Chapter 8
-- Elle-même. À qui se fier? Elle qui me connaît depuis quarante ans! Je ne sais pas ce qui lui a pris, elle bouillait à gros bouillons, j'ai voulu la retirer du feu, crac, quelque chose m'a tourné dans le poignet... Encore heureux que je n'aie que cette cloque... Mais quelle histoire! Aussi j'ai laissé l'armoire tranquille...
Elle rougit vivement et n'acheva pas.
-- Quelle armoire? demandai-je d'un ton sévère.
Ma mère se débattit, secouant la tête comme si je voulais la mettre en laisse.
-- Rien! aucune armoire!
-- Maman! Je vais me fâcher!
-- Puisque je dis: «J'ai laissé l'armoire tranquille», fais-en autant pour moi. Elle n'a pas bougé de sa place, l'armoire, n'est-ce pas? Fichez-moi tous la paix, donc!
L'armoire... un édifice de vieux noyer, presque aussi large que haut, sans autre ciselure que la trace toute ronde d'une balle prussienne, entrée par le battant de droite et sortie par le panneau du fond... Hum!...
-- Tu voudrais qu'on la mît ailleurs que sur le palier, maman?
Elle eut un regard de jeune chatte, faux et brillant dans sa figure ridée:
-- Moi? je la trouve bien là: qu'elle y reste!
Nous convînmes quand même, mon frère, le médecin, et moi, qu'il fallait se méfier. Il voyait ma mère, chaque jour, puisqu'elle l'avait suivi et habitait le même village, il la soignait avec une passion dissimulée. Elle luttait contre tous ces maux avec une élasticité surprenante, les oubliait, les déjouait, remportait sur eux des victoires passagères et éclatantes, rappelait à elle, pour des jours entiers, ses forces évanouies, et le bruit de ses combats, quand je passais quelques jours chez elle, s'entendait dans toute la petite maison, où je songeais alors au fox réduisant le rat...
À cinq heures du matin, en face de ma chambre, le son de cloche du seau plein posé sur l'évier de la cuisine m'éveillait...
-- Que fais-tu avec le seau, maman? Tu ne peux pas attendre que Joséphine arrive?
Et j'accourais. Mais le feu flambait déjà nourri de fagot sec. Le lait bouillait, sur le fourneau à braise pavé de faïence bleue. D'autre part fondait, dans un doigt d'eau, une tablette de chocolat, pour mon déjeuner. Carrée dans son fauteuil de paille, ma mère moulait le café embaumé, qu'elle torréfiait elle-même. Les heures du matin lui furent toujours clémentes; elle portait sur ses joues leurs couleurs vermeilles. Fardée d'un bref regain de santé, face au soleil levant, elle se réjouissait, tandis que tintait à l'église la première messe, d'avoir déjà goûté, pendant que nous dormions, à tant de fruits défendus.
Les fruits défendus, c'étaient le seau trop lourd tiré du puits, le fagot débité à la serpette sur une bille de chêne, la bêche, la pioche, et surtout l'échelle double, accotée à la lucarne du bûcher. C'étaient la treille grimpante dont elle rattachait les sarments à la lucarne du grenier, les hampes fleuries du lilas trop haut, la chatte prise de vertige et qu'il fallait cueillir sur le faîte du toit... Tous les complices de sa vie de petite femme rondelette et vigoureuse, toutes les rustiques divinités subalternes qui lui obéissaient et la rendaient si glorieuse de se passer de serviteurs prenaient maintenant figure et position d'adversaires. Mais ils comptaient sans le plaisir de lutter, qui ne devait quitter ma mère qu'avec la vie. À soixante et onze ans, l'aube la vit encore triomphante, non sans dommages. Brûlée au feu, coupée à la serpette, trempée de neige fondue ou d'eau renversée, elle trouvait le moyen d'avoir déjà vécu son meilleur temps d'indépendance avant que les plus matineux aient poussé leurs persiennes, et pouvait nous conter l'éveil des chats, le travail des nids, les nouvelles que lui laissaient, avec la mesure de lait et le rouleau de pain chaud, la laitière et la porteuse de pain, la chronique enfin de la naissance du jour.
