Part 4
Je compare les uns et les autres à des aéronautes qui ont besoin d'aides pour s'élever,--ceux-ci cousent le ballon et fabriquent la nacelle,--d'autres, et c'est le plus grand nombre, s'essoufflent à le gonfler. Ah! comme vous soufflez bien! quel génie! c'est vous qui faites tout!--encore un peu de courage et _nous_ allons monter pour le moins à la lune. La nacelle est un peu petite, mais l'aéronaute dit en confidence à chacun de ses ouvriers qu'il compte n'emmener que le choix, les meilleurs, et qu'il est naturellement un des choisis;--tous se cramponnent aux cordes qui retiennent le ballon, et, tout à coup, l'aéronaute monte dans la nacelle, s'installe, et, tout à coup, crie: Je vais vous préparer les logements Lâchez tout!
On lâche les cordes, il s'élève et plane, laissant ses aides stupéfaits, ahuris, essoufflés avec les bouts des cordes dans les mains.
Il est une question assez difficile à résoudre: Est-ce la société qui agit sur la littérature? Est-ce la littérature qui agit sur la société?--Je crois que l'influence est mutuelle et réciproque--et qu'il n'y a pas plus de mauvais goût et de décadence à écrire certains volumes, qu'il n'y en a à les lire.--Encore un souvenir du collège; te rappelles-tu une certaine lettre de Sénèque à Lucilius? «En certain temps, dit-il, la façon de parler et d'écrire se corrompt,--l'enflure devient à la mode, _inflata oratio viget_;--il y a un vieux proverbe grec qui dit: «On a toujours parlé comme on a vécu, _talis oratio qualis vita_.--L'esprit dégoûté des choses ordinaires, affecte de s'exprimer d'une nouvelle façon; il va chercher des mots hors d'usage, il en invente ou change le sens de ceux usités ou en emprunte à une langue inconnue. Partout où vous verrez prendre goût à un langage corrompu, soyez certain que les moeurs y suivent une mauvaise pente--_a recto descivisse_.» Ainsi parle Sénèque.
Dans «l'affaire» Chambige, un avocat a fortement tonné contre la littérature contemporaine; le ministère public,--autre avocat, en vue peut-être de se rendre les journaux favorables et de leur subtiliser, extorquer un «bon article», a pris la défense de cette littérature, du «grand Balzac» et de ses «continuateurs».
Ah! oui,--Balzac! parlons-en de Balzac.
On dit aujourd'hui «le grand Balzac», et, de son vivant, pendant la lutte qui l'a tué si jeune et en plein talent, on le discutait, on le contestait, on le niait, on le vilipendait.
Il faut ici rappeler l'Auvergnat qui se plaint à son gargotier de trouver un soulier d'enfant dans la soupe.
Balzac,--les livres de Balzac, ce n'était pas que ce fût sale,--mais «ils tenaient de la place», une place que chacun de ses impuissants détracteurs pensait pouvoir occuper, si Balzac ne l'eût usurpée.
Balzac!
J'ai été le seul alors à dire et à imprimer:
«L'Académie de notre temps veut avoir aussi son Molière à ne pas nommer.»
Deux procès simultanés ont excité singulièrement des intérêts différents.
Prado était un voleur, un assassin, un scélérat de profession;--il était accusé d'avoir assassiné une fille publique pour lui voler ses diamants;--il le niait avec une invincible obstination, beaucoup d'adresse, de sang-froid, je dirai presque de talent,--malgré beaucoup de faits, on peut dire de preuves à l'appui de l'accusation.--Pour mon compte, je crois qu'il a assassiné Marie Aguettant; mais je ne sais si j'aurais osé le condamner à mort--faute d'une de ces preuves auxquelles l'accusé n'a plus rien à répondre et qui lui arrachent soit un aveu, soit un silence équivalent à un aveu.
Si je le crois coupable,--ce n'est pas sur les preuves avancées par l'accusation, quelque graves et vraisemblables qu'elles soient; c'est sur sa défense même si habile, si adroite, si troublante; c'est une plaidoirie d'un avocat très fort, et si son avocat avait assassiné Marie Aguettant, et, si Prado avait été le défenseur--peut-être l'accusé eût été acquitté ou eût obtenu des circonstances atténuantes.--Mais cette défense est une plaidoirie d'avocat; pas un cri, pas une phrase, pas un mot d'innocent.
