Part 11
Une des plus grandes folies que l'on ait imaginées a été de vouloir dérober son corps à la mort, filouter son cadavre à la nature qui en avait prêté les éléments--on s'est fait «embaumer».
On a voulu rendre éternels des restes horribles, hideux, et dont on n'a pu que retarder la destruction;--car la nature, qui est éternelle, a le temps d'attendre, est patiente et sûre d'arriver à ses fins.--Peut-être, dans notre histoire, la naissance du Corse Bonaparte, la Révolution, la Terreur, l'expédition d'Égypte n'avaient pour but que de faire sortir des Pyramides quelques poignées de grains de blé qu'on y avait enfermées avec les cadavres récalcitrants--et dont la faculté germinative approchait de son terme; en effet, on les a semés et ils ont donné des grains et du pain.
Cette affaire était au moins aussi importante pour l'ordre immuable de la nature que les batailles et les révolutions d'empires;--rien ne doit se perdre dans le cercle éternel de ses évolutions et de ses opérations;--un grain de blé a son rôle comme un homme, comme une nation;--si ce grain de blé manquait, tout l'ordre serait dérangé, compromis, peut-être détruit;--aussi, je ne crois guère à Élie et à Énoch--ou du moins j'accepte l'interprétation de Tertullien, à savoir que leur mort n'en était que différée:--le tout à mettre au nombre immense des choses que nous ne savons pas.
Quant à la pratique absurde et répugnante des embaumements, s'il dépendait de moi, j'aurais, au contraire, hâté l'anéantissement des corps de ceux que j'ai perdus--et dont ma pensée a suivi malgré moi sous la terre la lente décomposition:--d'abord cadavres, puis, comme l'a dit je crois Bossuet, quelque chose qui n'a plus de nom dans aucune langue,--quelque chose de hideux, d'horrible en quoi sont changés ceux que j'ai, avec tendresse et bonheur, serrés dans mes bras.--Je suis soulagé quand je calcule qu'il s'est écoulé le temps nécessaire pour qu'il n'y ait plus rien... du moins là. Aussi je n'ai rien contre la crémation, ou les lits de chaux dont on a, dit-on, enveloppé le corps de Louis XVI assassiné dans la crainte que ce corps ne devînt une relique.
Où ai-je lu cette vieille chanson? il y a si longtemps que je la sais, que j'ai presque envie de me persuader--ce qui ne serait pas vrai que j'en suis l'auteur.
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_Quand la Parque aura sonné l'heure, De coudriers et de lilas, Prends soin d'embellir ma demeure; Je veux, dans un pareil bouquet, Plaire encore à jeune fillette, Tantôt cueilli comme bouquet, Tantôt croqué comme noisette._
Je citais un jour ce couplet à Victor Hugo, à propos de la pratique de l'embaumement. «La chanson a raison, me dit-il; il vaut mieux embaumer que d'être embaumé.»
Quant à la mort et à ce qui suit la mort, comme nous ne savons rien et que nous ne saurons jamais rien, nous sommes fort exposés à voir varier nos idées et nos opinions selon nos sensations.
Hugo, par exemple, qui était surtout un grand peintre--et qui choisissait dans tout le côté, la face qui présentait les couleurs les plus harmonieuses, surtout les plus éclatantes, était fort enclin à voir ses impressions changées, selon l'heure et la hauteur du soleil qui dorait ou abandonnait les objets, ou les dorait d'un autre côté.
Lorsque sa charmante fille Léopoldine fut noyée à Quillebeuf avec son mari, qui, ne pouvant la sauver, voulut rester avec elle, lorsque j'allai avec la famille mettre les deux corps dans le même cercueil,--j'eus la triste mission d'apprendre à Victor Hugo, alors en voyage, le malheur qui le frappait; à son retour, il me dit un soir: «Ma douleur est bien adoucie par la ferme croyance que j'ai dans une autre vie où ma fille m'attend et où j'irai la rejoindre.»
Il est évident qu'il ne voyait plus cette question du même côté et sous le même aspect, lorsque, dans son testament, préparant, dernière antithèse, la mise en scène de ses funérailles, il ordonnait de le porter dans le corbillard des pauvres--et se faisait enterrer civilement.