C'est seulement une fois que je vis, un matin, la cuisine froide, la casserole d'émail bleu pendue au mur, que je sentis proche la fin de ma mère. Son mal connut maintes rémissions, pendant lesquelles la flamme à nouveau jaillit de l'âtre, et l'odeur de pain frais et de chocolat fondu passa sous la porte avec la patte impatiente de la chatte. Ces rémissions furent le temps d'alertes inattendues. On trouva ma mère et la grosse armoire de noyer chues toutes deux en bas de l'escalier, celle-là ayant prétendu transférer celle-ci, en secret, de l'unique étage au rez-de- chaussée. Sur quoi mon frère aîné exigea que ma mère se tînt en repos et qu'une vieille domestique couchât dans la petite maison. Mais que pouvait une vieille servante contre une force de vie jeune et malicieuse, telle qu'elle parvenait à séduire et entraîner un corps déjà à demi enchaîné par la mort? Mon frère, revenant avant le soleil d'assister un malade dans la campagne, surprit un jour ma mère en flagrant délit de la pire perversité. Vêtue pour la nuit, mais chaussée de gros sabots de jardinier, sa petite natte grise de septuagénaire retroussée en queue de scorpion sur sa nuque, un pied sur l'X de hêtre, le dos bombé dans l'attitude du tâcheron exercé, rajeunie par un air de délectation et de culpabilité indicibles, ma mère, au mépris de tous ses serments et de l'aiguail glacé, sciait des bûches dans sa cour.
LA «MERVEILLE»
-- C'est une merveille! U-ne mer-veille!
-- Je le sais bien. Elle s'arrange pour ça. Elle le fait exprès!
Cette réplique me vaut de la dame-que-je-connais-un-peu un regard indigné. Elle caresse encore une fois, avant de s'éloigner, la tête ronde de Pati-Pati, et soupire: «Amour, va!» sur l'air de «pauvre martyr incompris...». Ma brabançonne lui dédie, en adieu, un coup d'oeil sentimental et oblique -- beaucoup de blanc, très peu de marron -- et s'occupe immédiatement, pour faire rire un inconnu qui l'admire, d'imiter l'aboiement du chien. Pour imiter l'aboiement du chien, Pati-Pati gonfle ses joues de poisson-lune, pousse ses yeux hors des orbites, élargit son poitrail en bouclier, et profère à demi-voix quelque chose comme:
-- Gou-gou-gou...
Puis elle rengorge son cou de lutteur, sourit, attend les applaudissements, et ajoute, modeste:
-- Oa.
Si l'auditoire pâme, Pati-Pati, dédaignant le _bis_, le comble en modulant une série de sons où chacun peut reconnaître le coryza du phoque, la grenouille roucoulant sous l'averse d'été, parfois le claxon, mais jamais l'aboiement du chien.
À présent, elle échange, avec un dîneur inconnu, une mimique de Célimène:
-- Viens, dit l'inconnu, sans paroles.
-- Pour qui me prenez-vous? réplique Pati-Pati. Causons, si vous voulez. Je n'irai pas plus loin.
-- J'ai du sucre dans ma soucoupe.
-- Croyez-vous que je ne l'aie pas vu? Le sucre est une chose, la fidélité en est une autre. Contentez-vous que je fasse miroiter, pour vous, cet oeil droit, tout doré, prêt à tomber, et cet oeil gauche, pareil à une bille d'aventurine... Voyez mon oeil droit... Et mon oeil gauche... Et encore mon oeil droit...
J'interromps sévèrement le dialogue muet:
-- Pati-Pati, c'est fini, ce dévergondage?
Elle s'élance, corps et âme, vers moi:
-- Certes, c'est fini! Dès que tu le désires, c'est fini! Cet inconnu a de bonnes façons... Mais tu as parlé: c'est fini! Que veux-tu?
-- Nous partons. Descends, Pati-Pati.
Adroite et véhémente, elle saute sur le tapis. Debout, elle est pareille -- large du rein, bien pourvue en fesse, le poitrail en portique -- à un minuscule cob bai. Le masque noir rit, le tronçon de queue propage jusqu'à la nuque son frétillement, et les oreilles conjurent, tendues en cornes vers le ciel, une éventuelle jettatura. Telle s'offre, à l'enthousiasme populaire, ma brabançonne à poil ras, que les éleveurs estiment «un sujet bien typé», les dames sensibles «merveille», qui s'appelle officiellement Pati-Pati, plus connue dans mon entourage sous le nom de «démon familier».
Elle a deux ans, la gaieté d'un négrillon, l'endurance d'un champion pédestre. Au bois, Pati-Pati devance la bicyclette; elle se range, à la campagne, dans l'ombre de la charrette, tout le long d'un bon nombre de kilomètres.
