Chapter 6
Quelques années passèrent, ajoutant des grâces à la petite Bouilloux. Il y eut des dates que notre admiration commémorait: une distribution de prix où la petite Bouilloux, timide et récitant tout bas une fable inintelligible, resplendit sous ses larmes comme une pêche sous l'averse... La première communion de la petite Bouilloux fit scandale: elle alla boire chopine après les vêpres, avec son père, le scieur de long, au café du Commerce, et dansa le soir, féminine déjà et coquette, balancée sur ses souliers blancs, au bal public.
D'un air orgueilleux, auquel elle nous avait habituées, elle nous avertit après, à l'école, qu'elle entrait en apprentissage.
-- Ah!... Chez qui?
-- Chez Mme Adolphe.
-- Ah!... Tu vas gagner tout de suite?
-- Non, je n'ai que treize ans, je gagnerai l'an prochain.
Elle nous quitta sans effusion et nous la laissâmes froidement aller. Déjà sa beauté l'isolait, et elle ne comptait point d'amies dans l'école, où elle apprenait peu. Ses dimanches et ses jeudis, au lieu de la rapprocher de nous, appartenaient à une famille «mal vue», à des cousines de dix-huit ans, effrontées sur le pas de la porte, à des frères, apprentis charrons, qui «portaient cravate», à quatorze ans et fumaient, leur soeur au bras, entre le «Tir parisien» de la foire et le gai «Débit» que la veuve à Pimolle achalandait si bien.
Dès le lendemain, je vis la petite Bouilloux, car elle montait vers son atelier de couture, et je descendais vers l'école. De stupeur, d'admiration jalouse, je restai plantée, du côté de la rue des Soeurs, regardant Nana Bouilloux qui s'éloignait. Elle avait troqué son sarrau noir, sa courte robe de petite fille contre une jupe longue, contre un corsage de satinette rose à plis plats. Un tablier de mohair noir parait le devant de sa jupe, et ses bondissants cheveux, disciplinés, tordus en «huit», casquaient étroitement la forme charmante et nouvelle d'une tête ronde, impérieuse, qui n'avait plus d'enfantin que sa fraîcheur et son impudence, pas encore mesurée, de petite dévergondée villageoise.
Le cours supérieur bourdonna, ce matin-là.
-- J'ai vu Nana Bouilloux! En «long», ma chère, en long qu'elle est habillée! Et en chignon! Et des talons hauts, et une paire de...
-- Mange, Minet-Chéri, mange, ta côtelette sera froide.
-- Et un tablier, maman, oh! un si joli tablier en mohair, comme de la soie!... Est-ce que je ne pourrais pas...
-- Non, Minet-Chéri, tu ne pourrais pas.
-- Mais puisque Nana Bouilloux peut bien...
-- Oui, elle peut, et même elle doit, à treize ans, porter chignon, tablier court, jupe longue -- c'est l'uniforme de toutes les petites Bouilloux du monde, à treize ans -- malheureusement.
-- Mais...
-- Oui, tu voudrais un uniforme complet de petite Bouilloux. Ça se compose de tout ce que tu as vu, plus: une lettre bien cachée dans la poche du tablier, un amoureux qui sent le vin et le cigare à un sou; deux amoureux, trois amoureux... et un peu plus tard... beaucoup de larmes... un enfant malingre et caché que le busc du corset a écrasé pendant des mois... C'est ça, Minet- Chéri, l'uniforme complet des petites Bouilloux. Tu le veux?
-- Mais non, maman... Je voulais essayer si le chignon...
Ma mère secouait la tête avec une malice grave.
-- Ah! non. Tu ne peux pas avoir le chignon sans le tablier, le tablier sans la lettre, la lettre sans les souliers à talons, ni les souliers sans... le reste! C'est à choisir!
Ma convoitise se lassa vite. La radieuse petite Bouilloux ne fut plus qu'une passante quotidienne, que je regardais à peine. Tête nue l'hiver et l'été, elle changeait chaque semaine la couleur vive de ses blouses. Par grand froid, elle serrait sur ses minces épaules élégantes un petit fichu inutile. Droite, éclatante comme une rose épineuse, les cils abattus sur la joue ou dévoilant l'oeil humide et sombre, elle méritait, chaque jour davantage, de régner sur des foules, d'être contemplée, parée, chargée de joyaux. La crêpelure domptée de ses cheveux châtains se révélait, quand même, en petites ondes qui accrochaient la lumière, en vapeur dorée sur la nuque et près des oreilles. Elle avait un air toujours vaguement offensé, des narines courtes et veloutées qui faisaient penser à une biche.
