Chapter 9
Édilité bénie! Tutélaires barricades! Enclos providentiels! C'est non seulement ma chienne, à l'abri des voitures, c'est, en outre -- un, deux, trois, quatre, cinq -- cinq chiens autour d'elle, boueux, quelques-uns saignants de batailles, tous haletants, fourbus, le plus grand n'atteint pas trente centimètres au garrot...
-- Bellaude!
Elle ne m'avait pas entendue venir, elle jouait Célimène. Vertueuse malgré elle, inaccessible par hasard, elle perd contenance à mon cri et d'un coup se prosterne, rappelée à la servilité...
-- Oh! Bellaude!...
Elle rampe, elle m'implore. Mais je ne veux pas pardonner encore et je lui désigne seulement, d'un geste théâtral, par-dessus les fortifications abolies, le chemin du devoir, le gîte... Elle n'hésite pas, elle saute la palissade et distance aisément, en quelques foulées, la meute des pygmées qui suit, langues flottantes...
Qu'ai-je fait là? Si Bellaude allait rencontrer, sur la route, un séducteur de belle stature...
-- Madame, Bellaude est rentrée.
-- Avec cinq petits chiens?
-- Non, madame, avec un grand.
-- Ah! mon Dieu! Où est-il?
-- Là, madame, sur le talus.
Oui, il est là, et je me souviens, avec un soupir de soulagement, que la chanson dit: «Il faut des époux assortis...» Celui qui attend Bellaude est un dogue d'Ulm, au regard obtus, passif sous son collier et sa muselière de cuir vert, et aussi lourd, aussi large, aussi haut -- le hasard soit loué! -- qu'un veau.
LES DEUX CHATTES
Il n'est qu'un jeune chat, fruit des amours -- et de la mésalliance -- de Moune, chatte persane bleue, avec n'importe quel rayé anonyme. Dieu sait si le rayé abonde, dans les jardins d'Auteuil! Par les jours de printemps précoce, aux heures du jour où la terre, dégelée, fume sous le soleil et embaume, certains massifs, certaines plates-bandes ameublies qui attendent les semis et les repiquages, semblent jonchés de couleuvres: les seigneurs rayés, ivres d'encens végétal, tordent leurs reins, rampent sur le ventre, fouettent de la queue et râpent délicatement sur le sol leur joue droite, leur joue gauche, pour l'imprégner de l'odeur prometteuse de printemps -- ainsi une femme touche, de son doigt mouillé de parfum, ce coin secret, sous l'oreille...
Il n'est qu'un jeune chat, fils d'un de ces rayés. Il porte sur son pelage les raies de la race, les vieilles marques de l'ancêtre sauvage. Mais le sang de sa mère a jeté, sur ces rayures, un voile floconneux et bleuâtre de poils longs, impalpables comme une transparente gaze de Perse. Il sera donc beau, il est déjà ravissant, et nous essayons de le nommer Kamaralzaman -- en vain, car la cuisinière et la femme de chambre, qui sont des personnes raisonnables, traduisent Kamaralzaman par Moumou.
Il est un jeune chat, gracieux à toute heure. La boule de papier l'intéresse, l'odeur de la viande le change en dragon rugissant et minuscule, les passereaux volent trop vite pour qu'il puisse les suivre de l'oeil, mais il devient cataleptique, derrière la vitre, quand ils picorent sur la fenêtre. Il fait beaucoup de bruit en tétant, parce que ses dents poussent... C'est un petit chat, innocent au milieu d'un drame.
La tragédie commença, un jour que Noire du Voisin -- dirait-on pas un nom de noblesse paysanne? -- pleurait, sur le mur mitoyen, la perte de ses enfants, noyés le matin. Elle pleurait à la manière terrible de toutes les mères privées de leur fruit, sans arrêt, sur le même ton, respirant à peine entre chaque cri, exhalant une plainte après l'autre plainte pareille. Le tout petit chat Kamaralzaman, en bas, la regardait. Il levait sa figure bleuâtre, ses yeux couleur d'eau savonneuse aveuglés de lumière, et n'osait plus jouer à cause de ce grand cri... Noire du Voisin le vit et descendit comme une folle. Elle le flaira, connut l'odeur étrangère, râla «khhh...» de dégoût, gifla le petit chat, le flaira encore, lui lécha le front, recula d'horreur, revint, lui dit: «Rrrrou...» tendrement -- enfin manifesta de toutes manières son égarement. Le temps lui manqua pour prendre un parti. Pareille à un lambeau de nuée, Moune, aussi bleue qu'un orage, et plus rapide, arrivait... Rappelée à sa douleur et au respect des territoires, Noire du Voisin disparut, et son appel, plus lointain, endeuilla toute cette journée...