Cette pensée de chicaner la mort,--de rester encore sous on ne sait quelle forme et quelle figure quelque temps de plus sur la terre, de se préoccuper d'un effet à produire sur les survivants, est très commun.
J'ai connu une vieille femme qui, avec une très petite fortune, suffisante cependant pour ses modestes besoins, s'imposa toute sa vie quelques privations pour amasser un petit pécule qu'on trouva à sa mort avec cette note écrite de sa main: «Pour mon enterrement.» Suivaient les détails de cet enterrement: tant pour les voitures, tant pour les cierges, tant pour les pauvres et les pleureuses.. En un mot, un bel enterrement.
Je fus prié un jour d'assister à une cérémonie de ce genre par une famille de mon voisinage. Un des parents du mort me remercia et, faisant allusion à certains petits services que j'ai pu rendre au pays que nous habitions l'un et l'autre et à une certaine popularité:
--Ah! Monsieur, me dit-il, c'est vous qui aurez un bel enterrement!
--Croyez-vous, monsieur? lui répondis-je; mais quel chagrin j'aurai de ne pas le voir!
Lorsque tout est mort en nous, la vanité seule survit, cependant; la magnificence des obsèques est plus pour flatter la vanité des survivants que pour honorer les morts. Les gens qui ont pour métier d'enterrer les autres comptent pour leur fortune sur cette vanité--et mettent sur leur enseigne: _Pompes funèbres._
Un jour, comme je revenais d'une de ces cérémonies où tout aurait surtout fait comprendre la vanité des vanités, j'ai pris la plume et ajouté à mon testament toutes les recommandations pour que cette opération à mon égard eût lieu avec la plus grande modestie, le moins de temps et le moins de dépenses possibles--et par le plus court chemin:--me contentant, en fait de pompes funèbres, de ne pas être enterré vivant,--soin que j'ai toujours eu pour ceux que j'ai perdus en ne les laissant mettre en cercueil qu'après un commencement visible de décomposition, seul signe certain, quoi qu'on dise, de la mort.
Les livres sont remplis de gémissements sur la brièveté de la vie--et néanmoins, pendant la durée de cette vie si courte, notre principale occupation est de nous en distraire, de ne pas la sentir, de «tuer le temps».
«La mort, dit Épicure,--ne nous concerne en rien; tant que nous vivons, elle n'est pas là;--quand elle arrive, nous n'y sommes plus.»
Lisez la traduction qu'a faite Boileau-Despréaux d'une ode de Sapho--et vous verrez que la même description peut s'appliquer exactement et à la mort et aux délices de l'amour:
_Un nuage confus se répand sur ma vue, Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs, Et, pâle, sans haleine, interdite, éperdue, Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs!_
Quel que soit le sentiment qu'on adopte sur une vie future ou sur l'anéantissement ou la transformation perpétuelle, le plus sûr est de se conduire d'après la première hypothèse--et de pouvoir dire, comme Épictète:
«Je veux, à mon dernier moment, pouvoir dire à Dieu: »Grand Dieu, ai-je suivi vos commandements? Ai-je abusé de vos dons? Ne vous ai-je pas soumis mes sens, mes voeux, mes opinions? Me suis-je jamais plaint de vous? Ai-je jamais accusé votre providence? Quand vous avez voulu que je fusse malade; j'ai voulu être malade;--vous avez voulu que je fusse pauvre, et j'ai été content de ma pauvreté. Aujourd'hui, vous voulez que je meure;--je sors de ce monde en vous remerciant de m'y avoir admis pour me faire voir tous vos ouvrages, et l'ordre admirable avec lequel vous gouvernez cet univers.»
«A la mort, dit saint Ambroise, commence l'égalité; les cadavres des riches et des pauvres sont semblables; seulement, comme les riches se sont nourris avec excès de mets savoureux et recherchés, leurs cadavres sentent plus mauvais que ceux des pauvres.»
On ne rencontre jamais de cadavres d'oiseaux dans les rues ni sur les chemins; c'est qu'ils vont pour mourir se cacher dans le fond des bois.
De même il faut cacher sa vieillesse--et épargner aux autres le spectacle de notre décrépitude.--On a dit avec raison: «Quand on n'orne plus les salons, il faut en disparaître.»