Elle eut quinze ans, seize ans -- moi aussi. Sauf qu'elle riait beaucoup le dimanche, au bras de ses cousines et de ses frères, pour montrer ses dents, Nana Bouilloux se tenait assez bien.
-- Pour une petite Bouilloux, ma foi, il n'y a rien à dire! reconnaissait la voix publique.
Elle eut dix-sept ans, dix-huit ans, un teint comme un fruit abrité du vent, des yeux qui faisaient baisser les regards, une démarche apprise on ne sait où. Elle se mit à fréquenter les «parquets» aux foires et aux fêtes, à danser furieusement, à se promener très tard, dans le chemin de ronde, un bras d'homme autour de la taille. Toujours méchante, mais rieuse, et poussant à la hardiesse ceux qui se seraient contentés de l'aimer.
Un soir de Saint-Jean, elle dansait au parquet installé place du Grand-Jeu, sous la triste lumière et l'odeur des lampes à pétrole. Les souliers à clous levaient la poussière de la place, entre les planches du «parquet». Tous les garçons gardaient en dansant le chapeau sur la tête, comme il se doit. Des filles blondes devenaient lie-de-vin dans leurs corsages collés, des brunes, venues des champs et brûlées, semblaient noires. Mais dans une bande d'ouvrières dédaigneuses, Nana Bouilloux, en robe d'été à petites fleurs, buvait de la limonade au vin rouge quand les Parisiens entrèrent dans le bal.
Deux Parisiens comme on en voit l'été à la campagne, des amis d'un châtelain voisin, qui s'ennuyaient; des Parisiens en serge blanche et en tussor qui venaient se moquer, un moment, d'une Saint-Jean de village... Ils cessèrent de rire en apercevant Nana Bouilloux et s'assirent à la buvette pour la voir de plus près. Ils échangèrent, à mi-voix, des paroles qu'elle feignait de ne pas entendre. Car sa fierté de belle créature lui défendait de tourner les yeux vers eux, et de pouffer comme ses compagnes. Elle entendit: «Cygne parmi les oies... Un Greuze!... crime de laisser s'enterrer ici une merveille...» Quand le Parisien en serge blanche invita la petite Bouilloux à valser, elle se leva sans étonnement, et dansa muette, sérieuse; ses cils, plus beaux qu'un regard, touchaient, parfois, le pinceau d'une moustache blonde.
Après la valse, les Parisiens s'en allèrent, et Nana Bouilloux s'assit à la buvette en s'éventant. Le fils Leriche l'y vint chercher, et Houette, et même Honce, le pharmacien, et même Possy, l'ébéniste, grisonnant, mais fin danseur. À tous, elle répondit: «Merci bien, je suis fatiguée», et elle quitta le bal à dix heures et demie.
Et puis, il n'arriva plus rien à la petite Bouilloux. Les Parisiens ne revinrent pas, ni ceux-là, ni d'autres. Houette, Honce, le fils Leriche, les commis voyageurs au ventre barré d'or, les soldats permissionnaires et les clercs d'huissier gravirent en vain notre rue escarpée, aux heures où descendait l'ouvrière bien coiffée, qui passait raide avec un signe de tête. Ils l'espérèrent aux bals, où elle but de la limonade d'un air distingué et répondit à tous: «Merci bien, je ne danse pas, je suis fatiguée.» Blessés, ils ricanaient, après quelques jours: «Elle a attrapé une fatigue de trente-six semaines, oui!» et ils épièrent sa taille... Mais rien n'arriva à la petite Bouilloux, ni cela ni autre chose. Elle attendait, simplement. Elle attendait, touchée d'une foi orgueilleuse, consciente de ce que lui devait un hasard qui l'avait trop bien armée. Elle attendait... ce Parisien de serge blanche? Non. L'étranger, le ravisseur. L'attente orgueilleuse la fit pure, silencieuse; elle dédaigna, avec un petit sourire étonné, Honce, qui voulut l'élever au rang de pharmacienne légitime, et le premier clerc de l'huissier. Sans plus déchoir, et reprenant en une fois ce qu'elle avait jeté -- rires, regards, duvet lumineux de sa joue, courte lèvre enfantine et rouge, gorge qu'une ombre bleue divise à peine -- à des amants, elle attendit son règne, et le prince qui n'avait pas de nom.
