Chapter 4
Je baissai le nez, maladroite à aimer, honteuse de ce que j'avais de plus pur:
-- Je pensais quelquefois, la nuit, à l'heure de l'araignée, quand je ne dormais pas...
-- Minet-Chéri, tu ne dormais pas? on t'avait donc mal couchée?... L'araignée est dans sa toile, je suppose. Mais viens voir si ma chenille est endormie. Je crois bien qu'elle va devenir chrysalide, je lui ai mis une petite caisse de sable sec. Une chenille de paon-de-nuit, qu'un oiseau avait dû blesser au ventre, mais elle est guérie...
La chenille dormait peut-être, moulée selon la courbe dune branche de lyciet. Son ravage, autour d'elle, attestait sa force. Il n'y avait que lambeaux de feuilles, pédoncules rongés, surgeons dénudés. Dodue, grosse comme un pouce, longue de plus d'un décimètre, elle gonflait ses bourrelets d'un vert de chou, cloutés de turquoises saillantes et poilues. Je la détachai doucement et elle se tordit, coléreuse, montrant son ventre plus clair et toutes ses petites griffes, qui se collèrent comme des ventouses à la branche où je la reposai.
-- Maman, elle a tout dévoré!
Les yeux gris, derrière les lunettes, allaient du lyciet tondu à la chenille, de la chenille à moi, perplexes:
-- Eh, qu'est-ce que j'y peux faire? D'ailleurs, le lyciet qu'elle mange, tu sais, c'est lui qui étouffe le chèvrefeuille...
-- Mais la chenille mangera aussi le chèvrefeuille...
-- Je ne sais pas... Mais que veux-tu que j'y fasse? Je ne peux pourtant pas la tuer, cette bête...
Tout est encore devant mes yeux, le jardin aux murs chauds, les dernières cerises sombres pendues à l'arbre, le ciel palmé de longues nuées roses -- tout est sous mes doigts: révolte vigoureuse de la chenille, cuir épais et mouillé des feuilles d'hortensia -- et la petite main durcie de ma mère. Le vent, si je le souhaite, froisse le raide papier du faux-bambou et chante, en mille ruisseaux d'air divisés par les peignes de l'if, pour accompagner dignement la voix qui a dit ce jour-là, et tous les autres jours jusqu'au silence de la fin, des paroles qui se ressemblaient:
-- Il faut soigner cet enfant...Ne peut-on sauver cette femme? Est-ce que ces gens ont à manger chez eux? Je ne peux pourtant pas tuer cette bête...
ÉPITAPHES
-- Qu'est-ce qu'il était, quand il était vivant, Astoniphronque Bonscop?
Mon frère renversa la tête, noua ses mains autour de son genou, et cligna des yeux pour détailler, dans un lointain inaccessible à la grossière vue humaine, les traits oubliés d'Astoniphronque Bonscop.
-- Il était tambour de ville. Mais, dans sa maison, il rempaillait les chaises. C'était un gros type... peuh... pas bien intéressant. Il buvait et il battait sa femme.
-- Alors, pourquoi lui as-tu mis «bon père, bon époux» sur ton épitaphe?
-- Parce que ça se met quand les gens sont mariés.
-- Qui est-ce qui est encore mort depuis hier?
-- Mme Egrémimy Pulitien.
-- Qui c'était, Mme Egrélimu?...
-- Egrémimy, avec un y à la fin. Une dame, comme ça, toujours en noir. Elle portait des gants de fil...
Et mon frère se tut, en sifflant entres ses dents agacées par l'idée des gants de fil frottant sur le bout des ongles.
Il avait treize ans, et moi sept. Il ressemblait, les cheveux noirs taillés à la malcontent et les yeux d'un bleu pâle, à un jeune modèle italien. Il était d'une douceur extrême, et totalement irréductible.
-- À propos, reprit-il, tiens-toi prête demain, à dix heures. Il y a un service.
-- Quel service?
-- Un service pour le repos de l'âme de Lugustu Trutrumèque.
-- Le père ou le fils?
-- Le père.
-- À dix heures, je ne peux pas, je suis à l'école.
-- Tant pis pour toi, tu ne verras pas le service. Laisse-moi seul, il faut que je pense à l'épitaphe de Mme Egrémimy Pulitien.
