La Maison de l'Ogre

Part 5

Chapter 53,659 wordsPublic domain

On en parla beaucoup, on questionna l'écrivain; il prit des airs réservés et mystérieux, répondit qu'il avait juré de ne pas trahir _Klmprsk_--qu'à la moindre indiscrétion, cesserait toutes relations avec lui--puis il s'en alla à la campagne, et de là, croit-on, à l'étranger, mais, en tout cas, disparut tout à fait.

Mais, se demandait-on, quel est ce _Klmprsk_? Les uns disaient: «C'est un diplomate!»--les autres, c'est un général ou un ancien ministre,--en tout cas, un homme supérieur. Mais quel nom! comment ça se prononce-t-il? Quelqu'un s'avisa de donner à chaque lettre le nom dont on l'appelle et cela produisit:

_Kaelempeereska_--mais c'était encore long et difficile. Une personne plus pratique rappela ce qu'avait fait autrefois un musicien compositeur allemand qui avait beaucoup de talent, mais un nom si hérissé de consonnes, si impossible à prononcer, qu'il n'y avait pas moyen d'en faire un nom répété par la foule et célèbre;--il avait imaginé, au-dessous de son nom, d'ajouter entre parenthèses: prononcez: _Guillaume_.

Eh bien, Klmprsk--se prononcera GUSTAVE.

Ce logogriphe avait occupé l'attention pendant une semaine.--Quelques individus s'étaient fait une position dans certains salons en affectant des airs discrets comme s'ils en avaient su sur Klmprsk plus qu'ils n'en voulaient dire.

La mode s'en empara,--les femmes portèrent des manches et des tournures à la _Gustave_.

En même temps, on créa un petit journal--et on fit jouer un vaudeville sous ce titre:

KLMPRSK

_Prononcez Gustave_

Le journal, dont les collaborateurs étaient soupçonnés de ne pas être étrangers au vaudeville, répandit le bruit que le ministère avait exigé des suppressions et des modifications.--C'était un attentat à la liberté de la presse et cela devait amener du bruit; aussi la police meubla la salle d'un nombre respectable de ses agents, ce qui provoqua ce qu'elle voulait empêcher. On applaudit la pièce à tout rompre. Les sifflets risqués par la police firent applaudir jusqu'au délire. On cria: «Vive Gustave!» et «A bas le ministère! A bas le président!»

Ce journal rendit un compte enthousiaste de l'oeuvre; un journal appartenant au pouvoir «actuel», comme il avait appartenu au pouvoir précédent, tout prêt à se livrer à ses successeurs, écrivit:

«Ce nom ridicule que vous acclamez, ce nom de _Klmprsk_ que vous prononcez arbitrairement _Gustave_, nous le prononçons _Jocrisse_.»

Le premier journal répliqua: «Il vous plaît de donner un nom au héros du jour et, en bon parrain, vous lui donnez le vôtre.»

Le journal officiel, offensé, envoya treize témoins demandant une réparation,--l'offenseur leur opposa treize témoins qui rédigèrent et publièrent des procès-verbaux, de sorte que vingt-six individus bénéficièrent de la publicité qui leur avait échappé jusque-là et eurent leur part de la gloire des combattants. Le duel fut ainsi annoncé comme une pièce de théâtre,--contrairement à l'usage ancien qui aurait blâmé comme du plus mauvais goût que combattants et témoins ne gardassent pas le silence complet sur ce genre d'affaires; le combat dura une heure et demie:--il y eut trente-deux reprises; il est vrai que les adversaires se contentèrent de battre l'air de leurs flamberges à quatre longueurs de la lame;--un cependant, s'étant imprudemment rapproché, reçut un coup sur les doigts.--Les vingt-six témoins arrêtèrent le duel,--douze médecins qu'ils avaient amenés déclarèrent que le blessé ne pouvait continuer sans se trouver dans un état d'infériorité,--on déclara l'honneur satisfait.--Le blessé, qui était le rédacteur du _Klmprsk_, soupçonné d'être l'auteur du vaudeville, rentra en ville le bras en écharpe et se montra ainsi au théâtre le soir.--Les deux journaux publièrent un nouveau procès-verbal du duel rendant hommage à la bravoure, à l'intrépidité des deux adversaires,--signé des vingt-six témoins et des douze médecins. Le public qui, chaque soir, encombrait le théâtre pour aller applaudir le vaudeville et crier: _Vive Gustave! Conspuez le ministère! Conspuez le président!_--fit une ovation au blessé, accusa le ministère d'être intervenu sans nécessité et d'avoir aggravé ainsi son premier crime d'attentat à la liberté de la presse.

