La Maison de l'Ogre

Part 17

Chapter 171,575 wordsPublic domain

M. Daguerre, grâce à la protection d'Arago, qu'il trompa,--se substitua à Niepce,--qui mourut ruiné.--M. Daguerre escroqua la gloire et aussi les profits, la rosette d'officier de la Légion d'honneur, et je crois, une pension. Je ne sais par quelle finesse, quelle influence il obtint du fils de Niepce, malgré les conventions formelles du traité,--peut-être pour un peu d'argent à l'héritier sans héritage--l'autorisation de donner son nom de Daguerre à l'invention de Niepce.

Voilà donc une figure à changer--et vous ferez justice. On vous a laissé oublier Frédéric Sauvage l'inventeur des hélices;--moi qui ai eu l'honneur de défendre Sauvage contre l'oppression et d'être son hôte pendant deux ans dans ma petite maison de Sainte-Adresse, je sais ce qu'il y a subi et courageusement supporté de luttes, de mauvais vouloir, de tentatives d'escroquerie--de misères.

On vous a laissé oublier Pradier, le grand sculpteur, dont on disait alors que c'était Praxitèle ayant changé la dernière syllabe de son nom, et aussi Carrier-Belleuse.

Gudin, le grand peintre de marine dont tant de tableaux sont à Versailles.

Ary Scheffer,--l'auteur de _Saint Augustin et Sainte Monique_, de _Francesca de Rimini_,--les _Femmes souliotes_, etc.

Scheffer, que le duc d'Orléans allait familièrement visiter dans son atelier.--Un jour, le fils de Louis-Philippe venant le voir, fut arrêté par le portier. «Monsieur, vous allez chez M. Scheffer?--Oui, mon ami.--Est-ce que vous auriez la complaisance de lui monter son pantalon, qu'il m'a donné à raccommoder, et faute duquel vous allez le trouver au lit?--Très volontiers.» Et le duc porta le pantalon.

Les deux Johannot,--qui ont _illustré_ de si charmants dessins toutes les oeuvres du romantisme:--Walter Scott et Cooper, _Faust_, de Goethe, Molière, _Don Quichotte_, _le Diable Boiteux_, _Paul et Virginie_ et des tableaux dont plusieurs sont à Versailles; je relèverai d'Alfred,--l'_Entrée de Mademoiselle de Montpensier à Orléans_,--_Saint Martin donnant la moitié de son manteau à un pauvre_,--_Don Juan naufragé_, etc. Et de Thony, le _Fleuve Scamandre_,--l'_Enfance de Duguesclin_,--_Un soldat auquel une femme donne à boire_.

Quant au magnifique tableau d'après le roman de Walter Scott--_la Marée d'équinoxe sur la falaise_--je ne sais plus de qui il était;--peut-être des deux, car ils travaillaient souvent ensemble--c'étaient de vrais frères.

Raffet, le peintre militaire de tant de talent; Montgolfier, dont le nom est attaché à l'invention des aérostats, appelés longtemps montgolfières. Parmentier, l'introducteur de ce pain tout fait appelé pomme de terre--et qu'on a appelé parmentière tant que le légume précieux ne fut pas adopté,--malgré la protection de Louis XVI, qui porta tout un jour à la boutonnière un bouquet de fleurs violettes de ce tubercule.

Vous avez oubliez les Roqueplan.

L'aîné, peintre si gracieux, l'auteur du _Lion amoureux_ et du _Cerisier_ de Jean-Jacques.

Le second, le Parisien par excellence,--le fondateur du _Figaro_.

En même temps que vous faisiez les portraits de Béranger, de Désaugiers et de Pierre Dupont, vous négligiez celui de Frédéric Bérat, le premier qui publia tant de romances et de chansons, dont, le premier après Jean-Jacques Rousseau, il faisait les paroles et la musique: _Ma Normandie_,--_la Lisette de Béranger_,--_Viv' la joie et les pomm's de terre_;--_Monsieur l'écrivain_, etc.

Et Gustave Nadaud,--qui agrandit le cadre de Bérat par une douce philosophie,--auteur également des paroles et de la musique,--de _Cheval et Cavalier_, de _la Valse des adieux_,--_la Mouche de M. Letortut_. En parlant de Cavaignac et de Charras, vous avez oublié Tourret, le seul ministre de l'agriculture que j'aie connu depuis que je suis au monde.--Notons, en passant, que pas un des ministres de Cavaignac ne fut accusé ni soupçonné de la moindre improbité;--la calomnie n'eût même pu les attaquer.

A côté de Bonjean assassiné par la Commune, j'aurais voulu voir le fils de la victime, par une inspiration sublime, consacrant sa fortune, son intelligence et sa vie à sauver les enfants abandonnés ou coupables, les enfants des assassins de son père, par une éducation honnête et paternelle.

Parmi les braves marins qui ont combattu les Prussiens et la Commune avec tant d'énergie, de dévouement, je ne vois pas chez vous Jauréguiberry, l'intrépide amiral qui eût représenté la part admirable que prirent nos marins à la guerre de 1870.

Au nombre des grands comédiens dont vous avez admis des moyens et des petits, pourquoi ne voit-on pas Dorval, Georges, Duchesnois, Potier, Bouffé;--les Brohan, la mère et les filles, Jenny Vertpré. Mais vous oubliez aussi des grandes cantatrices? Et cet intrépide et dévoué Ducatel qui fit entrer l'armée de Versailles dans Paris, où les communards répandaient le sang et mettaient le feu.

