La Maison de l'Ogre

Part 3

Chapter 33,700 wordsPublic domain

En même temps que toutes les villes veulent s'élargir à l'«instar» de Paris--Paris lui-même s'élargit tous les jours.--Paris, que Pierre le Grand trouvait déjà être une tête trop grosse pour le corps, et une ville trop grande au point de vue de la tranquillité du gouvernement et de la discipline.--Paris que la royauté de nos anciens rois s'efforça à plusieurs reprises de borner dans son extension. Le premier édit à ce sujet est de novembre 1552, sous Henri II. On donna cinq raisons de cette interdiction de continuer à bâtir;--un autre édit de Louis XIII (janvier 1638) donna six raisons;--mais la cinquième de l'édit de 1552 et la sixième de l'édit de 1638 sont identiques,--je ne citerai que le second: «Ce peuple trop nombreux donne lieu aux dérèglements de tous genres, rend la police difficile et expose à des vols de jour et de nuit;--une des raisons est la difficulté de se débarrasser des immondices.

Depuis ce temps, Paris a toujours été en «progrès». La Seine, qui était le principal attrait pour la limpidité et la douceur des eaux, qui rappelait à Lutèce Julien alors proconsul et bientôt empereur,--est devenue un égout infect;--les poissons y meurent empoisonnés.--Paris, traversé par ce grand fleuve, manque d'eau, les dépenses énormes qu'on fait pour en avoir de loin ne réussissent pas à en fournir suffisamment; l'eau jadis si fraîche, si limpide de la Seine, cause des fièvres typhoïdes et pernicieuses;--quant aux immondices, on achève d'empoisonner la rivière, et on infecte quelques environs de la ville.

Ces questions de l'eau et des immondices viennent tout doucement frapper les villes induites à s'élargir--au nom du «progrès».

Il est une science très belle, très intéressante et qui, avec sa langue très bien faite, est en grand «progrès» de ce temps-ci, mais ce «progrès» je ne puis l'accepter comme un pas vers le perfectionnement et le bonheur de l'humanité.

La chimie surtout nous donne de faux vin, de faux sucre, de fausse farine. Il n'y a plus aucune denrée qui soit pure et réelle. La margarine faite de vieilles graisses, de vieux os ramassés au coin des bornes,--on ajoute même de vieilles bottes,--a remplacé le beurre. Toutes ces sophistications, quand elles n'empoisonnent pas tout de suite, détruisent les estomacs,--provoquent des maladies autrefois inconnues et abrègent une existence douloureuse et misérable.

Est-ce un «progrès» vers «le perfectionnement et le bonheur de l'humanité» que ce qu'on a fait de la justice en France?

Un ancien a dit: «Le plus grand malheur pour une société, c'est la force sans justice et la justice sans force».

Pour satisfaire à des camaraderies de taverne, pour payer les complaisances électorales, pour prévenir de justes reproches des complices et soi-même, on a «épuré» la magistrature. Il faut entendre «épurer» dans le sens d'ébrancher, effeuiller, «écrémer», couper les branches et les feuilles, enlever la crème; pour «épurer», on a destitué les «purs» et on les a remplacés par des complices et des complaisants.

Est-ce «un progrès» de voir la justice au moins suspecte? N'est-ce pas tout ce qu'il y a de plus funeste pour une société?

Je ne parlerai pas du jury qu'on a empoisonné de théories absurdes--par suite desquelles la peine de mort est réservée aux innocentes victimes, écartée de la tête de leurs assassins. Je vous défie d'imaginer un forfait avec les circonstances les plus atroces qui soit nécessairement puni de la peine capitale: c'est encore pour les assassins un jeu de hasard.

Un «progrès», c'est de payer les députés. Avons-nous obtenu une qualité supérieure, tout le monde est d'accord que c'est le contraire qui est arrivé.

Du temps qu'on ne payait pas les députés, jamais un député n'a volé le portefeuille d'un collègue comme cela vient d'avoir lieu.

Autrefois, le dimanche, les ouvriers, en costume de leur état, de beaux gars, pantalon et veste de velours, allaient à Belleville dîner joyeusement avec leur femme et leurs enfants.--Aujourd'hui, ils vont encore à Belleville,--mais seuls, la femme et les enfants restent à la maison, le plus souvent à la charge du bureau de bienfaisance;--car les maris, les pères, dépensent toute leur paye au cabaret et aux clubs à écouter et à débagouler des théories absurdes et criminelles.