Malgré cet avertissement qui sonnait comme un ordre, je suivis mon frère au grenier. Sur un tréteau, il coupait et collait des feuilles de carton blanc en forme de dalles plates, de stèles arrondies par le haut, de mausolées rectangulaires sommés d'une croix. Puis, en capitales ornées, il y peignait à l'encre de Chine des épitaphes, brèves ou longues, qui perpétuaient, en pur style «marbrier», les regrets des vivants et les vertus d'un gisant supposé.
_»Ici repose Astoniphronque Bonscop, décédé le 22 juin 1874, à l'âge de cinquante-sept ans. Bon père, bon époux, le ciel l'attendait, la terre le regrette. Passant, priez pour lui!»_
Ces quelques lignes barraient de noir une jolie petite pierre tombale en forme de porte romane, avec saillies simulées à l'aquarelle. Un étai, pareil à celui qui assure l'équilibre des cadres-chevalet, l'inclinait gracieusement en arrière.
-- C'est un peu sec, dit mon frère. Mais, un tambour de ville... Je me rattraperai sur Mme Egrémimy.
Il consentit à me lire une esquisse:
_-- «Ô! toi le modèle des épouses chrétiennes! Tu meurs à dix- huit ans, quatre fois mère! Ils ne t'ont pas retenue, les gémissements de tes enfants en pleurs! Ton commerce périclite, ton mari cherche en vain l'oubli...» _J'en suis là_._
-- Ça commence bien. Elle avait quatre enfants, à dix-huit ans?
-- Puisque je te le dis.
-- Et son commerce périclique? Qu'est-ce que c'est, un commerce périclique?
Mon frère haussa les épaules.
-- Tu ne peux pas comprendre, tu n'as que sept ans. Mets la colle forte au bain-marie. Et prépare-moi deux petites couronnes de perles bleues, pour la tombe des jumeaux Aziourne, qui sont nés et morts le même jour.
-- Oh!... Ils étaient gentils?
-- Très gentils, dit mon frère. Deux garçons, blonds, tout pareils. Je leur fais un truc nouveau, deux colonnes tronquées en rouleaux de carton, j'imite le marbre dessus, et j'y enfile les couronnes de perles. Ah! ma vieille...
Il siffla d'admiration et travailla sans parler. Autour de lui, le grenier se fleurissait de petites tombes blanches, un cimetière pour grandes poupées. Sa manie ne comportait aucune parodie irrévérencieuse, aucun faste macabre. Il n'avait jamais noué sous son menton les cordons d'un tablier de cuisine, pour simuler la chasuble, en chantant _Dies irae_. Mais il aimait les champs de repos comme d'autres chérissent les jardins à la française, les pièces d'eau ou les potagers. Il partait de son pas léger, et visitait, à quinze kilomètres à la ronde, tous les cimetières villageois, qu'il me racontait en explorateur.
-- À Escamps, ma vieille, c'est chic, il y a un notaire, enterré dans une chapelle grande comme la cabane du jardinier, avec une porte vitrée, par où on voit un autel, des fleurs, un coussin par terre et une chaise en tapisserie.
-- Une chaise! Pour qui?
-- Pour le mort, je pense, quand il revient la nuit.
Il avait conservé, de la très petite enfance, cette aberration douce, cette paisible sauvagerie qui garde l'enfant tout jeune contre la peur de la mort et du sang. À treize ans, il ne faisait pas beaucoup de différence entre un vivant et un mort. Pendant que mes jeux suscitaient devant moi, transparents et visibles, des personnages imaginés que je saluais, à qui je demandais des nouvelles de leurs proches, mon frère, inventant des morts, les traitait en toute cordialité et les parait de son mieux, l'un coiffé d'une croix à branches de rayons, l'autre couché sous une ogive gothique, et celui-là couvert de la seule épitaphe qui louait sa vie terrestre.
Un jour vint où le plancher râpeux du grenier ne suffit plus. Mon frère voulut, pour honorer ses blanches tombes, la terre molle et odorante, le gazon véridique, le lierre, le cyprès... Dans le fond du jardin, derrière le bosquet de thuyas, il emménagea ses défunts aux noms sonores, dont la foule débordait la pelouse, semée de têtes de soucis et de petites couronnes de perles. Le diligent fossoyeur clignait son oeil d'artiste.