Le nombre des abonnés du _Gustave_ se décupla en trois jours;--le ministère fit éplucher le journal, un substitut zélé trouva facilement un délit dans quelques lignes--et on fit un procès.--Le jour de l'audience, le tribunal était encombré;--en vain, le président menaça de faire évacuer la salle si on se permettait la moindre _manifestation d'approbation ou d'improbation_. Il ne put empêcher les cris de: _Vive Gustave! A bas le président! A bas le ministère!_

L'accusé fut prudemment acquitté;--en vain le président du tribunal voulut résister, on le saisit sur son fauteuil, et quatre solides gaillards, relayés de temps en temps par quatre autres gaillards non moins solides,--le portèrent en triomphe et lui firent faire le tour de la place--en mêlant son nom et son éloge à ceux de Gustave--et aux imprécations contre le ministère et contre le président.

On arrêta quelques-uns des manifestants; mais les autres les arrachèrent presque tous aux mains des agents de police;--ceux que ces agents purent emmener furent relâchés le soir; on n'osait pas leur faire des procès qui, dans l'état d'effervescence des esprits, seraient suivi d'autant d'acquittements.

Arriva le moment des élections générales.--Quelqu'un proposa la candidature de _Klmprsk_;--elle fut acclamée avec ardeur non seulement dans la capitale mais dans toutes les circonscriptions;--le cri de _Vive Gustave!_ fut déclaré par le ministère «cri séditieux» et faisait tomber ceux qui le hurlaient sous le coup de soixante-quatorze articles de loi, ce qui centupla en vingt-quatre heures le nombre des crieurs.--Le cri de _Vive Gustave_ était toujours accompagné des cris de: A bas les ministres! A bas le président!

Le journal _Klmprsk_--prononcez _Gustave_--célébra les vertus de son candidat,--et elles étaient nombreuses. L'avenir que son élection promettait au pays décuplait toutes les félicités du paradis de Mahomet.

Le journal officiel attribua à _Klmprsk_ tous les vices et quelques crimes--et annonça que son élection serait la ruine et la perte de la patrie.

Le ministère fit un _chassé croisé_ de préfets et de sous-préfets pour s'opposer au torrent; on ne s'occupa plus que de la question _Klmprsk_.--Ce fut une belle époque pour les filous et les escarpes de la capitale, auxquels la ville fut abandonnée à merci.

Les deux partis couvrirent les murs et les maisons d'affiches de toutes les couleurs; les _gustavistes_ rappelaient que c'était _Klmprsk_ qui, à Xerxès, qui lui disait de rendre ses armes, avait répondu: «Viens les prendre!»

Les _antigustavistes_ soutenaient qu'ils avaient des preuves qu'il était le petit-fils du célèbre _Cartouche_ et les électeurs croyaient les uns et les autres.

Quelques agents de police ayant reçu l'ordre d'arracher les affiches _gustavistes_, furent roués de coups, assommés par les _gustavistes_ qui tapaient en criant: «On assassine nos frères!» A l'émeute manquait encore le cadavre traditionnel qu'on doit promener par les rues en criant: «Aux armes!»

On ramassa un citoyen ivre-mort qu'on coucha sur un brancard et que quatre robustes manifestants commencèrent à promener. Mais l'ivrogne se réveilla et se prit à chanter sans qu'il fût possible de le faire taire;--il fallut le remettre à terre au coin d'une borne où il se rendormit.

Heureusement passait une de ces mascarades appelées _enterrements civils_, avec des drapeaux et des immortelles teintes en rouge--sans oublier des stations aux cabarets, chemin faisant, où on buvait aux vertus et au patriotisme du mort «libre penseur».

Les citoyens qui portaient le défunt se firent un plaisir et un devoir de prêter le corps de leur ami pour accomplir la tradition, le rite et le cérémonial de l'émeute.

