La Maison de l'Ogre

Part 12

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Complice, la majorité de la Chambre des députés.

Complice, vous aussi, monsieur le procureur général, qui me semblez conduire l'affaire avec plus de passion ou plus de complaisance que de sagacité et de savoir-faire.

Voilà les vrais auteurs, les vrais coupables. J'espère que vous me saurez gré de vous avoir ainsi éclairé.

Vous savez maintenant tout ce que je sais sur cette affaire; je ne vous en dirais pas davantage au Luxembourg.

Si j'apprends quelque autre chose et du nouveau, je m'empresserai de vous le communiquer.

Je suis, monsieur le procureur, avec tous les sentiments que l'on a au bas d'une lettre,

Votre serviteur, A. K.

II

LE CENTENAIRE DE 1789

Vous mentez!

Ce n'est pas le centenaire de 1789 que vous voulez célébrer.

C'est le centenaire de 1792 et de 1793 que vous voulez fêter, en en rappelant les traditions, en en renouvelant et continuant les criminelles et monstrueuses folies. Vous mentez, et je vais le prouver, non aux soi-disant républicains, qui le savent aussi bien que moi, mais aux naïfs, aux crédules, aux ignorants, aux jobards qui se laissent endoctriner et atteler au cheval de Troie, _machina foeta armis_, qu'ils traîneront dans la ville pour achever de la ruiner.

Louis XIV, Louis le Grand, le plus despote des rois et le plus égoïste des hommes, possédait une faculté de premier ordre pour un roi, «la science du choix»;--il se trouvait lui-même trop grand pour avoir à craindre d'approcher de lui les grands hommes qu'il avait la conscience de toujours surpasser ou plutôt qu'il absorbait comme des rayons à ajouter à son soleil, auquel ils appartenaient;--en dehors de cela, il «aimait la guerre», comme il se le reprocha en mourant;--amour singulier pour la guerre, dont il n'avait ni la science, ni les instincts, ni le tempérament;--personne n'était moins guerrier,--mais c'était une occasion, un piédestal pour recevoir des louanges dont il était insatiable, louanges qu'il prenait tellement au sérieux qu'il avait fini par se croire lui-même un héros.

La France était à lui et aussi les hommes de la France, et le sang et l'argent de ces hommes tout lui appartenait, et il ne croyait en devoir compte à personne.

Sur la fin de sa vie, il l'avait tellement épuisée qu'il fut un moment obligé de faire négocier trente-deux millions de billets pour se procurer huit millions en espèces;--dans son règne il avait dépensé dix-huit milliards.--Il laissa la France endettée de quatre milliards cinq cents millions; ajoutez le scandale de ses amours effrontément publiques et ruineuses pour le pays. C'était le despotisme sous la forme la plus cruelle, la plus dangereuse, la plus intolérable.

Le peuple français ne bougea pas.

Louis XV le _Bien-Aimé_, s'amusait davantage, quoique avec moins de faste, mais sans plus d'économie, et, quant à ses amours, il descendit graduellement jusqu'à la crapule.--La France subit de grandes humiliations en rendant toutes ses conquêtes par le second traité de paix d'Aix-la-Chapelle, par la sanglante défaite de Forbach et la guerre de Sept ans, par le traité de Paris, qui céda le Canada à l'Angleterre.

Le peuple français ne bougea pas.

Les parlements ayant risqué des réprimandes furent simplement exilées et supprimées.

Le duc de Berry monte sur le trône sous le nom de Louis XVI. Il refuse le don onéreux du joyeux avènement, de même que sa femme «la ceinture de la reine»; il supprime une partie de sa maison militaire,--fait disparaître tout le faste de la royauté, restreint ses dépenses personnelles à des actes de bienfaisance, abolit la torture,--supprime les lettres de cachet, délivre les prisonniers de laBastille,--rappelle les parlements, met au ministère les hommes que lui désigne l'opinion publique--entre autres deux hommes éminents par la science, par l'honnêteté, par les moeurs, par le caractère: Malesherbes et Turgot;--crée la Caisse d'escompte. La France se trouvait en face d'un déficit qui datait des règnes précédents et s'élevant à cinquante-cinq millions,--chiffre qui ferait lever les épaules à nos maîtres d'aujourd'hui. Il cherche, demande et accepte des conseils. A cet effet, il convoque les États généraux. Les députés envoyés à Paris arrivent avec des cahiers imposés par leurs commettants; tous ces cahiers, sans exception, veulent la monarchie héréditaire et l'inviolabilité du roi.