Elle revint le lendemain, prudente, calculatrice comme une bête de la jungle. Plus de cris: une hardiesse et une patience muettes. Elle attendit l'instant où, Moune repue, Kamaralzaman évadé chancelait, pattes molles, sur les graviers ronds du jardin. Elle vint avec un ventre lourd de lait, des tétines tendues qui crevaient sa toison noire, des roucoulements assourdis, des invites mystérieuses de nourrice... Et pendant que le petit chat, en tétant, la foulait à temps égaux, je la voyais fermer les yeux et palpiter des narines comme un être humain qui se retient de pleurer.
C'est alors que la vraie mère parut, le poil tout droit sur le dos. Elle ne s'élança pas tout de suite, mais dit quelque chose d'une voix rauque. Noire du Voisin, éveillée en sursaut de son illusion maternelle, debout, ne répondit que par un long grondement bas, en soufflant, par intervalles, d'une gueule empourprée. Une injure impérieuse, déchirante de Moune, l'interrompit, et elle recula d'un pas; mais elle jeta, elle aussi, une parole menaçante. Le petit chat effaré gisait entre elles, hérissé, bleuâtre, pareil à la houppe du chardon. J'admirais qu'il pût y avoir, au lieu du pugilat immédiat, de la mêlée féline où les flocons de poils volent, une explication, une revendication presque intelligible pour moi. Mais soudain, sur une insinuation aiguë de Noire du Voisin, Moune eut un bond, un cri, un «Ah! je ne peux pas supporter cela!» qui la jeta sur sa rivale. Noire rompit, atteignit le tilleul, s'y suspendit et franchit le mur -- et la mère lava son petit, souillé par l'étrangère.
Quelques jours passèrent, pendant lesquels je n'observai rien d'insolite. Moune, inquiète, veillait trop et mangeait mal. Chaude de fièvre, elle avait le nez sec, se couchait sur une console de marbre, et son lait diminuait. Pourtant Kamaralzaman, dodu, roulait sur les tapis, aussi large que long. Un matin que je déjeunais auprès de Moune, et que je la tentais avec du lait sucré et de la mie de croissant, elle tressaillit, coucha les oreilles, sauta à terre et me demanda la porte d'une manière si urgente que je la suivis. Elle ne se trompait pas: l'impudente Noire et Kamaralzaman, l'un tétant l'autre, mêlés, heureux, gisaient sur la première marche, dans l'ombre, au bas de l'escalier où se précipita Moune -- et où je la reçus dans mes bras, molle, privée de sentiment, évanouie comme une femme...
C'est ainsi que Moune, chatte de Perse, perdit son lait, résigna ses droits de mère et de nourrice, et contracta sa mélancolie errante, son indifférence aux intempéries et sa haine des chattes noires. Elle a maudit tout ce qui porte toison ténébreuse, mouche blanche au poitrail, et rien ne paraît plus de sa douleur sur son visage. Seulement, lorsque Kamaralzaman vient jouer trop près d'elle, elle replie ses pattes sous ses mamelles taries, feint le sommeil et ferme les yeux.
CHATS
Ils sont cinq autour d'elle, tous les cinq issus de la même souche et rayés à l'image de leur ancêtre, le chat sauvage. L'un porte ses rayures noires sur un fond rosé comme le plumage de la tourterelle, l'autre n'est, des oreilles à la queue, que zébrures pain brûlé sur champ marron très clair, comme une fleur de giroflée. Un troisième paraît jaune, à côté du quatrième qui n'est que ceintures de velours noir, colliers, bracelets, sur un dessous gris argent d'une grande élégance. Mais le cinquième, énorme, resplendit dans sa fourrure fauve à mille bandes. Il a les yeux verts de menthe, et la large joue velue qu'on voit au tigre.
Elle, mon Dieu, c'est la Noire. Une Noire pareille à cent autres Noires, mince, bien vernissée, la mouche blanche au poitrail et la prunelle en or pur. Nous l'avons nommée la Noire parce qu'elle est noire, de même la chatte grise s'appelle Chatte-Grise et la plus jeune des bleues de Perse Jeune-Bleue. Nous n'avons pas risqué la méningite.