_La presse_:--Le journaliste tient de l'avocat et du médecin et du pharmacien.

Les drogues qu'il donne à ses lecteurs sont plus dangereuses que celles qu'ordonnent et préparent les médecins et les apothicaires. Pourquoi la presse n'est-elle soumise à aucune condition sanitaire? Pourquoi n'est-on pas, après examen, n'est-on pas reçu journaliste, comme on doit être reçu médecin, avocat, apothicaire.

Autre «progrès»: le suffrage universel--la plus grosse, la plus formidable, la plus mortelle des bêtises; le plus ridicule, le plus mortel des mensonges.

Par le suffrage universel--«deux cailloux valent mieux qu'un diamant, deux crottins valent mieux qu'une rose».

Cicéron (_De la République_) dit: Servius Tullius eut grand soin--ce qu'on ne doit jamais négliger dans une constitution de république, de ne pas laisser la puissance au nombre.--_Ne plurimum valeant plurimi_.

Finira-t-on par s'en apercevoir--ce qu'on appelle aujourd'hui «le progrès». Chaque pas--et les pas sont grands--nous approche de «la maison de l'ogre»--et heureusement pour le Petit Poucet et ses frères, ce n'est, au contraire, que pour s'en éloigner qu'il avait chaussé ses bottes de sept lieues.

Ah! que Jéhovah avait donc raison quand, au Paradis, il défendait à Adam et Ève de manger les fruits de l'arbre de la science!

«Progrès»--la musique sans mélodie? Une perdrix aux choux où il n'y aurait que des choux.

«Progrès»--des vers richement et puérilement rimés--_bouts-rimés_ remplis au hasard--semblables à des habits couverts de paillettes et de clinquant,--tristement accrochés, pendus, vides et flasques chez un fripier, loueur de costumes pour le carnaval.

Je dois cependant reconnaître et signaler un vrai «progrès». C'est la machine à coudre.

Et j'ai appris avec joie que l'invention en est due à un Français, à un tailleur de Tarare (près Lyon), nommé Thimonnier.--En 1830 ou 1831, il travaillait avec la machine qu'il avait inventée, machine qui, m'assure-t-on, se voit encore place de la Bourse, à Lyon, au Musée des arts industriels;--maintenant, qu'il y a plus qu'assez de rues Gambetta,--les Lyonnais devraient bien consacrer, si ce n'est déjà fait, au moins une ruelle à la mémoire de Thimonnier!--j'aimerais mieux une statue de Thimonnier qu'une statue de Danton, le promoteur des massacres de Septembre, qu'on vient d'élever à Paris.

Lorsque paraîtront ces lignes, le tribunal de Constantine aura jugé un monstre.

Dissimulant plus que probablement par des mensonges un crime plus horrible encore que celui qu'il avoue!--Voici ce que raconte Chambige: Amoureux d'une jeune femme mariée et mère de deux enfants, et généralement estimée, il l'avait rendue sensible à son amour;--désespérés de ne pouvoir être unis, ils avaient décidé de mourir ensemble.--D'une main ferme, il avait fracassé la tête de madame Grille;--puis il s'était fait à lui-même deux légères blessures, deux simulacres, deux mensonges de blessures, et s'en était contenté ayant encore deux balles dans son pistolet. Aujourd'hui, parfaitement guéri, il vient devant la justice essayer de sauver sa misérable vie; il appelle à son secours, de Paris, le bâtonnier de l'ordre des avocats.--Et la défense va consister à s'efforcer de flétrir sa victime. Si j'étais appelé à soutenir l'accusation, je dirais aux jurés:

Cet homme est un lâche assassin!--si vous admettez, par impossible, le récit qu'il vous fait comme étant la vérité et toute la vérité, il mériterait encore et déjà la mort par cela seul qu'il est vivant.

Mais, cette femme, il a pu la désirer sauvagement;--mais l'aimer! il se vante. S'il l'eût aimée--il n'eût pas laissé son corps nu à découvert après la mort.