--Prado a été condamné à mort, quoique son avocat dît, dans son plaidoyer--qu'il ne croyait guère à la légitimité de la peine de mort prononcée par la loi et la société.
L'autre était plus qu'un scélérat, c'est un monstre et un lâche.
Il a assassiné une honnête femme, mère de famille. Il prétend, contre toute vraisemblance, que lui et elle voulaient mourir ensemble; il l'avait tuée d'une main ferme, de deux coups de pistolet--et qu'ensuite lui-même, avec quatre balles restées dans le pistolet et vingt-deux balles dans la poche, il s'était contenté d'une blessure ridicule, laissant sur un lit le cadavre nu jusqu'au-dessus de la ceinture. Non seulement il avouait le crime,--mais il s'en vantait comme d'une action admirable, sublime.--Il a fait venir de Paris le bâtonnier de l'ordre des avocats,--chargé de déshonorer sa victime, et qui s'en est acquitté de son mieux.
Un gamin de lettres est venu à l'audience le glorifier, sans que le président ait fait jeter le gamin à la porte du prétoire.
Le ministère public n'a pas osé requérir la peine de mort, dans la crainte de venir en aide à une vieille rengaine, à une vieille rouerie, à une vieille «ficelle» de la défense: «L'accusé aime mieux la mort que le bagne.» L'avocat général n'a pas osé parce qu'il courait le risque, en demandant la mort de ce monstre, de provoquer un acquittement. Dans ce crime, que toutes les circonstances rendaient plus horrible, le jury a trouvé des circonstances atténuantes, et M. Chambige en est quitte pour sept ans de travaux forcés.
Le lendemain de la condamnation, ses amis «littéraires» ont voulu avoir leur part dans la notoriété, dans la gloire de M. Chambige, et un d'eux a vu une occasion de célébrité et de bénéfices, en faisant annoncer dans les journaux un livre dédié au condamné!--espérant que ça se vendrait bien et aurait trente-sept éditions comme tant d'autres.
Comment le ministère public eût-il dû risquer un acquittement qui n'eût guère été plus scandaleux que la peine dérisoire--dont ce lâche, que son avocat avait dit «préférer la mort au bagne,»--se donne bien de garde d'appeler et se trouve satisfait!--comment l'avocat général n'a-t-il pas dit:
«Chambige, je requiers contre vous la peine de mort.--Soyez heureux que la loi et la justice vous débarrassent d'une vie désormais honteuse et misérable, d'une vie que, en admettant la fable dont vous avez accru votre crime, vous deviez à la morte, et que vous avez tenté par tous les moyens de lui escroquer.»
Cet avocat n'osait pas demander la peine capitale dans la crainte d'un acquittement pour un crime monstrueux commis par un homme ne méritant aucune pitié.
Cet autre avocat,--également ministère public, demandant et obtenant la mort de l'accusé, mais disant qu'il n'est pas certain que la société ait le droit de tuer--me font voir--une fois de plus--qu'il est des absurdités, des bêtises qui ont la vie bien dure et qu'il faut tuer plusieurs fois.
Aux mêmes insanités, je ne puis faire que les mêmes réponses;--mais je commencerai par dire:
A soutenir l'abolition de la peine de mort, on peut se laisser entraîner sans une conviction bien entière, parce que cette plaidoirie est féconde en phrases brillantes, faciles et toutes faites,--parce qu'elle a un air généreux, libéral, humain.
Pour soutenir l'avis contraire qu'on aimerait peut-être mieux ne pas avoir, et dont la popularité et le succès sont beaucoup moins certains, il faut être bien complètement, bien résolument de cet avis.
Il est curieux de remarquer que les plus ardents adversaires de la peine de mort sont des gens qui, en même temps, s'efforcent de réhabiliter Robespierre, Danton, Fouquier-Tinville, Carrier, Marat, etc., etc., puis d'excuser d'abord et d'expliquer ensuite et de glorifier _la Terreur_, la guillotine permanente, les mitraillades de Lyon, les noyades de Nantes, la Commune, etc.