D'autres figures sans doute encore ont échappé à vos si patientes recherches, à vos si louables études;--il en est, j'en suis certain, pour ne parler que de celles que je viens de vous signaler, que vous seriez heureux d'admettre dans ce panthéon, dans cette oeuvre qui gardera sa place et avec vos noms dans le siècle que vous avez voulu glorifier.

Et il serait triste de répondre aux légitimes réclamations comme font les conducteurs d'omnibus: _Complet!_ Il n'y a plus de place.

Mais, dans votre collection, vous avez passablement de ministres, de fonctionnaires, et, parmi ces ministres, un nombre remarquable qui, tombant au pouvoir, comme tombent les pluies de crapauds,--ont fait, font et feront comme les grenouilles dont parle Publius Syrus:

_Du trône, elles ressautent dans le bourbier._

Beaucoup n'existaient pas avant d'être ministres,--et n'existent plus après.--Je n'irai pas aussi loin, au moins quant à la forme, que ce vieux courtisan qui disait: «Je déclare à l'avance que je suis l'ami et un peu le parent de tout homme qui arrive au pouvoir, décidé que je suis, au besoin, à tenir le pot de chambre au ministre tant qu'il est ministre, mais aussi prêt à le lui verser sur la tête aussitôt qu'il est tombé du pouvoir.»

C'est d'abord parmi les ministres qui vont disparaître que vous pourrez, en les effaçant proprement, trouver des places pour réparer les oublis involontaires que, j'en suis certain, vous regrettez amèrement;--et ainsi, en profitant de ces vacances et de quelques autres dont je ne parle pas,--vous complèterez votre oeuvre, et vous la rendrez digne de survivre à jamais à la circonstance qui vous l'a fait évoquer.

Cela dit,--je vous renouvelle, Messieurs, et mes félicitations, et mes remerciements, et vous adresse un salut cordial.

Autre chose.

Il s'est installé à Paris, depuis quelque temps, une entreprise qui peut et doit être très agréable et utile à beaucoup de gens.

Écrivains, artistes, hommes et femmes du monde, hommes d'affaires, etc., etc.,--l'abonné reçoit, par l'entremise du journal, tout ce qu'on peut dire de lui dans tous les journaux du monde entier.

Le directeur, avec un désintéressement complet, et dans un but de simple bienveillance, m'a adressé quelques-uns de ses numéros où il était question de moi.

J'ai dû le remercier et lui écrire:

«Monsieur, je suis très reconnaissant de l'envoi que vous voulez bien me faire de quelques extraits de journaux qui, par hasard, parlent de moi--et, avec mes remerciements, je viens vous prier de ne plus continuer cette gracieuseté.

»Depuis... presque toujours, je vis loin de tous et de tout, je ne suis rien dans rien et de rien, je ne pense pas au public qui, de son côté, ne pense pas à moi.

»Ce n'est pas pour lui que j'écris depuis plus d'un demi-siècle, c'est pour un auditoire restreint mais fidèle, un petit auditoire d'amis connus et inconnus que je me suis acquis dans ma longue carrière;--tel de mes livres a été écrit pour une seule personne--que parfois même je ne connais pas, qui ne me connaît pas et qui ne me connaîtra jamais, comme je ne la connaîtrai pas;--parfois ce livre s'adresse à une femme que, en passant, j'ai vue à sa fenêtre, qui ne m'a pas vu, ne me verra jamais, et que je ne reverrai pas davantage.

»D'autre part, je suis convaincu que l'homme dont on dit le plus de bien aurait grand avantage à ce qu'on ne parlât jamais de lui.

»Vous avez, jusqu'ici, eu la bonté de m'adresser quelques extraits de feuilles bienveillantes ou endoctrinées par mon éditeur Calmann Lévy.--Je ne cache pas que j'ai humé ces quelques grains d'encens; mais, après les éloges, viendraient les critiques, sans doute même les mauvais compliments--j'ai pensé que c'était le moment de vous arrêter.--J'ai bu le breuvage agréable, je crains la lie,--et je ne vide pas le verre.

»D'ailleurs, les éloges même les plus flatteurs ne satisfont que rarement celui qui les reçoit: il lui semble que ce n'est que justice--et il y manque toujours quelque chose;--on ne serait donc tout à fait loué à son goût que par soi-même.--Les critiques, au contraire, semblent facilement injustes, malveillantes, hostiles.--Fontenelle montrait un jour à ses amis une grand malle fermée. «Dans cette malle, dit-il, j'ai mis tout ce qu'on a écrit contre moi--et je ne l'ai jamais lu;--peut-être dans le nombre se trouve-t-il des louanges, mais je payerais trop cher celles-ci en lisant les autres.» J'ajoute: à moins qu'on ne dise de moi que je suis un voleur, un lâche ou un menteur, je m'inquiète peu du reste, et, quant à mes assertions, j'attendrais, pour m'en occuper, qu'on vînt me les dire, parlant à ma personne; ce qu'on n'a pas fait jusqu'ici, et ce que je ne conseillerais de faire à personne.

»Agréez, avec mes remerciements, mes cordiales civilités--et une poignée de main encore assez solide de pêcheur et de jardinier.»

TABLE

Pages

LA MAISON DE L'OGRE 1

A ERNEST LEGOUVÉ 46

KLMPRSK 72

LOGOGRIPHE 91

CONFÉRENCE SUR LE BONHEUR 139

LA STATUE DE JEAN JACQUES ROUSSEAU 163

ÉLOGE DE LA MORT 198

AFFAIRE BOULANGER 225

PRIX DE BEAUTÉ 250

UNE FEMME DANS UN SALON 276

UNE PROPHÉTIE 301

PANORAMA DU SIÈCLE 330

Tours, imp. E. Mazereau.