Au retour, elle traque encore le lézard sur la dalle chaude...
-- Mais tu n'es donc jamais fatiguée, Pati-Pati?
Elle rit comme une tabatière:
-- Jamais! Mais quand je dors, c'est pour une nuit entière, couchée sur le même flanc. Je n'ai jamais été malade, je n'ai jamais sali un tapis, je n'ai jamais vomi, je suis légère, libre de tout péché, nette comme un lys...
C'est vrai. Elle meurt de faim ponctuellement à l'heure des repas. Elle délire d'enthousiasme à l'heure de la promenade. Elle ne se trompe pas de chaise à table, chérit le poisson, prise la viande, se contente d'une croûte de pain, gobe en connaisseuse la fraise et la mandarine. Si je la laisse à la maison, le mot «non» lui suffit; elle s'assoit sur le palier d'un air sage et cache un pleur. En métro, elle fond sous ma cape, en chemin de fer elle fait son lit elle-même, brassant une couverture et la moulant en gros plis. Dès la tombée du jour, elle surveille la grille du jardin et aboie contre tout suspect.
-- Tais-toi, Pati-Pati.
-- Je me tais, répond diligemment Pati-Pati. Mais je fais le fauve, à la lisière des six mètres de jardin. Je passe ma tête entre les barreaux, je terrorise le mauvais passant, et le chat qui attend la nuit pour herser les bégonias, le chien qui lève la patte contre le géranium-lierre...
-- Assez de vigilance, rentrons, Pati-Pati.
-- Rentrons! s'écrie-t-elle de tout son corps. Non sans que j'aie, ici, médité une minute, dans l'attitude de la grenouille du jeu de tonneau, et là, un peu plus longtemps, contractée, le dos bombé en colimaçon... Voilà qui est fait. Rentrons! Tu as bien fermé la porte? Attention! Tu oublies une des chattes qui se cache sous le rideau et prétend passer la nuit dans la salle à manger... Je te l'houspille et je te la déloge et je te l'envoie dans son panier. Hop! ça y est. À notre tour. Qu'est-ce que j'entends du côté de la cave? Non, rien. Ma corbeille... mon pan de molleton sur la tête... et, plus urgente, ta caresse... Merci. Je t'aime. À demain.
Demain, si elle s'éveille avant huit heures, elle attendra en silence, les pattes au bord du panier, les yeux fixés sur le lit. La promenade d'onze heures la trouvera prête, et toujours impeccable. Si c'est jour de bicyclette, Pati-Pati arque son dos pour que je la saisisse par la peau et que je l'installe en avant du guidon, toute ronde dans un panier à fraises. Dans les allées désertes du Bois, elle saute à terre: «À droite, Pati-Pati, à droite!» En deux jours, elle a distingué sa droite -- pardon, ma droite -- de sa gauche. Elle comprend cents mots de notre langue, sait l'heure sans montre, nous connaît pas nos noms, attend l'ascenseur au lieu de monter l'escalier, offre d'elle-même, après le bain, son ventre et son dos au séchoir électrique.
Si j'étale, au moment du travail, les cahiers de papier teinté sur le bureau, elle se couche, soigne ses ongles sans bruit et rêve, déférente, immobile. Le jour qu'un éclat de verre la blessa, elle tendit d'elle-même sa patte, détourna la tête pendant le pansement, de sorte que je ne savais plus si je soignais une bête, ou bien un enfant courageux... Quand la prendrai-je en faute? Quel accident mit, sous un crâne rond de chien minuscule, tant de complicité humaine? On la nomme «merveille». Je cherche ce que je pourrais bien lui reprocher...
Ainsi crut, en vertu comme en beauté, Pati-Pati, fleur du Brabant. Dans le XVIe arrondissement, son renom se répandit tellement que je consentis, pour elle, à un mariage. Son fiancé, quand il l'approcha, ressemblait à un hanneton furieux, dont il avait la couleur, le dos robuste, et ses petites pattes de conquérant piaffaient et griffaient le dallage. Pati-Pati l'aperçut à peine, et la brève entrevue où elle se montra si distraite n'eut point de lendemain.
Cependant, tout le long de soixante-cinq jours, Pati-Pati enfla, prit la forme d'un lézard des sables, ventru latéralement, puis celle d'un melon un peu écrasé, puis...
