Chapter 7
-- Ça y est! s'écriait ma mère. Je l'ai!
-- Le Curé?
-- Non, voyons! La bouture du pélargonium qu'il gardait si jalousement, tu sais, celui dont les fleurs ont deux pétales pourpre foncé et trois pétales roses? La voilà, je cours l'empoter...
-- Tu lui as bien savonné la tête au sujet de la petite?
Ma mère tournait vivement, sur le seuil de la terrasse, un charmant visage, étonné, coloré:
-- Oh! non, quelle idée! Tu n'as aucun tact! Un homme qui non seulement m'a donné la bouture de son pélargonium, mais qui encore m'a promis son chèvrefeuille d'Espagne, à petites feuilles panachées de blanc, celui dont on sent d'ici l'odeur, tu sais, quand le vent vient d'ouest...
Elle était déjà hors de vue, mais sa voix nous arrivait encore, un soprano nuancé, vacillant pour la moindre émotion, agile, sa voix qui propageait jusqu'à nous et plus loin que nous les nouvelles des plantes soignées, des greffes, de la pluie, des éclosions, comme la voix d'un oiseau invisible qui prédit le temps...
Le dimanche, elle manquait rarement la messe. L'hiver, elle y menait sa chaufferette, l'été son ombrelle; en toutes saisons un gros paroissien noir et son chien Domino, qui fut tour à tour un bâtard de loulou et de fox, noir et blanc, puis un barbet jaune.
Le vieux curé Millot, quasi subjugué par la voix, la bonté impérieuse, la scandaleuse sincérité de ma mère, lui remonta pourtant que la messe ne se disait pas pour les chiens.
Elle se hérissa comme une poule batailleuse:
-- Mon chien! Mettre mon chien à la porte de l'église! Qu'est-ce que vous craignez donc qu'il y apprenne?
-- Il n'est pas question de...
-- Un chien qui est un modèle de tenue! Un chien qui se lève et s'assied en même temps que tous vos fidèles!
-- Ma chère madame, tout cela est vrai. N'empêche que dimanche dernier il a grondé pendant l'élévation!
-- Mais certainement, il a grondé pendant l'élévation! Je voudrais bien voir qu'il n'ait pas grondé pendant l'élévation! Un chien que j'ai dressé moi-même pour la garde et qui doit aboyer dès qu'il entend une sonnette!
La grande affaire du chien à l'église, coupée de trêves, traversée de crises aiguës, dura longtemps, mais la victoire revint à ma mère. Flanquée de son chien, d'ailleurs très sage, elle s'enfermait à onze heures dans le «banc» familial, juste au- dessous de la chaire, avec la gravité un peu forcée et puérile qu'elle revêtait comme une parure dominicale. L'eau bénite, le signe de croix, elle n'oubliait rien, pas même les génuflexions rituelles...
-- Qu'en savez-vous, monsieur le curé, si je prie ou non? Je ne sais pas le _Pater_, c'est vrai. Ce n'est pas long à apprendre? Ni à oublier, j'aurais bientôt fait... Mais j'ai à la messe, quand vous nous obligez à nous mettre à genoux, deux ou trois moments bien tranquilles, pour songer à mes affaires... Je me dis que la petite n'a pas bonne mine, que je lui ferai monter une bouteille de Château Larose pour qu'elle ne prenne pas les pâles couleurs... Que chez les malheureux Pluvier un enfant va encore venir au monde sans langes, ni brassières, si je ne m'en mêle pas... Que demain c'est la lessive à la maison et que je dois me lever à quatre heures...
Il l'arrêtait en étendant sa main tannée de jardinier:
-- Ça me suffit bien, ça me suffit bien... Je vous compte le tout pour une oraison.
Pendant la messe, elle lisait dans un livre de cuir noir, frappé d'une croix sur les deux plats; elle s'y absorbait même avec une piété qui semblait étrange aux amis de ma très chère mécréante; ils ne pouvaient pas deviner que le livre à figure de paroissien enfermait, en texte serré, le théâtre de Corneille...
Mais le moment du sermon faisait de ma mère une diablesse. Les cuirs, les «velours», les naïvetés chrétiennes d'un vieux curé paysan, rien ne la désarmait. Les bâillements nerveux sortaient d'elle comme des flammes; et elle me confiait à voix basse les mille maux soudains qui l'assaillaient:
-- J'ai des vertiges d'estomac... Ça y est, je sens venir une crise de palpitations... Je suis rouge, n'est-ce pas? Je crois que je vais me trouver mal... Il faudra que je défende à M. Millot de prêcher plus de dix minutes...
