Part 15
Louis-Philippe se promenant dans les rues de Paris avec son chapeau gris sur la tête--et son parapluie à la main,--n'avait-il pas l'air plus républicain que M. Carnot dans son beau landau?
Jamais les journaux ne rendaient compte des toilettes de la reine Amélie ni des parures de ses filles et de ses brus,--on ne les voyait jamais dehors. Autour de la reine, elles travaillaient pour les enfants pauvres,--elles se conformaient modestement à la célèbre épitaphe d'une matrone romaine.
Elle vécut chaste, restant dans sa maison et filant de la laine.
_Gasta vixit, domun servivit, lanam fecit._
Quand la femme que j'ai citée disait: «C'est nous, aujourd'hui, qu'est les principes!» ce n'est pas ces principes-là qu'elle voulait, qu'elle espérait imiter.
Mais, si la République veut de la magnificence, elle doit regretter Louis XIV, qui se montrait avec dix millions de pierreries sur son habit.
La «maison militaire», que le roi Louis XVI avait supprimée par économie, a été rétablie par M. Carnot et pour l'avocat Grévy.
Et M. Yves Guyot est reçu dans les villes au bruit du canon.
C'est nous qu'est les rois.
Qui pourrait dire en France qu'il est plus heureux depuis que nous sommes censés en République,--excepté les quelques centaines de naufrageurs qui ont partagé les épaves--et qui n'oseraient pas, ceux-là, prétendre qu'ils ne sont pas heureux des désastres de la patrie; car, sans la tempête qui a troublé et agité les profondeurs, la vase et la fange n'auraient pu monter à la surface sous forme d'écume.
UNE PROPHÉTIE
J'ai lu dernièrement, dans un journal,--je crois bien que c'est dans la _Grande Revue--Paris et Saint-Pétersbourg_,--que quelques critiques m'accusent de me répéter quelquefois,--et le journal me défendait très gracieusement.
Si vous le permettez, nous allons un peu causer.--Je commencerai, comme font les criminels pour se concilier l'indulgence du juge d'instruction et du tribunal, comme on dit au Palais et dans les journaux judiciaires:--«J'entrerai d'abord dans la voie des aveux;» puis j'essayerai de plaider ma cause et d'obtenir au moins les «circonstances atténuantes.»
Je me répète quelquefois, tantôt sans m'en apercevoir, tantôt avec préméditation.--Voilà quant aux aveux.
J'ai eu pour ami un juge d'instruction. Un jour que j'avais voulu assister à l'interrogatoire qu'il faisait subir à un accusé qui s'embrouilla ou qu'il embrouilla assez vite, je lui fis cette question: «Ne seriez-vous pas bien embarrassé si l'accusé ne vous répondait absolument rien et, à vos questions plus ou moins captieuses, gardait un silence obstiné?--Plus embarrassé, me dit-il, que vous ne sauriez le supposer; mais cela n'est jamais arrivé ni à moi ni à aucun de mes confrères; quelques accusés essayent de ne pas parler, mais ça ne dure pas longtemps. Peut-être suis-je comme eux et aurais-je mieux fait de laisser passer l'accusation sans rien dire; parmi les lecteurs bienveillants, quelques-uns ne s'en seraient pas aperçus ou y attacheraient peu d'importance; quant aux autres, tout ce que je dirais ne convaincrait pas ceux qui ne veulent pas être convaincus.--Mais, puisque j'ai commencé, continuons.
Je voudrais qu'on me montrât un homme, parleur ou écrivain, qui, ayant raconté des histoires et des contes pendant plus de soixante ans, oserait affirmer qu'il ne lui est jamais arrivé de raconter deux fois le même conte ou la même histoire.
Je me rappelle en ce moment un journaliste qui eut, sous la Restauration, une célébrité incontestée alors, bien vite oublié depuis,--il s'appelait Châtelain.--Il disait un jour: «Voilà vingt ans que je fais tous les matins, dans mon journal, le même article avec le même succès.»
Ce n'est pas ma faute si des gens auxquels j'ai déclaré la guerre n'ont pas plus varié, les uns leurs coquineries, les autres leur bêtise.