Deux Pati-Pati d'un âge tendre et d'un modèle extrêmement réduit vaguent maintenant dans une corbeille. Préservés de toute mutilation traditionnelle, ils portent la queue en trompe de chasse et les oreilles en feuilles de salade.
Ils tètent un lait abondant, mais qu'il leur faut acheter par des acrobaties au-dessus de leur âge. Pati-Pati n'a rien de ces lices vautrées, tout en ventre et en tétines, qui s'absorbent, béates, en leur tâche auguste. Elle allaite assise, contraignant ses chiots à l'attitude du mécanicien aplati sous le tacot en panne. Elle allaite couchée en sphinx et le nez sur les pattes -- «Tant pis! qu'ils s'arrangent!» -- et s'en va, si le téléphone sonne, du côté de l'appareil, remorquant deux nourrissons ventousés à ses mamelles. Ils testent, oubliés, vivaces, ils testent au petit bonheur, et prospèrent malgré leur mère et son humain souci -- trop humain -- de toutes choses humaines.
-- Qui a téléphoné? J'entends la voiture... Où est mon collier? Ton sac et tes gants sont sur la table, nous allons sortir, n'est-ce pas? On a sonné! Tu m'emmènes au _Matin_? Je sens qu'il est l'heure... Qu'est-ce qui traîne sous moi? encore ce petit chien! je le rencontre partout... Et cet autre, donc... On ne voit que lui dans la maison. Ils sont gentils? Peuh!... oui, gentils. Partons, partons, dépêche-toi... Je ne te perds pas de l'oeil, si tu allais sortir sans moi...
Pati-Pati, mes amis vous nommeront toujours, sans que je proteste, «merveille des merveilles» et «perfection». Mais je sais maintenant ce qui vous manque: vous n'aimez pas les animaux.
BA-TOU
Je l'avais capturée au quai d'Orsay, dans un grand bureau dont elle était, avec une broderie chinoise, le plus magnifique ornement. Lorsque son maître éphémère, embarrassé d'un aussi beau don, m'appela par le téléphone, je la trouvai assise sur une table ancienne, le derrière sur des documents diplomatiques, et affairée à sa toilette intime. Elle rapprocha ses sourcils à ma vue, sauta à terre et commença sa promenade de fauve, de la porte à la fenêtre, de la fenêtre à la porte, avec cette manière de tourner et de changer de pied, contre l'obstacle, qui appartient à elle et à tous ses frères. Mais son maître lui jeta une boule de papier froissé et elle se mit à rire, avec un bond démesuré une dépense de sa force inemployée, qui la montrèrent dans toute sa splendeur. Elle était grande comme un chien épagneul, les cuisses longues et musclées attachées à un rein large, l'avant- train plus étroit, la tête assez petite, coiffée d'oreilles fourrées de blanc, peintes, au dehors, de dessins noirs et gris rappelant ceux qui décorent les ailes des papillons crépusculaires. Une mâchoire petite et dédaigneuse, des moustaches raides comme l'herbe sèche des dunes, et des yeux d'ambre enchâssés de noir, des yeux au regard aussi pur que leur couleur, des yeux qui ne faiblissaient jamais devant le regard humain, des yeux qui n'ont jamais menti... Un jour, j'ai voulu compter les taches noires qui brodaient sa robe, couleur de blé sur le dos et la tête, blanc d'ivoire sur le ventre; je n'ai pas pu.
-- Elle vient du Tchad, me dit son maître. Elle pourrait venir aussi de l'Asie. C'est une once, sans doute. Elle s'appelle Bâ- Tou, ce qui veut dire «le chat», et elle a vingt mois.
Je l'emportai; cependant elle mordait sa caisse de voyage et glissait, entre les lattes de la prise d'air, une patte tantôt épanouie et tantôt refermée, comme une sensible fleur marine.
Je n'avais jamais possédé, dans ma maison, une créature aussi naturelle. La vie quotidienne me la révéla intacte, préservée encore de toute atteinte civilisatrice. Le chien gâté calcule et ment, le chat dissimule et simule. Bâ-Tou ne cachait rien. Toute saine et fleurant bon, l'haleine fraîche, je pourrais écrire qu'elle se comportait en enfant candide, s'il y avait des enfants candides. La première fois qu'elle se mit à jouer avec moi, elle me saisit fortement la jambe pour me renverser. Je l'interpellai avec rudesse, elle me lâcha, attendit, et recommença. Je m'assis par terre et lui envoyai mon poing sur son beau nez velouté. Surprise, elle m'interrogea du regard, je lui souris et lui grattai la tête. Elle s'effondra sur le flanc, sonore d'un ronron sourd et m'offrit son ventre sans défense. Une pelote de laine, qu'elle reçut en récompense, l'affola: de combien d'agneaux, enlevés aux maigres pâtures africaines, reconnaissait-elle, lointaine et refroidie, l'odeur?...