Il est rare que nous mourions tout d'un coup et tout vifs: --nous assistons à la mort successive de nos sens et de nos facultés.--J'avais trente ans lorsque j'ai écrit l'oraison funèbre d'une dent que j'avais perdue par accident.--Quand on dépasse le terme ordinaire de la vie, on se trouve dans une vaste solitude;--nos contemporains, nos amis, ceux que nous avons aimés et qui nous ont aimés ne sont plus; nous sommes étrangers dans un pays nouveau, la langue qu'on y parle n'est plus la même que nous savons parler; les intérêts, les goûts, les idées ne sont plus les mêmes; nous gênons, nous encombrons,--nous sommes dans la vie comme de vieilles femmes dans un salon condamnées à «faire tapisserie», et on trouve cette tapisserie trop épaisse et tenant trop de place;--ce qui, de notre temps, était vice, est devenu coutume;--ce que nous trouvions beau et élégant est ridicule;--les meilleurs--et ils ne sont pas nombreux--nous traitent avec des marques affectées de bienveillance et de commisération humiliantes.
L'autre soir, traversant le cimetière, je voyais un grand nombre de tombes connues des élus morts bien plus jeunes que je ne suis aujourd'hui, et il me semblait entendre sortir de ces tombes des voix qui me disaient:
«Eh bien?...»
Les heures, faisant comme le Parthe, nous blessent en fuyant; et ces heures, comme nos journées et nos années, nous ne les comptons qu'à mesure qu'elles sont passées.--Quand on dit: «J'ai vingt ans,» c'est au contraire vingt ans qu'on n'a plus, vingt ans qu'on a dépensés du mystérieux nombre qui nous a été donné.
On m'a quelquefois reproché «de gâter» les enfants. C'est toujours ça de bon qui leur est assuré.
Je n'ai jamais songé à leur demander, comme on fait d'ordinaire, de la reconnaissance de ce qu'ils «nous doivent la vie»,--et cela pour plusieurs raisons.--La première, c'est que, au moment où nous leur «donnions la vie», nous ne pensions guère à eux.--La seconde, c'est que, bien des fois dans le cours de leur existence, ils ne seraient pas d'accord sur la valeur du «don» et qu'ils pourraient nous répondre: «Je m'en serais bien passé!--plût à Dieu qu'un bon petit croup m'en eût délivré quand je venais de naître!»
Dans la jeunesse, un excès de sève nous fait nous étendre et épancher notre vie, notre âme, nos sens autour de nous et parfois très loin;--on aime tout,--on veut tout,--on est tout amour,--et cet amour qu'on éprouve est tout en soi;--les objets aimés ne sont que des prétextes;--notre vie s'étend comme la chaleur d'un foyer ardent;--mais, quand nous sommes vieux,--nous n'entendons plus, nous ne voyons plus d'aussi loin,--notre foyer ne rayonne plus au dehors,--la vie se resserre autour de nous.
_... On finit un laid jour Par n'aimer plus que soi--sot, froid et triste amour!_
Beaucoup de vieillards, à force de vivre, finissent par se croire immortels,--comme si leur temps de mourir avait passé. Combien j'en ai vu ayant une telle horreur de la pensée de la mort--qu'ils retardaient de jour en jour, jusqu'à la fin, le soin de faire un testament dont l'absence, après leur mort, laisse à ceux qu'ils ont aimés mille soucis, mille tracas et souvent la ruine.
Louis XI, qui avait si peu marchandé la mort aux autres, en avait pour lui-même une terreur vengeresse.--Il se fit apporter la sainte ampoule et plusieurs reliques;--puis, comme on faisait des prières à un saint, demandant pour lui la santé du corps et le salut de l'âme, il interrompit le prêtre en disant: «Un peu de discrétion et pas d'importunité;--demandez seulement la santé--nous verrons le reste plus tard.»
Un «seigneur» avait défendu qu'on lui parlât jamais de mort.--Son secrétaire étant emporté par une maladie, on ne lui en dit rien;--mais, comme il le demandait opinâtrément, on lui dit: «On ne trouve votre secrétaire nulle part.»--Il comprit et n'en parla plus.
Les anciens évitaient le mot «mort»; ils se servaient de synonymes.--Cicéron, pour annoncer au Sénat la mort des complices de Catilina, dit: «Ils ont vécu (_vixerunt_).»