Dans la nuit du 4 août 1789,--la noblesse et le clergé renoncent à leurs droits et privilèges--et Louis XVI est déclaré à l'unanimité--«restaurateur de la liberté de la France.»

C'était une immense révolution que celle qui avait lieu dans le gouvernement, dans les moeurs, dans la liberté,--comparée aux deux règnes précédents; c'était bien au delà de ce qu'on avait pu espérer, même désirer: c'était l'entrée dans une ère nouvelle--d'égalité, de liberté, d'amour du peuple,--d'économie, de prospérité. La sagesse, le bon sens, la justice étaient d'arrêter là--et d'attendre de l'avenir les progrès peut-être désirables, mais non encore définis qu'on pourrait désirer.

Mais l'audace qu'on n'avait pas eue contre le despotisme humiliant, contre les scandales ruineux, se montra contre un roi honnête, vertueux, ami du peuple--qui avait eu l'imprudence de dire, un jour d'émeute: «Je ne consentirai jamais à ce qu'une goutte de sang français coule pour ma défense.» Alors on l'attaqua.

C'était bête, c'était lâche,--deux des éléments constitutifs de la cruauté.

Cela rappelle un vaudeville joué autrefois par le célèbre acteur Potier--_les Inconvénients de la diligence_.--Un voleur a établi à un tournant de la route trois manches à balai fichés en terre et coiffés d'un vieux chapeau, vêtus d'une vieille capote et armés d'un bâton étendu comme un fusil en joue. Cela fait, il arrête la diligence qui passe le soir, et les voyageurs, effrayés par le nombre des agresseurs, n'opposent pas une inutile et dangereuse résistance,--Potier tombe la face à terre devant un des manches à balai--et sans oser relever la tête lui dit:

--Monsieur le voleur, honorable voleur, ne me tuez pas, ne me faites pas de mal, je ne pense même pas à me défendre; voici ma montre; c'est un bréguet que je vous recommande; je la monte tous les soirs à neuf heures; elle n'avance ni ne retarde pas d'une minute en six mois; vous en serez content. Voulez-vous mon habit, voulez-vous ma culotte?

Mais, comme la main offrant la bourse et la montre ne sent pas une autre main qui les prenne, il lève la tête, regarde l'ennemi et s'aperçoit de sa supercherie;--alors il se relève furieux, tombe sur le mannequin à coups de parapluie. Ah! coquin! ah! voleur! tu n'es qu'un mannequin?--Je vais t'arranger, tu sauras que tu as affaire à M. Prud'homme, je ne suis pas quelqu'un qu'on effraye--et, en s'adressant à moi, on trouve à qui parler.

Les coquins, les bavards, les ambitieux, les avides persuadèrent à la populace qu'elle était le peuple, et que ce peuple avait héroïquement pris et détruit la Bastille, laquelle n'existait plus depuis treize ans, c'est-à-dire depuis que le roi et Malesherbes avaient ouvert les portes aux prisonniers et supprimé les lettres de cachet; le bâtiment de la Bastille était non défendu, mais gardé par quelques invalides qui furent massacrés.

Pendant ce temps, que faisait le roi?

Il écrivait à un de ses amis:

«Sous le gouvernement des rois qui m'ont précédé, monsieur, des circonstances malheureuses et imprévues ont formé la dette publique; j'ai cherché tous les moyens de l'éteindre; j'ai consulté les hommes qui joignirent la théorie à la pratique; j'ai confié les places administratives, en cette partie, aux financiers les plus habiles: ils ne m'ont offert pour remède que des emprunts, des impôts, ou la banqueroute; des projets désastreux de banque, ou des actes frauduleux... Ruiner l'État ou pressurer le peuple, voilà tout leur secret! Ce n'est pas ainsi que Sully acquittait les dettes contractées par le bon Henri, après une guerre longue et sanglante, lorsque les forfaits de la Ligue, la haine des catholiques et la méfiance des protestants semblèrent ôter toute confiance. Sully ne se borna point à de bizarres spéculations, il méprisait les esprits systématiques: ce n'est que dans l'économie qu'il trouvait des ressources. Exciter l'industrie, protéger l'agriculture, encourager le commerce: voilà toute sa politique, toutes ses ressources et tous ses moyens financiers. Je ne m'étonne plus si mon aïeul, le grand Henri, que mon coeur chérit et révère, avait acquis, par les services de cet excellent ministre, le coeur des Français. Henri était adoré, et cependant j'ose vous assurer qu'il ne pouvait pas aimer le peuple d'un amour plus tendre que celui que je porte à tous mes sujets.»

Il écrivait à Malesherbes:

«Entouré, comme je le suis, d'hommes qui ont intérêt à égarer mes principes, à empêcher que l'opinion publique ne parvienne jusqu'à moi, il est de la plus haute importance, pour la prospérité de mon règne, que mes yeux se reposent avec satisfaction sur quelques sages de mon choix; que je puisse appeler les amis de mon coeur, et qui m'avertissent de mes erreurs avant qu'elles aient influé sur la destinée de vingt-quatre millions d'hommes.

»Mon cher Malesherbes, vous me demandez votre retraite? Non, je ne vous l'accorderai pas, vous êtes trop nécessaire à mon service; et, quand vous aurez lu cette lettre en entier, je connais assez votre âme sensible pour ne pas croire que vous cesserez de me la demander.

»Vous balançâtes longtemps à venir respirer à la cour un air qui convenait peu à la touchante simplicité de vos moeurs; mais Turgot vous fit entendre qu'il ne pouvait pas sans vous opérer un bien durable: il vous décida, et je l'en estimai davantage.

»Vous avez commencé votre ministère avec une vigueur qui ne contrariait pas mes principes: on se plaignait des lettres de cachet, dont votre prédécesseur disposait au gré de ses favorites, et vous avez refusé d'en faire usage. La Bastille regorgeait de prisonniers qui, après plusieurs années de détention, ignoraient quelquefois leurs crimes; et vous avez rendu à la liberté tous les hommes à qui on ne reprochait que d'avoir déplu à ces messieurs en faveur, et tous les coupables qui avaient été trop punis.

»Temps plus heureux, le moment si cher à mon coeur, où, bannissant une vaine pompe, je n'aurai plus d'autre maison que les hommes de bien, tels que vous, qui m'entourent; et pour gardes les coeurs des Français.»

Voyons maintenant comment, dans l'éducation de son fils, il préparait un roi pour la France.

A l'instituteur du dauphin:

«Vous avez à former le coeur, l'esprit et le corps d'un enfant.

»L'exemple, de sages conseils, des louanges accordées avec art et des réprimandes toujours faites avec douceur feront naître dans le coeur de votre jeune élève la douce sensibilité, la honte de la faute, l'envie de bien faire, une louable émulation et le désir de plaire à son instituteur.

»Peu de livres, mais bien choisis; des livres élémentaires, clairs, précis et méthodiques; une aimable occupation qui ne fatigue point la mémoire, qui excite la curiosité, donne le goût de l'étude et l'amour du travail doivent former bientôt l'esprit d'un enfant bien organisé, docile et studieux.

»Je ne serais pas fâché que mon fils s'occupât d'un état mécanique dans les moments de loisir ou pendant les récréations. Je sais bien que certaines gens me blâment, qu'ils trouvent plaisant de me voir joindre les instruments de la serrurerie au sceptre des rois. Je tiens ce goût de mes aïeux; un de nos sages philosophes par excellence a fait mon apologie: mon fils ne sera que trop tenté d'imiter un jour ceux de ses ancêtres qui ne furent recommandables que par des exploits guerriers. La gloire militaire tourne la tête. Eh! quelle gloire que celle qui répand des flots de sang humain et ravage l'univers! Apprenez-lui, avec Fénelon, que les princes pacifiques sont les seuls dont les peuples conservent un religieux souvenir. Le premier devoir d'un prince est de rendre un peuple heureux: s'il sait être roi, il saura toujours bien défendre le peuple et sa couronne.