A MONSIEUR ERNEST LEGOUVÉ DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

J'ai trois raisons d'adresser cette causerie à Ernest Legouvé.--Il est académicien, et mes chrysanthèmes sont en fleurs.

Ces deux raisons seront expliquées un peu plus loin.

Camarades de collège, nous sommes devenus et restés amis, quoique «physiquement» séparés à peu près toujours, de son côté, par le bonheur et la sagesse qu'il a eus de passer sa vie à Paris dans la maison où il est né et où a vécu son père, tandis que, moi, j'ai obéi à des instincts, à des goûts, à des besoins impérieux de vivre aux champs, aux bois, sur les rives et sur les plages.--Je n'ai jamais eu l'occasion ni le plaisir de lui être bon à quelque chose, et, moi, je lui ai attribué, au moins pour une grande part, un honneur que m'a fait l'Académie, il y a, je crois, une dizaine d'années.

Ceux qui se sont donné le plaisir de lire un livre qu'il a publié en 1887.--_Soixante ans de souvenirs_--et qui auraient lu par hasard celui que j'avais publié quelques années auparavant--_le Livre du bord_--auraient pu remarquer le contraste de la destinée de ces deux camarades, à peu près, je crois, du même âge et sortant en même temps du collège pour entrer dans la vie.

On pourrait se représenter--au moment où la porte du collège s'ouvrait pour tous les deux--l'un montant dans une gondole pavoisée, mouillée d'avance à la porte et descendant doucement et sans secousses entre des rives fleuries jusqu'à une oasis où l'attendent des amis et des succès de tous genres; l'autre gravissant à pied une montagne escarpée, couverte de ronces et d'épines, ne sachant pas précisément où il allait, mais décidé à monter.

Et, cependant, si le premier se félicite de sa vie, le second ne se plaint pas de celle qui lui était destinée.

Il avait reçu des bonnes fées qui avaient présidé à sa naissance un don plus précieux que la lance d'Argail--et que les trois oeufs donnés à la princesse de _l'Oiseau bleu_.

Il était né poète--et vrai poète.

Je n'entends pas par là faiseur de vers, aligneur de syllabes et chercheur de consonances,--quoiqu'il eût fait passablement de vers aussi bons pour le moins que ceux de beaucoup d'autres et entre autres dix mille vers au moins pour une jeune fille, jeune homme alors lui-même, à laquelle il n'a jamais osé en montrer un seul,--ignorant alors ce qu'il n'a su que trop tard, combien les femmes sont sensibles à ce langage, et combien ont été mises à mal par des vers de treize pieds avec des rimes insuffisantes ou douteuses et vides de toute pensée.

J'entends par poète qu'il était doué de deux ou trois sens exquis perfectionnés par l'étude et la contemplation de la nature, peut-être aussi aux dépens des autres sens moins développés et moins exercés,--grâce auxquels il voyait, il entendait, il respirait dans les champs, dans les bois, au bord des rivières et des ruisseaux, sur les plages de la mer, des magnificences, des harmonies, des parfums et des ivresses inconnus aux autres humains;--presque semblable à cet homme d'un conte de fée qui voyait et entendait l'herbe pousser.--Il jouissait tant de la vue et de l'odeur de l'aubépine, qu'il n'avait jamais consenti à appeler avec les savants _cratægus oxyacantha_, qu'il en aimait même les épines.--Il avait tout d'abord deviné ou senti qu'une violette est d'une aussi riche couleur qu'une améthyste et a, de plus que l'améthyste, le parfum et la vie.--Il se sentait appelé par préférence et invité aux fêtes perpétuelles que donne la nature;--il ressemblait à ce saint dont je me reproche d'avoir oublié le nom et qui disait: «Mes maîtres ont été les chênes, les hêtres et les bouleaux; je ne sais rien que ce qu'ils m'ont appris, et cependant je sais beaucoup de choses!» et à cet autre, saint François d'Assise, qui comprenait le langage des oiseaux et causait avec eux. Il ne considérait comme beau et grand que ce qui était en réalité beau et grand,--ne se laissant influencer ni par les engouements ni par la mode. Il savait que la nature ne produit par siècle que quelques douzaines d'hommes de bon sens, de grand coeur, de grand esprit, qu'il lui faut distribuer et éparpiller dans le monde entier,--si bien qu'on n'a que peu de chance de les rencontrer,--au milieu des esprits faux ou faussés des fats, des sots, des mauvais, des vulgaires,--et à ceux-là il ne se résignait pas.--S'il mettait au nombre des grands et vrais plaisirs une conversation intelligente à coeur ouvert, à esprit déboutonné, il ne supportait pas l'échange de phrases vides, apprises par coeur, les mots soufflés et creux, les «potins», les bavardages. Il avait réuni sur trois planches les génies et les grands esprits de tous les temps et de tous les pays,--toujours prêts à lui tenir bonne et saine compagnie.--Il n'avait nulle envie de paraître, et nulle envie surtout de paraître riche,--ce qui est déjà presque une fortune; au point de vue de l'argent, il se contentait d'avoir de quoi satisfaire les vrais et naturels besoins, y compris le plus impérieux peut-être, avoir de quoi donner.