Je n'ai pas revu, en passant une fois dans mon pays natal, l'ombre de celle qui me refusa si tendrement ce qu'elle appelait «l'uniforme des petites Bouilloux». Mais comme l'automobile qui m'emmenait montait lentement -- pas assez lentement, jamais assez lentement -- une rue où je n'ai plus de raison de m'arrêter, une passante se rangea pour éviter la roue. Une femme mince, bien coiffée, les cheveux en casque à la mode d'autrefois, des ciseaux de couturière pendus à une «châtelaine» d'acier, sur son tablier noir. De grands yeux vindicatifs, une bouche serrée qui devait se taire longuement, la joue et la tempe jaunies de celles qui travaillent à la lampe; une femme de quarante-cinq à... Mais non, mais non; une femme de trente-huit ans, une femme de mon âge, exactement de mon âge, je n'en pouvais pas douter... Dès que la voiture lui laissa le passage, la «petite Bouilloux» descendit la rue, droite, indifférente, après qu'un coup d'oeil, âpre et anxieux, lui eut révélé que la voiture s'en allait, vide du ravisseur attendu.
L'AMI
Le jour où l'Opéra-Comique brûla, mon frère aîné, accompagné d'un autre étudiant, son ami préféré, voulut louer deux places. Mais d'autres mélomanes pauvres, habitués des places à trois francs, n'avaient rien laissé. Les deux étudiants déçus dînèrent à la terrasse d'un petit restaurant du quartier: une heure plus tard, à deux cents mètres d'eux, l'Opéra-Comique brûlait. Avant de courir l'un au télégraphe pour rassurer ma mère, l'autre à sa famille parisienne, ils se serrèrent la main et se regardèrent, avec cet embarras, cette mauvaise grâce sous laquelle les très jeunes hommes déguisent leurs émotions pures. Aucun d'eux ne parla de hasard providentiel, ni de la protection mystérieuse étendue sur leurs deux têtes. Mais quand vinrent les grandes vacances, pour la première fois Maurice -- admettez qu'il s'appelait Maurice -- accompagna mon frère et vint passer deux mois chez nous.
J'étais alors une petite fille assez grande, treize ans environ.
Il vint donc ce Maurice que j'admirais en aveugle, sur la foi de l'amitié que lui portait mon frère. En deux ans, j'avais appris que Maurice faisait son droit -- pour moi, c'était un peu comme si on m'eût dit qu'il «faisait le beau» debout sur ses pattes de derrière -- qu'il adorait, autant que mon frère, la musique, qu'il ressemblait au baryton Taskin avec des moustaches et une très petite barbe en pointe, que ses riches parents vendaient en gros des produits chimiques et ne gagnaient pas moins de cinquante mille francs par an -- on voit que je parle d'un temps lointain.
Il vint, et ma mère s'écria tout de suite qu'il était «de cent mille pics» supérieur à ses photographies, et même à tout ce que mon frère vantait de lui depuis deux ans: fin, l'oeil velouté, la main belle, la moustache comme roussie au feu, et l'aisance caressante d'un fils qui a peu quitté sa mère. Moi, je ne dis rien, justement parce que je partageais l'enthousiasme maternel.
Il arrivait vêtu de bleu, coiffé d'un panama à ruban rayé, m'apportant des bonbons, des singes en chenille de soie grenat, vieil-or, vert-paon, qu'une mode agaçante accrochait partout -- les rintintins de l'époque -- un petit porte-monnaie en peluche turquoise. Mais que valaient les cadeaux aux prix des larcins? Je leur dérobai, à lui et à mon frère, tout ce qui tomba sous ma petite serre de pie sentimentale: des journaux illustrés libertins, des cigarettes d'Orient, des pastilles contre la toux, un crayon dont l'extrémité portait des traces de dents -- et surtout les boîtes d'allumettes vides, les nouvelles boîtes blasonnées de photographies d'actrices que je ne fus pas longue à connaître toutes, et à nommer sans faute: Théo, Sybil Sanderson, Van Zandt... Elles appartenaient à une race inconnue, admirable, que la nature avait dotée invariablement d'yeux très grands, de cils très noirs, de cheveux frisés en éponge sur le front, et d'un lé de tulle sur une seule épaule, l'autre demeurant nue... À les entendre nommer négligemment par Maurice, je les réunis en un harem sur lequel il étendait une royauté indolente, et j'essayais, le soir, en me couchant, l'effet d'une voilette de maman sur mon épaule. Je fus, huit jours durant, revêche, jalouse, pâle, rougissante -- en un mot amoureuse.