Ils avaient un autre mot très beau pour exprimer la même idée--_defunctus_--quitte, ayant payé sa dette.
Malheureusement, la «pratique» s'est emparée de ce mot--et l'a rendu vulgaire;--pour conserver le mot et l'étymologie, je l'écris _defunct_, comme on l'écrivait autrefois.
Quant à _feu_, on a voulu le tirer du celtique--puis de _felix_, heureux, puis de _fatum_, destin;--il est plus simple et plus vrai de le tirer du latin _fuit_,--il fut.
Les étymologistes se sont livrés à de curieux excès.--On sait que Ménage tirait _alfana_ d'_equus_.
On a tiré haricot de _fistula_ par le procédé que voici:
_Fistula_--_fistularis_--_fistularicus_;--retranchez _fistul_ vous aurez _aricus_--haricot.
De même _Babet_ vient de Ludovicus par ce procédé analogue:
Ludovicus--Louis--Louise--Lise--Élisa--Élisabeth--Lisbet--Babet.
L'expression--_n'est plus_--est surtout claire et vraie.
Les vieux boivent la lie de leur vie;--pardonnez-leur de faire un peu la grimace.
Pendant que tu roules entre tes doigts, pour la friser, cette boucle de cheveux, elle devient blanche.
Chaque fois que je te baise la main en te quittant, en disant: «A demain!» c'est un prélude à l'éternel adieu, qui n'aura pas de lendemain.
La Providence, dans son extrême bonté, rend souvent les vieillards exigeants, égoïstes, radoteurs, ennuyeux, maussades, envieux de la jeunesse et sévères pour les fautes qu'ils ne peuvent plus commettre.
C'est autant de consolations efficaces préparées pour ceux qui leur survivront--et qui laisseront à leur tour les mêmes consolations.
L'AFFAIRE BOULANGER.--LE CENTENAIRE
I
L'AFFAIRE BOULANGER
Je n'essayerai pas de cacher à mes lecteurs que je me trouve dans un assez singulier embarras.
Pendant l'instruction laborieuse faite pour le procès du général Boulanger, beaucoup de gens ont été mandés, interrogés, ont eu leurs tiroirs forcés, leurs papiers indiscrètement feuilletés et emportés qui n'étaient peut-être pas aussi exposés aux soupçons de la justice que je le suis en ce moment.
Je ne sais si vous vous rappelez que, dans le numéro 9 de la _Grande Revue_, paru le 10 mars, je vous disais:
«Nos soi-disant républicains ne sont qu'une misérable et ridicule parodie de ceux qu'ils proclament leurs ancêtres, leurs maîtres et leurs modèles.
»Ces grands hommes d'alors, lorsque, au nom de la liberté, ils se disputaient le despotisme, n'hésitaient pas à s'entre-guillotiner.--Je sais bien que certains de nos grands hommes d'aujourd'hui qui ont fait leurs preuves comme membres ou partisans de la Commune ne détesteraient pas cet expédient, mais ils sont arrêtés par un scrupule: c'est que, pour demander la tête de ses adversaires, il faut mettre la sienne au jeu,--la méchanceté ne manquerait pas, mais le tempérament manque tout à fait.»
Or, le 19 avril suivant, dans un banquet à Saint-Denis, le citoyen Naquet a lu, comme régal, une lettre du général Boulanger adressée de Bruxelles à ses «amis de Saint-Denis».
Et, dans cette lettre, il est dit:
«Quant à la Terreur, ils se bornent à la parodie en miniature,--ils n'oublient pas cette leçon de l'histoire que, lorsqu'on fait tomber des têtes, on risque fort de perdre la sienne, et ils ne sont pas désireux de faire de leur tête un enjeu;--c'était bon pour les hommes de la Convention.»
Ne suis-je pas exposé à ce que M. de Beaurepaire me soupçonne de faire les discours et les lettres de M. Boulanger?--envoie fouiller mes papiers et m'invite à aller causer un brin au Luxembourg?