»Il faut le familiariser avec nos bons auteurs français, afin de développer dans ses facultés intellectuelles cette pureté d'expression que doit avoir, dans ses paroles et ses écrits, un prince que tous les sujets auront droit un jour de juger.

»Ce n'est point des exploits d'Alexandre ni de Charles XII dont il faut entretenir votre élève: ces princes sont des météores qui ont protégé le commerce, agrandi la sphère des arts, enfin des rois tels qu'il les faut aux peuples, et non tels que l'histoire se plaît à les louer.

»En attendant que votre jeune élève apprenne l'art de régner, faites réfléchir sur lui le miroir de la vérité sur tout ce qui peut lui rappeler qu'il n'est au-dessus des autres hommes que pour les rendre heureux.

»Je me réserverai certains moments pour apprendre à mon fils la géographie, bientôt les premiers éléments de l'histoire lui seront développés, nous déroulerons devant lui les annales des peuples anciens et modernes.

»Souvenez-vous de lui enseigner que c'est lorsqu'on peut tout qu'il faut être très sobre de son autorité. Les lois sont les colonnes du trône: si on les viole, les peuples se croient déliés de leurs engagements.»

Il semble que Louis XVII eût été mieux élevé pour être un grand et bon roi que ne l'ont été MM. Ferry, Constans, Lockroy, Rouvier, Freycinet, Tirard, Floquet, Laguerre, Vergoin, sans compter la horde des affamés qui se disputent les lambeaux de la France.

On a guillotiné Louis XVI, sa femme et sa sainte soeur, et on a fait mourir le dauphin de misère dans une prison.

Vous mentez!

Ce n'est pas 1789, mais 1792 et 1793 que vous voulez célébrer, rappeler et ramener, parce que là seulement vous voyez satisfaction à vos ambitions, à vos vanités, à vos appétits.

Les gouvernements étrangers ne s'y trompent pas et ne permettent pas à leurs ambassadeurs d'assister à cette comédie, à cette mascarade.

Aujourd'hui, après un siècle de guerres étrangères et intestines, après des pillages, des ruines, des misères de tout genre, nous sommes moins avancés dans la liberté que nous l'étions après la nuit du 4 août.

Si Louis XVI avait alors--et la France et l'impartiale histoire peuvent lui reprocher de ne pas l'avoir fait--si Louis XVI avait fait pendre une demi-douzaine de scélérats et de monstres et envoyé pérorer dans quelques colonies une cinquantaine de bavards,--monstres et bavards qui, plus tard, mais trop tard, se sont entre guillotinés,--quelques-uns se réservant pour l'antichambre de Napoléon!--Louis XVI eût épargné à la France neuf cent quatre-vingt-neuf mille huit cent seize femmes, hommes, enfants, guillotinés, mitraillés, noyés, massacrés avec des raffinements de cruauté sauvage,--le pillage, le gaspillage effréné de la fortune publique,--la banqueroute. Il eût épargné les cinq millions de cadavres français laissés sur les champs de bataille--et deux invasions. Il nous eût épargné la haine et la défiance de l'Europe dont nous souffrons encore aujourd'hui.

Combien eût été différent le sort de la France si Louis XVI, finissant ses jours sur le trône, eût laissé pour continuer son oeuvre le fils qu'il élevait si soigneusement pour le bonheur de la France!

En 1830, la Providence nous permit de renouer le fil de la tradition et de repartir de 1789.

Nous dûmes à cette phase heureuse dix-huit années d'une prospérité, d'un éclat en tous genres; dix-huit années dont on ne trouverait peut-être pas l'équivalent dans toute notre histoire,--la haine et la rancune de l'Europe s'étaient calmées, presque effacées. Les Français ont préféré une parodie de l'Empire avec une troisième invasion et un nouvel isolement de la France, puis une parodie de 1792 et 1793. --C'est là que vous voulez en revenir, car vous élevez des statues à Étienne Marcel, assassin et traître qui allait livrer Paris à Charles le Mauvais, lorsqu'il eût la tête fendue par un bourgeois; à Danton, l'instigateur des massacres de Septembre.--Mais, pour célébrer justement, honnêtement, heureusement le centenaire de 1789, c'est aux quatre victimes assassinées,--Louis XVI, Marie-Antoinette, Madame Elisabeth et le petit dauphin, qu'il faudrait élever un monument national, symbole de regrets et d'expiation. C'est à Malesherbes, à Turgot qu'il faudrait élever des statues. Il faudrait renouer encore une fois le fil de la tradition de 1789.--Vous avez encore cette belle, noble et surtout si française famille d'Orléans; ses membres n'ont aucun besoin de vous, ni comme fortune ni comme illustration,--mais ils sont prêts à se dévouer au salut de la France.