Il n'ambitionnait aucun rang, honneur ni dignité; il ne s'était pas mis sur l'échelle, gravissant, ou s'efforçant de gravir chaque échelon en en faisant tomber un autre;--il s'était tapi seul, isolé en son coin;--il n'avait jamais voulu être rien dans rien, il n'était même pas gendelettre.--Il s'était maintenu fidèle à ses deux devises, à ses deux cachets: [Grec: Autotatos] (toujours et tout à fait moi-même), et «Je ne crains que ceux que j'aime»! aimant peu de gens, mais les aimant beaucoup et sincèrement;--heureux d'aimer ses enfants et ses petits-enfants, sans en exiger, ni peut-être en espérer de retour;--considérant que c'est déjà un grand bonheur d'aimer,--et ne leur demandant que de les voir heureux, en s'efforçant d'être pour quelque chose dans ce bonheur,--comme un cerisier, qui semble si satisfait de voir les oiseaux et les enfants manger ses cerises, qu'il n'hésite pas à refleurir à la saison suivante et à produire de nouvelles cerises qu'il leur a fait espérer et comme promises. Il n'était donc pas à plaindre et ne se plaignait pas.

Mais revenons à mon académicien et à mes chrysanthèmes.

Ah! mon ami l'académicien, si j'avais le grand plaisir de te voir ici, chez moi, dans cette humble et pauvre masure si richement revêtue de rosiers, de jasmins et de passiflores,--je te montrerais mes chrysanthèmes en leurs grands épanouissements; tu en verrais de toutes les couleurs:--blanc, rose, violet, amarante, cramoisi, jaune, orange, lilas et panaché de ces diverses couleurs,--et exhalant cette odeur particulière que j'appellerai odeur d'automne; puis, comme tu serais honteux de lire dans _votre_ Dictionnaire, dont tu es solidaire et responsable pour ta part:

Je copie:

«CHRYSANTHÈME.--Substantif _masculin_, plante que l'on cultive dans les jardins à cause de ses belles fleurs JAUNES.»

C'est l'étymologie qui vous a égarés--[Grec: chrysos] et [Grec: anthos]--fleur d'or;--mais alors comment ce respect de l'étymologie vous a-t-il permis de faire de ce nom un substantif _masculin_?

Quand vous dites:

_Un_ chrysanthème,

Moi qui respecte aussi l'étymologie, j'entends:

_Un_ fleur d'or.

Pendant que nous sommes au jardin,--permets-moi une autre observation, toujours à propos de _votre_ Dictionnaire.

Regarde cette fleur tardive épanouie sur une plante paresseuse,--car c'est l'été qu'elle se montre d'ordinaire.

_... Ces jolis bleuets que, pour mettre en couronne, Les filles vont chercher au sein des blés jaunis._

Pourquoi les appelez-vous _bluets_? tout en disant:

«Sorte de centaurée qu'on appelle _bluet_ à cause de sa couleur bleue.»

Le bleuet--la fleur bleue par excellence! qui vous empêche alors d'appeler la rose roé? le _rouge-gorge_, ruge ou roge-gorge?

N'était-ce pas déjà trop d'avoir laissé les étincelles bleues devenir des _bluettes_, que, pour mon compte, je m'obstine à appeler bleuettes.

Sortons, si tu veux, du jardin, mais ne sortons pas de _votre_ Dictionnaire?

