La Maison de l'Ogre

Part 2

Chapter 23,760 wordsPublic domain

Je parlais tout à l'heure du système, de l'engouement, de la mode qui pouvaient changer pendant le temps qu'on met à construire un vaisseau-cuirassé; déjà des objections se sont élevées contre eux,--quelques personnes très compétentes semblent regretter les navires légers et rapides.

Ouvrons Florus; nous y verrons les gros et lourds bâtiments d'abord en faveur:

«Nos pesants bâtiments arrêtèrent ceux des ennemis, qui, dans leur agilité, semblaient voler sur l'eau. Les Carthaginois, malgré leur science nautique, durent s'enfuir sur ceux de leurs vaisseaux que nous n'avions pas coulés.»

Mais, plus tard, en racontant la bataille d'Actium,--où Marc-Antoine fut vaincu par Octave,--voici comment il parle des gros vaisseaux:

«Nous n'avions pas moins de quatre cents vaisseaux, et les ennemis n'en avaient pas plus de deux cents;--mais la grandeur de ces vaisseaux compensait l'infériorité du nombre.

»Ils étaient surmontés de tours à plusieurs étages et semblaient des citadelles ou même des villes flottantes. La mer gémissait sous leur poids et le vent ne suffisait qu'avec peine à les faire mouvoir.

»Les navires d'Octave, légers et exécutant facilement toutes manoeuvres, attaquaient, évitaient, se retiraient avec rapidité; ils se réunissaient plusieurs contre une seule de ces énormes masses et les accablaient de traits et de feux lancés de près.»

Il était réservé à l'Italie de fournir un argument aux détracteurs des vaisseaux cuirassés.

Le jeune empereur d'Allemagne, qui s'est montré naguère si désireux d'être empereur que ça ne lui a peut-être pas permis d'être aussi fils qu'il l'eût fallu, se plaît à se produire partout et à toutes les cours, comme une femme qui a une robe neuve et veut la montrer.

Philippe de Commines a dit: «Les accointances des rois ne valent rien pour les peuples».

«Les Sabéens, dit Diodore de Sicile, étaient fort de cet avis.--Le roi auquel ils laissaient un pouvoir absolu tant qu'il restait dans son palais, était assailli de pierres aussitôt qu'il en sortait». On ne voit pas bien quel avantage les rois en tirent eux-mêmes.--On a dit: «Au contraire des statues qui grandissent à mesure qu'on en approche, les hommes se rapetissent vus de trop près.»Cette maxime s'applique surtout aux rois, dont la grandeur doit beaucoup à l'imagination.--De deux souverains dont l'un fait une visite à l'autre, il y en a toujours un qui est plus ou moins humilié de son infériorité et désireux de la faire cesser.

Dernièrement, le jeune empereur d'Allemagne a été visiter et le pape et le roi d'Italie--et, assure-t-on, n'a satisfait ni l'un ni l'autre.

Pendant cette visite, l'Italie qui croit s'acquitter envers la France, à laquelle elle doit d'exister, en se montrant ingrate comme un débiteur qui déchirerait l'obligation qu'il a signée et dirait: «Je ne dois rien;»--l'Italie--qui croit se grandir en se faisant vassale de l'Allemagne, s'est mise en grands frais pour éblouir l'empereur.--Elle lui a fait passer en revue des troupes qui n'ont pas échappé à la critique des officiers prussiens--et a montré sa flotte--avec orgueil.

L'Italie qui, sous le ministère Crispi, s'évertue--ici à moi le latin, selon le précepte de Boileau, quoique les mots dont je veux me servir et que je ne traduirai pas, soient des mots _autorisés_, comme on dit aujourd'hui et que non-seulement Plaute, mais aussi Pline et Cicéron, les aient écrits--et Victor Hugo a dit bien pis;--l'Italie qui s'évertue à _crepitare altius quam habet clunes_--a voulu avoir et possède en effet le plus gros vaisseau cuirassé qui existe;--mais--dans l'exhibition qui a été faite à l'empereur d'Allemagne, ce vaisseau n'a pu ni avancer, ni reculer, ni tourner et a fait un _fiasco_ complet.