Deux millions de bourgeois terrifiés fermèrent leurs portes, laissant la rue au pouvoir de quelques centaines de fripouilles.

Le président avait déjà quitté son palais, les ministres déguisés, qui en marmitons, qui en vieilles femmes, s'étaient mis à l'abri. Pendant ce temps, le suffrage universel fonctionnait. _Klmprsk_ fut élu à la presque unanimité par trois cent soixante-cinq collègues sur trois cent soixante-six. Au trois cent soixante-sixième, il y eut ballottage; mais tout portait à croire qu'il suivrait l'exemple des autres. Voilà donc _Klrmpsk_--prononcez _Gustave_--seul représentant de tous les départements. On cherche quel titre lui donner. Tout le peuple était dans l'ivresse. On le nomma.

CHAMBRE DES DÉPUTÉS

et protecteur à vie--avec hérédité pour les enfants qu'il pourrait avoir, mâles ou femelles.

--Maintenant, dit un des plus forts politiques du parti gustaviste, il est temps que le héros paraisse, et qu'on le conduise, ou plutôt qu'on le porte en triomphe au palais de la présidence.

Et déjà les plus obstinés adversaires se préparaient à faire amende honorable et à lui offrir leur concours fidèle et dévoué.

Mais où est-il?

On se mit à sa recherche, on proclama, on fouilla.. on...

Mon petit livre couvert de parchemin ne va pas plus loin; les dernières pages ont été déchirées et manquent.

De sorte que nous ne pouvons savoir quel fantoche, Arlequin, Polichinelle ou Pierrot, a hérité de l'enthousiasme et de l'engouement excités pour cet homme qui n'avait jamais existé, ni à quel degré de bêtise et de misère tomba ce peuple que Jéhovah avait en vain essayé de faire heureux.

LOGOGRIPHE

J'avais résolu, pour cette fois, de m'abstenir de toute politique. Si je ne puis tenir tout à fait cette promesse faite à moi-même, je m'en approcherai cependant le plus possible; après avoir, comme disent les papes en nommant des cardinaux, _expectoré_ deux ou trois petits points que j'ai sur le coeur, et qui m'étoufferaient, je passerai à autre chose.

Rien ne réussit comme le succès;--qu'on se rappelle l'audacieuse tentative de Malet,--improprement appelée la conspiration de Malet, puisqu'il était seul, sans complices; en 1812, pendant la guerre de Russie, il se nomme gouverneur de Paris, jette en prison Rovigo et Pasquier,--ministre et préfet de police--entraîne plusieurs régiments, etc.--Traduit devant une commission militaire, le président Dejean lui demandant quels étaient ses complices, il lui répondit: «Vous-même, si j'avais réussi.»

C'est ce qu'on vient de voir pour le général Boulanger. Nommé dans trois départements, il voit, en vingt-quatre heures, s'accroître, d'une façon à la fois comique et répugnante, le nombre de ses partisans, de ses flatteurs--parmi lesquels des hommes qui, la veille, le vilipendaient et le bafouaient ne se montrent pas les moins ardents.

Je me rappelle que, lors de la révolution de 1848, un des plus dévoués et des plus ardents serviteurs du gouvernement si malheureusement tombé, rencontrant un des chefs du parti républicain, s'élance vers lui, lui prend la main, la serre avec force, et lui dit: «J'espère que vous êtes des nôtres!--Vive la République!»

Naturellement,--les membres d'une nouvelle institution, les «reporters», se sont précipités sur le général à sa rentrée à Paris;--il les a tous reçus, a répondu à toutes leurs questions et surtout leur a dit ce qu'il a pensé avoir intérêt à répandre ou à faire croire, car les reporters en chasse ont l'avidité du requin qui suit un navire, et avale gloutonnement tout ce qu'on en jette, les vieilles marmites et les casseroles, comme le lard.

Le général, donc, ne leur a pas caché l'enthousiasme dont il est l'objet:--il n'a pas gardé le secret aux nouveaux et subitement convertis.