Pourquoi appelez-vous _charcutier_ le marchand de _chair cuite_? Pourquoi vous êtes-vous laissé imposer cette mauvaise prononciation populaire?

Pourquoi ne pas dire simplement _chaircuitier_? ou alors pourquoi ne dirait-on pas _bucher_ au lieu de _boucher_, _épcier_ au lieu d'_épicier_, _chabonier_ au lieu de _charbonnier_, _frutier_ au lieu de _fruitier_? Il y a, je le sais, des marchandes de pommes qui prononcent comme cela, mais elles ne sont pas de l'Académie.

Je n'ai aucune objection à faire contre le mot _myrte_--comme vous l'écrivez,--et, si j'ai l'habitude de l'écrire MYRTHE, c'est simplement que je l'ai trouvé plus joli ainsi orthographié, l'ayant lu dans de vieux livres, et notamment dans une histoire de chevalerie, où un chevalier de la table ronde se présente vêtu entièrement de vert, et sur son écu, de la même couleur, on lisait:

«Le verd est la couleur du _myrthe_ et du laurier.»

Je demanderai seulement pourquoi le nom de cette couleur, qu'on écrivait autrefois avec un _d_ final, s'est écrit depuis et s'écrit aujourd'hui par un _t_; ce qui ne va guère bien avec ses dérivés _verdure_ et _verdoyant_.

Pourquoi a-t-on cessé d'écrire pri_m_temps (premier temps) pour écrire pri_n_temps? sans compter qu'il y a aujourd'hui des gens qui écrivent _printems_.

Pourquoi ne se contente-t-on plus, au mot _enfant_, d'ajouter un _s_ comme signe du pluriel;--quel avantage trouve-t-on à supprimer le _t_ et à écrire _enfans_?

Pourquoi alors, si cela est admis, n'écrirait-on pas, en pratiquant un retranchement semblable, des abricos--des almanas,--et le pluriel de _soleil_ serait _soleis_.

Au mot _un_, dans _votre_ Dictionnaire, vous indiquez, avec raison, qu'on ajoute l'article devant _un_ quand on l'oppose à l'_autre_--l'un et l'autre;--mais vous ne dites pas que c'est _seulement_ dans ce cas--et quand il ne s'agit que de deux. Si bien qu'on prend aujourd'hui--surtout dans les journaux--cet article précédant _un_ comme s'il était simplement euphonique;--on dit: «De trois voleurs, _l'un_ s'est enfui, les deux autres ont été arrêtés,» tandis qu'on ne devrait dire _l'un_ que s'il y avait seulement deux voleurs;--_l'un_ ne devrait se dire que par opposition à _l'autre_. C'est l'_alter_ des Latins, qui ne se dit également qu'en parlant de deux.

Et si on peut dire _les uns_ et _les autres_, c'est lorsque vous désignez une quantité quelconque,--mais divisée en deux parties dont chacune devient une unité,--ce que vous négligez de dire.

Etc., etc., etc...

Peut-être me trouveras-tu un peu pointilleux,--c'est que je m'inquiète de voir notre belle langue française menacée.

Saint François de Sales,--que j'ai choisi pour mon patron dans le ciel et dont j'aurais été si heureux d'être l'ami sur la terre, cet homme si sensé, si spirituel, si vrai, si indulgent, si charitable, si humain, a dit à Philotée: «Défiez-vous de ces petites blandices et muguetteries qu'on appelle innocentes et qui ne le sont pas longtemps.»

De même il ne faut pas permettre qu'on prenne avec la langue française même de petites libertés, et ce soin vous incombe surtout à vous autres les académiciens,--vestales chargées d'entretenir et de défendre le feu sacré, et n'oubliez pas qu'on enterrait vivante la vestale qui le laissait éteindre, ne fût-ce qu'en s'endormant.

Longtemps--et peut-être encore un peu--la langue française a été la seconde langue de tous les peuples, comme la France était leur seconde patrie;--la pauvre France, tombée au pouvoir des incapables, des avides, des fous et des coquins, est en train de ne plus être bientôt une patrie, même pour nous.