Et puis, comme j'étais en somme une fort raisonnable petite fille, cette période d'exaltation passa et je goûtai pleinement l'amitié, l'humeur gaie de Maurice, les causeries libres des deux amis. Une coquetterie plus intelligente régit tous mes gestes, et je fus, avec une apparence parfaite de simplicité, telle que je devais être pour plaire: une longue enfant aux longues tresses, la taille bien serrée dans un ruban à boucle, blottie sous son grand chapeau de paille comme un chat guetteur. On me revit à la cuisine et les mains dans la pâte à galettes, au jardin le pied sur la bêche, et je courus en promenade, autour des deux amis bras sur bras, ainsi qu'une gardienne gracieuse et fidèle. Quelles chaudes vacances, si émues et si pures...
C'est en écoutant causer les deux jeunes gens que j'appris le mariage, encore assez lointain, de Maurice. Un jour que nous étions seuls au jardin, je m'enhardis jusqu'à lui demander le portrait de sa fiancée. Il me le tendit: un jeune fille souriante, jolie, extrêmement coiffée, enguirlandée de mille ruches de dentelle.
-- Oh! dis-je maladroitement, la belle robe!
Il rit si franchement que je ne m'excusai pas.
-- Et qu'allez-vous faire, quand vous serez marié?
Il cessa de rire et me regarda.
-- Comment, ce que je vais faire? Mais je suis déjà presque avocat, tu sais!
-- Je sais. Et elle, votre fiancée, que fera-t-elle pendant que vous serez avocat?
-- Que tu es drôle! Elle sera ma femme, voyons.
-- Elle mettra d'autres robes avec beaucoup de petites ruches?
-- Elle s'occupera de notre maison, elle recevra... Tu te moques de moi? Tu sais très bien comment on vit quand on est marié.
-- Non, pas très bien. Mais je sais comment nous vivons depuis un mois et demi.
-- Qui donc, «nous»?
-- Vous, mon frère et moi. Vous êtes bien, ici? Étiez-vous heureux? Vous nous aimez?
Il leva ses yeux noirs vers le toit d'ardoises brodé de jaune, vers la glycine en sa seconde floraison, les arrêta un moment sur moi et répondit comme à lui-même:
-- Mais oui...
-- Après, quand vous serez marié, vous ne pourrez plus, sans doute, revenir ici, passer les vacances? Vous ne pourrez plus jamais vous promener à côté de mon frère, en tenant mes deux nattes par le bout, comme des rênes?
Je tremblais de tout mon corps, mais je ne le quittais pas des yeux. Quelque chose changea dans son visage. Il regarda tout autour de lui, puis il parut mesurer, de la tête aux pieds, la fillette qui s'appuyait à un arbre et qui levait la tête en lui parlant, parce qu'elle n'avait pas encore assez grandi. Je me souviens qu'il ébaucha une sorte de sourire contraint, puis il haussa les épaules, répondit assez sottement:
-- Dame, non, ça va de soi...
Il s'éloigna vers la maison sans ajouter un mot et je mêlai pour la première fois, au regret enfantin que j'avais de perdre bientôt Maurice, un petit chagrin victorieux de femme.
YBANEZ EST MORT
J'ai oublié son nom. Pourquoi sa triste figure émerge-t-elle encore, quelquefois, des songes qui me ramènent, la nuit, au temps et au pays où je fus une enfant? Sa triste figure erre-t- elle au lieu où sont les morts sans amis, après qu'il eut erré, sans amis, parmi les vivants?
Il s'appelait à peu près Goussard, Voussard, ou peut-être Gaumeau. Il entra, comme expéditionnaire, chez Me Defert, notaire, et il y resta des années, des années... Mais mon village, qui n'avait pas vu naître Voussard -- ou Gaumeau -- ne voulut pas l'adopter. Même à l'ancienneté, Voussard ne gagna point son grade d'«enfant du pays». Grand, gris, sec, étroit, il ne quêta nulle sympathie et le coeur même de Rouillard, ce coeur expansif de cafetier-violoniste, attendri à force de mener en musique les cortèges de noces au long des routes, ne s'ouvrit jamais pour lui.