Si un tire-laine, d'une main, me vole ma bourse, je crie au voleur! Si de l'autre main, il me prend ma montre, que voulez-vous que je crie?-- Je crie encore au voleur! n'est-ce pas? et, excepté le voleur, personne ne songera à m'en blâmer.
Si le feu est à la maison, on crie au feu! et on crie au feu jusqu'à ce que les secours arrivent, sans se préoccuper de chercher des synonymes et de varier ses cris.
Il me revient à la mémoire un exemple de «répétition» qui, d'après une légende conservée à la Sorbonne, fit obtenir un prix de vers latins à l'élève qui s'en avisa.
Le sujet proposé était la description d'un incendie, et dans cette description il avait écrit ce vers:
_Undam, undam, undam, accurite cives!_
que j'ai traduit assez bien, mais pas tout à fait bien, par ce vers français:
_De l'eau! de l'eau! de l'eau! citoyens, accourez!_
Je dis assez bien--parce que ce qui fut remarqué dans ce vers, c'était l'harmonie imitative--qui était alors très à la mode.--Il semblait, en lisant ce vers, entendre le son monotone et sinistre des cloches et du tocsin.
Si ce son est reproduit par cette répétition:
_De l'eau! de l'eau! de l'eau!_
il l'est bien mieux encore par le latin si on pratique, en le lisant, les élisions exigées pour la mesure du vers:
_Und! und! und!--accurite, cives_
autant que dans le vers célèbre:
_Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?_
Une des plus vives et des plus complètes jouissances qui soient permises à l'esprit humain--est d'abord de découvrir une vérité.
Puis ensuite de trouver, pour exprimer cette vérité, une formule nette, concise, disant tout, sans un seul mot de trop, formant une image qui frappe l'imagination, s'imprime, s'incruste dans la mémoire.
C'est un travail qui ressemble à celui d'un naturaliste conchyliologiste qui a trouvé dans la mer une coquille dont il ne fait qu'entrevoir ou deviner la beauté, enveloppée qu'elle est par la vase durcie--qu'on appelle le «drap marin». Au moyen de certains acides et d'une patience obstinée, il arrive à la nettoyer, à la débarrasser du «drap marin», à la «décaper», et alors il lui est permis de la contempler dans tout son éclat.
Cette jouissance extrême, il m'a été donné de l'éprouver trois ou quatre fois dans ma vie,--et de trouver des formules qui ont été acceptées comme aphorismes, axiomes--et mêmes proverbes;--ce qui n'arrive que lorsque l'auteur a disparu, lorsque la chose est tombée dans le «domaine public», que chacun en prend possession et s'en sert comme d'une chose à lui.
Comme sur certains points j'ai résumé, condensé, parfois, un travail assez long, et exprimé en quelques mots ce qu'il serait facile de délayer en vingt pages, je considère le sujet comme suffisamment étudié; d'autres peut-être feraient mieux, mais pas moi.--J'ai dit tout ce que [je] sais, et, lorsque se représentent de nouveau le mensonge, l'erreur ou la bêtise que j'ai voulu combattre, je reproduis sans scrupule ma réponse déjà faite aux mensonges, erreurs ou bêtises déjà combattus.
J'ai ma poudrière et mon sac à plomb garnis, et je ne me crois pas obligé, pour chaque coup de fusil, de fabriquer de nouvelle poudre et de fondre de nouvelles balles.
Quand un bûcheron veut abattre un arbre, il donne de nouveaux coups précisément dans l'entaille que sa hache a faite au premier coup.
Quand le marin veut atteindre, accoster telle île ou telle embarcation, il donne des coups d'aviron répétés,--égaux, mesurés, cadencés, et d'autant plus puissants qu'ils sont toujours les mêmes.
J'ai, depuis longtemps, des principes fixes, des idées arrêtées sur les hommes et sur les choses, moins variés qu'on ne croit, formant un cercle, tournant en rond et se reproduisant les uns après les autres.--J'appelle par son nom chaque homme, chaque mensonge, chaque bévue, chaque infamie, à mesure que chacun ou chacune repasse.
Certes, il me serait plus facile de varier mes formules si j'avais un certain nombre de fois modifié mes principes, mes opinions, mes jugements.
On vient de discuter, pour la vingtième fois, plusieurs questions à la Chambre des députés.--Eh bien, ces questions, je les ai laborieusement étudiées, je me suis formé des sentiments qui n'ont pas changé et ne changeront pas.