Janvier, mois des amours félines, pare les chats d'Auteuil de leur plus belle robe et racole, pour nos trois chattes, une trentaine de matous. Le jardin s'emplit de leurs palabres interminables, de leurs batailles, et de leur odeur de buis vert. La Noire seule marque qu'ils l'intéressent. C'est trop tôt pour Jeune-Bleue et Chatte-Grise, qui contemplent de haut la démence des mâles. La Noire, pour l'heure, se tient mal, et ne va pas plus loin. Elle choisit longuement dans le jardin une branche taillée en biseau, élaguée de l'an dernier, pour s'en servir en guise de brosse à dents d'abord, puis de gratte-oreilles, enfin de gratte-flancs. Elle s'y râpe, elle s'y écorche, en donnant tous les signes de la satisfaction. Une danse horizontale suit, au cours de laquelle elle imite l'anguille hors de l'eau. Elle se roule, chemine sur le dos et le ventre, souille sa robe, et les cinq matous avec elle avancent, reculent comme un seul matou. Souvent le doyen magnifique, n'y tenant plus, s'élance, et porte sur la tentatrice une patte pesante... Tout aussitôt la chorégraphe voluptueuse se redresse, gifle l'imprudent et s'accroupit, pattes rentrées sous le ventre, avec un aigre et revêche visage de vieille dévote. En vain le puissant chat rayé, pour montrer sa soumission et rendre hommage à la Noire, feint-il de choir les quatre pattes en l'air, défaillant et soumis. Elle le relègue parmi le quintette anonyme, et gifle équitablement n'importe quel rayé, s'il manque à l'étiquette et la salue de trop près.
Ce ballet de chats dure depuis ce matin, sous mes fenêtres. Aucun cri, sauf le «rrrr...» dur et harmonieux qui roule par moments dans la gorge des matous. La Noire, muette et lascive, provoque, puis châtie, et savoure sa toute-puissance éphémère. Dans huit jours le même mâle qui tremble devant elle, qui patiente et perd le boire et le manger, la tiendra solidement par la nuque... Jusque-là, il plie.
Un sixième rayé vient d'apparaître. Mais aucun des matous n'a daigné le toiser en rival. Gras, velouté, candide, il a perdu dès son jeune âge tout souci des jeux de l'amour, et les nuits tragiques de janvier, les clairs de lune de juin ont cessé pour lui, à jamais, d'être fatidiques. Ce matin, il se sent las de manger, fatigué de dormir. Il promène, sous le petit soleil d'argent, sa robe lustrée, et la fatuité sans malice qui lui valut son nom de Beaugarçon. Il sourit au temps clair, aux passereaux confiants. Il sourit à la Noire, à sa frémissante escorte. Il taquine d'une patte molle un vieil oignon de tulipe qu'il délaisse pour un gravier rond. La queue de la Noire fouette et se tord comme un serpent coupé: il s'élance, la capture, la mordille, et reçoit une demi-douzaine de mornifles, sèches et griffues, à le défigurer... Mais Beaugarçon, déchu du rang de mâle, ignore tout du protocole amoureux, et redescend à l'équité pure. Injustement battu, il ne prend que le temps de gonfler ses poumons et de reculer d'un pas, avant d'administrer à la Noire une correction telle qu'elle en suffoque, râle de rage et saute le mur pour cacher sa honte dans le jardin voisin.
Et comme j'allais courir, craignant la fureur des matous, au secours de Beaugarçon, je vis qu'il faisait retraite avec lenteur, majesté et inconscience, parmi les rayés immobiles, silencieux, et pour la première fois déférents devant l'eunuque qui avait osé battre la reine.
LE VEILLEUR
DIMANCHE. -- Les enfants ont, ce matin, une drôle de figure. Je leur ai déjà vu cette figure-là, au moment où ils organisaient, dans le grenier, une représentation, avec costumes, masques, linceuls et chaînes traînantes, de leur drame, _le Revenant de la Commanderie_, élucubration à laquelle ils ont dû une semaine de fièvres, peurs nocturnes et langue crayeuse, intoxiqués qu'ils étaient de leurs propres fantômes. Mais c'est une vieille histoire. Bertrand a maintenant dix-huit ans, et projette de réformer, comme il sied à son âge, le régime financier de l'Europe; Renaud, qui passe quatorze ans, ne songe qu'à monter et démonter des moteurs, et Bel-Gazou me pose cette année des questions d'une banalité désolante: «Est-ce qu'à Paris je pourrai bientôt porter des bas? Est-ce qu'à Paris je pourrai avoir un chapeau? Est-ce qu'à Paris tu me feras friser le dimanche?»
N'importe, je les trouve tous trois singuliers et disposés à parler bas dans les coins.
LUNDI. -- Les enfants n'ont pas bonne mine le matin.