Si j'avais l'honneur--ça s'appelle-t-il encore comme cela--d'être député,--je monterais à la tribune et je proposerais de mettre aux voix cette motion;

«Pas de mensonges, pas de quiproquos; l'Assemblée nationale s'associe pleinement à la célébration du centenaire de 1789,--c'est-à-dire à l'abolition du despotisme, à l'extinction des privilèges, à l'égalité devant la loi, à la liberté dont Louis XVI fut unanimement déclaré le restaurateur. Mais, en même temps, elle affirme son horreur et son mépris pour les cruautés et les folies de 1792 et de 1793.»

Il serait curieux et instructif pour les électeurs de voir ceux qui se dérobaient à ce vote.

LES PRIX DE BEAUTÉ

A Vienne, à Spa, à Turin, à Nice, on vient de décerner des prix de beauté.

Quelques doutes se sont élevés à ce sujet dans mon esprit;--je vais vous les dire,--peut-être quelqu'un pourra les dissiper.

Quels sont--quels peuvent être les juges? quelles garanties aura-t-on de leur compétence, de leur goût, de leur équité, de leur incorruptibilité?

Ils sont assez rares, les hommes qui se connaissent véritablement en beauté féminine.--Combien savent par la pensée séparer une femme de sa parure, et ne pas trouver plus jolie que les autres celle qui est la plus «à la mode».

Dans le fameux jugement de Pâris, qui eut pour résultat la ruine de Troie, l'_Iliade_, l'_Odyssée_ et l'_Énéide_,--Vénus, malgré sa supériorité sur Junon et Pallas,--eut des doutes au dernier moment, et ne dédaigna pas de corrompre Pâris en lui promettant Hélène!

Les concurrentes--quelles diablesses de femmes peuvent êtres ces concurrentes?--se présenteront-elles aux yeux des juges en grande toilette, ou telles que la peinture nous a si souvent représenté les trois déesses,--seul costume convenable pour un jugement sérieux.--Si les candidates sont vêtues, il ne s'agit plus que du visage, et la tête n'est en hauteur que la septième partie d'une femme bien proportionnée;--si elles sont nues, comme fit la princesse Borghèse devant Canova, laissant la pudeur pour éterniser la beauté, les juges conserveront-ils leur sang-froid?

Les concurrentes elles-mêmes ont-elles des idées suffisamment justes et arrêtées sur les charmes qu'elles apportent au combat? Je soupçonne les femmes de ne pas entendre grand'chose à leur propre beauté.--Autrement permettraient-elles à des modes absurdes--tantôt de leur faire les bras plus gros que la taille, les _manches à gigot_; tantôt de leur mettre, par les hautes coiffures, les visage au milieu du corps; tantôt de leur faire un gros ventre--ou un gros derrière, que la mode vient placer à sa fantaisie parfois au milieu du dos?

Combien mourraient désespérées dans la nuit si, en se déshabillant le soir telles se trouvaient construites comme elles se sont évertuées à le faire le jour!

Les femmes se scandalisent sans cesse des succès qu'obtiennent auprès des hommes certaines femmes qu'elles déclarent des «laiderons».

C'est qu'il faut diviser la beauté en deux espèces très souvent fort différentes.

Il y a la beauté qui se prouve--et la beauté qui s'éprouve.

La première a des règles fixes souvent imaginées et pour le moins consacrées par les arts;--c'est une question, ou plutôt une grammaire, une syntaxe qui dit inflexiblement comment on doit avoir le front, le nez, les yeux, les hanches, les jambes, les mains, etc.