Sur la question des vagabonds, par exemple, et des mendiants, je ne puis que répéter ce que j'ai dit plus d'une fois: Il faut distinguer le «pauvre» par vieillesse, par maladie, par manque de travail,--le pauvre de situation,--du pauvre de profession, qui, dans la mendicité, a trouvé des ressources plus fortes que ne pourrait lui en donner le travail.--Ces pauvres de profession sont les parasites des vrais pauvres; par leur effronterie, par leurs importunités opiniâtres, ils interceptent la charité et l'empêchent d'arriver aux vrais pauvres.--Ces pauvres de profession, ces mendiants audacieux, ces vagabonds sont les voleurs et les assassins de demain.
Eh bien, que chaque commune garde ses pauvres;--elle saura ceux qui ne _peuvent pas_ travailler et gagner leur vie, par la vieillesse, par l'infirmité, par la maladie,--par le manque d'ouvrage;--elle verra si cette situation cesse et quand elle cessera,--si la commune est pauvre elle-même, elle sera soutenue par le département.
Il vient de se faire une campagne contre le Laboratoire de Paris, qui ne réprime qu'une partie des fraudes des marchands de vins;--je ne sais si l'administration du directeur a été parfaitement correcte, mais les attaques visaient l'institution, et non pas lui; les marchands de vins, qui sont aujourd'hui un des pouvoirs de l'Etat, voulant détruire une surveillance incommode qui les gêne dans une industrie qui consiste à voler et à empoisonner les populations,--il faut pourtant, puisque cette question se représente, que je répète ce que j'ai déjà dit tant de fois.
Si l'acheteur glissait au marchand de vins de fausses pièces de cent sous, il serait arrêté, emprisonné, frappé de grosses amendes comme voleur,--peut-être mis aux travaux forcés comme faux monnayeur.
Si le chaland mettait dans la marmite de l'épicier ou du marchand de vins de l'arsenic ou tout autre substance toxique, il serait arrêté et jugé comme empoisonneur, et subirait les peines édictées par la loi.
Eh bien, le marchand de vins et l'épicier qui volent et empoisonnent l'acheteur font juste ce que ferait l'acheteur qui volerait ou empoisonnerait l'épicier et le marchand de vins. Pourquoi des synonymes atténuants et doucereux? pourquoi vente à faux poids, sophistication, etc.,--pourquoi ne sont-ils pas également punis des mêmes peines?
M. Pelletan, député, en pleine Assemblée, vient de faire le panégyrique des féroces assassins de l'ingénieur Watrin, de Decazeville, et d'insulter à la mémoire de la victime, prétendant qu'il fallait amnistier ces pauvres assassins et ne pas les exaspérer. «Les amnistier, s'est écrié un autre député, M. de Lanjuinais; que MM. les assassins commencent!»
Cette fois, ce n'est pas moi qui me suis répété.
Je vois entre parenthèses. (_Rires_); c'était cependant ce qui s'était dit de plus raisonnable et de plus sérieux dans cette scandaleuse réunion.
Eh bien, supposons que la chose et l'homme en valussent la peine, que je cherche et probablement trouve un mot, un terme, une formule qui exprimerait combien a été odieux, absurde, criminel et bête le discours de M. Pelletan. Supposons qu'un de ces jours, il recommence, en vue d'une ignoble popularité, à proférer des élucubrations ou des discours analogues, je n'hésiterai pas répéter le terme dont je me serais servi si, du premier coup, il avait suffisamment exprimé ma pensée.
A ce propos, lors de l'horrible catastrophe de Saint-Étienne, deux ingénieurs se sont fait intrépidement descendre dans le puits et en ont été retirés plus d'à moitié morts.