Elle lui communiqua son dernier ukase, et il l'envoya, cette fois, promener. Mais le dimanche d'après, elle inventa pendant le prône, les dix minutes écoulées, de toussoter, de laisser tomber son livre, de balancer sa montre ostensiblement au bout de sa chaîne...
M. le curé lutta d'abord, puis perdit la tête avec le fil de son discours. Bégayant, il jeta un _Amen_ qui ne rimait à rien et descendit, bénissant d'un geste égaré ses ouailles, toutes ses ouailles, sans excepter celle dont le vissage, à ses pieds, riait, et brillait de l'insolence des réprouvés.
MA MÈRE ET LA MORALE
Vers l'âge de treize ou quatorze ans, je n'avais pas l'humeur mondaine. Mon demi-frère aîné, étudiant en médecine, m'enseignait, quand il venait en vacances, sa sauvagerie méthodique, tranquille, qui ne connaissait pas plus de trêves que la vigilance des bêtes farouches. Un coup de sonnette à la porte du perron le projetait, d'un saut silencieux, dans le jardin, et la vaste maison, par mauvais temps, offrait maint refuge aux délices de sa solitude. Imitation ou instinct, je savais franchir la fenêtre de la cuisine, passer les pointes de la grille sur la rue des Vignes, fondre dans l'ombre des greniers, dès que j'entendais, après le coup de sonnette, d'aimables voix féminines, chantant selon l'accent de notre province. Pourtant, j'aimais les visites de Mme Saint-Alban, une femme encore belle, crépue de frisures naturelles qu'elle coiffait en bandeaux, tôt ébouriffés. Elle ressemblait à George Sand, et portait en tous ses mouvements une majesté romanichelle. Ses chaleureux yeux jaunes miraient le soleil et les plantes vertes, et j'avais goûté, nourrissone, au lait de sa gorge abondante et bistrée, un jour que par jeu ma mère tendait son sein blanc à un petit Saint- Alban de mon âge.
Mme Saint-Alban quittait, pour venir voir ma mère, sa maison du coin de la rue, son étroit jardin où les clématites pâlissaient dans l'ombre des thuyas. Ou bien elle entrait en revenant de promenade, riche de chèvrefeuille sylvestre, de bruyères rouges, de menthe des marécages et de roseaux fleuris, velouteux, bruns et rudes comme des dos d'oursons. Sa broche ovale lui servait souvent à agrafer, l'un sur l'autre, les bords d'un accroc dans sa robe de taffetas noir, et son petit doigt s'ornait d'un coeur de cornaline rosée, où flambaient les mots _ie brusle, ie brusle_, -- une bague ancienne trouvée en plein champ.
Je crois que j'aimais surtout, en Mme Saint-Alban, tout ce qui l'opposait à ma mère, et je respirais, avec une sensualité réfléchie, le mélange de leurs parfums. Mme Saint-Alban déplaçait une nue lourde d'odeur brune, l'encens de ses cheveux crépus et de ses bras dorés. Ma mère fleurait la cretonne lavée, le fer à repasser chauffé sur la braise de peuplier, la feuille de verveine citronnelle qu'elle roulait dans ses mains ou froissait dans sa poche. Au soir tombant, je croyais qu'elle exhalait la senteur des laitues arrosées, car la fraîche senteur se levait sur ses pas, au bruit perlé de la pluie d'arrosage, dans une gloire de poudre d'eau et de poussière arable.
J'aimais aussi entendre la chronique communale rapportée par Mme Saint-Alban. Ses récits suspendaient, à chaque nom familier, une sorte d'écusson désastreux, un feuillet météorologique où s'annonçaient l'adultère de demain, la ruine de la semaine prochaine, la maladie inexorable... Un feu généreux allumait alors ses yeux jaunes, une malignité enthousiaste et sans objet la soulevait, et je me retenais de crier: «Encore! encore!»
Elle baissait parfois la voix en ma présence. Plus beau de n'être qu'à demi compris, le potin mystérieux durait plusieurs jours, attisé savamment, puis étouffé d'un coup. Je me souviens particulièrement de «l'histoire Bonnarjaud»...
Barons de fantaisie ou noblesse campagnarde, M. et Mme de Bonnarjaud habitaient pauvrement un petit château autour duquel les terres domaniales, vendues lopin à lopin, se réduisaient au parc, clos de murs. Pas de fortune et trois filles à marier. «Ces demoiselles de Bonnarjaud» montraient à la messe des robes révélatrices. Marierait-on jamais ces demoiselles de Bonnarjaud?...