-- Comme ça fait bien!
Au bout d'une semaine, ma mère passa par là, s'arrêta, saisie, regarda de tous ses yeux -- un binocle, un face-à-main, des lunettes pour le lointain -- et cria d'horreur, en violant du pied toutes les sépultures...
-- Cet enfant finira dans un cabanon! C'est du délire, c'est du sadisme, c'est du vampirisme, c'est du sacrilège, c'est... je ne sais même pas ce que c'est!...
Elle contemplait le coupable, par-dessus l'abîme qui sépare une grande personne d'un enfant. Elle cueillit, d'un râteau irrité, dalles, couronnes et colonnes tronquées. Mon frère souffrit sans protester qu'on traînât son oeuvre aux gémonies, et, devant la pelouse nue, devant la haie de thuyas qui versait son ombre à la terre fraîchement remuée, il me prit à témoin, avec une mélancolie de poète:
-- Crois-tu que c'est triste, un jardin sans tombeaux?
LA «FILLE DE MON PÈRE»
Quand j'eus quatorze, quinze ans -- des bras longs, le dos plat, le menton trop petit, des yeux pers que le sourire rendait obliques -- ma mère se mit à me considérer, comme on dit, d'un drôle d'air. Elle laissait parfois tomber sur ses genoux son livre ou son aiguille, et m'envoyait par-dessus ses lunettes un regard gris-bleu étonné, quasi soupçonneux.
-- Qu'est-ce que j'ai encore fait, maman?
-- Eh... tu ressembles à la fille de mon père.
Puis elle fronçait les sourcils et reprenait l'aiguille ou le livre. Un jour, elle ajouta, à cette réponse devenue traditionnelle:
-- Tu sais qui est la fille de mon père?
-- Mais c'est toi, naturellement!
-- Non, mademoiselle, ce n'est pas moi.
-- Oh!... Tu n'es pas la fille de ton père?
Elle rit, point scandalisée d'une liberté de langage qu'elle encourageait:
-- Mon Dieu si! Moi comme les autres, va. Il en a eu... qui sait combien? Moi-même je n'en ai pas connu la moitié. Irma, Eugène et Paul, et moi, tout ça venait de la même mère, que j'ai si peu connue. Mais toi, tu ressembles à la fille de mon père, cette fille qu'il nous apporta un jour à la maison, nouvelle-née, sans seulement prendre la peine de nous dire d'où elle venait, ma foi. Ah! ce Gorille... Tu vois comme il était laid, Minet-Chéri? Eh bien, les femmes se pendaient toutes à lui...
Elle leva son dé vers le daguerréotype accroché au mur, le daguerréotype que j'enferme maintenant dans un tiroir, et qui recèle, sous son tain d'argent, le portrait en buste d'un «homme de couleur» -- quarteron, je crois -- haut cravaté de blanc, l'oeil pâle et méprisant, le nez long au-dessus de la lippe nègre qui lui valut son surnom.
-- Laid, mais bien fait, poursuivit ma mère. Et séduisant, je t'en réponds, malgré ses ongles violets. Je lui en veux seulement de m'avoir donné sa vilaine bouche.
Une grande bouche, c'est vrai, mais bonne et vermeille. Je protestai:
-- Oh! non. Tu es jolie, toi.
-- Je sais ce que je dis. Du moins elle s'arrête à moi, cette lippe... La fille de mon père nous vint quand j'avais huit ans. Le Gorille me dit: «Élevez-la. C'est votre soeur.» Il nous disait _vous_. À huit ans, je ne me trouvai pas embarrassée, car je ne connaissais rien aux enfants. Une nourrice heureusement accompagnait la fille de mon père. Mais j'eu le temps, comme je la tenais sur mes bras, de constater que ses doigts ne semblaient pas assez fuselés. Mon père aimait tant les belles mains... Et je modelai séance tenante, avec la cruauté des enfants, ces petits doigts mous qui fondaient entre les miens... La fille de mon père débuta dans la vie par dix petits abcès en boule, cinq à chaque main, au bord de ses jolis ongles bien ciselés. Oui... tu vois comme ta mère est méchante... Une si belle nouvelle-née... Elle criait. Le médecin disait: «Je ne comprends rien à cette inflammation digitale...» J'écoutais, épouvantée, ce mot «digitale» et je tremblais. Mais je n'ai rien avoué. Le mensonge est tellement fort chez les enfants... Cela passe généralement, plus tard... Deviens-tu un peu moins menteuse, toi qui grandis, Minet-Chéri?