Un de ces messieurs lui ayant effrontément et cyniquement demandé où il prenait les grosses sommes qu'il avait dépensées pour sa triple élection, et pour la vie qu'il mène depuis quelque temps, M. Boulanger lui a répondu: «De l'argent? Ne me parlez pas d'argent, j'en regorge, tout le monde m'en envoie: voici un plein panier de lettres chargées que je n'ai pas encore pu décacheter, tant il y en a d'autres non moins chargées et pleines d'argent.--Il y en a qui m'envoient 20,000 francs, d'autres 1,000 francs, d'autres trente sous;--il me faut cinq secrétaires pour décacheter les lettres,--et le reporter s'est empressé d'aller porter la chose à son journal. Ce n'est peut-être pas vrai, mais cette situation n'est pas sans exemple.--Du temps d'une autre Fronde contre le Floquet qui s'appelait alors Mazarin, le Boulanger qui s'appelait duc de Beaufort,--devint l'idole de la population de Paris, et fut surnommé le «Roi des halles».--Un jour qu'il jouait à la paume, au Marais, les dames de la halle allaient par peloton le voir jouer et faire des voeux pour qu'il gagnât.--Comme elles faisaient du tumulte pour entrer et que le maître paumier s'en plaignait, le duc fut obligé de quitter le jeu et de venir leur parler à la porte. On convint que les femmes entreraient en petit nombre les unes après les autres pour le voir jouer. «Eh bien, ma commère, dit-il à une d'elles, vous avez voulu entrer: quel plaisir prenez-vous à me voir perdre mon argent?»--Elle lui répondit: «Monsieur de Beaufort jouez hardiment, vous ne manquerez pas d'argent; ma commère que voici et moi, nous avons apporté deux cents écus; s'il en faut davantage, j'irai en chercher.»

Quelque temps après, comme il passait devant l'église Saint-Eustache, une troupe de femmes se mit à lui crier: «Monsieur, ne consentez pas au mariage avec la nièce du Mazarin, quelque chose que vous dise ou vous fasse votre père; s'il vous abandonne, vous ne manquerez de rien: nous vous ferons tous les ans une pension de soixante mille livres dans la halle.»

La popularité dont jouit en ce moment le général Boulanger est incontestable: les relations des reporters et des journaux suffiraient pour rendre vrai demain ce qui ne l'était pas hier;--la foule va où va la foule, sans bien savoir où; on lui envoie tant d'argent que cela!--et moi aussi, je vais lui envoyer 1 fr. 50.

On va donner son nom à une rue de Paris, et, dans tous les chefs-lieux des départements où il a été et sera élu, on parle d'une statue.

Mais que de lettres! que de félicitations! que d'offres de dévouement! que de demandes aussi!--des femmes lui tricotent des bretelles, une vieille dame lui envoie des pruneaux, en rappelant combien sa santé est précieuse à la France.

Il reçoit des vers, des odes, des acrostiches;--entre toutes ces missives, une mérite d'être citée: elle est de M. Joseph Prudhomme, fils naturel d'Henri Monnier, professeur d'écriture et de grammaire, élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux.

«Brave général, lui dit-il, c'est comme grammairien et au nom de la langue française et de l'alphabet que je viens vous dire: Heureuses les lettres, les neuf lettres qui ont l'honneur d'entrer dans votre nom!--tristes sont celles qui restent en dehors!--Ces neuf lettres deviennent l'aristocratie de l'alphabet, les autres sont la foule, la populace, l'_ignobile vulgus_; les écrivains de mérite, s'efforceront de les employer le moins possible.

»Déjà ces neuf lettres composent un grand nombre de mots, un si grand nombre de mots qu'il ferait presque une langue, et qu'il suffirait de quelques légères modifications dans l'orthographe pour qu'on pût parler le «boulangisme».

»Ce nom est bien grand, il promet, il contient tout; outre la paix et la revanche, outre la prospérité et la moralisation du pays, le patriotisme, la liberté, la fraternité, etc.

»Voici un petit échantillon des mots qui, déjà, se peuvent écrire avec les neuf lettres de votre nom.--Je dis petit échantillon; car j'en ai trouvé cent trente et un;--j'en cherche et j'en trouverai encore.

»Blague--gabeur--gobeur--bouge--boue--rouge--ogre--roué--rogne--bagne --glu--rue--v'lan--âne--auge--Labre (saint)--bulle (de savon)--onagre --bougre--grue--bourbe--balle--grêlon--rage--gueule--borne--grève--râle --nul--goule--ravage--banal--grabuge--borgne--lave--gaver--bave --glou-glou--narguer--galon--geôle--gale--veule--bran, etc., etc., etc.