-- Qu'est-ce que vous avez donc, les enfants?
-- Rien du tout, tante Colette! s'écrient mes beaux-fils.
-- Rien du tout, maman! s'écrie Bel-Gazou.
Quel bel ensemble! Voilà un mensonge bien agencé. Ça devient sérieux. D'autant plus sérieux que j'ai surpris, à la brume, ce bout de dialogue entre les deux garçons, derrière le tennis:
-- Mon vieux, il n'a pas arrêté de minuit à trois heures.
-- À qui le dis-tu, mon petit! De minuit à quatre heures, oui! Je n'ai pas fermé l'oeil. Il faisait: «pom...pom...pom» comme ça, lentement... Comme avec des pieds nus, mais lourds, lourds...
Ils m'aperçurent et fondirent sur moi comme deux tiercelets, avec des rires, des balles blanches et rouges, une étourderie apprêtée et bavarde... Je ne saurai rien aujourd'hui.
MERCREDI. -- Quand j'ai traversé, hier soir, vers 11 heures, la chambre de Bel-Gazou pour gagner la mienne, elle ne dormait pas encore. Elle gisait sur le dos, les bras au long d'elle, et ses prunelles sombres bougeaient sous la frange des cheveux. Une lune chaude d'août, grandissante, balançait mollement l'ombre du magnolia sur le parquet et le lit blanc répandit une lumière bleue.
-- Tu ne dors pas?
-- Non, maman.
-- À quoi penses-tu, toute seule, comme ça?
-- J'écoute.
-- Et quoi donc?
-- Rien, maman.
Au même instant j'entendis, distinctement, le bruit d'un pas lourd et non chaussé à l'étage supérieur. L'étage supérieur, c'est un long grenier où personne ne couche, où personne, la nuit tombée, n'a l'occasion de passer, et qui conduit aux combles de la plus ancienne tour. La main de ma fille, que je serrais, se contracta dans la mienne. Deux souris passèrent dans le mur en jouant et en poussant des cris d'oiseau.
-- Tu as peur des souris, maintenant?
-- Non, maman.
Au-dessus de nous, le pas reprit, et je demandai malgré moi:
-- Mais qui donc marche là-haut?
Bel-Gazou ne répondit pas, et ce mutisme me fut désagréable.
-- Tu n'entends pas?
-- Si, maman.
-- «Si, maman!» c'est tout ce que tu trouves à répondre?
La petite pleura brusquement et s'assit sur son lit.
-- Ce n'est pas ma faute, maman. _Il_ marche comme ça toutes les nuits...
-- Qui?
-- Le pas.
-- Le pas de qui?
-- De personne.
-- Mon Dieu, que ces enfants sont bêtes! Vous voilà encore dans ces histoires, toi et tes frères? Ce sont ces sottises que vous ruminez dans les coins? Je monte, tiens. Oui, je vais t'en donner, moi, des pas au plafond!
Au dernier palier, des grappes de mouches, agglutinées aux poutres, ronflèrent comme un feu de cheminée sur le passage de ma lampe que l'appel d'air éteignit dès que j'ouvris la porte du grenier. Mais il n'était pas besoin de lampe dans ces combles aux lucarnes larges, où la lune entrait par nappes de lait. La campagne de minuit brillait à perte de vue, bosselée d'argent, vallonnée de cendre mauve, mouillée, au plus bas des prés, d'une rivière de brouillard étincelant qui mirait la lune... Une petite chevêche imita le chat dans un arbre, et le chat lui répondit... Mais rien ne marchait dans le grenier, sous la futaie des poutres croisées. J'attendis un long moment, je humai la brève fraîcheur nocturne, l'odeur de blé battu qui s'attache au grenier, et je redescendis. Bal-Gazou, fatiguée dormait.
SAMEDI. -- J'ai écouté toutes les nuits, depuis mercredi. On marche là-haut, tantôt à minuit, tantôt vers trois heures. Cette nuit, j'ai gravi et descendu quatre fois l'étage, inutilement. Au grand déjeuner, je force la confiance des enfants, qui sont d'ailleurs à bout de dissimulation.
-- Mes chéris, il va falloir que vous m'aidiez à éclaircir quelque chose. On va certainement s'amuser énormément -- même Bertrand qui est revenu de tout. Figurez-vous que j'entends marcher, au-dessus de la chambre de Bel-Gazou, toutes les...
Ils explosent tous à la fois:
-- Je sais, je sais! crie Renaud. C'est le Commandeur en armure, qui revenait déjà du temps de grand'père, Page m'a tout raconté, et...