C'était la première fois que ma mère m'accusait de mensonge chronique. Tout ce qu'une adolescente porte en elle de dissimulation perverse ou délicate chancela brusquement sous un profond regard gris, divinateur, désabusé... Mais déjà la main posée sur mon front se retirait, légère, et le regard gris, divinateur, désabusé... Mais déjà la main posée sur mon front se retirait, légère, et le regard gris, retrouvant sa douceur, son scrupule, quittait généreusement le mien:
-- Je l'ai bien soignée après, tu sais, la fille de mon père... J'ai appris. Elle est devenue jolie, grande, plus blonde que toi, et tu lui ressembles, tu lui ressembles... Je crois qu'elle s'est mariée très jeune... Ce n'est pas sûr. Je ne sais rien de plus, parce que mon père l'a emmenée, plus tard, comme il l'avait apportée, sans daigner nous rien dire. Elle a seulement vécu ses premières années avec nous, Eugène, Paul, Irma et moi, et avec Jean le grand singe, dans la maison où mon père fabriquait du chocolat. Le chocolat, dans ce temps-là, ça se faisait avec du cacao, du sucre et de la vanille. En haut de la maison, les briques de chocolat séchaient, posées toutes molles sur la terrasse. Et, chaque matin, des plaques de chocolat révélaient, imprimé en fleurs creuses à cinq pétales, le passage nocturne des chats... Je l'ai regrettée, la fille de mon père, et figure-toi, Minet-Chéri...
La suite de cet entretien manque à ma mémoire. La coupure est aussi brutale que si je fusse, à ce moment, devenue sourde. C'est qu'indifférente à la fille-de-mon-père, je laissai ma mère tirer de l'oubli les morts qu'elle aimait, et je restai rêveusement suspendue à un parfum, à une image suscités: l'odeur du chocolat en briques molles, la fleur creuse éclose sous les pattes du chat errant.
LA NOCE
Henriette Boisson ne se mariera pas, je n'ai pas à compter sur elle. Elle pousse devant elle un rond petit ventre de sept mois, qui ne l'empêche ni de laver le carrelage de sa cuisine, ni d'étendre la lessive sur les cordes et sur la haie de fusains. Ce n'est pas avec un ventre comme celui-là qu'on se marie dans mon pays. Mme Pomié et Mme Léger ont dit vingt fois à ma mère: «Je ne comprends pas que vous gardiez, auprès d'une grande fille comme la vôtre, une domestique qui... une domestique que...»
Mais ma mère a répondu vertement qu'elle se ferait plutôt «montrer au doigt» que de mettre sur le pavé une mère et son petit.
Donc Henriette Boisson ne se mariera pas. Mais Adrienne Septmance, qui tient chez nous l'emploi de femme de chambre, est jolie, vive, et elle chante beaucoup depuis un mois. Elle chante en cousant, épingle à son cou un noeud où le satin s'enlace à la dentelle, autour d'un motif de plomb qui imite la marcassite. Elle plante un peigne à bord de perles dans ses cheveux noirs, et tire, sur son busc inflexible, les plis de sa blouse en vichy, chaque fois qu'elle passe devant un miroir. Ces symptômes ne trompent pas mon expérience. J'ai treize ans et demi et je sais ce que c'est qu'une femme de chambre qui a un amoureux. Adrienne Septmance se mariera-t-elle? Là est la question.
Chez les Septmance, elles sont quatre filles, trois garçons, des cousins, le tout abrité sous un chaume ancien et fleuri, au bord d'une route.
La jolie noce que j'aurai là! Ma mère s'en lamentera huit jours, parlera de mes «fréquentations», de mes «mauvaises manières», menacera de m'accompagner, y renoncera par fatigue et par sauvagerie naturelle...
J'épie Adrienne Septmance. Elle chante, bouscule son travail, court dans la rue, rit haut, sur un ton factice.