Défendez au moins la langue contre l'invasion des barbares, et, si vous craignez de n'élever contre les attaques des Tartares qu'une impuissante muraille de porcelaine qui serait brisée comme une tasse,--vous aurez au moins retardé le désastre en disant, comme disaient les Anglais, lors de leur lutte désespérée contre Napoléon, qui avait bien vu le défaut de leur cuirasse et les attaquait si dangereusement pour eux par le blocus continental:

«Défendons-nous jusqu'à la mort; et, d'ailleurs, si l'Angleterre doit périr, il vaut mieux que ce soit ce soir que ce matin.»

La danger qui menace la langue française--se compose de plusieurs dangers:--la tribune politique, où les avocats, en majorité, ont apporté la faconde creuse sans mesure et sans responsabilité du palais;--les clubs, les réunions publiques, les conférences, où s'en donnent à coeur joie les Démosthènes du ruisseau,--des ouvriers qui ont adopté la profession «d'ouvriers sans ouvrage», récitent des articles de journaux que ces journaux reproduisent et que d'autres orateurs récitent à leur tour;--à la Chambre des députés, chaque incident chaque «question» amène ses deux ou trois petits barbarismes--les journaux eux-mêmes nécessairement improvisés--ce qui est leur moindre défaut.

Ces nuées de sauterelles s'abattant sur le papier blanc, ces innombrables phalanges d'écrivains ou mieux d'écriveurs, la plupart illettrés encombrant le rez-de-chaussée des journaux et se hissant par l'influence des journaux jusqu'aux libraires: le besoin pour ceux qui se sentent incapables d'intéresser, s'efforçant d'étonner--«d'épater», comme on dit aujourd'hui,--la critique hostile ou complaisante ou payée, engouement ou dénigrement;--les lecteurs dupes des réclames de deux francs à dix francs la ligne qui vendent les journaux aux libraires, lesquels annoncent la trente-septième, la soixante-treizième édition des livres qu'ils publient souvent en faisant payer le papier, l'impression et les annonces aux auteurs.

Ajoutons la mode d'emprunter à la langue anglaise une foule de mots non seulement pour la chasse, la pêche, l'équitation, le canotage, tous les exercices,--mais encore pour les jeux et pour «le monde» une assemblée, etc., _select_--_high life_--_lunch_--_five o'clock_.

Tout conspire contre notre belle langue française, que presque seuls parlent aujourd'hui correctement et noblement les étrangers qui l'ont apprise par la lecture des écrivains du siècle dit de Louis XIV--et du dix-huitième siècle.

Pourquoi l'Académie ne publierait-elle pas mensuellement des cahiers de critique sérieuse, de bonne foi, où elle lutterait peut-être avec autorité contre le mauvais goût et la décadence.

Après avoir dit les dangers, je crois devoir aussi réduire les craintes à leur proportion réelle.

La phalange naturaliste, intransigeante, documentaire d'aujourd'hui, n'est qu'une imitation avec grossissement, comme disent les photographes, de la phalange romantique de 1830.

Il y avait alors dans cette armée une quinzaine d'hommes de talent--dont huit ou dix sont restés et resteront--le reste a disparu.

Où sont Petrus Borel, _le licanthrope_, et Bouchardy, _au coeur de salpêtre_?

Ils sont où ira bientôt la foule à la suite des documentaires, naturalistes, etc.,--dont trois, disons quatre pour être gracieux, survivront à la mode.

Avec cette différence cependant que--vu le grossissement--la foule, la tourbe à la suite des romantiques se composait de fous, et que celle à la suite des documentaires se compose d'enragés.

Nous venons d'en voir une triste et odieuse preuve dans un procès récent dont j'ai déjà dit quelques mots et dont je vais reparler tout à l'heure.

Parmi les écrivains, surtout parmi les contemporains, quelques-uns joignent à un véritable talent--la manière de s'en servir, de le mettre en valeur.--Quelquefois même ce don complète ou remplace même le talent à un certain degré.

Décidés à arriver, ne se contentant pas du rêve démodé de la «postérité», ils se font une petite armée qu'ils payent de promesses magnifiques; s'ils marchent à la tête, c'est pour enfoncer les portes, pour préparer le festin auquel tous auront part;--pour une armée en campagne, il faut un drapeau et une devise.

Saint-simonisme--romantisme, naturalisme, etc.,--il en est de même pour la politique, démocratie, intransigeance, irréconciliabilité--possibilisme, anarchie, etc.