Les adversaires de la peine de mort se fondent sur deux arguments que voici:
1º «L'échafaud est inutile;--l'échafaud n'effraye pas les assassins.»
Qu'en savez-vous? Vous savez qu'un homme n'a pas été arrêté par crainte de l'échafaud; mais, si un homme, dix hommes ont subi cette crainte salutaire, iront-ils vous dire: «Mon bon monsieur, j'étais tourmenté d'un âpre désir de tuer mon ennemi et d'assassiner un homme riche qu'on ne pouvait dépouiller autrement, mais j'ai reculé devant l'idée de la guillotine.»
Admettons un moment que la peine de mort n'empêche pas l'assassinat, vous supprimez la peine de mort; mais que faites-vous des assassins? Vous leur infligez les travaux forcés.--Mais, si la crainte de la plus forte peine a été inefficace, pensez-vous que la crainte d'une peine moindre serait plus puissante?
Non; alors supprimons les travaux forcés.
De même pour l'emprisonnement--et nous descendrons toujours jusqu'à ce que nous ayons une peine homéopathique à la trois centième relative.
Mais heureusement que votre raisonnement ne vaut rien; car il conduirait à ce raisonnement terrible:
La peine de mort est impuissante; il faut donc ne pas diminuer la peine, mais l'augmenter jusqu'à ce qu'on obtienne un résultat;--alors il faut recourir aux supplices, à la torture, aux membres rompus, à l'écartellement: est-ce là ce que vous voulez?--C'est cependant ce que vous demandez--en disant la peine de mort inefficace, c'est-à-dire insuffisante.
Dans le crime, comme dans toutes les autres circonstances, l'homme, à son insu parfois, fait un calcul des peines et des plaisirs;--on ne veut pas payer trop cher:--tel jouera un an de sa liberté contre la chance de s'approprier cent francs, qui reculera s'il ne peut prendre que dix sous en encourant la même peine, ou s'il doit jouer deux ans contre la capture de cent francs.
Il y a des voleurs qui ne volent jamais la nuit, quoiqu'ils aient moins chance d'être pris qu'en volant le jour, parce qu'ils ne veulent risquer qu'une certaine peine, et ne pas trop mettre au jeu.
Ces assassins sont une bande à part,--devenue plus nombreuse depuis qu'ils ne jouent plus contre l'échafaud, mais seulement contre certaines chances aléatoires de l'échafaud--depuis qu'on rend des points aux assassins.
2º Argument.
«La société n'a pas le droit de tuer un homme, elle ferait dans ce cas ce qu'elle reproche au criminel d'avoir fait.»
Il y a cependant une certaine nuance sur laquelle j'appelle votre attention.--La société tue un homme parce qu'il en a tué un--et aussi pour l'empêcher d'en tuer d'autres, et aussi pour faire savoir à ceux qui seraient tentés de l'imiter qu'ils jouent leur tête, et aussi pour rassurer la société justement alarmée.
La société tue un homme parce qu'il en a tué un autre, l'assassin a tué un homme parce qu'il avait une montre.
L'homme attaqué par un assassin a-t-il le droit de le tuer pour se défendre?
C'est ce droit de se défendre que l'individu transmet à la société, et le transmet diminué de tout ce que la passion, la peur, la colère pourraient y ajouter d'arbitraire et d'excessif.
Mais, si la société avoue qu'elle est impuissante à protéger ses membres contre l'assassinat, elle rend à chaque individu la délégation qu'il lui a faite,--chacun rentre en possession de sa défense personnelle;--de là nécessairement, la vendetta, la loi de Lynch, le revolver et le tomahawk.
Qu'aurait-on dit et fait à M. Grille, si, voyant que l'assassin et le calomniateur de sa femme n'est pas condamné à mort, l'y avait condamné lui-même en lui brûlant la cervelle à l'audience?--Ce n'est certes pas moi qui l'aurait blâmé.
Vous trouvez que tuer un homme est horrible,--moi aussi.
Que tuer un homme, fût-il un scélérat, c'est encore fort triste.
C'est mon avis.
Que la guillotine est un objet hideux.
Je le pense comme vous.
Que l'office de bourreau et le bourreau lui-même sont ignobles et répugnants.
Rien n'est plus clair.