Voussard «mangeait» chez Patasson. «Manger chez un tel», cela signifie, chez nous, qu'on y loge aussi. Soixante francs par mois pour la pension complète: Voussard ne risquait pas d'y gâter sa taille, qu'il garda maigre, sanglée d'une jaquette vernissée et d'un gilet jaune, recousu de gros fil noir. Oui, recousu de gros fil... au-dessus de la pochette à montre... je le vois... Si je peignais, je pourrais faire de Voussard, vingt-cinq ans après qu'il a disparu, un portrait incompréhensiblement ressemblant. Pourquoi? Je ne sais. Ce gilet, la couture de fil noir, le col en papier-carton blanc, la cravate, une loque à dessin cachemire. Au-dessus, la figure, grise le matin comme une vitre sale, parce que Voussard partait à jeun, marbrée d'un rouge pauvre après le repas de midi. La figure, longue, toujours sans barbe, mais toujours mal rasée. Une grande bouche, nouée serré, laide. Un nez long, un nez avide, plus gras que tout le visage, et des yeux... Je ne les ai vus qu'une fois, car ils regardaient d'habitude la terre et s'abritaient en outre sous un canotier de paille noire, trop petit pour le crâne de Voussard et posé en avant sur son front comme les chapeaux que portaient les femmes sous le second Empire, pendant la mode du chignon Benoiton.
À l'heure du pousse-café et de la cigarette, Voussard, qui se passait de tabac et de café, prenait l'air à deux pas de son étude, sur un des deux bancs de pierre qui doivent flanquer encore la maison de Mme Lachassagne. Il y revenait vers quatre heures, à l'heure où le reste du village goûtait. Le banc de gauche usait les culottes des deux clercs de Me Defert. Le banc de droite branlait, par beau temps, aux mêmes heures, sous une brochette de petites filles déjà grandes, serrées et remuantes comme des passereaux sur la tuile d'une cheminée chaude: Odile, Yvonne, Marie, Colette... Nous avions treize, quatorze ans, l'âge du chignon prématuré, de la ceinture de cuir bouclée au dernier cran, du soulier qui blesse, des cheveux à la chien qu'on a coupés -- «tant pis! maman dira ce qu'elle voudra!» -- à l'école, pendant la leçon de couture, d'un coup de ciseaux à broder. Nous étions minces, hâlées, maniérées et brutales, maladroites comme des garçons, impudentes, empourprées de timidité au son seul de notre voix, aigres, pleines de grâce, insupportables...
Pendant quelques minutes, sur le banc, avant la classe, nous faisions les belles pour tout ce qui descendait, sur deux pieds, du haut de Bel-Air; mais nous ne regardions jamais Voussard, penché sur un journal plié en huit. Nos mères le craignaient vaguement:
-- Tu n'as pas encore été t'asseoir sur ce banc, si près de cet individu!
-- Quel individu, maman?
-- Cet individu de chez Defert... Ah! je n'aime pas cela!
-- Pourquoi, maman?
-- Je me comprends...
Elles avaient de lui l'horreur qu'on a pour le satyre, ou le fou silencieux tout à coup assassin. Mais Voussard semblait ignorer notre présence et nous n'avions guère l'idée qu'il fût vivant.
Il mâchait une petite branche de tilleul en guise de dessert, croisait l'un sur l'autre, avec une désinvolture de squelette frivole, ses tibias sans chair, et il lisait, sous son auvent de paille noire poussiéreuse. À midi et demi, le petit Ménétreau, galopin d'école l'an dernier, promu récemment saute-ruisseau chez Defert, s'asseyait à côté de Voussard, et finissait son pain du déjeuner à grands coups de dents, comme un fox qui déchire une pantoufle. Le mur fleuri de Mme Lachassagne égrenait sur eux et sur nous des glycines, des cytises, le parfum du tilleul, une corolle plate et tournoyante de clématite, des fruits rouges d'if... Odile feignait le fou rire pour frapper d'admiration un commis voyageur qui passait; Yvonne attendait que le nouvel instituteur-adjoint parût à la fenêtre du cours supérieur; je projetais de désaccorder mon piano pour que l'accordeur du chef- lieu, celui qui portait lorgnon d'or... Voussard, comme inanimé, lisait.