Il en est de même de la guerre sur terre.--Pompée «le Grand», qui n'avait ni fusils ni canons, put faire inscrire dans le temple de Minerve qu'il avait tué deux millions quatre-vingt-trois mille hommes. Ça, c'est le nombre des adversaires; car il ne donne pas le compte des soldats de son armée tués sous son commandement.

Vous me direz que Napoléon--non moins «le Grand», a fait tuer cinq millions de Français, et on peut supposer un nombre au moins égal d'Autrichiens, de Prussiens, de Russes, d'Italiens, d'Espagnols, d'Égyptiens, etc.

Les armes à feu seraient donc un «progrès»; mais on pouvait se contenter de ce que tuaient Pompée, César, Alexandre et les autres «grands hommes» au moyen des anciens engins de guerre--épées, haches, lances, javelots, etc.

De ce temps-ci, la recherche des armes à longue portée a été due en grande partie à la rancune, à la haine, à la défiance que le règne de Napoléon avait éveillé dans la mémoire des autres peuples,--et c'est surtout contre la _furia francese_ et la charge à la baïonnette qu'on s'est efforcé de combattre de loin.

Je ne sais si, avec les nouveaux fusils, les nouveaux canons, la nouvelle poudre, les nouveaux boulets, on tue plus de monde qu'autrefois;--mais les conditions de la bravoure militaire sont changées.

La victoire, autrefois, était au plus fort, au plus adroit, au plus brave.

Elle peut aujourd'hui encore, favoriser la bravoure, mais ce n'est pas la même bravoure qu'autrefois.--On tue des hommes si éloignés qu'on ne les voit pas et qu'ils ne vous voient pas, et on est tué par eux.

La bravoure doit se faire de résignation et de fatalisme, c'est un apprentissage que les Français avaient à faire et qu'ils ont fait tout de suite:--car la nation française est la _gent porte-épée_;--_Nullum bellum sine milite gallo_, disait César; mais vrai,--il n'y a plus de plaisir à être héros.--A quoi servent aujourd'hui la grande taille, le regard terrible, la voix formidable,--les armes brillantes?

Ecoutez Homère:

«Le casque et le bouclier de Diomède jetaient la flamme autour de lui».

Et Virgile:

«Le casque d'Énée jette sur sa tête un éclat étincelant; la crinière s'agite semblable à la flamme, et son bouclier d'or vomit des éclairs.--Telle une comète lugubre lance ses feux rougeâtres, etc.»

Que sont devenus, dans nos vieilles histoires de chevalerie, ces hommes aux armures, aux panaches de couleur éclatante? A quoi serviraient aujourd'hui la _Durandale_, la fameuse épée de Roland,--la _Joyeuse_, l'épée de Charlemagne, avec laquelle il tua de sa main mille Sarrasins dans une seule bataille,--la _Flamberge_ de Brodisart,--la _Balisarde_ de Renaud,--la _Courtène_ d'Ogier, l'_Escalibor_ d'Artus, qu'en mourant il fit jeter dans un lac par un écuyer, pour que personne ne la possédât après lui?

Je sais bien que, lorsque M. Boulanger fit éclipse dernièrement,--lorsque les uns le disaient à Saint-Pétersbourg, les autres à Ville-d'Avray,--les autres à Paris,--on a dit qu'il était allé pour rechercher l'_Escalibor_ du roi Artus.--Mais ce n'était pas vrai, et aucune, d'ailleurs, de ces épées triomphantes, grâce au «progrès», ne pourrait plus servir à rien.

Pas plus que la fameuse épée à deux mains de Godefroy de Bouillon, épée que l'on voit, dit-on, encore à Jérusalem,--épée avec laquelle d'un seul coup, il fendait et coupait en deux,--de la tête au bas des reins, un Sarrazin comme une pomme.

Et les écus, et les armoiries, et les devises?--A quoi bon aujourd'hui? Le chevalier Brandelis avait peint sur son écu--à fond d'azur, une épée dont la poignée était d'or--avec ces mots: _Je pare_, _je brille_, _je frappe_.

Arrodian de Coleih, chroniqueur et chevalier, portait pour armes, sur fond de _sable_ (noir), un coq d'argent, et sa devise était: _Plumes et ongles!_

Le roi Pharamond portait un lion d'azur à trois fleurs de lis d'or et ces mots: _Que de beaux fruits de ces fleurs doivent naître!_

Aujourd'hui, toujours grâce au «progrès», Ulysse et Ajax ne se disputeraient plus les armes d'Achille, qui ne seraient d'aucun usage.