Qu'il serait à désirer qu'on ne tuât plus personne, qu'on brûlât la guillotine.
Nul au monde ne le désire plus sincèrement et plus vivement que moi.
En un mot qu'on supprimât la peine de mort.
Je vous défie d'y applaudir plus que moi.
Supprimons donc la peine de mort, mais que messieurs les assassins commencent.
La peine de mort, grâce aux phrases dues à la sympathie qu'il est de mode d'afficher pour les scélérats,--grâce aux faiblesses et à la sottise des jurés, n'existe déjà plus que très exceptionnellement pour quelques assassins, empoisonneurs, incendiaires, parricides, etc.;--mais elle subsiste et elle subsistera pour ceux qui laissent voir des chaînes de montre, pour ceux qui passeront pour avoir de vieux louis enfouis; elle subsistera pour la pauvre fille qui refuse d'épouser un mauvais sujet auquel elle aura inspiré une fantaisie.
La peine de mort n'existera plus pour les criminels, elle sera réservée exclusivement aux innocents.
KLMPRSK
Un jour le Bon Dieu s'éveillant. Fut pour nous assez bienveillant.
La mode, qui exerce un despotisme si invincible est en même temps si mobile, que, si elle inquiète à juste titre ceux qu'elle adopte, elle ne doit pas décourager ceux qu'elle néglige et semble dédaigner, et qui peuvent avoir leur tour demain; elle est si changeante, qu'elle a fini par s'ennuyer d'elle-même, se trouve vieillie, ne se croit plus elle-même à la mode, change de nom, et se fait aujourd'hui appeler le «chic».
Aussi ai-je hésité, dans la crainte d'effaroucher les lecteurs, à rappeler ces deux vers de Béranger, si admiré, si loué pendant un temps, et aujourd'hui si dédaigné, si oublié avec une égale injustice et une semblable exagération. Mais cette épigraphe convenait si bien à la petite histoire que je vais raconter, elle m'est si bien venue d'elle-même sous la plume, que je me suis risqué et résigné.
On aimerait à se représenter l'Être suprême invisible et senti dans tout, sans qu'on osât lui donner une forme et une figure, aimant, protégeant, réglant d'un égal et paternel amour son oeuvre tout entière, tout ce qu'il a créé,--tout ce que nous voyons et tout ce qui est au delà de ce que nous voyons, les mondes infinis et un grain de poussière--les soleils et les lucioles--les mers et la goutte de rosée--l'homme et les insectes microscopiques, rien n'étant grand ni petit aux regards de cette souveraine et divine intelligence.
Malheureusement, la Bible, que nous sommes obligés de croire, nous le montre autrement.--Pendant plusieurs siècles, selon les saintes écritures, Dieu s'est presque exclusivement consacré au petit peuple hébreux qu'il a appelé «son peuple» par préférence et excellence, et dont il a été le Dieu particulier et confisqué, lui sacrifiant le grand peuple Égyptien et tous les peuples ses voisins, dans cette terre qu'il lui avait «promise», et où il l'avait conduit sans se décourager, quoiqu'il dit lui-même à Moïse: «Décidément, ce peuple a la tête trop dure» (Duræ cervicis; _Exode, XXXII, 9_. Ce qui est répété dans le _Deutéronome, IX, 13_.)--Il alla jusqu'à lui envoyer son fils, par une préférence extraordinaire, et, je dirai même, difficile à comprendre--et, ce fils, ils le crucifièrent.
Je me croyais donc fondé à croire Jéhovah moins jeune, et guéri à jamais d'un pareil engouement et remonté chez lui, à cette hauteur d'où sont égales les montagnes et les taupinières, les chênes et les brins d'herbe, les éléphants et les fourmis.
Lorsque je trouvai par hasard en flânant sur les quais de Paris un vieux petit volume recouvert de parchemin jauni, qui m'obligea à penser autrement.
Oh! les bonnes flâneries sur les quais de Paris, à fouiller sur les parapets les boîtes des bouquinistes!
A vrai dire, depuis si longtemps que j'ai quitté Paris, c'est la seule chose que j'aie jamais regrettée--de cette ville, que Victor Hugo a appelée la «ville lumière», prenant naïvement pour une lumière la lueur rouge de l'incendie.