-- Sido? devine ce qui arrive! s'écria un jour Mme Saint-Alban. La seconde Bonnarjaud se marie!
Elle revenait des fermes éparpillées autour du petit château, rapportant son butin de nouvelles et des javelles d'avoine verte, des coquelicots et des nielles, les premières digitales des ravins pierreux. Une chenille filandière, couleur de jade, transparente, pendait à un fil soyeux, sous l'oreille de Mme Saint-Alban; le duvet des peupliers collait une barbe d'argent à son menton cuivré, moite de sueur.
-- Assieds-toi, Adrienne. Tu vas boire un verre de mon sirop de groseilles. Tu vois, j'attache mes capucines. La seconde des Bonnarjaud? Celle qui a une jambe un peu faible? Je flaire encore là-dessous une manigance pas bien belle... Mais la vie de ces trois filles est d'une tristesse et d'un vide qui frappent le coeur. L'ennui, c'est une telle dépravation! Quelle morale tient contre l'ennui?
-- Oh! toi, si tu te mets à parler morale, où nous emmèneras-tu? D'ailleurs il ne s'agit pas d'un mariage ridicule. Elle épouse... je te donne en cent!... Gaillard du Gougier!
-- Gaillard du Gougier! Vraiment! Joli parti, parlons-en!
-- Le plus beau garçon de la région! Toutes les filles à marier sont folles de lui.
-- Pourquoi «de lui»? Tu n'avais qu'à dire: «Toutes les filles à marier sont folles.» Enfin... c'est pour quand?
-- Ah! voilà!...
-- Je pensais bien qu'il y avait un «Ah! voilà!»...
-- Les Bonnarjaud attendent à mourir une grand'tante dont toute la fortune va aux jeunes filles. Si la tante meurt, ils viseront plus haut que le Gougier, tu conçois! Les choses en sont là...
La semaine suivante, nous sûmes que les Gougier et les Bonnarjaud «se battaient froid» Un mois après, la grand'tante morte, le baron de Bonnarjaud jetait le Gougier à la porte «comme un laquais». Enfin, au déclin de l'été, Mme Saint-Alban, pareille à quelque Pomone de Bohême, traînant des guirlandes de vigne rouge et des bouquets de colchiques, s'en vint, agitée, et versa dans l'oreille de ma mère quelques mots que je n'entendis pas.
-- Non? se récria ma mère.
Puis elle rougit d'indignation.
-- Que vont-ils faire? demanda-t-elle après un silence.
Mme Saint-Alban haussa ses belles épaules où la viorne courait en bandoulière.
-- Comment, ce qu'ils vont faire? Les marier en cinq secs, naturellement! Que feraient-ils d'autre, ces braves Bonnarjaud? La chose daterait déjà de trois mois, dit-on. Il paraît que Gaillard du Gougier retrouvait la petite le soir, tout contre la maison, dans le pavillon qui...
-- Et Mme de Bonnarjaud lui donne sa fille?
Mme Saint-Alban rit comme une bacchante:
-- Dame! voyons! Et encore bien contente, je suppose! Qu'est-ce que tu ferais donc, à sa place?
Les yeux gris de ma mère me cherchèrent, me couvèrent âprement:
-- Ce que je ferais? Je dirais à ma fille: «Emporte ton faix, ma fille, non pas loin de moi, mais loin de cet homme, et ne le revois plus! Ou bien, si la vilaine envie t'en tient encore, retrouve-le la nuit, dans le pavillon. Cache-le, ton plaisir honteux. Mais ne laisse pas cet homme, au grand jour, passer le seuil de la maison, car il a été capable de te prendre dans l'ombre, sous les fenêtres de tes parents endormis. Pécher et t'en mordre les doigts, pécher, puis chasser l'indigne, ce n'est pas la honte irréparable. Ton malheur commence au moment où tu acceptes d'être la femme d'un malhonnête homme, ta faute est d'espérer qu'il peut te rendre un foyer, l'homme qui ta détournée du tien».
LE RIRE
Elle riait volontiers, d'un rire jeune et aigu qui mouillait ses yeux de larmes, et qu'elle se reprochait après comme un manquement à la dignité d'une mère chargée de quatre enfants et de soucis d'argent. Elle maîtrisait les cascades de son rire, se gourmandait sévèrement: «Allons! voyons!...» puis cédait à une rechute de rire qui faisait trembler son pince-nez.