M. Basly, l'ex-cabaretier,--s'est écrié tout de suite que c'était la faute des patrons et des ingénieurs.--On ne dit pas quelle part de ses vingt-cinq francs il a donné pour les familles des victimes;--les ministres Guyot et Constans se sont portés sur les lieux et, lâchement, n'ont pas oser décorer les deux ingénieurs.--Quant aux ouvriers, ce n'est pas ces deux hommes qui se sont si intrépidement, si noblement dévoués pour les secourir,--qu'ils aimeront, qu'ils écouteront, auxquels, le cas échéant, ils donneront leurs voix pour les représenter à la Chambre: ce sera à M. Basly.--Eh bien, quand j'aurai dit une fois que M. Basly, l'ex-cabaretier, l'entrepreneur, l'impresario de grèves et d'émeutes est un animal dangereux, une bête puante et enragée, surtout pour le malheur des ouvriers!--chaque fois que reparaîtra M. Basly, je répéterai que M. Basly est un animal dangereux et une bête puante et enragée, qu'il serait juste et salutaire de jeter au fond d'un puits, en plein grisou, avec autant de calme que le «divin» Homère répète et donne sans cesse à Achille le nom d'Achille aux pieds légers [Grec: podas ochus]--et Agamemnon celui de roi des hommes [Grec: anax andrôn].
Pour finir sur ce point, j'adresse mes remerciements à ceux qui ont remarqué mes répétitions; car c'est une preuve qu'ils m'ont lu au moins pendant deux fois.
Quand le procès Boulanger sera fini,--s'il est destiné à finir, il y en a un autre tout prêt--qui demandera moins de temps et moins de peine à la commission et aux magistrats chargés de l'instruction.
C'est celui de M. Constans, aujourd'hui ministre de l'intérieur.
Lorsque Verrès revint de Sicile chargé de dépouilles, on ne le fit pas consul. Cicéron dévoila ses forfaitures, ses concussions, ses pillages, ses crimes de tous genres, et il dut disparaître.
M. Constans, qui, il n'est plus permis d'en douter, depuis qu'on a publié le rapport de Richaud, a joué au Tonkin le petit Verrès; pour prix de ses déprédations, de ses exactions, a été choisi pour ministre par M. Carnot.
Le procès doit être fait non seulement à M. Constans, mais aussi à ses collègues, qui connaissaient les rapports du malheureux Richaud;--et à M. Carnot, qui n'ignorait pas les bruits qui couraient et qui sont tellement confirmés aujourd'hui, que l'opinion publique, exaspérée, commence à émettre des doutes sur le choléra qui aurait frappé Richaud, à la mort duquel M. Constans avait tant d'intérêt.--Je ne répète ce bruit que «sous toutes réserves», comme disent les journaux.
M. Carnot est «honnête»; mais cela ne suffit pas, il faut qu'il ne s'entoure que d'honnêtes gens;--sans cela, il manque essentiellement à son devoir.--Cadet Roussel (ça, c'est encore une chose que j'ai déjà dite et que je répète), Cadet Roussel était bon enfant, mais on n'avait pas songé à en faire le chef d'une grande nation, le président de la République française.
Comment M. Carnot a-t-il pu choisir d'abord et conserver ensuite un homme comme M. Constans, dont on peut dire avec vérité:
Ce qu'il y a de plus propre dans sa vie, c'est d'avoir été vidangeur.
Ce n'était pas au moment où on appelait et attirait le monde entier à Paris par les splendeurs de l'Exposition qu'il fallait lui présenter un pareil ministère, comme spécimen de ce que peut produire la France en honnêtes gens et en hommes d'État.
Puisque que je suis «entré dans la voie des aveux», il n'en coûtera pas davantage à mes lecteurs, à mes juges, de me pardonner une infraction de plus.
Je vais me «répéter», reproduire quelques courts passages d'un livre que j'ai publié il y a une vingtaine années et qui a pour titre: ON DEMANDE UN TYRAN.
Ce livre contient des prédictions dont la plus grande partie ne s'est déjà que trop réalisée.
«On proclamait l'amnistie, et on allait en grande pompe recevoir aux frontières et dans les ports tous les citoyens, tous les «martyrs»;--ils «rentraient dans leurs droits», et étaient non seulement électeurs, mais candidats acclamés plutôt qu'élus. M. Gambetta n'était nommé qu'à une faible majorité.--On voyait pêle-mêle entrer à la députation, d'abord tous les condamnés, déportés, etc., puis les plus compromis des «socialistes», puis tous les piliers d'estaminet, les orateurs de taverne, les forts au billard, etc.»