J'ai publié, il y a longtemps, un _Dialogue des morts_ qui m'avait été révélé en songe--il y a si longtemps et c'est si vieux que ça serait nouveau si je le reproduisais aujourd'hui,--mais la place me manque.

Au moment où une grande guerre éclate, Mercure, par l'ordre de Jupiter, descend aux enfers, appelle les héros et demande quels sont ceux qui veulent remonter sur la terre et reprendre leur métier.--Tous refusent en haussant les épaules et en ricanant.

Où est le temps où Homère disait:

«Le bouclier soutenait le bouclier, le casque s'appuyait contre le casque, l'homme contre l'homme; on voyait alors à qui on avait affaire.

»Par Hécate, dit Léonidas, que ferions-nous avec nos épées si courtes dont nous étions fiers contre des ennemis invisibles!»

«J'ai pu, dit Horatius Coclès, empêcher les Étrusques de franchir un pont, mais je ne pourrais empêcher une bombe venant d'un point que je ne verrais pas, de passer par-dessus.»

«Je ne pourrais, dit Arnold Winkelried, comme à la bataille de Sempach, ouvrir un chemin à mes compagnons à travers les phalanges autrichiennes--en m'enfonçant dans la poitrine une brassée de piques des ennemis--les ennemis aujourd'hui seraient à une demi-lieue.»

«Il n'y aurait pas moyen, dit Condé, de jeter mon bâton de commandement au milieu d'ennemis si éloignés.» Et comment, dit le maréchal de Saxe, inviter, comme nous fîmes à Fontenoy--_Messieurs les Anglais à tirer les premiers?_--Aujourd'hui, notre voix se perdrait dans l'espace, et nous ne pourrions pas voir si nos adversaires sont des Anglais.»

«Pour moi, dit Turenne, j'avoue que je ne saurais pas commander et conduire une armée de plus de 30,000 hommes.--Cependant, en ce temps-là, nous faisions de grandes choses avec de petites armées.»

Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'armées, de science, d'art militaire,--ce sont des invasions de sauterelles.

«Les anciens Romains, dit Varron, n'avaient qu'un seul mot--_Hostis_--pour dire ennemis et étrangers.»

Il faut en revenir là.--Aujourd'hui, dans cette Europe qui prétend être au plus haut point de la civilisation, un peuple doit se tenir sur ses gardes, croire possible que, sans raison, sans motif,--un peuple voisin se précipite sur lui comme un oiseau de proie ou un brigand.

Aujourd'hui, la guerre est aussi odieuse, aussi féroce, aussi sauvage qu'autrefois;--il n'y a qu'une différence, c'est qu'elle est beaucoup plus bête.--Autrefois, le vainqueur dépouillait entièrement le vaincu et emmenait les hommes, les femmes, les enfants en esclavage. Aujourd'hui, on doit se contenter d'une certaine partie des dépouilles--et s'en retourner chez soi.--Or, le vainqueur n'a pas fait ses frais.--Avec nos cinq milliards, l'Allemagne n'en est pas moins ruinée, surtout par la préoccupation d'une revanche qui l'oblige à se tenir sur un pied de guerre qui absorbe toutes ses ressources et au delà.

Il faut donc avouer que, si les canons _Krupp_, les _fusils Gras_, les poudres nouvelles sont un «progrès», une marche en avant,--ce ne sont point des pas sur le chemin du perfectionnement et du bonheur de l'humanité.

C'est au nom du «progrès» que tant de villes en France veulent s'élargir et demandent des autorisations qu'on ne leur refuse jamais, de faire des emprunts qui obèrent le présent et engagent l'avenir.

Toutes veulent avoir de grandes rues, le gaz, la lumière électrique, des théâtres, des casinos, à «l'instar» de la capitale--grenouilles qui veulent se faire aussi grosses que le boeuf;--ce qu'on appelle par habitude et plutôt par antiphrase «le gouvernement» les provoque à bâtir des monuments pour des écoles laïques; puis vient un jour où les villes et les communes n'ont plus d'argent pour des besoins impérieux.--En attendant, la vie y est plus chère, plus difficile, les moeurs plus relâchées.