Nous nous montrions jaloux de déchaîner son rire, surtout quand nous prîmes assez d'âge pour voir grandir d'année en année, sur son visage, le souci du lendemain, une sorte de détresse qui l'assombrissait, lorsqu'elle songeait à notre destin d'enfants sans fortune, à sa santé menacée, à la vieillesse qui ralentissait les pas -- une seule jambe et deux béquilles -- de son compagnon chéri. Muette, ma mère ressemblait à toutes les mères épouvantées devant la pauvreté et la mort. Mais la parole rallumait sur son visage une jeunesse invincible. Elle put maigrir de chagrin et ne parla jamais tristement. Elle échappait, comme d'un bond, à une rêverie tragique, en s'écriant, l'aiguille à tricot dardée vers son mari:
-- Oui? Eh bien, essaye de mourir avant moi, et tu verras!
-- Je l'essaierai, ma chère âme, répondait-il.
Elle le regardait aussi férocement que s'il eût, par distraction, écrasé une bouture de pélargonium ou cassé la petite théière chinoise niellée d'or:
-- Je te reconnais bien là! Tout l'égoïsme des Funel et des Colette est en toi! Ah! pourquoi t'ai-je épousé?
-- Ma chère âme, parce que je t'ai menacée, si tu t'y refusais, d'une balle dans la tête.
-- C'est vrai. Déjà à cette époque-là, tu vois? tu ne pensais qu'à toi. Et maintenant, tu ne parles de rien moins que de mourir avant moi. Va, va, essaye seulement!...
Il essaya, et réussit du premier coup. Il mourut dans sa soixante-quatorzième année, tenant les mains de sa bien-aimée et rivant à des yeux en pleurs un regard qui perdait sa couleur, devenait d'un bleu vague et laiteux, pâlissait comme un ciel envahi par la brume. Il eut les plus belles funérailles dans un cimetière villageois, un cercueil de bois jaune, nu sous une vieille tunique percée de blessures -- sa tunique de capitaine au 1er zouaves --, et ma mère l'accompagna sans chanceler au bord de la tombe, toute petite et résolue sous ses voiles, et murmurant tout bas, pour lui seul, des paroles d'amour.
Nous la ramenâmes à la maison, où elle s'emporta contre son deuil neuf, son crêpe encombrant qu'elle accrochait à toutes les clefs de tiroirs et de portes, sa robe de cachemire qui l'étouffait. Elle se reposa dans le salon, près du grand fauteuil vert où mon père ne s'assoirait plus et que le chien déjà envahissait avec délices. Elle était fiévreuse, rouge de teint, et disait, sans pleurs:
-- Ah! quelle chaleur! Dieu, que ce noir tient chaud! Tu ne crois pas que maintenant je puis remettre ma robe de satinette bleue?
-- Mais...
-- Quoi? c'est à cause de mon deuil? J'ai horreur de ce noir! D'abord c'est triste. Pourquoi veux-tu que j'offre à ceux que je rencontre un spectacle triste et déplaisant? Quel rapport y a-t- il entre ce cachemire et ce crêpe et mes propres sentiments? Que je te voie jamais porter mon deuil! Tu sais très bien que je n'aime pour toi que le rose, et certains bleus...
Elle se leva brusquement, fit quelques pas vers une chambre vide et s'arrêta:
-- Ah!... c'est vrai...
Elle revint s'asseoir, avouant, d'un geste humble et simple, qu'elle venait, pour la première fois de la journée, d'oublier qu'_il _était mort.
-- Veux-tu que je te donne à boire, maman? Tu ne voudrais pas te coucher?
-- Eh non! Pourquoi? Je ne suis pas malade!
Elle se rassit, et commença d'apprendre la patience, en regardant sur le parquet, de la porte du salon à la porte de la chambre vide, un chemin poudreux marqué par de gros souliers pesants.
Un petit chat entra, circonspect et naïf, un ordinaire et irrésistible chaton de quatre à cinq mois. Il se jouait à lui- même une comédie majestueuse, mesurait son pas et portait la queue en cierge, à l'imitation des seigneurs matous. Mais un saut périlleux en avant, que rien n'annonçait, le jeta séant par- dessus tête à nos pieds, où il prit peur de sa propre extravagance, se roula en turban, se mit debout sur ses pattes de derrière, dansa de biais, enfla le dos, se changea en toupie...
-- Regarde-le, regarde-le, Minet-Chéri! Mon Dieu, qu'il est drôle!