On redémolissait la maison de M. Thiers, on supprimait _le Rappel_,--on donnait des avertissements à _la République française_, le _Journal officiel_ s'appelait _la Carmagnole_, on élevait des statues aux martyrs de la Commune, assassinés par les Versaillais,--la propriété étant décidément le vol, on faisait rendre gorge aux propriétaires.
Mais bientôt ce ministère était déclaré traître et l'Assemblée réactionnaire:--nouvelle dissolution,--nouvelles élections,--avènement d'une nouvelle couche sociale.
Entrent alors à l'Assemblée, les souteneurs de filles, les marchands de chaînes de sûreté,--les croupiers des trois cartes,--les _victimes_ de la police correctionnelle et les _martyrs_ de la cour d'assises.
Le ministère se compose de _Polyte_, de _Gugusse_ et d'un fils naturel de _Troppmann_;--on déclare _Ça ira_ l'air national,--mais ce gouvernement est bientôt à son tour traité de réactionnaire, _Polyte_, _Gugusse_ et _Troppmann fils_ se trouvent bien au pouvoir, s'y défendent par la force et se déclarent triumvirs.
Alors,--de mon rêve,--je ne me rappelle qu'une confusion de gâchis, de boue et de sang, des fuites, des exils, des pillages, des incendies, des pendaisons, des têtes coupées.
Puis je vis les murs de Paris couverts d'affiches:
ON DEMANDE UN TYRAN
et il se trouve qu'un tyran régnait sur la France; venait-il d'en haut, venait-il d'en bas? Je l'ignore, les rêves sont parfois aussi incohérents, aussi invraisemblables que la vie.
Toujours est-il que celui-ci régnait,--qu'on lui obéissait...
Voici le discours qu'il avait prononcé le premier jour de sa prise de possession:
«Tas de coquins d'un côté, tas d'imbéciles et de jobards de l'autre.
»Trois fois vous avez fait semblant de vous mettre en république;--pour cette troisième fois, comme pour les deux autres, alliés et disciplinés pour l'attaque, pour les surprises, en y ajoutant l'assassinat, le vol et l'incendie...
»Vous vous séparez, vous vous quittez, vous vous «engueulez», vous vous menacez au moment de la curée.
»Puis, d'excès en excès, de sottises en sottises, d'abus en crimes, vous avez inspiré à tous les honnêtes gens la terreur, le dégoût et l'horreur de la République, dont vous vous dites les apôtres, et vous l'avez tuée pour la troisième fois.
»Tas de coquins, tas d'imbéciles et de jobards.
»La liberté!
»Ah! mes gaillards, c'est un nom que vous avez sottement donné au changement de despotisme.
»La liberté! c'est un vin trop pur et trop généreux pour vos pauvres têtes:--vous naissez gais, à moitié ivres, il n'en faut pas beaucoup pour vous achever.
»La liberté! c'est le pain des forts, des justes et des vertueux. A bas les pattes!--à bas les gueules!
»La liberté,--la sainte liberté,--vous ne la connaissez seulement pas;--vous ne vous croyez libres que quand vous êtes oppresseurs.
»Résignez-vous à m'obéir; n'essayez pas de résistance, vous savez bien que vous n'êtes pas braves;--vous savez bien que vous avez laissé ou plutôt fait tuer en les abandonnant le très petit nombre de républicains et le nombre plus grand de dupes, derrière lesquels vous vous abritiez...
»La France s'est dégoûtée de son bonheur,--la mode d'être heureux a cessé à la suite d'une maladie.
»Cette maladie vient de trop parler et de trop écouter parler.
Pour sauver le pays d'une ruine complète,--il est nécessaire d'appliquer une malédiction énergique, et, me conformant à l'exemple d'un autre tyran, mon prédécesseur chez les Grecs: «Il condamne Sparte à servir, Athènes à se taire.»
_Lacedæmon servire jubet, Athenas tacere._
»J'ordonne un silence complet pendant un an; pendant cette année, chacun remettra dans son esprit un certain ordre logique qui consiste à penser avant de parler,--ordre qui s'était misérablement interverti:--le Français s'était accoutumé à lire, tous les matins, dans les journaux, ses opinions et ses pensées toutes faites pour la journée, comme son pain tout cuit;--son esprit, faute d'exercice, est devenu paresseux, puis s'est ankilosé et atrophié...