»Qui sait si on ne compléterait pas la langue avec vos prénoms?

»Si, par votre influence toute-puissante, brav' général, j'entre à l'Académie française, d'abord vous pourriez compter sur ma voix pour vous y faire entrer à votre tour, et ensuite je consacrerais mes veilles à la formation, au perfectionnement de la langue boulangienne toute tirée de votre nom; les lettres qui, obstinément, se refuseraient à cet honneur, seraient considérées comme suspectes, et rejetées pour le goût et le beau langage.

»JOSEPH PRUDHOMME.»

Et moi aussi, je veux donner quelque chose au brav' général; car on s'aborde dans la rue, et on se demande réciproquement: «Qu'avez-vous envoyé au général?...» Je n'ai pas, du reste, ce qui me distingue avantageusement, attendu son triple succès, pour lui fournir, par les exemples de Cromwell et de Bonaparte, la seule et efficace manière de dissoudre une Assemblée.

Je veux aujourd'hui, quoique ce soit hardi, peut-être imprudent--lui dire deux vérités:

La première, c'est qu'il ne faut pas s'enorgueillir de la popularité--et de la multiplicité des suffrages.--On ne vote pas pour celui-ci ou celui-là, mais contre celui-là ou celui-ci.--Le favori n'est le plus souvent qu'un prétexte.--«Vive Boulanger!» ne veut peut-être dire que «A bas Floquet!» et même «A bas la République!»

--Vous valiez mieux, dit Sénèque à Lucilius, quand vous plaisiez à moins de monde.

Pourquoi, brav' général?--Connaissez-vous un général qui n'ait donné des preuves de bravoure?--Où, quand, et comment M. Boulanger en a-t-il donné plus que les autres? Et, d'ailleurs, que signifie cette épithète qui s'applique à tous, non seulement à tous les généraux, mais à tous les colonels, à tous les sergents, à tous les soldats?--Comme éloge, c'est banal et commun.

A Cromwell--qui, lui, savait dissoudre une Assemblée, un de ses courtisans faisait remarquer, avec enthousiasme, la foule énorme qui se pressait sous ses fenêtres pour le voir.

--Il y en aurait encore bien plus, dit le Protecteur, si on me menait pendre.

Beaucoup--même parmi les conservateurs, ont voté pour le brav' général, le jugeant instrument de guerre, machine de dissolution pour la République--et peu capable par lui-même de se soutenir et de s'installer. C'est ce sentiment qui a tant servi à l'élection du prince président en 1848.--C'était quelqu'un dont on se débarrasserait facilement.--On a vu plus tard qu'on s'était trompé.

Peut-être agit-on aujourd'hui aussi légèrement, en ne faisant qu'un cas très médiocre de la personnalité de M. Boulanger.

Cependant--en examinant l'entourage, la cour, les associés de M. Boulanger, on peut dire que «ça manque de Morny», et, sans Morny, le prince Louis-Bonaparte ne serait pas devenu l'empereur des Français;--de même que, sans Ollivier, il serait peut-être encore sur le trône.

On me dit qu'un député,--un de ceux qui ont crié le plus énergiquement «A bas le dictateur!» lors de la séance de la démission,--inquiet de sa situation et, pour se concilier la faveur du général, témoigner son repentir et assurer sa réélection, se propose, à la rentrée des Chambres, de déposer deux projets de loi, par lesquels--à l'exemple du Sénat romain pour César:--1º il serait au-dessus des lois de façon à n'être jamais forcé de faire ce qui ne lui plairait pas--ni empêché de faire ce qui lui plairait;--2º on lui donnerait un droit absolu sur toutes les femmes de la République.

Les pauvres terrassiers viennent de recevoir une leçon dont je voudrais être certain qu'ils profiteront. C'était bonnement, innocemment, naïvement qu'ils s'étaient mis en grève, poussés, encouragés par les démocrates, les labouvistes, les anarchistes, les intransigeants, les exclusifs, les fructidoriens, les robespierristes, les dantoniens, les maratistes, les montagnards, les possibilistes, les nihilistes, les patriotes plus patriotes que les patriotes, les sans-culottes, les terroristes, les communards, les tape-durs et autres factions, tous ennemis acharnés les uns des autres et d'une République soi-disant concentrée, une et indivisible.