Et elle riait, ma mère en deuil, elle riait de son rire aigu de jeune fille, et frappait dans ses mains devant le petit chat... Le souvenir fulgurant tarit cette cascade brillante, sécha dans les yeux de ma mère les larmes du rire. Pourtant, elle ne s'excusa pas d'avoir ri, ni ce jour-là, ni ceux qui suivirent, car elle nous fit cette grâce, ayant perdu celui qu'elle aimait d'amour, de demeurer parmi nous toute pareille à elle-même, acceptant sa douleur ainsi qu'elle eût accepté l'avènement d'une saison lugubre et longue, mais recevant de toutes parts la bénédiction passagère de la joie, -- elle vécut balayée d'ombre et de lumière, courbée sous des tourmentes, résignée, changeante et généreuse, parée d'enfants, de fleurs et d'animaux comme un domaine nourricier.
MA MÈRE ET LA MALADIE
-- Quelle heure est-il? Déjà onze heures! Tu vois! Il va venir. Donne-moi l'eau de Cologne, et la serviette-éponge. Donne-moi aussi le petit flacon de violette. Et quand je dis de violette... Il n'y a plus de vraie odeur de violette. Ils la font avec de l'iris. Et encore, la font-ils avec de l'iris? Mais tu t'en moques, toi, Minet-Chéri, tu n'aimes pas l'essence de violette. Qu'ont donc nos filles, à ne plus aimer l'essence de violette?
«Autrefois, une femme vraiment distinguée ne se parfumait qu'à la violette. Ce parfum dont tu t'inondes n'est pas une odeur convenable. Il te sert à donner le change. Oui, oui, à donner le change! Tes cheveux courts, le bleu que tu mets à tes yeux, ces excentricités que tu te permets sur la scène, tout ça, c'est comme ton parfum, pour donner le change; mais oui, pour que les gens croient que tu es une personne originale et affranchie de tous les préjugés... Pauvre Minet-Chéri! Moi, je ne donne pas dans le panneau... Défais mes deux misérables petites nattes, je les ai bien serrées hier soir pour être ondulée ce matin. Sais-tu à quoi je ressemble? À un poète sans talent, âgé et dans le besoin. On a bien du mal à conserver les caractéristiques d'un sexe, passé un certain âge. Deux choses me désolent, dans ma déchéance: ne plus pouvoir laver moi-même ma petite casserole bleue à bouillir le lait, et regarder ma main sur le drap. Tu comprendras plus tard que jusqu'à la tombe on oublie, à tout instant, la vieillesse.
«La maladie même ne vous contraint pas à cette mémoire-là. Je me dis, à chaque heure: «J'ai mal dans le dos. J'ai mal affreusement à la nuque. Je n'ai pas faim. La digitale m'enivre et me donne la nausée! Je vais mourir, ce soir, demain, n'importe...» Mais je ne pense pas toujours au changement que m'a apporté l'âge. Et c'est en regardant ma main que je mesure ce changement. Je suis tout étonnée de ne pas trouver, sous mes yeux, ma petite main de vingt ans... Chut! Tais-toi un peu que j'écoute, on chante... Ah! c'est l'enterrement de la vieille madame Loeuvrier. Quelle chance, on l'enterre enfin! Mais non, je ne suis pas féroce! Je dis «quelle chance!» parce qu'elle n'embêtera plus sa pauvre idiote de fille, qui a cinquante-cinq ans et qui n'a jamais osé se marier par peur de sa mère. Ah! les parents! Je dis «quelle chance!» quelle chance qu'il y ait une vieille dame de moins dur la terre...
«Non, décidément, je ne m'habitue pas à la vieillesse, pas plus à la mienne qu'à celle des autres. Et comme j'ai soixante et onze ans, il vaut mieux que j'y renonce, je ne m'y habituerai jamais. Sois gentille, Minet-Chéri, pousse mon lit près de la fenêtre, que je voie passer la vieille Mme Loeuvrier. J'adore voir passer les enterrements, on y apprend toujours quelque chose. Que de monde! C'est à cause du beau temps. Ça leur fait une jolie promenade. S'il pleuvait, elle aurait eu trois chats pour l'accompagner, et M. Miroux ne mouillerait pas cette belle chape noir et argent. Et tant de fleurs! ah! les vandales! tout le rosier soufre du jardin Loeuvrier y a péri. Pour une si vieille dame, ce massacre de jeunes fleurs...