-- Quelle blague! laisse tomber Bertrand, détaché. La vérité c'est que des phénomènes d'hallucination isolée ou collective se manifestent ici depuis que la Vierge, en ceinture bleue et traînée par quatre chevaux blancs, a surgi devant Guitras et lui a dit...
-- Elle lui a rien dit! piaille Bel-Gazou. Elle lui a écrit!
-- Par la poste? raille Renaud. C'est enfantin.
-- Et ton Commandeur, ce n'est pas enfantin? dit Bertrand.
-- Pardon! rétorque Renaud tout rouge. Le Commandeur c'est une tradition de famille. Ta Vierge, c'est une fable de village comme il en traîne partout...
-- Dites donc, les enfants, vous avez fini? Je peux placer un mot? Je ne sais qu'une chose, c'est qu'il y a dans le grenier des bruits de pas inexplicables. Je vais guetter la nuit prochaine. Bête ou homme, nous saurons qui marche. Que ceux qui veulent guetter avec moi... Bon. Adopté à mains levées!
DIMANCHE. -- Nuit blanche. Pleine lune. Rien à signaler, que le bruit de pas entendu derrière la porte entr'ouverte du grenier, mais interrompu par Renaud qui, harnaché d'une cuirasse Henri II et d'un foulard rouge de cow-boy, s'est élancé romanesquement en criant: «Arrière! arrière!...» On le conspue, on l'accuse d'avoir «tout gâté».
-- Il est curieux, remarque Bertrand avec une ironie écrasante et rêveuse, de constater combien le fantastique peut exalter l'esprit d'un adolescent, pourtant grandi dans les collèges anglais...
-- Eh! mon povre, ajoute ma limousine de fille, on ne dit pas «arrière, arrière!» on dit: «Je te vas foutre un bon coup!...»
MARDI. -- Nous avons guetté cette nuit, les deux garçons et moi, laissant Bel-Gazou endormie. La lune en son plein blanchissait d'un bout à l'autre une longue piste de lumière où les rats avaient laissé quelques épis de maïs rongés. Nous nous tînmes dans l'obscurité derrière la porte à demi ouverte, et nous nous ennuyâmes pendant une bonne demi-heure en regardant le chemin de lune bouger, devenir oblique, lécher le bas des charpentes entre- croisées... Renaud me serra le bras: on marchait au bout du grenier. Un rat détala et grimpa le long d'une poutre, suivi de sa queue de serpent. Le pas, solennel, approchait, et je serrai de mes bras le cou des deux garçons.
_Il_ approchait, lent, avec un son sourd, bien martelé, répercuté par les planchers anciens. Il entra, au bout d'un temps qui nous parut interminable, dans le chemin éclairé. Il était presque blanc, gigantesque: les plus grand nocturne que j'aie vu, un grand-duc plus haut qu'un chien de chasse. Il marchait emphatiquement, en soulevant ses pieds noyés de plume, ses pieds durs d'oiseau qui rendaient le son d'un pas humain. Le haut de ses ailes lui dessinait des épaules d'homme, et deux petites cornes de plumes, qu'il couchait ou relevait, tremblaient comme des graminées au souffle d'air de la lucarne. Il s'arrêta, se rengorgea tête en arrière, et toute la plume de son visage magnifique enfla autour d'un bec fin et de deux lacs d'or où se baigna la lune. Il fit volte-face, montra son dos tavelé de blanc et de jaune très clair. Il devait être âgé, solitaire et puissant. Il reprit sa marche de parade et l'interrompit pour une sorte de danse guerrière, des coups de tête à droite, à gauche, des demi-voltes féroces qui menaçaient sans doute le rat évadé. Il crut un moment sentir sa proie, et bouscula un squelette de fauteuil comme il eût fait d'une brindille morte. Il sauta de fureur, retomba, râpa le plancher de sa queue étalée. Il avait des manières de maître, une majesté d'enchanteur...
Il devina sans doute notre présence, car il se tourna vers nous d'un air outragé. Sans hâte, il gagna la lucarne, ouvrit à demi des ailes d'ange, fit entendre une sorte de roucoulement très bas, une courte incantation magique, s'appuya sur l'air et fondit dans la nuit, dont il prit la couleur de neige et d'argent.
JEUDI. -- Le cadet des garçons, à son pupitre, écrit une longue relation de voyage. Titre:_ Mes chasses au grand-duc dans l'Afrique australe_. L'aîné a oublié sur ma table de travail un début de «Stances»:
_Battement de la nuit, pesante vision,_ _De l'ombre en la clarté, grise apparition..._
Tout est normal.