Voici ce que raconte ce _bouquin_:
«La terre, dit un jour Jéhovah, ce monde, un des moindres du nombre infini que j'ai créés, me donne plus de soucis que tous les autres.--J'avais de mon mieux, et assez bien je puis le dire sans vanité, organisé les choses, pour que la courte existence des habitants de la terre fût très supportable et même assez heureuse; mais tous leurs efforts tendent à déranger l'ordre que j'ai établi, à inventer des maladies du corps et de l'esprit, à se créer des ambitions absurdes, des désirs irréalisables, des chagrins et des maux de tous genres, tant les uns contre les autres, que chacun contre soi-même, et je n'entends monter que des plaintes, des récriminations contre le sort, contre la vie, contre moi-même.
»Je veux faire encore un essai;--mais, par le Styx, ce sera le dernier!--Je vais tenter de rendre un peuple heureux et de lui donner tout ce qu'il peut raisonnablement désirer, et même un peu au delà.»
Il prit un peuple, le plaça dans une contrée située de la façon la plus avantageuse, entre des mers--un climat tempéré, un sol fertile; puis il doua les femmes non seulement d'une beauté suffisante, mais encore d'une grâce particulière et d'un charme spécial;--il doua les hommes de bravoure et d'un certain esprit qui n'est pas précisément «la raison ornée et armée», mais d'une autre espèce plus pratique, plus agréable, peut-être plus capable de distraire et d'amuser:--il leur donna surtout la gaieté. La gaieté! cette santé de l'esprit, ce soleil qui colore la vie de teintes si riantes, qui rend les maux légers; il leur donna le rire, le seul avantage bien constaté que l'homme ait sur le singe.
Il leur expliqua que la monarchie est l'image du gouvernement paternel et fait d'un peuple une famille, puis il leur choisit lui-même une succession de rois aimant tendrement le peuple.
Mais de ces rois ils assassinèrent le premier, ils décapitèrent le second et forcèrent le troisième à s'en aller, après avoir échappé six fois aux couteaux et aux pistolets, aux cris de «Vive la liberté!»
«La liberté! dit Jéhovah, c'est un aliment de trop haut goût et de trop difficile digestion et assimilation pour vos faibles estomacs. Vous en avez eu jusqu'ici plus que vous n'en pouvez supporter; vous n'êtes pas des esclaves aspirant à briser leurs chaînes, vous êtes des domestiques capricieux aimant à changer de maîtres.--Eh bien, je vais vous satisfaire,--je vais vous mettre en République;--vous aurez alors quelques douzaines de maîtres, de tyrans, dont vous changerez tous les dimanches.
«Puis je ne m'occupe plus de vous--débrouillez-vous. Je vous défends même d'écrire sur vos pièces de cent sous que je vous protège particulièrement, parce que désormais cela ne sera plus vrai.»
A ceux-là il n'envoya pas son fils, peut-être ne l'osa-t-il pas.
Et il fit comme il l'avait dit.
Et ce peuple se mit à ne plus labourer la terre si fertile qui lui avait été donnée.
Tout le monde voulut être médecin, avocat, notaire, homme politique, ministre, président de la République. La gaieté disparut; il ne crut plus à Dieu, mais il crut à tel ou tel avocat, à tel ou tel général, à tel ou tel déclassé, à tel ou tel fruit sec.
Il nomma pour le gouverner des hommes dont il exigea des promesses impossibles à réaliser,--qui ne seraient pas restés trois jours au pouvoir s'ils avaient tenté de tenir leur parole, et qui, ne la tenant pas, étaient renversés au bout de huit jours. Ce peuple, qui avait été longtemps un objet d'envie et de respect, devint un objet de pitié et de dérision;--au drapeau blanc, il substitua le drapeau tricolore, puis le drapeau rouge, puis le drapeau noir;--il déclara _la_ république _une et indivisible_, et se partagea en cent hordes ou meutes sous différents noms, si bien que leur vrai drapeau, celui qui eût convenu à cette situation, eût été la culotte d'Arlequin.
On gaspilla, on vola, on assassina; on fit, sinon des vertus, du moins des titres de gloire et de popularité, de tout ce qui autrefois déshonorait.