»Au bout d'un an de ce règne du silence, nous verrons s'il convient de le modifier ou de le prolonger.
»Tas de coquins d'un côté,--d'imbéciles et de jobards de l'autre.»
Ainsi, je prophétisais, il y a vingt ans;--mais alors--je n'osais prédire ce qui allait arriver et le point où nous sommes aujourd'hui que sous la forme d'un rêve.
Et voilà que nous y sommes.
Il vient de mourir à Versailles une femme pour laquelle je professais, depuis un demi siècle, et je professe encore au delà de la tombe, une profonde et respectueuse affection.
C'est la duchesse d'Elchingen.
Je me suis demandé pourquoi la perte des gens que j'aime me cause aujourd'hui un chagrin plus calme, moins poignant qu'autrefois; serait-ce que mes sensations sont devenues plus obtuses et que je suis un peu mort moi-même?? Non,--c'est que, dans la première moitié de la vie, alors qu'on peut espérer ou craindre encore de nombreux jours, la mort des gens aimés vous inflige une longue séparation,--tandis qu'à l'âge que j'ai aujourd'hui, on se sent plus près des morts que des vivants; que, d'ailleurs, nous voyons la mort de près, la regardons bien en face, voyons, comme des fantômes, se dissiper les mystérieuses terreurs--et sommes convaincus qu'après tout ce n'est pas un grand mal, ou plutôt que c'est une délivrance pour presque le plus grand nombre.
C'est vers 1843 que j'ai connu la duchesse d'Elchingen; depuis un peu plus de deux ans, je venais de découvrir Saint-Adresse après Étretat, et mes bavardages, et aussi la réputation que m'avait fait Étretat de me connaître en beaux paysages, commençaient à mettre Sainte-Adresse à la mode.
Le colonel d'Elchingen avait amené toute sa famille à Saint-Adresse, me l'avait recommandée et était retourné à son régiment; c'était une charmante famille;--la duchesse avait été, était encore une des femmes les plus belles, les plus aimées, les plus respectées de la cour des Tuileries, fort attristée depuis la mort du duc d'Orléans.
D'un premier mariage avec le baron de Vatry, elle avait un fils, Edgard de Vatry, alors âgé d'une douzaine d'années, et, du second mariage, Michel, qui n'avait que huit ou neuf ans, et la toute petite Hélène, filleule de la duchesse d'Orléans, qui en avait à peine quatre ou cinq; puis Henry Souham, à peu près de l'âge de Michel;--à la mort de Henry Souham, frère de madame d'Elchingen, capitaine des lanciers, le duc et la duchesse avaient adopté son fils et l'élevaient avec leurs enfants, d'une affection si égale, qu'à moins d'être initié, on le croyait un de leurs enfants.
La duchesse avait encore auprès d'elle une nièce qu'elle maria plus tard;--musicienne et pianiste habile, elle ajoutait un grand charme aux soirées, avec des mélodies rapportées d'Afrique pour le régiment de son oncle, qui faisait d'assez grands frais pour sa musique militaire.
Le colonel d'Elchingen, second fils du maréchal Ney, était un des plus beaux soldats que j'aie vus.--Reçu à l'École polytechnique en 1821, mais n'ayant pas pu y entrer à cause de son nom, il avait été prendre du service en Suède auprès de Bernadotte, où il était devenu capitaine d'artillerie; mais, en 1830, il rentra en France et fut nommé capitaine de cavalerie; il fit la campagne d'Anvers et les trois campagnes d'Afrique comme aide de camp du prince royal. Aussitôt qu'il avait quelques instants de liberté, il accourait à Sainte-Adresse et y passait quelques jours.
Les enfants était lâchés comme des jeunes chevaux en liberté au bord de la mer, et le professeur des garçons passait je crois plus de temps à jouer avec eux qu'à leur donner des leçons.
J'aime--surtout aujourd'hui--à me rappeler certains détails et certaines circonstances de ce temps-là, où toute cette belle famille était heureuse et ignorante et imprévoyante de l'avenir.
Les pauvres n'avaient pas besoin de chercher madame d'Elchingen, c'était elle qui les cherchait;--elle s'occupait aussi de mettre ordre, par ses relations à Paris, à des injustices, à des passe-droits;--elle savait consoler les affligés, soigner et encourager les malades.