«Et regarde, regarde la grande idiote de fille, j'en étais sûre, elle pleure toutes les larmes de son corps. Mais oui, c'est logique: elle a perdu son bourreau, son tourment, le toxique quotidien dont la privation va peut-être la tuer. Derrière elle, c'est ce que j'appelle les gueules d'héritiers. Oh! ces figures! Il y a des jours où je me félicite de ne pas vous laisser un sou. L'idée que je pourrais être suivie jusqu'à ma demeure dernière par un gars roux comme celui-là, le neveu, tu vois, celui qui ne va plus penser qu'à la mort de la fille... brrr!...
«Vous autres, au moins, je vous connais, vous me regretterez. À qui écriras-tu deux fois par semaine, mon pauvre Minet-Chéri? Et toi, ce n'est rien encore, tu t'es évadée, tu as fait ton nid loin de moi. Mais ton frère aîné, quand il sera forcé de passer raide devant ma petite maison en rentrant de ses tournées, qu'il n'y trouvera plus son verre de sirop de groseille et la rose qu'il emporte entre ses dents? Oui, oui, tu m'aimes, mais tu es une fille, une bête femelle, ma pareille et ma rivale. Lui, j'ai toujours été sans rivale dans son coeur. Suis-je bien coiffée? Non, pas de bonnet, rien que ma pointe de dentelle espagnole, il va venir. Toute cette foule noire a levé la poussière, je respire mal.
«Il est près de midi, n'est-ce pas? Si on ne l'a pas détourné en route, ton frère doit être à moins d'une lieue d'ici. Ouvre à la chatte, elle sait aussi que midi approche. Tous les jours, elle a peur, après sa promenade matinale, de me retrouver guérie. Dormir sur mon lit, la nuit et le jour, quelle vie de Cocagne pour elle!... Ton frère devait aller ce matin à Arnedon, à Coulefeuilles, et revenir par Saint-André. Je n'oublie jamais ses itinéraires. Je le suis, tu comprends. À Arnedon, il soigne le petit de la belle Arthémise. Ces enfants de filles, ils souffrent du corset de leurs mères, qui cachent et écrasent leur petit sous un busc. Hélas, ce n'est pourtant pas un si outrageant spectacle, qu'une belle fille impénitente avec son ventre tout chargé...
«Écoute, écoute... C'est la voiture en haut de la côte! Minet- Chéri, ne dis pas à ton frère que j'ai eu trois crises cette nuit. D'abord, je te le défends. Et si tu ne le lui dis pas, je te donnerai le bracelet avec les trois turquoises... Tu m'ennuies, avec tes raisons. Il s'agit bien d'honnêteté! D'abord, je sais mieux que toi ce que c'est que l'honnêteté. Mais, à mon âge, il n'y a plus qu'une vertu: ne pas faire de peine. Vite, le second oreiller dans mon dos, que je me tienne droite à son entrée. Les deux roses, là, dans le verre... Ça ne sent pas la vieille femme enfermée, ici? Je suis rouge? Il va me trouver moins bien qu'hier, je n'aurais pas dû parler si longtemps, c'est vrai... Tire un peu la persienne, et puis écoute, Minet-Chéri, prête-moi ta houppe à poudre...
MA MÈRE ET LE FRUIT DÉFENDU
Vint un temps où ses forces l'abandonnèrent. Elle en était dans un étonnement sans bornes, et n'y voulait pas croire. Quand je venais de Paris la voir, elle avait toujours, quand nous demeurions seules l'après-midi dans sa petite maison, quelque péché à m'avouer. Une fois, elle retroussa le bord de sa robe, baissa son bas sur son tibia, montrant une meurtrissure violette, la peau presque fendue.
-- Regarde-moi ça!
-- Qu'est-ce que tu t'es encore fait, maman?
Elle ouvrait de grands yeux, pleins d'innocence et de confusion.
-- Tu ne le croirais pas: je suis tombée dans l'escalier!
-- Comment, tombée?
-- Mais justement, comme rien! Je descendais l'escalier et je suis tombée. C'est inexplicable.
-- Tu descendais trop vite?...
-- Trop vite? qu'appelles-tu trop vite? Je descendais vite. Ai-je le temps de descendre un escalier à l'allure du Roi-Soleil? Et si c'était tout... Mais regarde!
Sur son joli bras, si frais encore auprès de la main fanée, une brûlure enflait sa cloque d'eau.
-- Oh! qu'est-ce que c'est encore?
-- Ma bouillotte chaude.
-- La vieille bouilloire en cuivre rouge? Celle qui tient cinq litres?