Ces bons terrassiers n'avaient aucune idée politique; aucun ne pensait à être président de la République.--Ce qu'ils voulaient, ce qu'on leur faisait espérer, c'était d'être plus payés à proportion qu'ils travailleraient moins, d'avoir plus de temps à passer au cabaret et plus d'argent à y dépenser, en s'offrant quelques petites douceurs; car, demandez aux marchands de la halle si les ouvriers aujourd'hui se privent de bons morceaux--et, regardez à la porte des marchands de vin, vous y verrez de coquettes écaillères ouvrant des huîtres.--On leur disait que c'était par méchanceté que les patrons ne les payaient pas plus cher et exigeaient le travail de la journée d'autrefois.--Les patrons avares avaient de l'or à n'en savoir que faire.--Nul ne leur disait que, si la main-d'oeuvre devenait plus chère, beaucoup de patrons seraient forcés de fermer les ateliers ou de faire faillite. Tout cela intéressait peu le conseil municipal et les «hommes politiques» de taverne, les Démosthènes du ruisseau.--J'ai vu en 1830, en 1834 et en 1848, des émeutiers fanatiques prêts à se faire tuer, mais les deux derniers sont morts en 1871: c'étaient Flourens et Delescluze.--Aujourd'hui, on ne veut pas mourir, on veut vivre et bien vivre, on attaque les abus pour s'en emparer et en jouir; on avait donc espéré pousser les terrassiers et les autres corps d'état en avant pour une revanche des journées de juin, en se tenant à l'abri, et leur faire tirer les marrons du feu.

Alors, on les accablait d'éloges, de sympathies, d'enthousiasme, on leur promettait beaucoup d'argent, on leur en donnait même un peu,--c'étaient tous des héros.

Mais les terrassiers, très probablement grâce à leurs femmes, ne s'y sont pas laissé prendre et sont restés sur leur terrain.

Alors, conseil municipal, démocrates, patriotes, possibilistes, nihilistes, etc., les ont subitement et carrément lâchés et abandonnés.--Quelques terrassiers ont été blessés, d'autres mis en prison,--tous ont perdu un mois de travail et de gain.

Je parlais tout à l'heure des reporters et de l'ardeur avec laquelle ils s'étaient rués sur le général Boulanger, qui ne leur a pas plaint une pâture qu'ils ont gobée avidemment.

Il y a longtemps déjà--j'en ai cependant vu les commencements--que le journalisme a triomphalement laissé derrière lui cette prétendue renommée des Anciens--avec ses cent malheureuses trompettes; une nouvelle classe de littérature, l'institution des reporters, y a mis le comble.

Une armée d'hommes de tous âges, sortis de toutes conditions ingrates, ou moins amusantes,--les uns plus, les autres moins lettrés, plus ou moins bien vêtus et quelques-uns très bien et «ayant du monde»; tous hardis, résolus, imperturbables, quelquefois effrontés, forts d'un droit qu'ils s'attribuent et qu'ils réclament hautement. Cette armée infatigable ne se repose ni le jour ni la nuit.--Quelques-uns chassent avec un carnier à la dernière mode, quelques-uns chiffonnent avec la hotte et le crochet.--Cette armée se répand sur la ville en quête de nouvelles--tous résolus à ne pas revenir bredouilles;--ils entrent partout, avec l'autorité que des magistrats n'exercent qu'avec des restrictions inviolables.

Un artiste, un peintre, une cantatrice, célèbres ou à la mode, un roi, un empereur arrivent-ils à Paris, à l'instant même, le reporter envoie sa carte, et suit, sans attendre de réponse, le domestique qui la porte, il s'assied et pose une série de questions à ces diverses majestés qui répondent avec complaisance, les uns intimidés, les autres malins:--«Quel âge avez-vous? Sortez-vous de parents honnêtes?--Quelles sont vos vertus, quels sont vos vices? Quel vin, quels mets préférez-vous? Tous ces cheveux sont-ils à vous? etc.»