Je respire autour d'elle ce parfum commun, qu'on achète ici chez Maumond, le coupeur des cheveux, ce parfum qu'on respire, semble- t-il, avec les amygdales et qui fait penser à l'urine sucrée des chevaux, séchant sur les routes...
-- Adrienne, vous sentez le patchouli! décrète ma mère, qui n'a jamais su ce qu'était le patchouli...
Enfin je rencontre, dans la cuisine, un jeune gars noir sous son chapeau de paille blanche, assis contre le mur et silencieux comme un garçon qui est là pour le bon motif. J'exulte, et ma mère s'assombrit.
-- Qui aurons-nous après celle-là? demanda-t-elle en dînant à mon père.
Mais mon père s'est-il aperçu seulement qu'Adrienne Septmance succédait à Marie Bardin?
-- Ils nous ont invités, ajoute ma mère. Naturellement, je n'irai pas. Adrienne m'a demandé la petite comme demoiselle d'honneur... C'est bien gênant
«La petite» est debout et dégoise sa tirade préparée:
-- Maman, j'irai avec Julie David et toutes les Follet. Tu comprends bien qu'avec toutes les Follet tu n'as pas besoin de te tourmenter, c'est comme si j'étais avec toi, et c'est la charrette de Mme Follet qui nous emmène et qui nous ramène et elle a dit que ses filles ne danseraient pas plus tard que dix heures et...
Je rougis et je m'arrête, car ma mère, au lieu de se lamenter, me couvre d'un mépris extrêmement narquois:
-- J'ai eu treize ans et demi, dit-elle. Tu n'as pas besoin de te fatiguer davantage. Dis donc simplement: «J'adore les noces de domestiques.»
Ma robe blanche à ceinture pourpre, mes cheveux libres qui me tiennent chaud, mes souliers mordorés -- trop courts, trop courts -- et mes bas blancs, tout était prêt depuis la veille, car mes cheveux eux-mêmes, tressés pour l'ondulation, m'ont tiré les tempes pendant quarante-huit heures.
Il fait beau, il fait torride, un temps de noce aux champs; la messe n'a pas été trop longue. Le fils Follet m'a donné le bras au cortège, mais après le cortège, que voulez-vous qu'il fasse d'une cavalière de treize ans?... Mme Follet conduit la charrette qui déborde de nous, de nos rires, de ses quatre filles pareilles en bleu, de Julie David en mohair changeant mauve et rose. Les charrettes dansent sur la route et voici proche l'instant que j'aime le mieux...
D'où me vient ce goût violent du repas des noces campagnardes? Quel ancêtre me légua, à travers des parents si frugaux, cette sorte de religion du lapin sauté, du gigot à l'ail, de l'oeuf mollet au vin rouge, le tout servi entre des murs de grange nappés de draps écrus où la rose rouge de juin, épinglée, resplendit? Je n'ai que treize ans, et le menu familier de ces repas de quatre heures ne m'effraye pas. Des compotiers de verre, emplis de sucre en morceaux, jalonnent la table: chacun sait qu'ils sont là pour qu'on suce, entre les plats, le sucre trempé dans du vin, qui délie la langue et renouvelle l'appétit. Bouilloux et Labbé, curiosités gargantuesques, font assaut de gueule, chez les Septmance comme partout où l'on se marie. Labbé boit le vin blanc dans un seau à traire les vaches, Bouilloux se voit apporter un gigot entier dont il ne cède rien à personne, que l'os dépouillé.
Chansons, mangeaille, beuverie, la noce d'Adrienne est une bien jolie noce. Cinq plats de viande, trois entremets et le nougat monté où tremble une rose en plâtre. Depuis quatre heures, le portail béant de la grange encadre la mare verte, son abri d'ormes, un pan de ciel où monte lentement le rose du soir. Adrienne Septmance, noire et changée dans son nuage de tulle, accable de sa langueur l'épaule de son mari et essuie son visage où la sueur brille. Un long paysan osseux beugle des couplets patriotiques: «Sauvons Paris! sauvons Paris!» et on le regarde avec crainte, car sa voix est grande et triste, et lui-même vient de loin: «Pensez! un homme qui est de Dampierre-sous-Bouhy! au moins trente kilomètres d'ici!» Les hirondelles chassent et crient au-dessus du bétail qui boit. La mère de la mariée pleure inexplicablement. Julie David a taché sa robe; les quatre Follet, en bleu, dans l'ombre grandissante, sont d'un bleu de phosphore. On n'allumera les chandelles que pour le bal... Un bonheur en dehors de mon âge, un bonheur subtil de gourmand repu me tient là, douce, emplie de sauce de lapin, de poulet au blanc et de vin sucré...