Au milieu de la foule, il se trouva par hasard un homme un peu bizarre, ami du vrai, du juste, du grand et du beau,--spectateur désintéressé, n'ayant envie de rien, ne voulant rien être dans rien;--il n'était guère écouté et choquait beaucoup de gens par les vérités qu'il émettait de temps en temps;--on ne disait jamais de lui: «Il a raison, aujourd'hui»;--mais on a dû souvent dire: «Comme il avait raison, il y a dix ans, il y a vingt ans!» Son faible, sa marotte, sa manie était de chercher patiemment des vérités;--puis, quand il en avait trouvé une, de l'éplucher, de la décortiquer, de la «décaper», de la nettoyer, de la fourbir, de la frotter, de la faire luire, en la réduisant à la plus simple, plus intelligible et plus brève expression.
Puis, quand il en avait rassemblé quelques-unes, de leur donner la volée comme à un essaim de libellules échappées de leurs chrysalides.
Non seulement on ne lui en savait aucun gré, mais beaucoup s'en ennuyèrent, s'en offensèrent et lui voulaient du mal;--il s'en affligeait quelque peu, parce que cette indifférence ou cette malveillance l'empêchaient de faire le bien qu'il aurait voulu faire,--et il ressemblait à cet autre homme qui avait gagé de vendre sur un pont des louis d'or à trois sous la pièce, et auquel on n'en acheta pas un; ce qui lui fit gagner son pari. Cependant, comme cette malveillance allait jusqu'à la haine, il imagina de mettre à l'avenir ce qu'il avait à dire sous un nom d'emprunt qui ne serait pas compromis comme le sien, et permettrait peut-être de voir accepter et adopter quelques-unes des vérités qu'il croyait utiles.
Il pensa un moment à prendre pour _gérant responsable_ le grand philosophe Koung-fou-Tsé que les jésuites ont appelé Confucius--mais on était habitué à ne pas prendre les Chinois au sérieux, la Chine n'était pas à la mode, et lui-même avait plus d'une fois parlé de ce grand homme avec admiration; ce qui aurait fait soupçonner l'expédient.
Un jour qu'il avait amassé un certain nombre d'aphorismes, d'axiomes plus hardis encore que de coutume, il jugea que, pour échapper à l'indignation et au mépris, il était temps de mettre son idée à exécution.
En effet.
C'était un chapelet assez dangereux.
Par exemple.
Deux et deux font quatre.
La prétendue république n'est pas un but, c'est une échelle.
La partie est toujours moins grande que le tout.
On attaque les abus non pour les détruire, mais pour s'en emparer et en jouir.
Le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite.
Les avocats s'intitulent les «défenseurs de la veuve et de l'orphelin»;--mais la veuve et l'orphelin n'auraient pas besoin d'eux, s'il n'y avait toujours en face de leur défenseur un autre avocat qui y oblige.
Un nombre, quel qu'il soit, est toujours pair ou impair.
L'avocat, après dix ans d'exercice de sa profession, ayant plaidé dans toutes les questions le pour et le contre, n'a plus aucun discernement du juste ni du vrai--et est tout à fait incapable de prendre part aux affaires publiques.
La liberté de chacun a pour limite la liberté des autres.
Cinq et quatre font neuf, ôté deux reste sept, etc., etc., etc., et autres paradoxes vrais peut-être, mais étranges, choquants, n'ayant nulle chance d'être acceptés.--C'était plus que n'en pouvait supporter la patience de ses concitoyens.
Il se décida à ne publier de pareilles hardiesses que sous le nom du «philosophe».
KLMPRSK
Cette publication n'excita pas autant qu'il l'avait craint l'indignation générale,--à cause de la situation du gouvernement; le Président trônait depuis trois ans, le ministère depuis trois mois.--C'était un assez rare exemple de longévité.--Un parti s'était formé de tous les partis aussi ennemis entre eux pour le moins qu'ils l'étaient du parti au pouvoir, mais pour le moment d'accord sur ce point, qu'il fallait le renverser et rendre la place libre,--chacun à part soi, espérant jouer ses alliés et s'emparer de la place.
Ce qui, dans les idées émises par _Klmprsk_, concernait la république, reçu avec colère et haine par les uns, était accepté par les autres, qui ne l'appliquaient qu'à leurs adversaires.