Mais tout cela réuni peut laisser celles qui le possèdent manquer d'un don qui l'emporte victorieusement sur cette réunion:--c'est le charme,--et c'est ce qui constitue la seconde, c'est-à-dire la beauté qui s'éprouve, qui émeut, qui trouble, qui fascine.

La beauté, qui se prouve et dont les conditions peuvent changer et changent très souvent, exige un petit front, un petit nez droit; elle fixe la dimension et la forme légale des yeux, mais elle ne tient pas compte du regard.

Or les yeux sont des fenêtres où viennent se montrer l'âme et l'esprit.--Que deviendraient les plus grandes, les plus belles, les plus correctes fenêtres s'il ne s'y montrait personne?

A propos du nez, parlerons-nous du petit nez retroussé de Roxelane, qui changea les lois d'un empire?

Le soulier de Rodolphe ne la portera-t-il pas sur le trône?

Les femmes ne croiront jamais qu'on puisse avoir les yeux trop grands, la bouche et les pieds trop petits, la taille trop menue.

Le plus sûr encore pour elles, c'est de juger de leur propre beauté par le succès qu'elles obtiennent sur les hommes qu'elles ont attirés; mais, là encore, elles peuvent se tromper:--les hommes, dans leurs préférences, se soumettent aussi à la mode.

J'ai vu, dans le cours relativement restreint de ma vie, les femmes maigres et vertes à la mode, et une noble Italienne, qui portait à l'excès ces deux dons, être entourée, comblée d'hommages pendant dix ans;--puis les femmes maigres et vertes ont été remplacées par les beautés plantureuses et colorées de Rubens. J'ai vu les cheveux roux honnis d'abord, puis ensuite adorés au point de faire gâter les plus belles chevelures noires, brunes ou blondes par des teintures vénéneuses.--J'ai vu plus d'une fois telle femme médiocrement et même point du tout belle, mais se déclarant elle-même, s'établissant, s'installant jolie femme et disant: «Nous autres jolies femmes,» et, au besoin, se plaignant «du don funeste de la beauté», qui expose les jolies femmes à tant de périls, être entourée, courtisée préférablement à d'autres réellement belles ou jolies, à peu près comme les fermières mettent un faux oeuf, un oeuf de plâtre, dans le nid où elles veulent que leurs poules aillent pondre.

Un autre point qui abuse certaines femmes: telle vous dira, avec une mine hypocritement fâchée: «Mon Dieu que les hommes sont ennuyeux, _on_ ne peut se montrer dans la rue sans être «dévisagée» et suivie!

Mais, ma chère petite,--tu te glorifies de ce qui te devrait te faire rougir de honte,--regarde cette autre femme bien plus belle que toi qui n'est guère regardée ni surtout suivie;--eh bien, les hommes ne «l'ennuient» pas, ne la «dévisagent» pas, de même qu'elle est moins entourée que toi dans un salon.--Prends garde, examine, surveille, au besoin modifie tes «toilettes», ta démarche, tes attitudes, tes airs de tête,--il y a là quelque chose à corriger;--ces hommes si «ennuyeux» ne veulent pas perdre leur temps ni «payer trop cher». Quand ils suivent une femme dans la rue, c'est qu'elle a le malheur de leur inspirer la pensée que ce genre d'attaque peut réussir--et les mener à un but qui n'a pas de quoi t'enorgueillir;--combien, même au salon, doivent ce qu'elles croient un succès à une apparence de facilité,--tandis que cette femme que tu vois moins entourée, jamais suivie dans la rue doit ce que tu crois un abandon, une infériorité, une défaite à la parfaite correction, à la sévérité de son costume, de sa démarche, de ses attitudes, de ses airs de tête, de ses regards;--sa longue jupe tombe sur ses pieds à plis lourds et inflexibles comme du plomb--et ne permet pas à l'imagination de se figurer ces plis dans un autre sens que la perpendiculaire; ses vêtements semblent rigoureusement attachés à sa personne comme les plumes à l'oiseau,--tandis que, pour toi, il semble que la moindre brise, peut-être même le vent d'un soupir, peut déranger les plis de ta robe, les agiter, les rendre transversaux, les chiffonner.