Elle coucha dans un panier, se confia au bassin de sciure comme un chat bien appris, et quand je m'étendis dans l'eau tiède, sa tête rieuse et terrible parut, avec deux pattes, au rebord de la baignoire...
Elle aimait l'eau. Je lui donnai souvent, le matin, une cuvette d'eau, qu'elle vidait à grands jeux de pattes. Toute mouillée, heureuse, elle ronronnait. Elle se promenait, grave, une pantoufle volée entre les dents. Elle précipitait et remontait vingt fois sa boule de bois dans le petit escalier. Elle accourait à son nom: «Bâ-Tou» avec un cri charmant et doux, et demeurait rêvant, les yeux ouverts, nonchalante, aux pieds de la femme de chambre qui cousait. Elle mangeait sans hâte et cueillait délicatement la viande au bout des doigts. Tous les matins, je pus lui donner ma tête, qu'elle étreignait des quatre pattes et dont elle râpait, d'une langue bien armée, les cheveux coupés. Un matin, elle étreignit trop fort mon bras nu, et je la châtiai. Offensée, elle sauta sur moi, et j'eus sur les épaules le poids déconcertant d'un fauve, ses dents, ses griffes... J'employai toutes mes forces et jetai Bâ-Tou contre un mur. Elle éclata en miaulements terribles, en rugissements, elle fit entendre son langage de bataille, et sauta de nouveau. J'usai de son collier pour la rejeter contre le mur, et la frappai au centre du visage. À ce moment, elle pouvait, certes, me blesser gravement. Elle n'en fit rien, se contint, me regarda en face et réfléchit... Je jure bien que ce n'est pas la crainte que je lus dans ses yeux. Elle _choisit_, à ce moment décisif, elle opta pour la paix, l'amitié, la loyale entente; elle se coucha, et lécha son nez chaud...
Quand je vous regrette, Bâ-Tou, j'ajoute à mon regret la mortification d'avoir chassé de chez moi une amie, une amie qui n'avait Dieu merci, rien d'humain. C'est en vous voyant debout sur le mur du jardin -- un mur de quatre mètres, sur le faîte duquel vous vous posiez, d'un bond -- occupée à maudire quelques chats épouvantés, que j'ai commencé à trembler. Et puis, une autre fois, vous vous êtes approchée de la petite chienne que je tenais sur mes genoux, vous avez mesuré, sous son oreille, la place exacte d'une fontaine mystérieuse que vous avez léchée, léchée, léchée, avant de la tâter des dents, lente et les yeux fermés... J'ai compris: «Oh! Bâ-Tou!...» et vous avez tressailli tout entière, de honte de d'avidité refrénées.
Hélas! Bâ-Tou, que la vie simple, que la fauve tendresse sont difficiles, sous notre climat... Le ciel romain vous abrite à présent; un fossé, trop large pour votre élan, vous sépare de ceux qui vont, au jardin zoologique, narguer les félins; et j'espère que vous m'avez oubliée, moi qui, vous sachant innocente de tout, sauf de votre race, souffris qu'on fît de vous une bête captive.
BELLAUDE
-- Madame, Bellaude s'est sauvée.
-- Depuis quand?
-- De ce matin, dès que j'ai ouvert? Il y avait un blanc et noir qui l'attendait à la porte.
-- Ah! mon Dieu! Espérons qu'elle va rentrer ce soir...
La voilà donc partie. Sauf que ce mois est marqué pour les amours canines, rien ne faisait prévoir sa fuite; elle nous suivait sans faute et sans distraction, belle dans sa robe noire et feu de bas-rouge, son amble nonchalant agitant à ses pattes de derrière, comme des pendeloques, ses doubles ergots. Elle flairait l'herbe, broutait, évitait avec mépris la frénésie circulaire des brabançonnes. Et puis, un jour, elle tomba en arrêt, pointa joyeusement les oreilles, visa un point lointain, sourit, et tout son corps s'écria, en clair langage de chienne:
-- Ah! le voilà!