«Les maisons, dans la ville, disait Henri IV, se bâtissent avec les débris des chaumières.»

Autour de chaque ville règne une zone pestiférée, dont les habitants n'aspirent qu'à quitter les champs et la terre, pour venir habiter la ville, s'y livrer à des métiers moins rudes, plus rétribués et surtout à des amusements plus ou moins malsains.--Les garçons, ouvriers ou domestiques, les filles servantes en attendant pis.--Par suite de quoi, un tiers des terres si riches de ce beau pays de France, si favorisé du ciel, est aujourd'hui sans culture;--et l'on va bêtement et criminellement dépenser des centaines de millions et des milliers d'hommes pour conquérir des colonies, quand il y aurait une si belle colonie à faire en France: mettre le pays en état de culture et de production.

C'est au nom du «progrès» qu'on couvre la France d'écoles laïques où l'on enseigne principalement l'indiscipline, l'irréligion, les ambitions effrénées de sortir de sa sphère, de se jeter dans des professions dites libérales, et depuis longtemps encombrées.--«Il ne faut pas, dit Richelieu dans son testament, profaner les lettres à toutes sortes d'esprits; vous produiriez ainsi beaucoup de gens plus propres à faire naître les difficultés qu'à les résoudre.»--Depuis soixante ans, la moitié des jeunes hommes se faisaient médecins, l'autre moitié avocats.--Comme il y en avait beaucoup plus que la société n'en pouvait nourrir, on a augmenté graduellement les difficultés de l'admission, mais absurdement et sottement on a placé ces difficultés,--ces obstacles, ces banquettes irlandaises à la fin de la carrière au lieu de les mettre au commencement et de ne pas laisser s'y engager les concurrents trop nombreux.--De là des intelligences surmenées, des générations exténuées, anémiques, malheureuses, désabusées trop tard;--de là cette foule de déclassés qui se jettent dans la politique au grand détriment du pays.--Une nouvelle carrière s'est ouverte, c'est celle des ingénieurs;--mais comptons combien s'y sont déjà jetés et combien sont en route.

Quant aux filles, le «progrès» consiste à les faire savantes; on ne tient aucun compte de ce que disait un ancien des enfants, et qui doit s'entendre aussi bien des filles que des garçons: «Que doit-on enseigner aux enfants? Ce qu'ils auront à faire étant hommes, étant femmes.»--On tend à ne faire qu'un sexe; on a vendu longtemps, on vend encore un peu, à l'usage des femmes, une «poudre épilatoire» pour faire disparaître le duvet trop prononcé des bras, des joues et de la lèvre supérieure.--Si le «progrès» continue, nous verrons bientôt annoncer une pommade pour faire pousser la barbe au menton des femmes.

En attendant, pour les provoquer à cette instruction pour le moins inutile, on leur fait des promesses qu'on ne peut pas tenir.

Pendant quatre années, 1882, 1883, 1884, 1885, il a été délivré à des jeunes filles soixante-dix mille brevets élémentaires et sept mille trois cent cinquante brevets supérieurs;--un peu plus de soixante-dix-sept mille institutrices.

Un inspecteur primaire du Dauphiné disait dernièrement aux maîtres d'école: «La carrière de l'instruction est encombrée; pour une place, il y a cinquante individus. Prévenez vos élèves, et qu'ils portent ailleurs leurs ambitions.»

Cette observation peut s'appliquer à toutes les carrières pour lesquelles on quitte l'agriculture et le métier de son père,--les postes, les télégraphes, les contributions, les douanes,--les écoles militaires et maritimes;--tout est encombré.

De là tant de désappointements, de désespoirs, d'_ouvriers sans ouvrage_ de toutes les classes;--de là aussi les tribuns de brasserie, les hommes d'État de café, les politiques de cabaret;--de là, comme je le disais dernièrement,--les trottoirs devenus trop étroits pour les filles qui n'ont que cet équivalent de la politique qu'ont les garçons.

Le philosophe Momentus s'était efforcé de scruter et de dévoiler les secrets des mystères religieux et d'en «désabuser» les femmes.

