'étaient pas seulement de vulgaires charlatans qui les prescrivaient, ni des imbéciles qui les avalaient;--j'en produirai pour exemple madame de Sévigné.--Son gendre, M. de Grignan, avait des accès de faiblesse et de débilité, madame de Sévigné, pleine de sollicitude pour le bonheur de sa fille, envoyait à M. de Grignan des vipères pour en confectionner des bouillons qui devaient lui rendre sa vigueur première. Nous la voyons préconiser minutieusement et avec enthousiasme la pervenche: «Si on demande sur quelle herbe vous avez marché pour redevenir si belle, dit-elle à sa fille, répondez: «Sur la pervenche!» Dieu l'a créée pour vous.
Elle croit à «l'eau divine de la reine de Hongrie» qui dissipe toute tristesse, et elle «s'en enivre».
Elle croit à _la poudre de M. Delorme_ et à _la poudre des capucins_.
Elle demande qu'on lui fasse de _l'huile de scorpion_.
Elle croit aux _gouttes du frère Ange_ et à _la moelle de cerf_.
Elle a estimé _l'essence d'urine_ et «elle en boit huit gouttes.»
Blessée à une jambe, les «chers pères» appliquent à cette jambe des emplâtres de diverses herbes--qu'on change deux fois par jour:--«ces herbes, on les enfouit dans la terre, et, quand elles sont pourries, on est guéri.»
Cependant, elle ne guérit pas: elle a recours à un «baume tranquille» qui ne la guérit pas davantage. Alors elle s'enthousiasme pour la «poudre sympathique» du célèbre docteur Digby. Ah! le docteur Digby, voilà un fort charlatan.
Ce n'était cependant pas une personne bien naïve et bien crédule que madame de Sévigné.
Tallemant des Réaux conte qu'une «dame» de son temps ayant un enfant très malade lui donna un clystère dans lequel elle avait fait dissoudre des reliques d'un saint;--il ne dit pas s'il y eut guérison.--Tout porte à croire que ce fut une inspiration personnelle, ce ne fut jamais de doctrine.
Une drogue merveilleuse, qui a longtemps régné dans le monde entier, c'est le bézoard.--C'était une pierre qu'on trouvait dans l'estomac d'une sorte de chèvre des Indes;--cette pierre était formée du suc et de l'esprit de certaines plantes salutaires que l'animal avait broutées; l'eau où avait un peu séjourné ce bézoard, la moindre raclure qu'on en absorbait suffisait pour préserver non-seulement de tout poison, de toute morsure de serpent ou de bête enragée, mais de toute maladie et surtout de la peste;--il suffisait même d'avoir un bézoard dans sa poche pour pouvoir tout braver;--les rois s'en envoyaient comme chose plus précieuse que l'or et les diamants. Voici ce que raconte à ce sujet (en 1550) le célèbre chirurgien Ambroise Paré, qui fut chirurgien de quatre rois: Henri II, François II, Charles IX et Henri III, au chapitre XLIV du XXIe livre de la chirurgie:
«Le roi estant en la ville de Clermont, un seigneur lui apporta d'Espagne une pierre de bézoard; étant alors dans la chambre dudit seigneur roi, il m'appela et me demanda s'il existait quelque drogue qui pût préserver de tout poison; je lui répondis que non,--à cause de la diversité des venins et de leur action;--le seigneur qui avait apporté la pierre soutint l'efficacité du bézoard;--alors, je dis au roi qu'on aurait bien moyen d'en faire expérience certaine sur quelque coquin qui aurait gagné le pendre. Alors promptement il envoya querir M. de la Trousse, prévost de son hôtel et lui demanda s'il avait quelqu'un qui eust mérité la corde; il lui dit qu'il avait en ses prisons un cuisinier qui avait dérobé deux plats d'argent en la maison de son maître, et que, le lendemain, il devait être pendu et estranglé. Le roy lui dit qu'il voulait faire expérience d'une pierre qu'on lui disait être bonne contre tout venin, et qu'il sust dudit cuisinier s'il voulait prendre un certain poison, et qu'à l'instant on lui baillerait un contre-poison, et que, s'il réchappait, il s'en irait la vie sauve, ce que ledit cuisinier très volontiers accorda, disant qu'il aimait trop mieux mourir dudit poison dans la prison que d'être estranglé à la vue du peuple. Alors un apothicaire lui donna un certain poison et subitement une raclure de ladite pierre de bézoard. Ayant ces deux drogues dans l'estomac, il cria qu'il avait le feu dans le corps.--Une heure après, je priai le sieur de la Trousse d'aller voir, ce qu'il m'accorda en compagnie de trois de ses archers; je trouvai le pauvre cuisinier à quatre pieds, cheminant comme une beste, la langue hors la bouche, les yeux et toute la face flamboyants, jetant le sang par les oreilles, par la bouche et par le nez, et mourut misérablement, criant qu'il eust mieux valu être mis à la potence. Ainsi la pierre d'Espagne n'eut aucune vertu; à cette cause, le roi commanda qu'on la jettast au feu: ce qui fut fait.»