L'aigre violon de Rouillard pique aux jarrets, soudain, toutes les Follet, et Julie, et la mariée, et les jeunes fermières à bonnet tuyauté. «En place pour le quadrille!» On traîne dehors, avec les tréteaux et les bancs, Labbé et Bouilloux désormais inutiles. Le long crépuscule de juin exalte le fumet de l'étable à porcs et du clapier proches. Je suis sans désirs, lourde pour danser, dégoûtée et supérieure comme quelqu'un qui a mangé plus que son saoul. Je crois bien que la bombance -- la mienne -- est finie...
-- Viens nous promener, me dit Julie David.
C'est dans le potager de la ferme qu'elle m'entraîne. L'oseille froissée, la sauge, le vert poireau encensent nos pas, et ma compagne jase. Elle a perdu sa frisure de mouton, préparée par tant d'épingles doubles, et sa peau de fillette blonde miroite sur les joues comme une pomme frottée.
-- Le fils Caillon m'a embrassée... J'ai entendu tout ce que le jeune marié vient de dire à sa jeune mariée... Il lui a dit: «Encore une scottish et on leur brûle la politesse...» Armandine Follet a tout rendu devant le monde...
J'ai chaud. Un bras moite de fillette colle au mien, que je dégage. Je n'aime pas la peau des autres. Une fenêtre, au revers de la maison de ferme, est ouverte, éclairée: la ronde des moustiques et des sphinx tournoie autour d'une lampe Pigeon qui file.
-- C'est la chambre des jeunes mariés! souffle Julie.
La chambre des jeunes mariés... Une armoire de poirier noir, énorme, opprime cette chambre basse aux murs blancs, écrase entre elle et le lit une chaise de paille. Deux très gros bouquets de roses et de camomilles, cordés comme des fagots, se fanent sur la cheminée, dans les vases de verre bleu, et jusqu'au jardin, dilatent le parfum fort et flétri qui suit les enterrements... Sous les rideaux d'andrinople, le lit étroit et haut, le lit bourré de plume, bouffi d'oreillers en duvet d'oie, le lit où aboutit cette journée toute fumante de sueur, d'encens, d'haleine de bétail, de vapeur de sauces...
L'aile d'un phalène grésille sur la flamme de la lampe et l'éteint presque. Accoudée à la fenêtre basse, je respire l'odeur humaine, aggravée de fleur morte et de pétrole, qui offense le jardin. Tout à l'heure, les jeunes mariés vont venir ici. Je n'y avais pas pensé. Ils plongeront dans cette plume profonde. On fermera sur eux les contrevents massifs, la porte, toutes les issues de ce petit tombeau étouffant. Il y aura entre eux cette lutte obscure sur laquelle la candeur hardie de ma mère et la vie des bêtes m'ont appris trop et trop peu... Et puis?... J'ai peur de cette chambre, de ce lit auquel je n'avais pas pensé. Ma compagne rit et bavarde...
-- Dis, tu as vu que le fils Follet a mis à sa boutonnière la rose que je lui ai donnée? Dis, tu as vu que Nana Bouilloux a un chignon? À treize ans, vrai!... Moi, quand je me marierai, je ne me gênerai pas pour dire à maman... Mais où tu vas? où tu vas?
Je cours, foulant les salades et les tumulus de la fosse d'asperges.
-- Mais attends-moi! Mais qu'est-ce que tu as?
Julie ne me rejoint qu'à la barrière du potager, sous le halo rouge de poussière qui baigne les lampes du bal, près de la grange ronflante de trombone, de rires et de roulements de pieds, la grange rassurante où son impatience reçoit enfin la plus inattendue des réponses, bêlée parmi des larmes de petite fille égarée:
-- Je veux aller voir maman...
MA SOEUR AUX LONGS CHEVEUX