Je ne le connais pas et ne puis apprécier l'agrément que me pourrait donner cette entrevue en tout autre temps, mais, en ce moment de la magnifique explosion du printemps dans mon jardin, au moment où les camélias donnent leurs dernières fleurs pour faire humblement place aux roses, au moment où, d'un arbre à l'autre, s'étendent les guirlandes parfumées des glycines et des chèvrefeuilles, au moment où l'aponogéton couvre l'eau de ses coquillages blancs et noirs doucement odorants, au moment où comme disait le charmant chansonnier, mon ami Bérat:
_Ça sent bon dans la plaine, Deux à deux v'là qu'on s'y promène; Les amours ont déjà r'pris, L'rossignol chante toutes les nuits, Dans les nids, Y a des petits._
Je ferais une résistance sérieuse au voyage, je serais malade, vieux, etc.
Et, comme dit une de mes petites-filles, quand j'élude pour cette raison ou sous ce prétexte quelque chose d'ennuyeux: «Voici le grand-père qui va tirer son grand âge.»
On a vu, par ces derniers temps, des gens mandés, amenés, interrogés, ennuyés, fouillés, pour des situations moins graves que celle où je me trouve par ce malheureux petit morceau de ma prose qui se trouve reproduit dans la lettre de M. Boulanger.
Mais je veux espérer que M. de Beaurepaire se contentera de recevoir par écrit et de Saint-Raphaël les renseignements, explications, éclaircissements, révélations et même humbles avis de son serviteur.--Je vais lui dire tout ce que je sais et tout ce que je pense, non pas de M. Boulanger, mais de l'affaire Boulanger,--car celui-ci y est personnellement pour peu de chose; je ne le connais pas, je n'en veux pas, mais je ne lui en veux pas, convaincu comme je le suis que ce n'est pas sa faute,--et, si j'allais à Bruxelles, ce ne serait certainement pas pour le voir. J'aurai soin que ces quelques pages soient mises sous les yeux de M. de Beaurepaire.
Quant aux dix lignes qui se trouvent dans mon article et dans la lettre du brav'général--la pensée qu'elles expriment est si vraie, je le maintiens, qu'elle a pu le frapper comme moi, quoique après moi;--et, d'ailleurs, on admettra facilement que, depuis qu'il est à Bruxelles, il ait pour se distraire nourri son esprit et endormi ses ennuis par de bonnes lectures--et que ce passage lui ait paru exprimer congrûment une idée qu'il aurait pu avoir.
Permettez-moi de vous dire qu'il est puéril et même un peu ridicule, pour un procès entre républicains, de chercher, de colliger, d'inventer au besoin des «preuves», des révélations, etc. Vous vous jetez tout à fait hors des traditions que vous ont laissées vos maîtres, vos modèles et les saints de votre calendrier.
Un seul des membres de la Chambre des députés a conservé le dépôt de ces traditions;--est-ce Félix Pyat,--héros de la commune,--que, pour le comparer à Achille, on a dû choisir une des épithètes qu'Homère donne au fils de Pelée: «Achille aux pieds légers.»
[Grec: Podas ochus Achilleus]
Est-ce le vieux Madier-Montjau?--Un des deux a récemment ramené le parti soi-disant républicain à ces traditions trop oubliées:
«Quand un homme gêne on le supprime.»
Au fond, c'est ce que vous voulez faire; mais pourquoi tant de détours et de fioritures?
Jean-Jacques Rousseau, auquel votre parti vient de faire l'injure d'une statue, tandis que, si on l'avait lu et compris, vos ancêtres, s'il eût vécu de leur temps, n'eussent pas manqué de le guillotiner.
Jean-Jacques Rousseau a dit:
«Il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique, parce qu'il n'y en a aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme.»
Et Diderot, que vous allez déranger sottement pour le mettre au Panthéon, et pour lequel également il n'y eût pas eu assez de lanternes pour l'accrocher, si on l'avait lu et compris, vous dit franchement que, en République, la popularité est un crime.
«Comme le peuple n'est pas aimable, dit-il dans l'_Encyclopédie_, il faut supposer un but intéressé à ceux qui le caressent.»
«Les tyrans les plus odieux qui ont opprimé Rome ne manquaient pas de se rendre populaires par les assemblées, les spectacles et les libéralités folles.»
Il n'y a pas de République possible sans «l'ostracisme»; pour maintenir la République, il faut pouvoir exiler Aristide, parce que ça ennuie de l'entendre appeler le Juste; Alcibiade parce qu'il a coupé la queue à son chien, et fait périr Socrate sans savoir pourquoi.