Les déesses honorées à Éleusis lui apparurent en songe--et lui dirent qu'il les avait offensées;--étonné de les voir vêtues du costume des courtisanes et debout sur le seuil d'un lieu de prostitution, il leur demanda la cause de cet avilissement. «Ne t'en prends qu'à toi, lui dirent-elles en courroux:--tu nous a arrachées avec violence de l'asile que s'était ménagé notre pudeur.»

Comme «progrès», nous avons les chemins de fer; où est le temps où Tournefort écrivait à M. de Pontchartrain qu'il avait quitté à Paris: «Ne nous arrêtant pas, nous sommes arrivés à Lyon en sept jours.»

Je sais tout ce qu'on a dit et tout ce qu'on peut dire relativement au commerce, à l'industrie, etc.

Mais j'applique à bien des choses ce que Pascal disait des individus:

«La plupart de nos malheurs viennent de ce qu'on ne sait pas rester dans sa chambre.»

S'il est un peuple qui aurait pu se passer des autres et rester paisiblement chez lui, c'est le peuple français. «Toutes les nations voisines, disait le roi de Pologne Stanislas Leczynski,--doivent devenir tributaires du peuple cultivateur d'un bon sol, s'il est encouragé et soutenu dans son travail.»

Placé au milieu de l'Europe, d'une part, dominant sur l'océan par la longue étendue et les détours de ses côtes, sur les mers des Flandres, d'Espagne, d'Allemagne; de l'autre, tenant à la Méditerranée--vis-à-vis de l'Algérie, qui est à lui, l'Espagne à sa droite, l'Italie à sa gauche,--quelle situation si la France savait en profiter!--un sol presque partout excellent et fertile.

Le Français, cultivateur laborieux et guerrier intrépide à l'occasion, devait être le plus heureux et le plus respecté des peuples--le commerce restant, comme il l'a été toujours, une source accessoire de bénéfices--ayant plus à vendre qu'il n'aurait besoin d'acheter.

«Voulez-vous, dit un ancien, conquérir une riche province?--Cultivez les terres incultes.»

Aujourd'hui, un tiers du sol de la France, et pour la plupart des terres excellentes, reste en friche.

La France a de plus l'Afrique, à la fois pépinière et gymnase de soldats, et un sol riche et d'une étendue immense, qui est bien loin d'être exploité et d'être mis en rapport; et, pendant ce temps, des hommes d'État de café, des hommes politiques de taverne, commettent le crime aussi bête que punissable de dépenser des centaines de millions et des centaines de mille de soldats et de marins pour s'emparer du Tonkin, climat meurtrier, où les usurpateurs sont sans cesse entourés d'ennemis acharnés et implacables, avec aucune chance de soumission réelle et de paix.

«Nos ancêtres, dit Caton l'Ancien, dans son livre _De re rustica_, des travaux de la terre,--lorsqu'ils voulaient louer un bon citoyen, lui donnaient le titre de bon agriculteur;--cette expression était pour eux la dernière limite de la louange.

«C'est parmi les agriculteurs que naissent les meilleurs citoyens et les soldats les plus courageux; que les bénéfices sont honorables, assurés, et nullement odieux.--Ceux qui se vouent à l'agriculture n'ourdissent point de mauvais projets (_Minime sunt mali cogitantes_).»

Les voies ferrées, je ne le nierai pas, le transport facile et rapide des denrées peut donner plus de richesses avec plus de risques;--mais donne-t-il plus de bonheur?--Ce «progrès» est-il un pas en avant vers le perfectionnement et le bonheur de l'humanité?

J'ai consulté les vieillards d'un petit port de pêche, devant lequel passe un chemin de fer seulement depuis quelques années.

Êtes-vous plus riches? êtes-vous plus heureux?--Pas plus riches et moins heureux.--Il entre beaucoup plus d'argent chez nous, mais ce n'est pas, tant s'en faut, pour tout le monde.--C'est pour quelques mareyeurs et pour quelques marchands qui nous exploitent. Avant le chemin de fer, notre pêche et notre gibier, qui étaient abondants, ne pouvaient se consommer et se vendre que dans un très petit rayon;--il se vendait très bon marché, mais nous en mangions tant que nous voulions, et on en donnait aux plus pauvres. Aujourd'hui,--ça se vend cher à une grande distance, mais ce n'est pas nous qui le vendons au dehors;--nous le vendons, il est vrai, plus cher chez nous, mais nous n'en mangeons plus et nous ne pouvons plus en donner.