Un jour vint que le petit Ménétreau s'assit le premier sur le banc de gauche, mordant son reste de pain et gobant des cerises. Voussard arriva en retard, au coup de cloche de l'école. Il marchait vite et gauchement, comme quelqu'un qui se hâte dans l'obscurité. Un journal ouvert qu'il tenait à la main balayait la rue. Il posa une main sur l'épaule du petit Ménétreau, se pencha et lui dit d'une voix profonde et précipitée:
-- Ybanez est mort. Ils l'ont assassiné.
Le petit Ménétreau ouvrit la bouche pleine de pain mâché et bégaya:
-- C'est pas vrai?
-- Si. Les soldats du roi. Regarde.
Et il déploya tragiquement, sous le nez du saute-ruisseau, le feuilleton du journal qui tremblait entre ses doigts.
-- Eh ben!... soupira le petit Ménétreau... Qu'est-ce qui va arriver?
-- Ah!... Est-ce que je sais!...
Les grands bras de Voussard se levèrent, retombèrent:
-- C'est un coup du cardinal de Richelieu, ajouta-t-il avec un rire amer.
Puis il ôta son chapeau pour s'essuyer le front et demeura un moment immobile, laissant errer sur la vallée ses yeux que nous ne connaissions pas, les yeux jaunes d'un conquérant d'îles, les yeux cruels et sans bornes d'un pirate aux aguets sous son pavillon noir, les yeux désespérés du loyal compagnon d'Ybanez, assassiné lâchement par les soldats du Roy.
MA MÈRE ET LE CURÉ
Ma mère, mécréante, permit cependant que je suivisse le catéchisme, quand j'eus onze ou douze ans. Elle n'y mit jamais d'autre obstacle que des réflexions désobligeantes, exprimées vertement chaque fois qu'un humble petit livre, cartonné de bleu, lui tombait sous la main. Elle ouvrait mon catéchisme au hasard et se fâchait tout de suite:
-- Ah! que je n'aime pas cette manière de poser des questions! Qu'est-ce que Dieu? qu'est-ce que ceci? qu'est-ce que cela? Ces points d'interrogation, cette manie de l'enquête et de l'inquisition, je trouve ça incroyablement indiscret! Et ces commandements, je vous demande un peu! Qui a traduit les commandements en un pareil charabia? Ah! je n'aime pas voir ce livre dans les mains d'un enfant, il est rempli de choses si audacieuses et si compliquées...
-- Enlève-le des mains de ta fille, disait mon père, c'est bien simple.
-- Non, ce n'est pas bien simple. S'il n'y avait encore que le catéchisme! Mais il y a la confession. Ça, vraiment... ça, c'est le comble! Je ne peux pas en parler sans que le rouge de l'indignation... Regarde comme je suis rouge!
-- N'en parle pas.
-- Oh! toi... C'est ta morale qui est «bien simple». Les choses ennuyeuses, on n'en parle pas, et alors elles cessent d'exister, hein?
-- Je ne dirais pas mieux.
-- Plaisanter n'est pas répondre. Je ne peux pas m'habituer aux questions qu'on pose à cette enfant.
--!!!
-- Quand tu lèveras les bras au ciel! Révéler, avouer, et encore avouer, et exhiber tout ce qu'on fait de mal!... Le taire, s'en punir au fond de soi, voilà qui est mieux. Voilà ce qu'on devrait enseigner. Mais la confession rend l'enfant enclin à un flux de paroles, à un épluchage intime, où il entre bientôt plus de plaisir vaniteux que d'humilité... Je t'assure! Je suis très mécontente. Et je m'en vais de ce pas en parler au curé!
Elle jetait sur ses épaules sa «visite» en cachemire noir brodée de jais, coiffait sa petite capote à grappes de lilas foncés, et s'en allait, de ce pas en effet, ce pas inimitable et dansant -- la pointe du pied en dehors, le talon effleurant à peine la terre -- sonner à la porte de M. le curé Millot, à cent mètres de là. J'entendais, de chez nous, la sonnette triste et cristalline, et j'imaginais, troublée, un entretien dramatique, des menaces, des invectives, entre ma mère et le curé-doyen... Au claquement de la porte d'entrée, mon coeur romanesque d'enfant répondait par un bond pénible. Ma mère reparaissait rayonnante, et mon père abaissait devant son visage, barbu comme un paysage forestier, le journal le _Temps_:
-- Eh bien?