Jusque-là, vous alliez assez bien,--vous vous étiez naturellement et fatalement, au nom de la liberté, avancé vers le despotisme le plus insolent;--vous combattez le suffrage universel, qui est le fondement et le prétexte de votre gouvernement; vous attaquez la liberté de la presse,--l'arche sainte quand vous n'étiez pas au pouvoir et quand vous vous en serviez; vous êtes comme des acrobates et funambules qui scieraient la corde sur laquelle ils dansent et font leurs tours.
Mais voici que tout à coup vous devenez timides, et, au lieu de «supprimer», vous chicanez, vous faites des procès qui vous perdent si vous les perdez, qui achèvent de vous couvrir de honte et de ridicule si vous les gagnez.
Mon Dieu! pourvu que le brav'général ne mette pas cette phrase-là dans une de ses lettres.
A Atticus Naquet!
Si cependant vous persévérez dans la voie où vous vous êtes engagés, je vais, même dans cette voie, vous donner des avis utiles, mais à condition que vous ne me dérangerez pas.
Vous avez bien inutilement dérangé, ennuyé, troublé, «embêté», beaucoup de témoins qui n'avaient rien vu, de complices qui ne savaient rien ou ne voulaient rien dire, et auxquels vous avez donné deux fois le temps de brûler ou de mettre en sûreté les papiers, «pièces», etc., qui pouvaient les trahir.--Vous avez fait jaser des cochers, des passants et des portières--et, par une étourderie ou par un vertige étrange, vous avez oublié ou négligé les vrais coupables.
Je ne dirai pas les complices du brav'général, mais les vrais coupables; car c'est lui qui n'est que leur complice et qui n'a droit dans la répression qu'à un rang tout à fait subalterne.
Ces vrais coupables, je vais vous les révéler, vous les dénoncer; mais il est bien convenu que vous me laisserez tranquille à mes roses et à mon bateau.
Un de vos principaux chefs d'accusation contre le général Boulanger est la «tentative d'embauchage de l'armée».
Eh bien, oui, il y a eu tentative d'embauchage et tentative suivie d'effet.
Mais cette tentative a été commise par les groupes, par le tas de farceurs qui ont formé un ministère dans lequel ils l'ont fait entrer.--Je ne vous dis pas leurs noms, parce que je ne charge pas ma mémoire des noms de ces gens-là;--mais il vous sera facile de les retrouver.
Ce sont ceux qui, pensant avoir besoin d'un «sabre», ont appelé à eux un général auquel, je l'ai déjà dit, il n'a peut-être manqué que les occasions, mais à qui elles ont tout à fait manqué, pour sortir de la foule des généraux. Un nom sans passé, sans illustration, et ils l'ont choisi exprès dans ces conditions, parce qu'un nom plus éclatant par lui-même, Mac-Mahon, Galliffet, le vieux Canrobert, etc., ou n'auraient pas voulu de l'association, ou n'auraient pas fait espérer d'être un instrument aussi docile, aussi dévoué, aussi obéissant.
Une fois leur homme choisi, ils l'ont traité comme un ballon, comme un pantin de baudruche; ils lui ont appliqué un chalumeau, et se sont mis à souffler de tous leurs poumons pour l'enfler et le grossir; ils lui ont permis, en l'aidant même, de capter la faveur des soldats des chambrées par toutes sortes de menues concessions, de flatteries, et de «douceurs».
C'est là qu'il y a eu embauchage, embauchage du général par ses coministres, embauchage des soldats par le général et surtout par lesdits coministres.
Voilà les vrais coupables, et je n'ai pas ouï dire que vous vous soyez jusqu'ici adressé à eux.
Complices aussi ceux qui l'ont accusé, attaqué maladroitement et sottement: les Floquet, les Freycinet, les Lockroy, gens plus récents dont je n'ai pas encore oublié les noms.
Complice, ce grotesque Jacques qu'ils ont opposé au brav'général, autre pantin de baudruche qu'ils ont en vain soufflé de leurs poumons fatigués, et qui n'a pu se dilater et grossir suffisamment.
Complice, ce M. Antoine, qui va discourir et pérorer dans les départements.