Le bézoard n'était pas la seule pierre admise en médecine; on avait la pierre alectorienne,--qu'on trouvait dans les coqs et qui assurait la victoire à la guerre et la pluralité des suffrages aux comices.
Saint Isidore vante une petite pierre trouvée dans la tête d'une tortue des Indes qui donne la faculté de deviner l'avenir à qui la porte sous la langue; mais on ferait un gros volume des inventions ou des crédulités de saint Isidore en fait d'histoire naturelle.
Un concile d'Auxerre défend l'expérience de la pierre oolithe, qui, broyée et mêlée à du pain, dénonçait les voleurs qui ne pouvaient manger ce pain.
On se servait beaucoup en médecine des cinq fragments précieux, qui étaient l'améthyste, le saphir, l'hyacinthe, la topaze et l'émeraude.
Cette pierre, d'ailleurs, ayant ses vertus particulières, l'hyacinthe, les perles, le rubis, préservaient celui qui les portaient de tout poison. L'émeraude guérissait l'épilepsie.
La topaze faisait disparaître l'hypocondrie, l'opale préservait de la peste, donnait plus d'éclat et de puissance aux yeux.
L'améthyste préservait de l'ivresse.
Sans parler de la pierre philosophale qui eût guéri de tout et eût supprimé la mort si on eût pu la trouver.
Le docteur Jean Marius, d'Augsbourg, élève de Jean Scutter, grand médecin, a écrit vers 1730 un _Traité du castor_, publié à Vienne en 1746, traduit en français et publié de nouveau chez David fils, libraire, à l'enseigne du Saint-Esprit, quai des Augustins.
Cet ouvrage est approuvé par un grand nombre de médecins de ce temps-là.
Marius y parle de la puissance de la pâquerette, «d'une si grande utilité dans la cure des blessures»; des vers de terre, si efficaces dans le traitement de la goutte. Il préconise les vertus des cloportes, de la chair des cerfs, des loups, des lièvres, des vipères.
Mais ce n'est rien à côté du castor et surtout du castoréum qu'on trouve dans cet animal. Le castor fournit des remèdes assurés pour presque tous les malades.
Une dent de castor les préserve des douleurs que leur causent leurs propres dents et de l'épilepsie.
La peau de castor--fût-ce une paire de gants--augmente la mémoire.
Le _castoreum_ est souverain contre le mal caduc et contre l'apoplexie, contre les fièvres, les maux d'oreilles, les faiblesses d'estomac, contre la paralysie, l'asthme, les maladies des poumons, contre tous les maux,--enfin tout.
Dans le même ouvrage, Jean Marius préconise l'esprit de suie,--l'huile des philosophes où il entre des perles, des vipères, des crottes de souris et de la cendre de jeunes corbeaux.
En 1684, un docteur Confupe a publié un livre sur les fièvres. Cet ouvrage, adressé à M. Naquem, premier médecin de Sa Majesté, est approuvé officiellement par les professeurs royaux en médecine de l'université de Toulon.
On y trouve la chair, poudre et sel de vipère, le bouillon composé de chapon, de vipère, des yeux et des pieds d'écrevisses de rivière, du corail et des perles; la corne de cerf, la dent de sanglier, les «fragments précieux».
En 1685 parut, avec privilège du Roi, un traité du _thé_, du _café_ et du _chocolat_, par un docteur Sylvestre Dufour.
On y dit que le docteur Monin, célèbre médecin de Grenoble, a inventé quelques années auparavant le café au lait. Voilà une des rares drogues qui ont survécu aux modes.--Ce célèbre médecin, dit le médecin Dufour,--a «employé le café au lait et en a fait de fort belles cures».
«Au moyen de lait _cafeté_, j'ai arrêté la toux, guéri la migraine, la phtisie, la pleuropéripneumonie, la fièvre tierce, double tierce, triple quarte.»