Il vient ici des étrangers passer une saison. Comme ce sont des gens riches, on leur fait tout payer plus cher,--et ces prix, une fois établis, nous devons les subir comme les étrangers et les riches.--De plus, il s'est ouvert des cafés, des casinos où nos jeunes gens dépensent leur argent et leur santé.--Nos femmes et nos filles ne veulent plus _ramender_, raccommoder nos filets;--les plus modestes se font couturières, beaucoup se font institutrices;--beaucoup profitent des chemins de fer pour aller se faire servantes en quelque grande ville;--aucunes ne veulent plus s'habiller comme leurs mères,--elles se déguisent en dames et en demoiselles.

Nous ne sommes pas plus riches, tant s'en faut, et nous sommes surtout moins heureux, et quelques-uns moins honnêtes.

Avant les chemins de fer, le Parisien sortait peu de sa ville;--parfois, le dimanche, à une campagne voisine, à Romainville au temps des lilas;--à Saint-Cloud, lors de la fête annuelle; à Saint-Denis, pour manger une friture en famille, etc.

On vivait et on mourait dans le quartier où on était né.

On avait pour voisins un ou deux amis, camarades d'enfance et d'école;--on s'était toujours vu, on ne se perdait pas de vue, on s'arrangeait pour loger dans la même rue ou, du moins, dans le même quartier.--On n'essayait pas, ce qui, d'ailleurs, n'eût pas réussi, de se faire croire plus riche qu'on n'était, le vieil ami savait votre situation et vos affaires comme vous saviez les siennes; on s'était mutuellement, avec le temps, rendu de petits et quelquefois de grands services; on mangeait parfois ensemble sans cérémonie, sans apparat.--Si l'un avait tué un lièvre, si l'autre avait pêché un bon poisson ou reçu un pâté, on appelait la famille amie,--on régalait ses amis, on ne s'évertuait pas à les «épater», comme on dit aujourd'hui.

On épousait une fille qu'on avait connue, qu'on connaissait depuis l'enfance,--dont on savait toute la vie,--le caractère, la famille.

Aujourd'hui, grâce au «progrès», on veut être admiré et envié;--on a des connaissances, des relations;--on ment sur sa fortune, sur sa famille, sur sa situation; pour cela, il ne faut voir que des gens qui vous connaissent peu et depuis peu de temps. D'ailleurs,--en quelques heures de chemin de fer, on se débarrasse d'antécédents fâcheux, d'un nom au moins compromis;--on va aux bains de mer, aux stations d'hiver, où on est comte ou pour le moins baron.

Les mariages se font au hasard entre gens qui ne se connaissent pas--et qui sont souvent fort surpris et fort désappointés quand la connaissance tardive se fait.

Est-ce dans le commerce, dans l'industrie qu'est le «progrès», dans le sens que j'y attache et qui seul est désirable?

On ne veut plus fonder un établissement qui, après de longues années laborieuses, vous permettrait de vous retirer avec une petite aisance en laissant à vos enfants--l'établissement ou le métier que vous avez fondé ou exercé, en leur laissant en même temps, pour arriver d'un pas plus sûr et par un chemin moins rude, votre expérience, votre réputation, vos relations, votre clientèle.

Non, aujourd'hui,--il faut être riche tout de suite; on fait des coups--ou une fortune presque subite et une faillite qui ruine les autres.

Du reste, la vie est devenue si chère, si difficile, que le métier correct ne nourrit plus une famille. Il faut se jeter dans les affaires aléatoires, hardies, douteuses.--«Les affaires, a-t-on dit, c'est l'argent des autres.»--On a tant de besoins qu'on ne peut plus se contenter de son pain; on ne dîne qu'en interceptant ou escroquant le dîner des autres.

Rien n'est plus que jeu;--la police, naïvement, découvre et saisit de temps en temps quelque pauvre tripot,--mais elle ne va ni chez le président Grévy, ni chez les ministres, ni chez les députés.--Tout ce monde-là joue;--les plus malins ne mettent pas au jeu et trichent.