Le temps de lui demander: «Quoi donc?» elle était à deux cents mètres, car elle l'avait vu, lui, _Lui_ -- quelque très petit roquet jaune...
Elle recherche -- elle, longue et légère comme une biche, elle, haute et d'encolure orgueilleuse -- les nains, les bâtards de fox et de basset, les faux terriers, les loulous trépidants et minuscules. Elle aime entre tous un caniche blanc, enfoui depuis des hivers sous une neige terreuse que ne fond nul été. Il entoure ma bas-rouge d'une assiduité résignée de vieux lettré. Il la contemple d'en bas, comme par-dessus des lunettes, à travers sa chevelure blanche mal soignée. Il l'escorte, sans plus, et va derrière elle d'un petit trot traquenardeur qui secoue tous ses écheveaux de poils blanc sale.
La voilà partie. Où? Pour combien de temps? Je ne crains pas qu'on l'écrase ni qu'on la vole; elle a, quand une main étrangère se tend vers elle, une manière serpentine de détourner le col, de montrer la dent qui déconcerte les plus résolus. Mais il y a le lasso, la fourrière...
Un jour passe.
-- Madame, Bellaude n'est pas rentrée.
Il a plu cette nuit, une pluie douce déjà printanière. Où erre la dévergondée? Elle jeûne; mais elle peut boire: les ruisseaux coulent, le bois miroite de flaques.
Un petit chien mouillé monte la garde devant ma porte, à la grille du jardinet. Lui aussi, il attend Bellaude... Au Bois, je demande à mon ami le garde s'il n'a pas vu la grande chienne noire qui a du feu aux pattes, aux sourcils et aux joues... Il secoue la tête:
-- Je n'ai rien vu de pareil. Qu'est-ce que j'ai donc vu, aujourd'hui? Pas grand'chose. Moins que rien. Une dame qui n'était pas d'accord avec son mari, et un monsieur en souliers vernis qui m'a demandé si je ne connaîtrais pas deux pièces à louer dans une des maisons de gardes, vu qu'il était sans domicile... Vous voyez, rien d'extraordinaire.
Un jour passe encore.
-- Bellaude n'est toujours pas rentrée, madame...
Je pars pour la promenade d'onze heures et demie, résolue à battre les futaies d'Auteuil. Un printemps caché y frémit jusque dans le vent, aigre s'il accélère, mol et doux quand il s'attarde. Point de chienne noire et feu, mais voici les cornes des futures jacinthes et la feuille déjà large de l'arum pied-de- veau. Voici l'abeille égarée, affamée, qui titube sur la mousse humide et qu'on peut réchauffer dans la main sans risque de piqûre. Sur les sureaux fuse, à chaque aisselle de branche, une houppe neuve de verdure tendre. Et six années m'ont appris à reconnaître, dans le trille rauque, dans la courte gamme chromatique descendante que jette, dès février, un gosier d'oiseau, la voix du grand chanteur, un rossignol d'Auteuil fidèle à son bosquet, un rossignol dont la voix, au printemps, illumine les nuits. Au-dessus de ma tête, il étudie ce matin le chant qu'il oublie tous les ans. Il recommence et recommence sa gamme chromatique imparfaite, l'interrompt par une sorte de rire enroué, mais déjà dans quelques notes tinte le cristal d'une nuit de mai, et, si je ferme les yeux, j'appelle malgré moi, sous ce chant, le parfum qui descend lourdement des acacias en fleur...
Mais où est ma chienne? Je longe une palissade en lattes de châtaignier, je franchis des fils de fer tendus à ras de terre, puis je bute contre une clôture de châtaignier, au bout de laquelle m'attend un fil de fer tendu à ras de terre. Quelle sollicitude perverse multiplie, pour décourager l'amateur de paysage et rompre les os du promeneur, palissades et fils, les uns et les autres nuisibles? Je rebrousse chemin, lasse de longer, après des fortifications, une palissade de châtaignier qui défend, je le jure, une seconde palissade, servant elle-même de rempart, un peu plus loin, à un grillage de bois peint en vert... Et l'on ose accuser la Ville de négliger le Bois!
Quelque chose remue derrière une de ces vaines clôtures... Quelque chose de noir... de feu... de blanc... de jaune... Ma chienne! c'est ma chienne!